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Full text of "Oeuvres complètes de Frédéric Bastiat"

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University  of  Ottawa 


Iittp://www.archive.org/details/oeuvrescomplt05bast 


OEUVRES  COMPLÈTES 


FHEDEHIC   BASTIAT 


TYPi)i;llAMIIh     liK    CHICTK 


OKIJVRKS  (;()\ii>i,KTr':s 


KllfillÉlilC  MSTIAT 


MISKS    lîN    DUlHiK 


liKViJKS  Ki  ANNOTEES  D'APUES  LES  MANUSCRITS  M.  l/AlTEIin 


TOME  CINUUIÈME 


SOPIIISMES    ECOiNOMlOUES. 


PKTITS    I»  \>1I»IILKTS 


l'AUlS 

(;rii,i,Ar\iiN  i;t  C".  i.iitisAiiii-.s. 

Kilili'ur^    lin   J(iiirii:il    ili-;   HciiiKiniistes .    ili'    ki    ('.«llcrlimi    di";    |iriiiri[iaii\    Fiitimniislcs . 

lin   llirliiiiiiiiiiri'  de   l'Hconoaiii'   |ii)lilii|iii<,   rlr 

1(1  i:   iiicHKMKi:  ,    14. 


IMÂ4 


^'itaviu«8«*. 


55- 


SPOLIATION  ET  LOI  ('l 


A  Messieurs  les  Proteotionistes  du  Conseil  général  des 
Manufactures, 

Messieurs  les  proteotionistes,  causons  un  moment  avec 
modération  et  de  bonne  amitié. 

Vous  ne  voulez  pas  que  l'économie  politique  croie  et  en- 
seigne le  libre-échange. 

C'est  comme  si  vous  disiez  :  «  Nous  ne  voulons  pas  que 
l'économie  politique  s'occupe  de  Société,  d'Échange,  de 
Valeur,  de  Droit,  de  Justice,  de  Propriété.  Nous  ne  recon- 
naissons que  deux  principes,  l'Oppression  et  la  Spoliation.  » 

Vous  est-il  possible  de  concevoir  l'économie  politique 
sans  société?  la  société  sans  échanges?  l'échange  sans  un 
rapport  d'appréciation  entre  les  deux  objets  ou  les  deux 
services  échangés?  Vous  est-il  possible  de  concevoir  ce  rap- 

(')  Le  27  avril  1850,  à  la  suite  d'une  discussion  très-curieuse,  que 
le  Moniteur  a.  reproduite,  le  Conseil  général  de  l'agrricuiture,  des  ma- 
nufactures et  du  commerce  émit  le  vœu  suivant  : 

«  Que  l'économie  politique  soit  enseignée,  par  les  professeurs  ré- 
«  tribués  par  le  grouvernement,  non  plus  seulement  au  point  de  vue 
«  théorique  du  libre-échange,  mais  aussi  et  surtout  au  point  de  vue 
K  des  faits  et  de  la  liigislalioii  qui  régit  l'industrie  française.  » 

C'est  à  ce  vm»  ijue  repoinlit  IJastiat  par  l:  patnphlrl  Spoliation  et 
Loi,  publié  d'ahuril  dans  le  Journal  des  Econiinislcs.  lu  I.S  mai  lS;'i(». 

{Sole  de  l'éditeur.) 


2  PAMPHLETS. 

poi'f,  nommé  valeur,  autrement  que  comme  résultant  du 
libre  consentement  des  échangistes?  Pouvez-vous  concevoir 
qu'un  produit  en  vaut  mi  autre  si,  dans  le  troc,  une  des 
parties  n'est  pas  libre  (*)  ?  Vous  est-il  possible  de  concevoir 
le  libre  consentement  des  deux  parties  sans  liberté?  Vous 
est-il  possible  de  concevoir  que  l'un  des  contractants  soit 
privé  de  liberté,  à  moins  qu'il  ne  soit  opprimé  par  l'autre? 
Vous  est-il  possible  de  concevoir  l'échange  entre  un  oppres- 
seur et  un  opprimé,  sans  que  l'équivalence  des  services 
en  soit  altérée,  sans  que,  par  conséquent,  une  atteinte  soit 
portée  au  droit,  à  la  justice,  à  la  propriété  ? 

Que  voulez-vous  donc?  dites-le  franchement. 

Vous  ne  voulez  pas  que  l'échange  soit  libre  ! 

Vous  voulez  donc  qu'il  ne  soit  pas  libre  ? 

Vous  voulez  donc  qu'il  se  fasse  sous  l'influence  de  l'op- 
pression ?  car  s'il  ne  se  faisait  pas  sous  l'influence  de  l'op- 
pression, il  se  ferait  sous  celle  de  la  liberté,  et  c'est  ce  que 
vous  ne  voulez  pas. 

Convenez-en,  ce  qui  vous  gène,  c'est  le  droit,  c'est  la 
justice;  ce  qui  vous  gêne,  c'est  la  propriété,  non  la  vôtre, 
bien  entendu,  mais  celle  d' autrui.  Vous  souffrez  difficile- 
ment que  les  autres  disposent  librement  de  leur  propriété 
(seule manière  d'être  propriétaire);  vous  entendez  disposer 
de  la  vôtre...  et  de  la  lem\ 

Et  puis  vous  demandez  aux  économistes  d'arranger  en 
corps  de  doctrine  cet  amas  d'absm'dités  et  de  monstruosi- 
tés; de  faire,  à  votre  usage,  la  théorie  de  la  Spoliation. 

Mais  c'est  ce  qu'ils  ne  feront  jamais;  car,  à  leurs  yeux, 
la  Spoliation  est  un  principe  de  haine  et  de  désordre,  et 
si  elle  revêt  une  forme  plus  particulièrement  odieuse,  c'est 
surtout  la  /orme  légale  (2). 

(')  Voir  la  théorie  de  la  valeur,  au  chap.  v  du  lume  M. 

[Noie  de  l'édileur.) 
(*)  L'aulcur  avait  exprimé  celle  opinion,  trois  ans  auparavant,  darts 


SPOLIATION   ET   L(JI.  7, 

Ici,  monsieur  Benoît  d'Azy,  je  vous  preiuls  à  partie. 
Vous  êtes  un  homme  modéré,  impartial,  généreux.  Vous 

le  numéro  Ju  2.S  novembre  1847  du  journal  le  Libre-Écliange.  Ré- 
pondant au  Moniteur  industriel,  il  avait  dit  : 

«  Que  le  lecteur  nous  pardonne  si  nous  nous  faisons  casuisie  pour 
«  un  instant.  Notre  adversaire  nous  force  à  mettre  le  bonnet  de  doc- 
i<  leur.  Aussi  bien  c'est  sous  le  nom  de  docteur  qu'il  lui  plaît  souvent 
«  de  nous  désigner. 

«  Un  acte  illégal  est  toujours  immoral  par  cela  seul  qu'il  est  une 
«  désobéissance  à  la  loi  ;  mais  il  ne  s'ensuit  pas  qu'il  soit  immoral 
«  en  lui-même.  Quand  un  maçon  (nous  demandons  pardon  à.  notre 
«  confrère  d'appeler  son  attention  sur  si  peu  de  chose),  après  une 
«  rude  journée  de  labeur,  échange  son  salaire  contre  un  coupon  de 
«  drap  belge,  il  ne  fait  pas  une  action  inlrinséquenienl  immorale.  Ce 
••■  n'est  pas  l'action  en  elle-même  qui  est  immorale,  c'est  la  violation 
«  de  la  loi.  Et  la  preuve,  c'est  que  si  la  loi  vient  à  changer,  nul  ne 
«  trouvera  à  reprendre  à  cet  échange.  Il  n'a  rien  d'immoral  en  Suisse. 
«  Or  ce  qui  est  immoral  de  soi  l'est  partout  et  toujours.  Le  Moni- 
<  teur  industriel  soutiendra-t-il  que  la  moralité  des  actes  dépend  des 
«  temps  et  des  lieux  ? 

«  S'il  y  a  des  actes  illégaux  sans  être  immoraux,  il  y  en  a  qui  sont 
«  immoraux  sans  être  illégaux.  Quand  notre  confrère  altère  nos  pa- 
«  rôles  en  s'efforçant  d'y  trouver  un  sens  qui"  n'y  est  pas  ;  quand 
«  certains  personnages,  après  avoir  déclaré  dans  l'intimité  qu'ils  sont 
«  pour  la  liberté,  écrivent  et  volent  contre  ;  quand  un  maître  fait 
«  travailler  son  esclave  à  coups  de  bâton,  le  Code  peut  ne  pas  être 
«  violé,  mais  la  conscience  de  tous  les  honnêtes  gens  est  révoltée, 
«  C'est  dans  la  catégorie  de  ces  actes  et  au  premier  rang  que  nous 
«  plaçons  les  restrictions.  Qu'un  Français  dise  à  un  autre  Français, 
«  son  égal  ou  qui  devrait  l'être  :  —  Je  t'interdis  d'acheter  du  drap 
«  belge,  parce  que  je  veux  que  lu  sois  forcé  de  venir  à  ma  boutique. 
«  Si  cela  te  dérange  cela  m'arrange  ;  tu  perdras  quatre,  mais  je  ga- 
'<  gnerai  deux  et  cela  suffit.  —  Nous  disons  que  c'est  une  action  im- 
«  morale.  Que  celui  qui  se  la  permet  l'exécute  par  ses  propres  forces 
«  ou  à  l'aide  de  la  loi,  cela  ne  change  rien  au  caractère  de  l'acte.  Il 
«  est  immoral  par  nature,  par  essence  ;  il  l'eût  été  il  y  a  dix  mille 
</  ans,  il  !e  serait  aux  antipodes,  il  le  serait  dans  la  lune,  parce  que, 
«  quoi  qu'en  dise  le  Moniteur  industriel,  la  loi  qui  peut  beaucoup  ne 
c  peut  cependant  pas  faire  i|ue  ce  qui  est  mal  soit  bien. 
«  Nous  ne  craignons  pas  même  de  dire  que  le  concours  de  la  loi 


4  PAMPHLETS. 

lie  tenez  ni  à  vos  intérêts,  ni  à  votre  fortune  ;  c'est  ce  que 
vous  proclamez  sans  cesse.  Dernièrement  au  Conseil  géné- 
ral_,  vous  disiez  :  «  S'il  suffisait  que  les  riches  abandonnas- 
sent ce  qu'ils  ont  pour  que  le  peuple  fût  riche,  nous  serions 
tous  prêts  à  le  faire.  »  (Oui!  oui!  c'est  vrai!)  Et  hier,  à 
l'Assemblée  nationale  :  «  Si  je  croyais  qu'il  dépendît  de 
moi  de  donner  à  tous  les  ouvTiers  le  travail  dont  ils  ont 
besoin,  je  donnerais  tout  ce  que  je  possède  pour  réahser 
ce  bienfait...,  malheureusement  impossible.  » 

Encore  que  l'inutilité  du  sacrifice  vous  donne  le  vif  cha- 
grin de  ne  le  point  faire,  et  de  dire,  comme  Basile  :  «  L'ar- 
gent! l'argent  1  je  le  méprise...,  mais  je  le  garde,  »  assu- 
rément, nul  ne  doutera  d'une  générosité  si  retentissante, 
quoique  si  stérile.  C'est  une  vertu  qui  aime  à  s'envelopper 
d'un  voile  de  pudeur,  surtout  quand  elle  est  purement  la- 
tente et  négative.  Pour  vous,  vous  ne  perdez  pas  une  occa- 
sion de  l'afficher,  en  vue  de  toute  la  France,  sur  le  piédes- 
tal de  la  tribune,  au  Luxembourg  et  au  palais  législatif.  C'est 
mie  preuve  que  vous  ne  pouvez  en  contenir  les  élans,  bien 
que  vous  en  conteniez  à  regret  les  effets. 

Mais  enfm,  cet  abandon  de  votre  fortune,  personne  ne 

«  aggrave  l'immoralité  du  fait.  Si  elle  ne  s'en  mêlait  pas,  si,  par 
«  exemple,  le  fabricant  faisait  exécuter  sa  volonté  restrictive  par  des 
«  gens  à  ses  gages,  l'immoralité  crèverait  les  yeux  du  Moniteur  in- 
c  dustriel  lui-même.  Eh  quoi  !  parce  que  ce  fabricant  a  su  s'épargner 
«  ce  souci,  parce  qu'il  a  su  faire  mettre  à  son  service  la  force  pu- 
«  blique  et  rejeter  sur  l'opprimé  une  partie  des  frais  de  l'oppression, 
«  ce  qui  était  immoral  est  devenu  méritoire  ! 

«  Il  peut  arriver,  il  est  vrai,  que  les  gens  ainsi  foulés  s'imaginent 
«  que  c'est  pour  leur  plus  grand  bien,  et  que  l'oppression  résulte 
«  d'une  erreur  commune  aux  oppresseurs  et  aux  opprimés.  Cela  suffit 
«  pour  justifier  les  intentions  et  ôter  à  l'acte  ce  qu'il  aurait  d'odieux 
«  sans  cela.  En  ce  cas,  la  majorité  sanctionne  la  loi.  Il  faut  s'y  sou- 
«  mettre  ;  nous  ne  dirons  jamais  le  contraire.  Jlais  rien  ne  nous 
•  empêchera  de  dire  à  la  majorité  que,  selon  nous,  elle  se  trompe.  > 

{Noie  de  l'éditeur.) 


SPOLIATION    ET    LOI.  ^ 

VOUS  le  demande,  et  je  conviens  qu'il  ne  résoudrait  pas 
le  problème  social. 

Vous  voudriez  être  généreux,  et  \  ous  ne  le  pouvez  avec 
fruit;  ce  que  j'ose  vous  demander,  c'est  d'être  juste.  Gar- 
dez votre  fortune,  mais  permettez-moi  de  garder  la  mienne. 
Respectez  ma  propriété  comme  je  respecte  la  vôtre.  Est-ce 
de  ma  part  une  requête  trop  hardie  ? 

Supposons  que  nous  soy'ons  dans  un  pays  où  règne  la 
liberté  d'échanger,  où  chacun  puisse  disposer  de  son  tra- 
vail et  de  sa  propriété.  —  Vos  cheveux  se  hérissent  ?  Ras- 
surez-vous, ce  n'est  qu'une  hypothèse. 

Nous  sommes  donc  aussi  libres  l'un  que  l'autre.  Il  y  a 
bien  une  Loi  dans  le  Code,  mais  cette  Loi,  toute  impar- 
tialité et  justice,  loin  de  nuire  à  notre  liberté,  la  garantit. 
Elle  n'entrera  en  action  qu'autant  que  nous  essayerions 
d'exercer  l'oppression,  vous  sur  moi  ou  moi  sur  vous.  Il  y  a 
une  force  publique;  il  y  a  des  magistrats,  des  gendiu-mes, 
mais  ils  ne  font  qu'exécuter  la  Loi. 

Les  choses  étant  ainsi,  vous  êtes  maître  de  forges  et  je 
suis  chapelier.  J'ai  besoin  de  fer,  pour  mon  usage  ou  pour 
mon  industrie.  Naturellement,  je  me  pose  ce  problème  : 
«  Quel  est  pour  moi  le  moyen  de  me  prociu-er  le  fer,  qui  m'est 
nécessaire,  avec  la  moindre  somme  possible  de  travail'?» 
En  tenant  compte  de  ma  situation,  de  mes  connaissances, 
je  découvre  que  le  mieux  pour  moi  est  de  faire  des  cha- 
peaux et  de  les  livrer  à  un  R<Mge,  qui  me  donnera  du  fer 
en  retour. 

Mais  vous  êtes  maître  de  forges,  et  vous  vous  dites  :  Je 
saurai  bien  forcer  ce  coquin-là  (c'est  de  moi  qu'il  s'agit) 
de  venir  à  ma  boutique. 

En  conséquence,  vous  garnisez  votre  ceint nn>  de  sabres 
et  de  pistolets,  vous  armez  vos  nombn-ux  domeslicines, 
vous  vous  rendez  sur  la  frontière,  et  là,  au  moment  où  je 
vais   exécuter  mon  troc,  vous  me  (riez:   —   Arrête!  on  je 


6  PAMPHLETS. 

te  brûle  la  cervelle.  —  Mais^  seigneur,  j'ai  besoin  de'fer.  — 
J'en  ai  à  vendre.  —  Mais,  seigneur,  vous  le  tenez  fort  cher. 
—  J'ai  mes  raisons  pour  cela.  —  Mais,  seigneur,  j'ai  mes 
raisons  aussi  pour  préférer  le  fer  à  bon  marché.  —  Eh 
bien  !  entre  tes  raisons  et  les  miennes,  voici  qui  va  décider. 
Valets,  en  joue! 

Bref,  vous  empêchez  le  fer  belge  d'entrer,  et,  du  même 
coup,  vous  empêchez  mes  chapeaux  de  sortir. 

Dans  l'hypothèse  où  nous  sommes,  c'est-à-dire  sous  le  ré- 
gime de  la  liberté,  vous  ne  pouvez  contester  que  ce  ne  soit 
là,  de  votre  part,  un  acte  manifeste  d'Oppression  et  de 
Spoliation. 

Aussi,  je  m'empresse  d'invoquer  la  Loi,  le  magistrat,  la 
force  publique.  Ils  interviennent;  vous  êtes  jugé,  condamné 
et  justement  châtié. 

Mais  tout  ceci  vous  suggère  une  idée  lumineuse. 

Vous  vous  dites  :  J'ai  été  bien  simple  de  me  donner  tant 
de  peine;  quoi  !  m'exposer  à  tuer  ou  à  être  tué  !  me  dé- 
placer !  mettre  en  mouvement  mes  domestiques  !  encourir 
des  frais  énormes  !  me  donner  le  caractère  d'un  spoliateur  ! 
mériter  d'être  frappé  par  la  justice  du  pays  !  et  tout  cela, 
pour  forcer  un  misérable  chapelier  à  venir  à  ma  boutique 
acheter  du  fer  à  mon  prix!  Si  je  mettais  dans  mes  intérêts 
la  Loi,  le  magistrat  et  la  force  publique  !  si  je  leur  faisais 
faire,  sur  la  frontière,  cet  acte  odieux  que  j'y  allais  faire 
moi-même  ! 

Échauffé  par  cette  séduisante  perspective,  vous  vous 
faites  nommer  législateur  et  votez  un  décret  conçu  en  ces 
termes  : 

Art.  \".  II.  sera  prélevé  une  taxe  surtout  le  monde  (et 
notamment  sur  mon  maudit  chapelier). 

Art.  2.  Avec  le  produit  de  cette  taxe  on  paiera  des 
hommes  qui  feront  bonne  garde  à  la  frontière,  dans  Tinté- 
rêt  des  maîtres  de  forges. 


SPOLIATION   ET    LOI.  7 

Art.  3.  Ils  veilleront  à  ce  que  nul  ne  puisse  échanger 
avec  des  Belges  les  chapeaux  ou  autres  marchandises  con- 
tre du  fer. 

Art.  a.  Les  ministres,  procureurs  de  la  République, 
douaniers,  percepteurs  et  geôliers  sont  chargés,  chacun  en 
ce  qui  le  concerne,  de  l'exécution  de  la  présente  loi. 

Je  conviens.  Monsieur,  que,  sous  cette  forme,  la  Spo- 
liation vous  serait  infiniment  plus  douce,  plus  lucrative, 
moins  périlleuse  que  sous  celle  dont  vous  vous  étiez  d'a- 
bord avisé. 

Je  conviens  qu'elle  aurait  pour  vous  un  côté  fort  plai- 
sant. Certes,  vous  en  pourriez  rire  dans  votre  barbe,  car 
vous  en  auriez  fait  passer  tous  les  frais  sur  mes  épaules. 

Mais  j'affirme  que  vous  auriez  introduit  dans  la  société 
un  principe  de  ruine,  d'immoralité,  de  désordre,  de  haines 
et  de  révolutions  incessantes  ;  que  vous  auriez  ouvert  la 
porte  à  tous  les  essais  du  sociahsme  et  du  communisme  ('). 

Vous  trouvez,  sans  doute,  mon  hypothèse  très-hardie. 
Eh  bien  !  retournons-la  contre  moi.  J'y  consens  pour  l'a- 
mour de  la  démonstration. 

Me  voici  ouvrier;  vous  êtes  toujours  maître  de  forges. 

Il  me  serait  avantageux  d'avoir  à  bon  marché,  et  même 
pour  rien,  des  instruments  de  travail.  Or,  je  sais  qu'il  y  a 
dans  votre  magasin  des  haches  et  des  scies.  Donc,  sans  plus 
de  façons,  je  pénètre  chez  vous  et  fais  main  basse  sur  tout 
ce  qui  me  convient. 

Mais  vous,  usant  du  droit  de  légitime  défense,  vous  re- 
poussez d'abord  la  force  par  la  force;  ensuite,  appelant  à 
votre  aide  la  Loi,  le  magistrat,  la  force  publi(iue,  vous  me 
faites  jeter  en  prison  et  bien  vous  faites. 

Oh  !  oh!  me  dis-je  ;  j'ai  été  gauche  en  tout  ceci.  Onand 


(')  \i>\.,  ;iu  liinii'  IV,  l'ri)lectiunis)iic  et  COiniiuinisine. 

(S^ite  de  l'i'diteur.) 


8  PAMPHLETS. 

on  veut  jouir  du  Ijieu  d'autrui,  ce  n'est  pas  en  dépit,  c'est 
en  vertu  de  la  Loi  qu'il  faut  agir,  si  l'on  n'est  pas  un  sot. 
En  conséquence,  comme  vous  vous  êtes  fait  protectioniste, 
je  me  fais  socialiste.  Comme  vous  vous  êtes  arrogé  le  droit 
AU  profit,  j'invoque  le  droit  au  travail  ou  aux  instru- 
ments de  travail. 

D'ailleurs,  en  prison,  j'ai  lu  mon  Louis  Blanc,  et  je  sais 
par  cxKur  cette  doctrine  :  «  Ce  qui  manque  aux  prolétaires 
pour  s'affranchir,  ce  sont  les  instruments  de  travail  ;  la 
fonction  du  gouvernement  est  de  les  leur  fournir.  »  Et  en- 
core :  «  Dès  qu'on  admet  qu'il  faut  à  l'homme,  pour  être 
vraiment  libre,  le  pouvoir  d'exercer  et  de  développer  ses 
facultés,  il  en  résulte  que  la  société  doit  à  chacun  de  ses 
membres,  et  l'instruction,  sans  laquelle  l'esprit  humain  ne 
peut  se  déployer,  et  les  instruments  de  travail,  sans  les- 
quels l'activité  humaine  ne  peut  se  donner  carrière.  Or, 
par  rinter\'ention  de  qui  la  société  donnera-t-elle  à  chacun 
de  ses  membres  l'instruction  convenable  et  les  instruments 
de  travail  nécessaires,  si  ce  n'est  par  l'intervention  de 
l'État  (1)?» 

Donc,  moi  aussi,  fallût-il  pour  cela  révolutionner  mon 
pays,  je  force  les  portes  du  palais  législatif.  Je  pervertis  la 
Loi  et  lui  fais  accomplir,  à  mon  profit  et  à  vos  dépens,  l'acte 
même  pour  lequel  elle  m'avait  jusqu'ici  châtié. 
Mon  décret  est  calqué  sur  le  vôtre. 
Art.  \".  Il  sera  prélevé  une  taxe  surtous  les  citoyens  et 
spécialement  sur  les  maîtres  de  forges. 

Art.  2.  Avec  le  produit  de  cette  taxe,  l'Etat  soldera  un 
corps  armé,  lequel  prendra  le  titre  de  gendarmerie  frater- 
nelle. 

Art.  3.  Les  gendarmes  fraternels  entreront  dans  les  ma- 
gasins de  haches,  scies,  etc.,  s'empareront  de  ces  instru- 

(')  Organisation  du  travail,  pages  17  et  24  de  l'inlrodudion. 


SPOLIATION   ET    LOI.  9 

ments  et  les  distribueront  aux  ounners  qui  en  désirent. 

Grâce  à  cette  combinaison  habile,  vous  voyez  bien.  Mon- 
sieur, que  je  n'aurai  plus  les  risques,  ni  les  frais,  ni  l'odieux, 
ni  les  scrupules  de  la  Spoliation.  L"Etat  volera  pour  moi, 
comme  il  fait  pour  vous.  Nous  serons  à  deux  de  jeu. 

Reste  à  savoir  comment  se  trouverait  la  société  française 
de  la  réalisation  de  ma  seconde  hypothèse,  ou,  tout  au 
moins,  comment  elle  se  trouve  de  la  réalisation  à  peu  près 
complète  de  la  première. 

Je  ne  veux  pas  traiter  ici  le  point  de  vue  économique  de 
la  question.  On  croit  que,  lorsque  nous  réclamons  le  libre- 
échange,  nous  sommes  mus  uniquement  par  le  désir  de  lais- 
ser au  travail  et  aux  capitaux  la  faculté  de  prendre  leur 
direction  la  plus  avantageuse.  On  se  trompe  :  cette  considé- 
ration n'est  pour  nous  que  secondaire;  ce  qui  nous  blesse, 
ce  qui  nous  afflige,  ce  qui  nous  épouvante  dans  le  régime 
protecteur,  c'est  qu'il  est  la  négation  du  droit,  de  la  justice, 
de  la  propriété;  c'est  qu'il  tourne,  contre  la  propriété  et  la 
justice,  la  Loi  qui  devait  les  garantir;  c'est  qu'il  bouleverse 
amsi  et  pervertit  les  conditions  d'existence  de  la  société. 
—  Et  c'est  sur  ce  côté  de  la  question  que  j'appelle  vos  mé- 
ditations les  plus  sérieuses. 

Qu'est-ce  donc  que  la  Loi,  ou  du  moins  que  devrait-elle 
être? quelle  est  sa  mission  rationnelle  et  morale?  n'estn^e 
point  de  tenir  la  balance  exacte  entre  tous  les  droits,  toutes 
les  libertés,  toutes  les  propriétés?  n'est-ce  pas  de  faire  ré- 
gner entre  tous  la  justice?  n'est-ce  pas  de  prévenir  et  de 
réprimer  l'Oppression  et  la  Spoliation  ih'  (pirl(|ut'  part 
qu'elles  viennent? 

Et  n'êtes-vous  pas  effrîiyé  de  l'immense,  radicjile  et  dé- 
plorable imiovation  qui  s'inli'oiluit  dans  le  monde,  le  jour 
où  la  Loi  est  chargée  d'accomplir  elie-mèuie  le  crime  que 
sa  mission  était  de  châtier?  le  jour  où  elle  se  tourne,  en 
principe  et  en  lait,  coiih-e  la  liberté  et  la  pi'opriété? 


10  PAMPHLETS. 

Vous  déplorez  les  symptômes  que  présente  la  société 
moderne  ;  vous  gémissez  sur  le  désordre  qui  règne  dans 
les  institutions  et  dans  les  idées.  Mais  n'est-ce  pas  votre 
principe  qui  a  tout  perverti,  idées  et  institutions? 

Quoi  !  la  Loi  n'est  plus  le  refuge  de  l'opprimé,  mais  l'arme 
de  l'oppresseur  1  La  Loi  n'est  plus  une  égide,  mais  une  épée  ! 
La  Loi  ne  tient  plus  dans  ses  mains  augustes  une  balance, 
mais  de  faux  poids  et  de  fausses  clefs  !  Et  vous  voulez  que 
la  société  soit  bien  ordonnée  ! 

Votre  principe  a  écrit  sur  le  fronton  du  palais  législatif 
ces  mots  :  Quiconque  acquiert  ici  quelque  intluence  peut  y 
obtenir  sa  part  de  Spoliation  légale. 

Et  qu'est-il  arrivé?  Toutes  les  classes  se  sont  ruées  sur 
les  portes  de  ce  palais,  criant  :  à  moi,  à  moi  une  part  de 
Spoliation  ! 

Après  la  révolution  de  Février,  quand  le  suffrage  univer- 
sel a  été  proclamé,  j'ai  espéré  un  moment  que  sa  grande 
voix  allait  se  faire  entendre  pour  dire  :  «  Plus  de  Spoliation 
pour  personne,  justice  pour  tous.  »  —  Et  c'est  là  qu'était 
la  vraie  solution  du  problème  social.  Il  n'en  a  pas  été  ainsi; 
la  propagande  protectioniste  avait  trop  profondément  al- 
téré, depuis  des  siècles,  les  sentiments  et  les  idées. 

Non,  en  faisant  irruption  dans  l'Assemblée  nationale, 
chaque  classe  est  venue  pour  s'y  faire,  en  vertu  de  votre 
principe,  de  la  Loi  un  instrument  de  rapine.  On  a  demandé 
l'impôt  progressif,  le  crédit  gratuit,  le  droit  au  travail,  le 
droit  à  l'assistance,  la  garantie  de  l'intérêt,  d'un  minimum 
de  salaire,  l'instruction  gratuite,  les  avances  à  l'indus- 
trie, etc.,  etc.; bref,  chacun  a  voulu  vivre  et  se  développer 
aux  dépens  d'autrui. 

Et  sous  quelle  autorité  a-t-on  placé  ces  prétentions?  Sous 
l'autorité  de  vos  précédents.  Quels  sophismes  a-t-on  invo- 
qués? Ceux  que  vous  propagez  depuis  des  siècles.  Ainsi 
que  vous,  on  a  parlé  de  niveler  les  conditions  du  travail. 


SPOLIATION  ET  LOI.  11 

Ainsi  que  vous,  on  a  déclamé  contre  la  concurrence  anar- 
chique.  Ainsi  que  vous,  on  a  bafoué  le  laissez  faire,  c'est-à- 
dire  la  liberté.  Ainsi  que  vous,  on  a  dit  que  la  Loi  ne  devait 
pas  se  borner  à  être  juste,  mais  qu'elle  devait  venir  en  aide 
aux:  industries  chancelantes,  protéger  le  faible  contre  le 
fort,  assurer  des  profits  aux  individus  aux  dépens  de  la 
communauté,  etc.,  etc.  Bref,  le  socialisme  est  venu  faire, 
selon  l'expression  de  M.  Ch.  Dupin,  la  théorie  de  la  Spolia- 
tion. Il  a  fait  ce  que  vous  faites,  ce  que  vous  voulez  que  fas- 
sent avec  vous  et  pour  vous  les  professeurs  d'économie 
politique. 

Vous  avez  beau  être  habiles,  messiem'sles  restrictionistes, 
vous  avez  beau  radoucir  le  ton,  vanter  votre  jiénérosité 
latente,  prendre  vos  adversaires  par  les  sentiments,  vous 
n'empêcherez  pas  la  logique  d'être  la  logique. 

Vous  n'empêcherez  pas  M.Billault  de  dire  au  législateur  : 
Vous  accordez  des  faveurs  aux  uns,  il  faut  en  accorder  à 
tous. 

Vous  n'empêcherez  pas  M.  Crémieux  de  dire  au  législa- 
teur :  Vous  enrichissez  les  manufacturiers,  il  faut  «-nrichir 
les  prolétaires. 

Vous  n'empêcherez  pas  M.  Nadeau  de  dire  au  législateur  : 
Vous  ne  pouvez  refuser  de  faire  pour  les  classes  souffrantes 
ce  que  vous  faites  pour  les  classes  privilégiées. 

Vous  n'empêcherez  pas  même  votre  coryphée  M.  Minifrel 
de  dire  au  législateur:  «Je  demande  '2r),(H)(»  primes  pour  les 
caisses  de  retraite  d'ou\Tiers,  »  et  de  développer  ainsi  sa 
motion  : 

«  Est-ce  le  premier  exemple  de  celle  nature  qu'offre  noire  léffisla- 
lion?  Établirez-vous  en  système  que  l'État  pculHoul  encoura|ïer,  ou- 
vrir à  ses  frais  des  cours  de  sciences,  sultventionner  les  bcau\-arls. 
pensionner  les  ihérures.  donner  aux  classes  déjà  favorisées  do  la  for- 
lune  la  liante  instruction,  les  délassements  les  plus  variés,  les  jouis- 
sances di's  arts,  le  repos  de  la  vieillesse,  donner  loni  cela  à  ceux  i|ui 


12  PAMPHLETS, 

ne  connaissent  pas  de  privations,  faire  payer  leur  part  de  ces  sacriûces 
à  ceux  qui  n'ont  rien,  et  leur  refuser  tout,  même  pour  les  indispen- 
sabilités  de  la  vie  ?...  » 

....  «  Messieurs,  notre  société  française,  nos  mœurs,  nos  lois  sont 
ainsi  faites,  que  l'intervention  de  l'État,  si  regrettalile  qu'on  la  sup- 
pose, se  rencontre  partout,  et  que  rien  ne  paraît  stable,  rien  ne  paraît 
durable  si  l'État  n'y  montre  sa  main.  C'est  l'État  qui  fait  les  porce- 
laines de  Sèvres,  les  tapisseries  des  Gobelins;  c'est  l'État  qui  expose 
périodiquement,  et  à  ses  frais,  les  produits  de  nos  artistes,  ceux  de 
nos  manufactures  ;  c'est  l'État  qui  récompense  nos  éleveurs  de  bes- 
tiaux et  nos  armateurs  de  pêche.  11  en  coûte  beaucoup  pour  tout 
cela  ;  c'est  là  encore  un  impôt  que  tout  le  monde  paye  ;  tout  le 
monde,  entendez-vous  bien  !  Et  quel  bien  direct  en  retire  le  peuple  ? 
Quel  bien  direct  lui  font  vos  porcelaines,  vos  tapisseries,  vos  exposi- 
tions ?  Ce  principe  de  résister  à  ce  que  vous  appelez  un  état  d'entraî- 
nement, on  peut  le  comprendre,  quoique  hier  encore  vous  ayez  voté 
des  primes  pour  le  lin  ;  on  peut  le  comprendre,  mais  à  condition  de 
consulter  le  temps  :  à  la  condition  surtout  de  faire  preuve  d'impartia- 
lité. S'il  est  vrai  que,  par  tous  les  moyens  que  je  viens  d'indiquer, 
l'État  ait  eu  jusqu'ici  l'apparence  devenir  plus  directement  au-devant 
des  besoins  des  classes  aisées  que  de  celles  moins  favorisées,  il  faut 
que  cette  apparence  disparaisse.  Sera-ce  en  fermant  nos  manufactures 
des  Gobelins,  en  proscrivant  nos  expositions.^  assurément  non  ;  mais 
en  faisant  la  part  directe  du  pauvre  dans  cette  distribution  de  bien- 
faits 0).  » 

Dans  cette  longue  énumération  de  faveurs  accordées  à 
quelques-uns  aux  dépens  de  tous^  on  remarque  Textréme 
prudence  avec  laquelle  M.  Mimerel  a  laissé  dans  l'ombre 
les  faveurs  douanières,  encore  qu'elles  soient  la  manifes- 
tation la  plus  explicite  de  la  Spoliation  légale.  Tous  les  ora- 
teurs qui  Font  appuyé  ou  contredit  se  sont  imposé  la  même 
réser^•e.  C'est  fort  habile!  Peut-être  espèrent-ils,  en  faisant 
la  part  du  pauvre,  dans  cette  distribution  de  bienfaits,  sau- 
ver la  grande  iniquité  dont  ils  profitent,  mais  dont  ils  ne 
parlent  pas. 

Ils  se  font  illusion.  Croient-ils  qu'après  avoir  réalisé  la 

(1)  Moniteur  du  28  avril  1850. 


SPOLIATION  ET  LOI.  13 

spoliation  partielle  par  l'institution  des  douanes,  d'autres 
classes  ne  voudront  pas,  par  d'autres  institutions,  réaliser 
la  Spoliation  universelle? 

Je  sais  bien  que  vous  avez  un  sophisme  toujours  prêt; 
vous  dites  :  «  Les  faveurs  que  la  loi  nous  accorde  ne  s'adres- 
sent pas  à  l'industriel,  mais  à  l'industrie.  Les  profits  qu'elle 
nous  permet  de  prélever,  aux  dépens  des  consommateurs, 
ne  sont  qu'un  dépôt  entre  nos  mains  (*).» 

«  Us  nous  enrichissent,  c'est  vrai,  mais  notre  richesse, 
nous  mettant  à  même  de  dépenser  davantage,  d'agrandir 
nos  entreprises,  retombe  comme  une  rosée  féconde  sur  la 
classe  ouvrière.  » 

Tel  est  votre  langage;  et  ce  que  je  déplore,  c'est  que  vos 
misérables  sophismes  ont  assez  perverti  l'esprit  public  pour 
qu'on  les  invoque  aujourd'hui  à  l'appui  de  tous  les  procédés 
de  Spoliation  légale.  Les  classes  souffrantes  disent  aussi  : 
Laissez-nous  prendre  législativement  le  bien  d'autrui.  Nous 
aurons  plus  d'aisance;  nous  achèterons  plus  de  blé,  plus  de 
viande,  plus  de  draps,  plus  de  fer,  et  ce  que  nous  aurons 
reçu  par  l'impôt  reviendra  en  pluie  bienfaisante  aux  capita- 
listes et  aux  propriétaires. 

Mais,  je  l'ai  déjà  dit,  je  ne  discute  pas  aujourd'hui  les 
conséquences  économiques  de  lu  Spoliation  légale.  Quand 
MM.  les  protectionistes  le  voudront,  ils  me  trouveront  prêt 
à  examiner  le  bopkhme  des  ricochets  {^),  qui  du  reste  peut 
être  invoqué  pour  tous  les  genres  de  vols  et  de  fraudes. 

Bornons-nous  aux  effets  politiques  et  moraux  de  lé- 
change  législativement  privé  de  liberté. 

Je  dis  :  le  temps  est  venu  de  savoir  eiilin  ce  ipiest  la  Loi, 
ce  qu'elle  doit  être. 

(>)  Moniteur  ilii  28  avril.  Voir   l'opinion  ili^  M.  Di-vinck. 

(*)  Il  se  trouve  iniplicilonieul  réfuté  aux  ciiap.  \ii  de  la  prcmiéru 
série,  IV  et  mii  il.-  la  sccoiulf  série  des  .S'o/)/M.smrs.  Voy..  tome  IV, 
pages  "i,  KiO  et  '.'2'.).  (JVoJe  ilc  lediieur.) 


14  l'A.Ml'HLEiS. 

Si  VOUS  faites  de  la  Loi,  pour  tous  les  citoyens,  le  palla- 
dium de  la  liberté  et  de  la  propriété,  si  elle  n'est  que  l'or- 
ganisation du  droit  individuel  de  légitime  défense,  vous  fon- 
derez sur  la  Justice  un  gouvernement  rationnel,  simple, 
économique,  compris  de  tous,  aimé  de  tous,  utile  à  tous, 
soutenu  par  tous ,  chargé  d'une  responsabilité  parfaite- 
ment définie  et  fort  restreinte,  doué  d'une  solidité  inébran- 
lable. 

Si,  au  contraire,  vous  faites  de  la  Loi,  dans  l'intérêt  des 
individus  ou  des  classes,  un  instrument  de  Spoliation, 
chacun  d'abord  voudra  faire  la  Loi,  chacun  ensuite  voudra 
la  faire  à  son  profit.  Il  y  aura  cohue  à  la  porte  du  palais  lé- 
gislatif, il  y  aui'a  lutte  acharnée  au  dedans,  anarchie  dans 
les  esprits,  naufrage  de  toute  moralité,  violence  dans  les  or- 
ganes des  intérêts,  ardentes  luttes  électorales,  accusations, 
récriminations,  jalousies,  haines  inextinguibles,  force  pu- 
blique mise  au  service  des  rapacités  injustes  au  lieu  de  les 
contenir,  notion  du  M'ai  et  du  faux  eti'acée  de  tous  les  es- 
prits, comme  notion  du  juste  et  de  l'injuste  effacée  de 
toutes  les  consciences,  gouvernement  responsable  de  toutes 
les  existences  et  pliant  sous  le  poids  d'une  telle  respon- 
sabilité ,  convulsions  politiques,  révolutions  sans  issue, 
ruines  sur  lesquelles  viendront  s'essayer  toutes  les  for- 
mes du  socialisme  et  du  communisme  :  tels  sont  les 
fléaux  que  ne  peut  manquer  de  déchaîner  la  perversion  de 
la  Loi. 

Tels  sont,  par  conséquent,  messiem's  les  prohibitionistes, 
les  fléaux  auxquels  vous  avez  ouvert  la  porte,  en  vous  ser- 
vant de  la  Loi  pour  étouffer  la  liberté  dans  l'échange,  c'est- 
à-dire  pom-  étouffer  le  droit  de  propriété.  Ne  déclamez  pas 
contre  le  socialisme,  vous  en  faites.  Ne  déclamez  pas  contre 
le  cunnnunisme,  vous  en  faites.  Et  maintenant  vous  nous 
demandez,  à  nous  économistes,  de  vous  faire  une  théorie  qui 


SPOLIATION  ET  LOI.  J5 

VOUS  donne  raison  et  vous  justifie  !  Morbleu  !  faites-la  vous- 
mêmes  (*). 

(')  Dans  cette  réponse  aux  prolectionisles,  qu'il  leur  adressait  au 
moment  de  son  départ  pour  les  Landes,  l'auteur,  obligé  d'indiquer 
rapidement  ses  vues  sur  le  domaine  rationnel  de  la  lég[islation,  sentit 
le  besoin  de  les  exposer  avec  plus  d'étendue.  C'est  ce  qu'il  fit,  peu  de 
jours  après,  pendant  un  court  séjour  à  Mugron,  en  écrivant  La  Loi, 
pamphlet  compris  dins  le  précédent  volume. 

iNote  de  l'éditeur.) 


GUERRE 

AUX  CHAIRES  D'ÉCONOMIE  POLITIQUE  ('). 


On  sait  avec  quelle  amertume  les  hommes  qui,  pour  leur 
propre  avantage,  restreignent  les  échanges  d' autrui,  se 
plaignent  de  ce  que  l'économie  politique  s'obstine  à  ne 
point  exalter  le  mérite  de  ces  restrictions.  S'ils  n'espèrent 
pas  obtenir  la  suppression  de  la  science,  ils  poursuivent  du 
moins  la  destitution  de  ceux  qui  la  professent,  tenant  de  l'in- 
quisition cette  sage  maxime  :  «  Voulez-vous  avoir  raison  de 
vos  adversaires  ?  fermez-leur  la  bouche.  » 

Nous  n'avons  donc  point  été  surpris  d'apprendre  qu'à 
l'occasion  du  projet  de  loi  sur  l'organisation  des  facultés  ils 
ont  adressé  à  M.  le  ministre  de  l'instruction  publique  un  mé- 
moire fort  étendu,  dont  nous  reproduisons  quelques  extraits. 

«  Y  pensez-vous,  monsieur  le  ministre  ?  Vous  voulez  in- 

(1)  Trois  ans  avant  la  manifestation  qui  provoqua  le  pamphlet  pré- 
cédent, la  destitution  des  professeurs,  la  suppression  des  chaires  d'éco- 
nomie politique  avaient  été  formellement  demandées  par  les  membres 
du  comité  iMimerel,  qui  bientôt  se  radoucirent  et  se  bornèrent  à  pré- 
tendre que  la  théorie  de  la  Protection  devait  être  enseignée  en  même 
temps  que  celle  de  la  Liberté. 

Ce  fut  avec  l'arme  de  l'ironie  que  Basiiat,  dans  le  n»  du  13  juin 
ISiT  du  journal  le  Libre-Echange,  combattit  celle  prétention  qui  se 
[jruduisail  alors  pour  la  première  fois. 

{Noie  de  l'éditeur.) 


GlERRE   AUX  CBAIRES   D'ÉCONOMIE   POLITIQUE.  17 

trodiiire  diins  les  facultés  l'enseignement  de  récononiie  po- 
litique !  C'est  donc  un  parti  pris  de  déconsidérer  nos  privi- 
lèges ?  » 

«  S'il  est  une  maxime  vénérable,  c'est  assurément  celle- 
ci  :  En  tous  pays,  l'enseignement  doit  être  en  harmonie  avec 
le  principe  du  gouvernement.  Croyez-vous  qu'à  Sparte  ou  à 
Rome  le  trésor  public  aurait  payé  des  professem-s  pour  dé- 
clamer contre  le  butin  fait  à  la  guerre  ou  contre  l'esclavage? 
Et  vous  voulez  qu'en  France  il  soit  permis  de  discréditer  la 
restriction  !  f  )  » 

«  La  nature,  monsieur  le  ministre,  a  voulu  que  les  so- 
ciétés ne  puissent  exister  que  sur  les  produits  du  travail,  et, 
en  même  temps,  elle  a  rendu  le  travail  pénible.  Voilà  pour- 
quoi, à  toutes  les  époques  et  dans  tous  les  pays,  on  re- 
marque parmi  les  hommes  une  incurable  disposition  à  s'en- 
tre-dépouiller.  Il  est  si  doux  de  mettre  la  peine  à  la  charge 
de  son  voisin  et  de  garder  la  rémunération  pour  soi  !  » 

«  La  guerre  est  le  premier  moyen  dont  on  se  soit  avisé. 
Pour  s'emparer  du  bien  d'autrui,  il  n'y  en  a  pas  de  plus 
court  et  de  plus  simple.  » 

«  L'esclavage  est  venu  ensuite.  C'est  un  moyen  plus  raf- 
finé, et  il  est  prouvé  que  ce  fut  un  grand  pas  vers  la  civili- 
sation que  de  réduire  le  prisonnier  en  servitude  au  lieu  de 
le  tuer.  » 

«  Enfin,  à  ces  deux  modes  grossiers  de  Spoliation,  le  pi-o- 
grès  des  temps  en  a  substitué  un  autre  beaucoup  plus 
subtil,  et  qui,  par  cela  même,  a  bien  plus  de  chances  de 
durée,  d'autant  que  son  nom  même,  jjrutect ion,  est  admira- 
blement trouvé  pour  en  dissimuler  l'odieux.  Vous  n'ignorez 
pas  combien  les  noms  font  quelquefois  prendre  le  change 
sur  les  choses.  » 

(')  Ici  se  montre  le  (|crnic  iJe  Baccalauréat  et  Socialisme,  ijuuii 
verra  plus  apparent  encore  dans  les  payes  qui  suivcnl.  Voy.  ce  pam- 
phlet au  lome  IV.  [Nota  de  l'éditeur.} 

(Funet  eoitiitti-ttA,  t.  V.  * 


1 8  PAMPHLETS. 

«  Vous  le  voyez^  monsieur  le  ministre  :  prêcher  contre 
la  protection,  dans  les  temps  modernes,  ou  contre  la  guerre 
et  l'esclavage,  dans  Tantiquité,  c'est  tout  un.  C'est  toujours 
ébranler  l'ordre  social  et  troubler  la  quiétude  d'une  classe 
très-respectable  de  citoyens.  Et  si  la  Rome  païenne  montra 
une  grande  sagesse,  un  prévoyant  esprit  de  conservation  en 
persécutant  cette  secte  nouvelle  qui  venait  dans  son  sein 
faire  retentir  les  mots  dangereux  :  paix  et  frolernité  ;  pour- 
quoi aurions-nous  plus  de  pitié  aujourd'hui  pour  les  profes- 
seurs d'économie  politique  ?  Pomiant,  nos  mœurs  sont  si 
douces,  notre  modération  est  si  grande,  que  nous  n'exi- 
geons pas  que  vous  les  livriez  aux  bêtes.  Défendez-leur  de 
parler  et  nous  serons  satisfaits.  » 

«  Ou  du  moins,  si  tant  ils  ont  la  rage  de  discourir  ne  peu- 
vent-ils le  faire  avec  quelque  impartialité  ?  Ne  peuvent-ils 
accommoder  un  peu  la  science  à  nos  souhaits?  Par  quelle  fa- 
talité les  professem's  d'économie  politique  de  tous  les  pays 
se  sont-ils  donné  le  mot  pour  tourner  contre  le  régime  res- 
trictif l'arme  du  raisonnement  ?  Si  ce  régime  a  quelques  in- 
convénients, certes,  il  a  aussi  des  avantages,  puisqu'il  nous 
convient.  Messieurs  les  professeurs  ne  pourraient-ils  pas 
mettre  un  peu  plus  les  inconvénients  dans  l'ombre  et  les 
avantages  en  saillie  ?  » 

«  D'ailleurs,  à  quoi  servent  les  savants,  sinon  à  faire  la 
science  ?  Qui  les  empêche  d'inventer  une  économie  poli- 
tique exprès  pour  nous  ?  Évidemment,  il  y  a  de  leur  part 
mauvaise  volonté.  Quand  la  sainte  inquisition  de  Rome 
trouva  mauvais  que  Galilée  fit  tom'ner  la  terre,  ce  grand 
homme  nhésita  pas  à  la  rendre  immobile.  Il  en  fit  même 
la  déclaration  à  genoux.  11  est  vrai  qu'en  se  relevant,  il  mur- 
murait, dit-on  :  F  pur  si  muove.  Que  nos  professeurs  aussi 
déclarent  publiquement,  et  à  genoux,  que  la  liberté  ne  vaut 
rien,  et  nous  leur  pardonnerons,  s'ils  marmottent,  pourvu 
que  ce  soit  entre  les  dents  :  E pur  è  buona.  » 


GLERllE   ALX  CHAIRES   D  ECONOMIE    P(tI.HI<jLE.  I  î) 

«  Mais  nous  voulons  subsidiairement pousse:'  'a  niod  'i-;- 
tionplus  loin  encore. Vous  ne  disconviendrez  pas_,  nioiisi-iir 
le  ministre,  qu'il  faut  être  impartial  avant  tout.  Eh  bien  ! 
puisqu'il  y  a  dans  le  monde  deiix  doctrines  qui  se  heurtent, 
l'une  ayant  pour  devise  :  laissez  échanger,  et  l'autre  :  empêchez 
d'échanger,  de  grâce,  tenez  la  balance  égale,  et  faites  pro- 
fesser Tune  comme  l'autre.  Ordonnez  que  notre  économie 
politique  soit  aussi  enseignée.  » 

«  N'est-il  pas  bien  décourageant  de  voir  la  science  se 
mettre  toujours  du  côté  de  la  liberté,  et  ne  devrait-elle  pas 
partager  un  peu  ses  faveurs?  Mais  non,  une  chaire  n'est  pas 
plutôt  érigée,  qu'on  y  voit  ap[)araitre,  comme  une  tète  de 
Méduse,  la  figure  d'un  libre-échangiste.  » 

«  C'est  ainsi  que  J.  B.  Say  a  donné  un  exemple,  que  se 
sont  empressés  de  suivre  MM.  Blanqui,  Rossi,  Michel  Che- 
valier, Joseph  Garnier.  Que  serions-nous  devenus  si  vos 
prédécesseurs  n'avaient  eu  grand  soin  de  borner  cet  ensei- 
gnement funeste?  Qui  sait?  Cette  année  môme  nous  aurions 
à  subir  le  bon  marche  du  pain.  » 

«  En  Angleterre,  Ad.  Smith,  Senior  et  mille  autres  ont 
donné  le  même  scandale.  Bien  plus,  l'université  d'Oxford 
crée  une  chaire  d'économie  politiijue  et  y  place...  qui  ?  un 
futur  archevêque  (')  ;  et  voilà  que  M.  l'archvêque  se  met  à 
enseigner  que  la  religion  s'accorde  avec  la  science  pour  con- 
damner cette  partie  de  nos  profits  (|ui  sort  du  régime  res- 
trictif. Aussi  qu"est-il  advemi  ?  C'est  que  peu  à  p(>u  l'opi- 
nion publique  s'est  laissé  séduire,  et,  avant  qu'il  soit  deux 
ans,  les  Anglais  auront  le  malheur  d'être  libres  dans  leurs 
ventes  et  letus  achats.  Puissent-ils  être  ruines  connue  ils  le 
méritent!  » 

«  Mêmes  faits  en  Italie.  Rois,  princes  et  ducs,  grands  et 

('j  M.  Whalflcy,  arclievL-(|ii(;  de  Duidin.  qui  a  fomlr  ilans  i-ellc  \illr 
une  chaire  d'éiioaumic  polilinue,  a  exercé  le  iirufrs.sinal  à  Oxfonl. 

[Nule  (le  iviliieur.^ 


:0  PAMPHLETS. 

petits,  ont  eu  l'imprudence  d'y  tolérer  l'enseignement  éco- 
nomique, sans  imposer  aux  professeurs  l'obligation  de  faire 
sortir  de  la  science  des  vues  favorables  aux  restrictions.  Des 
professeurs  innombrables,  les  Genovesi,  les  Beccaria,  et  de 
nos  jours,  M.  Scialoja,  comme  il  fallait  s'y  attendre,  se  sont 
mis  à  prêcher  la  liberté,  et  voilà  la  Toscane  libre  dans  ses 
échanges,  et  voilà  Naples  qui  sabre  ses  tarifs.  » 

«  Vous  savez  quels  résultats  a  eus  en  Suisse  le  mouve- 
ment intellectuel  qui  y  a  toujours  dirigé  les  esprits  vers  les 
connaissances  économiques.  La  Suisse  est  libre,  et  semble 
placée  au  milieu  de  l'Europe,  comme  la  lumière  sur  le 
chandelier,  tout  exprès  pour  nous  embarrasser.  Car,  quand 
nous  disons  :  La  liberté  a  pour  conséquence  de  ruiner  l'a- 
griculture, le  commerce  et  l'industrie,  on  ne  manque  pas 
de  nous  montrer  la  Suisse.  Un  moment,  nous  ne  savions 
que  répondre.  Grâce  au  ciel,  la  Presse  nous  a  tirés  de  peine 
en  nous  fournissant  cet  argument  précieux  :  La  Suisse  n'est 
pas  inondée  parce  quelle  est  petite.  » 

«  La  science,  la  science  maudite  menace  de  faire  déborder 
sur  l'Espagne  le  même  fléau.  L'Espagne  est  la  terre  classique 
de  la  protection.  Aussi  voyez-vous  comme  elle  a  prospéré  ! 
Et,  sans  tenir  compte  des  trésors  qu'elle  a  puisés  dans  le 
Nouveau-Monde,  de  la  richesse  de  son  sol,  le  régime  prohi- 
bitif suffit  bien  pour  expliquer  le  degré  de  splendeur  auquel 
elle  est  parvenue.  Mais  TEspagne  a  des  professeurs  d'éco- 
nomie politique,  des  La  Sagra,  des  Florez  Estrada,  et  voici 
que  le  ministre  des  finances,  M.  Salamanca,  prétend  rele- 
ver le  crédit  de  l'Espagne  et  gonfler  son  budget  par  la 
seule  puissance  de  la  liberté  commerciale. 

«  Enfin,  monsieur  le  ministre,  que  voulez-vous  de  plus  ? 
En  Russie,  il  n'y  a  qu'un  économiste,  et  il  est  pour  le  libre- 
échange.  » 

«  Vous  le  voyez,  la  conspiration  de  tous  les  savants  du 
monde  contre  les  entraves  commerciales  est  flagrante.  Et 


GUERRE   ALX    CHAIRES   D'ÉCONOMIE   POLITIQUE,  21 

quel  intérêt  les  presse?  Aucun.  Ils  prêcheraient  la  restric- 
tion qu'ils  n'en  seraient  pas  plus  maigres.  C'est  donc  de 
leur  part  méchanceté  pure.  Cette  unanimité  a  les  plus  grands 
dangers.  Savez-vous  ce  qu'on  dira  ?  A  les  voir  si  bien  d'ac- 
cord, on  finira  par  croire  que  ce  qui  les  unit  dans  la  même 
foi,  c'est  la  même  cause  qui  fait  que  tous  les  géomètres  du 
monde  pensent  de  même,  depuis  Archimède,  sur  le  carré 
de  l'hypoténuse.  » 

«  Lors  donc,  monsieur  le  ministre,  que  nous  vous  sup- 
plions de  faire  enseigner  impartialement  deux  doctrines 
contradictoires,  ce  ne  peut  être  de  notre  part  qu'une  de- 
mande subsidiaire,  car  nous  pressentons  ce  qui  adviendrait; 
et  tel  que  vous  chargeriez  de  professer  la  restriction  pour- 
rait bien,  par  ses  études,  être  conduit  vers  la  liberté.  » 

«  Le  mieux  est  de  proscrire,  une  bonne  fois  pour  toutes, 
la  science  et  les  savants  et  de  revenir  aux  sages  traditions  de 
l'empire.  Au  lieu  de  créer  de  nouvelles  chaires  d'économie 
politique,  renversez  celles,  heureusement  en  petit  nombre, 
qui  sont  encore  debout.  Savez-vous  comment  on  a  défini 
l'économie  politique?  La  science  qui  enseigne  aux  travail- 
leurs à  garder  ce  qui  leur  appartient.  Evidemment  un  bon 
quart  de  l'espèce  humaine  serait  perdu,  si  cette  science  fu- 
neste venait  à  se  répandre. 

«  Tenons-nous-en  à  la  bonne  et  inoffensive  éducation 
classique.  Bourrons  nos  jeunes  gens  de  grec  et  de  latin. 
Quand  ils  scanderaient  siu-  le  bout  de  leurs  doigts,  du  matin 
au  soir,  les  hexamètres  des  fiwolitjues,  quel  mal  cela  peut- 
il  nous  faire?  Laissons-les  vi\re  avec  la  société  romaine, 
avec  les  Cracqnes  et  Brutus.  au  sein  d'un  sénat  où  l'on  parle 
toujours  do  guerre,  et  au  Forum  où  il  est  toujours  (piestion 
(le  butin  ;  laissons-les  s'imprégner  [de  la  doncr  pliilnsopliie 
d'Horace  : 

Ti;i  la  la  la,  notre  jiMiiifssc, 
Ira  la  la  la,  Sf  fiirnic  la. 


22  PAMPHLETS. 

«  Qu'est-il  besoin  de  leur  apprendre  les  lois  du  travail  et 
de  l'échange  ?  Rome  leur  enseigne  à  mépriser  le  travail, 
servile  opus,  et  à  ne  reconnaître  comme  légitime  d'autre 
échange  que  le  vœ  victis  du  guerrier  possesseur  d'esclaves. 
C'est  ainsi  que  nous  aurons  une  jeunesse  bien  préparée  pour 
la  vie  de  notre  moderne  société.  —  Il  y  a  bien  quelques 
petits  dangers.  Elle  sera  quelque  peu  républicaine  ;  aura 
d'étranges  idées  sur  la  liberté  et  la  propriété  ;  dans  son 
admiration  aveugle  pour  la  force  brutale,  on  la  trouvera 
peut-être  un  peu  disposée  à  chercher  noise  à  toute  l'Europe 
et  à  traiter  les  questions  de  politique,  dans  la  rue,  à  coups 
de  pavés.  C'est  inévitable,  et,  franchement,  monsieur  le 
ministre,  grâce  à  Tite-Li\ie,  nous  avons  tous  plus  ou  moins 
barboté  dans  cette  ornière.  Après  tout,  ce  sont  là  des 
dangers  dont  vous  aurez  facilement  raison  avec  quelques 
bons  gendarmes.  Mais  quelle  gendarmerie  pouvez-vous 
opposer  aux  idées  subversives  des  économistes,  de  ces  auda- 
cieux qui  ont  écrit,  en  tète  de  leur  programme,  cette  atroce 
définition  de  la  propriété  :  Quand  un  homme  a  produit 
une  chose  à  la  sueur  de  son  front,  puisqu'il  a  le  droit  de  la 
consommer,  il  a  celui  de  la  troquer  (^)  ?  » 

«  Non,  non,  avec  de  telles  gens,  c'est  peine  perdue  que 
de  recourir  à  la  réfutation.  » 

«  Vite  un  bâillon,  deux  bâillons,  trois  bâillons  !  » 

(>)  Voy.,  au  tome  III,  la  déclaration  de  principes  de  la  société  du 
Libre-Échange. 

[Noie  de  l'éditeur.) 


CAPITAL  ET  RENTE 


ÏNTRODUCTTON. 


Dans  cet  écrit,  j'essaie  de  pénétrer  la  nature  intime 
de  ce  qu'on  nomme  X Intérêt  dea  capitaux,  afin  d'en 
prouver  la  légitimité  et  d'en  expliquer  la  perpétuité. 

Ceci  paraîtra  bizarre  ;  mais  il  est  certain  que  ce  que  je 
redoute,  ce  n'est  pas  d'être  obscur,  mais  d'être  trop 
clair.  Je  crains  que  le  lecteur  ne  se  laisse  rebuter  par 
une  série  de  véritables  Truismcs.  CcunuKMit  éviter  un  tel 
écueil(piand  on  n'a  à  s'occuper  (pie  de  laits  connus  de 
chacun  par  une  expérience  personnelle,  familière,  quoti- 
dienne? 

Alors,  me  dira-t-on,  à  quoi  bon  cet  écrit?  (jue  sert 
d'explifiuer  ce  que  tout  le  monde  sait? 

Distinguons,  s'il  vous  plaît.  Une  fois  l'explication 
donnée,  plus  elle  est  claire  et  simple,  plus  elle  sendde  sii- 
perlbie.  Chacun  est  [)urlé  à  s'éciicr  :  a  .)«'  n'avais  pas 
besoin  qu'on  résolût  jxmr  moi  !r  problème.»  C'est  \\vu\' 

(h  Colond). 

Mais  ce  jjroblème  si  simple  l».'  paraîtrait  pcui-élre 
beaucoup  moins,  si  on  se  bornait  à  le  poser.  Je  l'établis 

(')  Cet  opusciilo  fui  piil.l'i-  en  f.-vri.T  ISin. 

i\nle  ih-  l'éditeur.'^ 


24  INTRODUCTION. 

en  ces  termes  :  «  Monder  prête  aujourd'hui  un  instru- 
ment de  travail  qui  sera  anéanti  dans  quelques  jours. 
Le  capital  n'en  produira  pas  moins  intérêt  à  Mondor  ou 
à  ses  héritiers  pendant  l'éternité  tout  entière.  »  Lecteur, 
la  main  sur  la  conscience,  sentez-vous  la  solution  au 
bord  de  vos  lèwes  ? 

Je  n'ai  pas  le  temps  de  recourir  aux  économistes.  Au- 
tant que  je  puis  le  savoir,  ils  ne  se  sont  guère  occupés 
àe  scruter  V Intérêt  jusque  dans  sa  raison  d'être.  On  ne 
peut  les  en  blâmer.  A  l'époque  oii  ils  écrivaient,  l'inté- 
rêt n'était  pas  mis  en  question. 

Il  n'en  est  plus  ainsi.  Des  hommes  qui  se  disent  et  se 
croient  beaucoup  plus  avancés  que  leur  siècle,  ont  orga- 
nisé une  propagande  active  contre  le  Capital  et  la  Rente. 
Ils  attaquent,  non  pas  dans  quelques  applications  abu- 
sives, mais  en  principe,  la  Productivité  des  capitaux. 

Un  journal  a  été  fondé  pour  servir  de  véhicule  à  cette 
propagande.  Il  est  dirigé  par  M.  Proudhon  et  a,  dit-on, 
une  immense  publicité.  Le  premier  numéro  de  cette 
feuille  contenait  le  Manifeste  électoral  du  Peuple.  On  y  lit  : 
«  La  Producti>ité  du  capital,  ce  que  le  Christianisme  a 
condamné  sous  le  nom  d'usure,  telle  est  la  vraie  cause  de 
la  misère,  le  vrai  principe  du  prolétariat,  l'éternel  obsta- 
cle à  l'établissement  de  la  République.  » 

Un  autre  journal,  la  Ruche  populaire,  après  avoir  dit 
d'excellentes  choses  sur  le  travail,  ajoute  :  «  Mais  avant 
tout,  il  faut  que  l'exercice  du  travail  soit  libre,  c'est-à- 
dire  que  le  travail  soit  organisé  de  telle  sorte  qu'il  ne 
faille  pas  payer  aux  argentiers  et  aux  patrons  ou  maîtres 
cette  liberté  du  travail,  ce  droit  du  travail  que  mettent 
à  si  haut  prix  les  exploiteurs  d'hommes.  )> 


INTRODUCTION.  2  & 

La  seule  pensée  que  je  relève  ici,  c'est  celle  exprimée 
clans  les  mots  soulignés  comme  impliquant  la  négation 
de  l'Intérêt.  Elle  est,  du  reste,  commentée  par  la  suite 
de  l'article. 

Voici  comment  s'exprime  le  célèbre  démocrate  socia- 
liste Thoré  : 

«  La  RéYolution  sera  toujours  à  recommencer  tant 
qu'on  s'attaquera  seulement  aux  conséquences,  sans 
avoir  la  logique  et  le  courage  d'abolir  le  principe  lui- 
même. 

((  Ce  principe  c'est  le  capital,  la  fausse  propriété,  le 
revenu,  la  rente,  l'usure  que  l'ancien  régime  fait  peser 
sur  le  travail. 

«  Le  jour,  —  il  y  a  bien  longtemps,  —  où  les  aristo- 
crates ont  inventé  cette  incroyable  fiction  :  Que  le  capi- 
tal avait  la  vertu  de  se  reproduire  tout  seul,  —  les  travail- 
leurs ont  été  h  la  merci  des  oisifs. 

«  Est-ce  qu'au  bout  d'un  an  vous  trouverez  un  écu 
de  cent  sous  de  plus  dans  un  sac  de  cent  francs  ? 

«  E]st-ce  qu'au  bout  de  quatorze  ans  vos  écus  ont 
doublé  dans  le  sac? 

«Est-ce  qu'une  œuvre  d'art  ou  d'industrie  en  })roduil 
une  autre  au  bout  de  quatorze  ans  ? 

«  Conunenc'oiis  donc  par  l'anéantissement  de  celte 
fiction  funeste.  » 

Ici  je  ne  discute  ni  ne  réfute  ;  je  cite,  pour  établir  (jue 
la  productivité  du  capital  est  considérée,  par  un  grand 
nombre  de  personues,  comme  un  piincipe  faux,  funeste 
et  iniijue.  Mais  (juai-jc  hcsoiu  de  citalious?  N'est-ce  pas 
un  fait  bien  coinui  <\\u'  le  peuple  attribue  ses  souIVran- 
ces   a    ce    ipTil    ,i|(|>('ll('    Vr.i iihiiui/iim   dr   t'Immint'  juir 


26  INTRODUCTION. 

l'homme!  et  celle  locution  :  —  Tijrannie  du  capital ^  — 
n'est-elle  pas  devenue  proverbiale  ? 

II  ne  peut  pas  exister  un  homme  au  monde,  ce  me 
semble,  qui  ne  comprenne  toute  la  gravité  de  cette 
question  : 

«  L'intérêt  du  capital  est-il  naturel,  juste,  légitime  et 
aussi  utile  à  celui  qui  le  paie ,  qu'à  celui  qui  le  per- 
çoit? )) 

On  répond  :  non,  moi  je  dis  :  oui.  Nous  différons  du 
tout  au  tout  sur  la  solution,  mais  il  est  une  chose  sur  la-' 
quelle  nous  ne  pouvons  différer,  c'est  le  danger  de  faire 
accepter  par  F  opinion  la  fausse  solution  quelle  qu'elle 
soit. 

Encore,  si  l'erreur  est  de  mon  côté,  le  mal  n'est  pas 
très-grand.  11  en  faudra  conclure  que  je  ne  comprends 
rien  aux  vrais  intérêts  des  masses,  à  la  marche  du  pro- 
grès humain  et  que  tous  mes  raisonnements  sont  autant 
de  grains  de  sable,  qui  n'arrêteront  certes  pas  le  char  de 
la  Révolution. 

Mais  si  MM.  Proudhon  et  Thoré  se  trompent,  il  s'en- 
suit qu'ils  égarent  le  peuple,  qu'ils  lui  montrent  le  mal 
là  où  il  n'est  pas,  qu'ils  donnent  une  fausse  direction  à 
ses  idées,  à  ses  antipathies,  à  ses  haines  et  à  ses  coups  ; 
il  s'ensuit  que  le  peuple  égaré  se  précipite  dans  une  lutte 
horrible  et  absurde,  où  la  victoire  lui  serait  plus  funeste 
que  la  défaite,  puisque,  dans  cette  hypothèse,  ce  qu'il 
poursuit,  c'est  la  réalisation  du  mal  universel,  la  destruc- 
tion de  tous  ses  moyens  d'affranchissement,  la  consom- 
mation de  sa  propre  misère. 

C'est  ce  que  reconnaissait  M.  Proudhon  avec  une  en- 
tière bonne  fol.  «La pierre  fondamentale  de  mon  système, 


INTBODLCTION,  27 

me  disait-il,  c'est  la  gratuité  du  crédit.  Si  je  me  trompe 
là-dessus,  le  socialisme  est  un  vain  rêve.  »  J'ajoute  : 
c'est  un  rêve  pendant  lequel  le  peuple  se  déchire  lui- 
même;  faudra-t-il  s'étonner  s'il  se  trouve  tout  meurtri  et 
tout  sanglant  au  réveil  ? 

En  voilà  assez  pour  ma  justification,  si  dans  le  cours 
du  débat,  je  me  suis  laissé  entraîner  à  quelques  trivia- 
lités et  à  quelques  longueurs  [^]. 

(')  Le  but  de  l'auleur  n'a  pas  été  d'analyser  ici  l'intérêt  et  J'en 
exposer  tous  les  éléments,  dont  quelques-uns  ne  soulèvent  aucune 
objection  de  la  part  des  socialistes  eux-mêmes.  Telle  est,  par  exemple, 
la  prime  d'assurance  ou  la  compensation  relative  au  risque  couru  par 
le  prêteur  de  ne  pas  recouvrer  le  montant  de  sa  créance.  —  Il  s'est 
borné  à  défendre  ce  qui  était  attaqué,  la  productivité  du  capital,  et 
s'est  efforcé  de  rendre  cette  vérité  accessible  à  toutes  les  intellirronces. 

(Sole  de  l'éditeur.) 


CAPITAL  ET  RENTE. 


J'adresse  cet  écrit  aux  ouvriers  de  Paris^  particulière- 
ment à  ceux  qui  se  sont  rangés  sous  la  bannière  de  la  dé- 
mocratie socialiste. 

J'y  traite  ces  deux  questions  : 

10  Est-il  conforme  à  la  nature  des  choses  et  à  la  justice 
que  le  capital  produise  une  Rente? 

2°  Est-il  conforme  à  la  nature  des  choses  et  à  la  justice 
que  la  Rente  du  capital  soit  perpétuelle  ? 

Les  ouvTiers  de  Paris  voudront  bien  reconnaître  qu'on 
ne  saurait  agiter  un  sujet  plus  important. 

Depuis  le  commencement  du  monde,  il  avait  été  re- 
connu^ du  moins  en  fait^  que  le  capital  devait  produire  un 
Intérêt. 

Dans  ces  derniers  temps,  on  affirme  que  c'est  précisé- 
ment là  l'errem'  sociale  qui  est  la  cause  du  paupérisme  et 
de  l'inégalité. 

11  est  donc  bien  essentiel  de  savoir  à  quoi  s'en  tenir. 
Car  si  le  prélèvement  d'un  Intérêt  au  profit  du  Capital 

est  une  iniquité,  c'est  à  bon  droit  que  les  travailleurs  se 
soulèvent  contre  l'ordre  social  actuel  ;  et  on  a  beau  leur 
dire  qu'ils  ne  doivent  avoir  recours  qu'aux  moyens  légaux 
et  pacifiques ,  c'est  là  une  recommandation  hypocrite. 
Quand  il  y  a  d'un  côté  un  homme  fort  pauvre  et  volé,  et 
de  l'autre  un  homme  faible,  riche  et  voleur,  il  est  assez 
singulier  qu'on  dise  au  premier,  avec  l'espoir  de  le  persua- 


CAPITAL   ET   RENTE.  29 

der  :  «  Attends  que  ton  oppressem*  renonce  volontaire- 
ment à  l'oppression  ou  qu'elle  cesse  d'elle-même.  »  Cela 
ne  peut  pas  être^  et  ceux  qui  enseignent  que  le  Capital 
est  stérile  par  nature  doivent  savoir  qu'ils  provoquent  une 
lutte  terrible  et  immédiate. 

Si,  au  contraire,  l'Intérêt  du  Capital  est  naturel,  légitime, 
conforme  au  bien  général,  aussi  favorable  à  l'emprunteur 
qu'au  prêteur,  les  publicistes  qui  le  nient,  les  tribuns  qui 
exploitent  cette  prétendue  plaie  sociale,  conduisent  les  ou- 
vriers à  une  lutte  insensée,  injuste,  qui  ne  peut  avoir  d'au- 
tre issue  que  le  malheur  de  tous. 

En  définitive,  on  arme  le  Travail  contre  le  Capital.  Tant 
mieux  si  ces  deux  puissances  sont  antagoniques  !  et  que  la 
lutte  soit  bientôt  finie  !  Mais  si  elles  sont  harmoniques,  la 
lutte  est  le  plus  grand  des  maux  qu'on  puisse  infliger  à  la 
société. 

Vous  voyez  donc  bien,  ouvriers,  qu'il  n'y  a  pas  de  ques- 
tion plus  importante  que  celle-ci  :  la  rente  du  capital  est- 
elle  ou  non  légitime  ?  Dans  le  premier  cas,  vous  devez  re- 
noncer immédiatement  à  la  lutte  vers  laquelle  on  vous 
pousse  ;  dans  le  second,  vous  devez  la  mener  vivement  et 
jusqu'au  bout. 

Productivité  du  capital;  Perpétuité  de  la  rente.  Ces(iiu's- 
tions  sont  difficiles  à  traiter.  Je  m'eti'orcerai  d'être  clair. 
Pour  cela,  j'aurai  recours  à  l'exemple  plus  qu'à  la  démons- 
tration, ou  plutôt  je  mettrai  la  denionstrati(  m  dans  rext'uiple. 

Je  commence  par  convenir  qu'à  la  première  vue,  il  doit 
vous  paraître  singulier  que  le  capital  prétende  à  une  ré- 
uninération,  et  surtout  aune  rémunération  perpétuelle. 

Vous  devez  vous  dire  :  Voilà  deux  honnnes.  L'un  tra- 
vaille soir  et  matin,  d'un  bout  d'année  à  l'autre  et,  s'il  a 
consommé  tout  ce  (ju'il  a  gagné^  fût-ce  par  force  majeure, 
il  reste  pauvre.  Quand  vient  la  Saint-Sylvestre,  il  ne  se 
trouve  pas  plus  avancé  ([u  au  l*iemier  de  l'an  et  sa  seule 


30  l'AMPHLliTS. 

perspective  est  de  recommencer.  L'autre  ne  t'ait  rien  de 
ses  bras  ni  de  son  intelligence^  du  moins,  s'il  s'en  sert_, 
c'est  pour  son  plaisir  ;  il  lui  est  loisible  de  n'en  rien  faire, 
car  il  a  une  rcnfe.  Il  ne  travaille  pas;  et  cependant  il  vit 
bien,  tout  lui  arrive  en  abondance,  mets  délicats,  meubles 
somptueux,  élégants  équipages  ;  c'est-à-dire  qu'il  détruit 
chaque  jour  des  choses  que  les  travaillem's  ont  du  pro- 
duire à  la  sueur  de  leur  front,  car  ces  choses  ne  se  sont 
pas  faites  d'elles-mêmes,  et,  quanta  lui,  il  n'y  a  pas  mis  les 
mains.  C'est  nous,  travailleurs,  qui  avons  fait  germer  ce 
blé,  verni  ces  meubles,  tissé  ces  tapis  ;  ce  sont  nos  femmes 
et  nos  filles  qui  ont  filé,  découpé,  cousu,  brodé  ces  étoffes. 
Nous  travaillons  donc  pour  lui  et  pour  nous  ;  pour  lui  d'a- 
bord, et  pour  nous  s'il  en  reste.  Mais  voici  quelque  chose 
de  plus  fort  :  si  le  premier  de  ces  deux  hommes,  le  tra- 
vailleur, consomme  dans  l'année  ce  qu'on  lui  a  laissé  de 
profit  dans  l'année,  il  en  est  toujours  au  point  de  départ, 
et  sa  destinée  le  condamne  à  tourner  sans  cesse  dans  mi 
cercle  étemel  et  monotone  de  fatigues.  Le  travail  n'est 
donc  rémunéré  qu'une  fois.  Mais  si  le  second,  le  rentier, 
consomme  dans  l'année  sa  rente  de  l'année,  il  a,  l'année 
d'après,  et  les  années  suivantes,  et  pendant  l'éternité  en- 
tière, une  rente  toujours  égale,  intarissable,  perpétuelle. 
Le  capital  est  donc  rémunéré  non  pas  une  fois  ou  deux  fois, 
mais  un  nombre  indéfini  de  fois  1  En  sorte  qu'au  bout  de 
cent  ans,  la  famille  qui  a  placé  vingt  mille  francs  à  5 
pour  100  aura  touché  cent  mille  francs,  ce  qui  ne  l'empê- 
chera pas  d'en  toucher  encore  cent  mille  dans  le  siècle  sui- 
vant. En  d'autres  termes,  pour  vingt  mille  francs  qui  re- 
présentent son  travail,  elle  aura  prélevé,  en  deux  siècles, 
une  valem"  décuple  sur  le  travail  d'autrui.  N'y  a-t-il  pas 
dans  cet  ordre  social  un  vice  monstrueux  à  réformer?  Ce 
n'est  pas  tout  encore.  S'il  plaît  à  cette  famille  de  restreindre 
quelque  peu  ses  jouissances,  de  ne  dépenser,  par  exemple, 


CAPITAL   El    REME.  31 

([no  neuf  cents  francs  au  lieu  de  mille,  —  sans  aucun  tra- 
vail, sans  autre  peine  que  celle  de  placer  cent  francs  par 
an,  elle  peut  accroître  son  Capital  et  sa  Rente  dans  une 
progression  si  rapide  qu'elle  sera  bientôt  en  mesui'e  de 
consommer  autant  que  cent  familles  d'ouvriers  laborieux. 
Tout  cela  ne  dénote-t-il  pas  que  la  société  actuelle  porte 
dans  son  sein  un  cancer  hideux,  qu'il  faut  extirper,  au  ris- 
que de  quelques  souffrances  passagères  ? 
.  Voilà,  ce  me  semble,  les  tristes  et  irritantes  réflexions 
que  doit  susciter  dans  votre  esprit  l'active  et  trop  facile 
propagande  qui  se  fait  contre  le  capital  et  la  rente. 

D'un  autre  côté,  j'en  suis  bien  convaincu,  il  y  a  des  mo- 
ments où  votre  intelligence  conçoit  des  doutes  et  votre 
conscience  des  scrupules.  Vous  devez  vous  dire  quelque- 
fois :  Mais  proclamer  que  le  capital  ne  doit  pas  produire 
d'intérêts,  c'est  proclamer  que  le  prêt  doit  être  gratuit, 
c'est  dire  que  celui  qui  a  créé  des  Instruments  de  tra\ail, 
ou  des  Matériaux,  ou  des  Provisions  de  toute  espèce,  doit 
les  céder  sans  compensation.  Cela  est-il  juste?  et  puis,  s'il 
en  est  ainsi,  qui  \  oudra  prêter  ces  instruments,  ces  maté- 
riaux, ces  provisions?  qui  voudra  les  mettre  en  réserve? 
qui  voudra  même  les  créer?  chacun  les  consommera  à 
mesure,  et  l'humanité  ne  fera  jamais  un  pas  en  avant.  Le 
capital  ne  se  formera  plus,  puisqu'il  n'y  aura  plus  tntérrt  à 
h;  former.  II  sera  d'une  rareté  excessive.  Singulier  ache- 
minement vers  le  prêt  gratuit  !  singulier  moyen  d'amé- 
liorer le  sort  des  emprunteurs  que  de  les  mettre  dans  l'im- 
possibilité d'emprunter  à  aucun  prix!  Que  deviendra  le 
travail  lui-même?  car  il  n'y  aura  plus  d'nvnnces  dans  la  so- 
ciété, et  l'on  ne  saurait  citer  un  seul  genre  de  travail,  pas 
même  la  chasse,  cpii  se  pui^^se  exécuter  sans  avances.  Kl 
nous-mêmes,  que  deviendrons-nous?  Quoi!  il  ne  nous  sera 
plus  permis  d't'/w/jyMn/i^'/-,  pour  travailler,  dans  l'âge  de  la 
force,  et  de  (n'èler,  pour  nous  reposer,  dans  nos  vieux 


32  PAMPHLETS. 

jours?  La  loi  nous  ravira  la  perspective  d'amasser  un  peu 
de  bien,  puisqu'elle  nous  interdira  d'en  tirer  aucun  parti? 
Elle  détruira  en  nous  et  le  stimulant  de  l'épargne  dans  le 
présent,  et  l'espérance  du  repos  dans  l'avenir?  Nous  au- 
rons beau  nous  exténuer  de  fatigue,  il  faut  renoncer  à 
transmettre  à  nos  fils  et  à  nos  filles  un  petit  pécule,  puis- 
que la  science  moderne  le  frappe  de  stérilité,  puisque  nous 
deviendrions  des  exploiteurs  d'hommes  si  nous  le  prêtions  à 
intérêt  !  Ah  !  ce  monde,  qu'on  ouvre  devant  nous  comme  un 
idéal,  est  encore  plus  triste  et  plus  aride  que  celui  que 
l'on  condamne,  car  de  celui-ci,  au  moins,  l'espérance  n'est 
pas  bannie! 

Ainsi,  sous  tous  les  rapports,  à  tous  les  points  de  vue,  la 
question  est  grave.  Hâtons-nous  d'en  chercher  la  solution. 

Le  Code  civil  a  un  chapitre  intitulé  :  de  la  manière  dont 
se  transmet  la  propriété.  Je  ne  crois  pas  qu'il  donne  à  cet 
égard  une  nomenclature  bien  complète.  Quand  un  homme 
a  fait  par  son  travail,  une  chose  utile,  en  d'autres  termes, 
quand  il  a  créé  une  valeur,  elle  ne  peut  passer  entre  les 
mains  d'un  autre  homme  que  par  un  de  ces  cinq  modes  : 
le  don,  V hérédité,  V échange,  le  prêt  ou  le  vol.  Un  mot  sur 
chacun  deux,  excepté  sur  le  dernier,  quoiqu'il  joue  dans  le 
monde  un  plus  grand  rôle  qu'on  ne  croit  (^). 

Le  don  n'a  pas  besoin  d'être  défini.  Il  est  essentiellement 
volontaire  et  spontané.  Il  dépend  exclusivement  du  dona- 
teur et  l'on  ne  peut  pas  dire  que  le  donataire  y  a  droit. 
Siins  doute  la  morale  et  la  religion  font  souvent  un  devoir 
aux  hommes,  surtout  aux  riches,  de  se  défaire  gratuite- 
ment de  ce  qui  est  leur  propriété,  en  faveur  de  leurs  frères 
malheureux.  Mais  c'est  là  ime  obligation  toute  morale.  S'il 
était  proclamé   en  principe,  s'il  était  admis  en  pratique, 

(1;  Voy.,  au  lome  IV,  le  chap.  i  de  la  seconde  série  des  Sophismes 
el,  au  lonic  VI,  les  chap.  xviii,  xix  etxxiii. 

{Note  de  l'éditeur.) 


CAPITAL  ET  RENTE.  33 

s'il  était  consacré  par  la  loi  que  chacun  a  droit  à  la  pro- 
priété d'autrui,  le  don  n'aurait  plus  de  mérite^  la  charité 
et  la  reconnaissance  ne  seraient  plus  des  vertus.  En  outre, 
une  telle  doctrine  arrêterait  tout  à  coup  et  universelle- 
ment le  travail  et  la  production,  comme  un  froid  rigou- 
reux pétrifie  l'eau  et  suspend  la  vie  ;  car  qui  travaillerait 
quand  il  n'y  aurait  plus  aucune  connexité  entre  notre  tra- 
vail et  la  satisfaction  de  nos  besoins?  L'économie  politi- 
que ne  s'est  pas  occupée  du  don.  On  en  a  conclu  quelle  le 
repoussait,  que  c'était  une  science  sans  entrailles.  C'est 
là  une  accusation  ridicule.  Cette  science,  étudiant  les  lois 
qui  résultent  de  la  mutualité  des  services,  n'avait  pas  à 
rechercher  les  conséquences  de  la  générosité  à  l'égard  de 
celui  qui  reçoit,  ni  ses  effets,  peut-être  plus  précieux  en- 
core, à  l'égard  de  celui  qui  donne  ;  de  telles  considérations 
appartienent  évidemment  à  la  morale.  Il  faut  bien  per- 
mettre aux  sciences  de  se  restreindre  ;  il  ne  faut  pas  sur- 
tout les  accuser  de  nier  ou  de  flétrir  ce  qu'elles  se  bornent 
à  juger  étranger  à  leur  domaine. 

L'Hérédité,  contre  laquelle,  dans  ces  derniers  temps,  on 
s'est  beaucoup  élevé,  est  une  des  formes  du  Don  et  assu- 
rément la  plus  naturelle.  Ce  que  l'homme  a  produit  il  le 
peut  consommer,  échanger,  donner  ;  quoi  de  plus  naturel 
qu'il  le  donne  à  ses  enfants  ?  C'est  cette  faculté,  plus  que 
toute  autre,  qui  lui  inspire  le  courage  de  travailler  et  d'é- 
pargner. Savez-vous  pouniuoi  on  conteste  le  principe  de 
l'Hérédité  ?  parce  qu'on  s'imagine  que  les  biens  ainsi  trans- 
mis sont  dérobés  à  la  masse.  C'est  là  une  erreiu"  funeste  ; 
l'économie  politique  démontre  de  la  manière  la  plus  pé- 
remptoire  que  toute  valeur  produite  est  une  création  qui 
ne  fait  tort  à  qui  que  ce  soit  (').  Voilà  pourquoi  on  peut  la 

(')  Vijy.,  pour  l;i  lliéorie  de  l;i  valeur,  lu  jliap.  v  du  tome  V(. 

{Note  de  l'éditeur.) 

VEuvrti  cumpiritt.i     V.  3 


3i  PAMPHLETS. 

consommer  et,  à  plus  forte  raison,  la  transmettre,  sans 
nuire  à  personne;  mais  je  n'insisterai  pas  sur  ces  réflexions 
qui  ne  sont  pas  de  mon  sujet. 

U Échange,  c'est  le  domaine  principal  de  l'économie  po- 
litique, parce  que  c'est,  de  beaucoup,  lé  mode  le  plus  fré- 
quent de  la  transmission  des  propriétés,  selon  des  conven- 
tions libres  et  volontaires,  dont  cette  science  étudie  les  lois 
et  les  effets. 

A  proprement  parler,  l'Echange  c'est  la  mutualité  des  ser- 
vices. Les  parties  se  disent  entre  elles  :  «  Donne-moi  ceci, 
et  je  te  donnerai  cela;»  ou  bien  :  «  Fais  ceci  pour  moi, 
et  je  ferai  cela  pour  toi.  »  Il  est  bon  de  remarquer  (car  cela 
jettera  un  jour  nouveau  sur  la  notion  de  valeur)  que  la  se- 
conde formule  est  toujours  impliquée  dans  la  première. 
Quand  on  dit  :  «  Fais  ceci  poui'  moi,  et  je  ferai  cela  pour 
toi,  »  on  propose  d'échanger  service  contre  service.  De 
même  quand  on  dit  :  «  Donne-moi  ceci,  et  je  te  donnerai 
cela,  »  c'est  comme  si  l'on  disait  :  «  Je  te  cède  ceci  que 
j'ai  fait,  cède-moi  cela  que  tu  as  fait.  »  Le  travail  est  passé 
au  lieu  d'être  actuel;  mais  l'Echange  n'en  est  pas  moins 
gouverné  par  l'appréciation  comparée  des  deux  services, 
en  sorte  qu'il  est  très-vrai  de  dire  que  le  principe  de  la  va- 
leur est  dans  les  services  rendus  et  reçus  à  l'occasion  des 
produits  échangés,  plutôt  que  dans  les  produits  eux-mêmes. 

En  réalité,  les  services  ne  s'échangent  presque  jamais  di* 
rectement.  Il  y  a  un  intermédiaire  qu'on  appelle  moimaie. 
Paul  a  confectionné  un  habit,  contre  lequel  il  veut  recevoir 
un  peu  de  pain,  un  peu  de  vin,  un  peu  d'huile,  une  visite 
du  médecin,  une  place  au  parterre,  etc.  L'Echange  ne  se 
peut  accomplir  en  nature;  que  fait  Paul?  Il  échange  d'a- 
bord son  habit  contre  de  l'argent,  ce  qui  s'appelle  vente  ^ 
puis  il  échange  encore  cet  argent  contre  les  objets  qu'il  dé- 
sire, ce  qui  se  nomme  achat  ;  ce  n'est  qu'alors  que  la  mu- 
tualité des  services  2i.  tini  son  évolution;  ce  n'est  qu'alors 


CAPITAL   l'T   RENTE.  3  5 

(|ii«!l('  travail  et  la  satisfaction  se  balancent  (huis  le  même 
individu;  ce  n'est  qu'alors  qu'il  peut  dire  :  «  J'ai  t'ait  ceci 
l)our  la  société,  elle  a  fait  cela  pour  moi.  »  En  un  mot,  ce 
n'est  qu'alors  que  l'Echange  est  réellement  accompli.  Rien 
n'est  donc  plus  exact  que  cette  observation  de  J.  B.  Say  : 
«  Depuis  l'introduction  de  la  monnaie,  chaque  échange  se 
décompose  en  deux  facteurs,  la  vente  et  l'achat.  »  C'est  la 
réunion  de  ces  deux  facteurs  qiii  constitue  l'échange 
complet. 

11  faut  dire  aussi  que  la  constante  apparition  de  l'argent 
dans  chaque  échange  a  bouleversé  et  égaré  toutes  les  idées; 
les  iiommes  ont  fini  par  croire  que  l'argent  était  la  vraie 
richesse,  et  que  le  multiplier  c'était  multiplier  les  services 
et  les  produits.  De  là  le  régime  prohibitif,  de  là  le  papier- 
monnaie,  de  là  le  célèbre  aphorisme  :  «  Ce  que  l'un  gagne, 
l'autre  le  perd,  »  et  autres  erreurs  qui  ont  ruiné  et  ensan- 
glanté la  terre  (*). 

Après  avoir  beaucoup  cherché,  on  a  trouvé  que  pour  que 
deux  services  échangés  eussent  une  valeur  équivalente, 
pour  que  l'échange  fût  équitable,  1«'  meilleur  moyen  c'était 
qu'il  fût  libre.  Quelque  séduisante  que  soit  au  premier 
coup  (l'œil  l'intervention  de  l'État,  on  s'aj)er(,'oil  bientôt 
qu'elle  est  toujours  oppressixe  pourl'une  ou  l'autre  des  par- 
ties contractantes.  Quand  on  scrute  ces  matières,  on  est 
forcé  de  raisoiuier  toujours  sur  cette  donnée  ([ue  Va/tiim- 
lence  résulte  de  la  liberté.  Nous  n'avons  en  ell'et  aucim  autre 
moyen  de  savoir  si,  dans  un  moment  déterminé,  deux  ser- 
vices s"  valent,  (|ue  d'examiner  .s'ils  s'échangent  ((un-ani- 
ment  ef  librement  entre  eux.  Faites  intei'veiiir  l'Élat,  qui 
est  la  force,  d'un  côte  ou  dr  l'autre,  à  l'instanl  tciut  wioven 


Cj  Celle   erreur  esl  coiiili.iUiii;  ilaiis  le  paniiiiiiel   iiiliUilé  :  J/(iU(/it 
argent .'  —  Il  vionl  imniédialemcnl  après  ccliii-ii. 

(.Vote  df  l'éditeur. 


36  PAMPHLETS. 

d'appréciation  se  complique  et  s'embrouille,  au  lieu  de  s'é- 
claircir.  Le  rôle  de  l'Etat  semble  être  de  prévenir  et  surtout 
de  réprimer  le  dol  et  la  fraude,  c'est-à-dire  de  garantir  la  li- 
berté et  non  de  la  violer. 

Je  me  suis  un  peu  étendu  sur  V Échange,  quoique  j'aie  à 
m'occuper  principalement  du  Prêt.  Mon  excuse  est  que, 
selon  moi,  il  y  a  dans  le  prêt  un  véritable  échange,  un  vé- 
ritable service  rendu  par  le  prêteur  et  qui  met  un  service 
équivalent  à  la  charge  de  l'emprunteur,  —  deux  services 
dont  la  valeur  comparée  ne  peut  être  appréciée,  comme 
celle  de  tous  les  services  possibles,  que  par  la  liberté. 

Or,  s'il  en  est  ainsi,  la  parfaite  légitimité  de  ce  qu'on 
nomme  loyer,  fermage,  intérêt,  sera  expliquée  et  justifiée. 

Considérons  donc  le  Prêt. 

Supposons  que  deux  hommes  échangent  deux  services 
ou  deux  choses  dont  l'équivalence  soit  à  l'abri  de  toute 
contestation.  Supposons  par  exemple  que  Pierre  dise  à 
Paul  :  «  Donne-moi  dix  pièces  de  dix  sous  contre  une  pièce 
de  cinq  francs.  »  Il  n'est  pas  possible  d'imaginer  une  équi- 
valence plus  incontestable.  Quand  ce  troc  est  fait,  aucune 
des  parties  n'a  rien  à  réclamer  à  l'autre,  he&set^ices  échan- 
gés se  valent.  Il  résulte  de  là  que  si  l'une  des  parties  veut 
introduire  dans  le  marché  une  clause  additionnelle,  qui  lui 
soit  avantageuse  et  qui  soit  défavorable  à  l'autre  partie,  il 
faudra  qu'elle  consente  à  une  seconde  clause  qui  rétablisse 
l'équilibre  et  la  loi  de  justice.  Voir  l'injustice  dans  cette 
seconde  clause  de  compensation,  voilà  certainement  qui 
serait  absurde.  Cela  posé,  supposons  que  Pierre,  après  avoir 
dit  à  Paul  :  «  Donne-moi  dix  pièces  de  dix  sous,  je  te  don- 
nerai une  pièce  de  cent  sous,  »  ajoute  :  «  Tu  me  donneras 
les  dix  pièces  de  dix  sous  actuellement,  et  moi  je  ne  te  don- 
nerai la  pièce  de  cent  sous  que  dans  un  an  ;  »  il  est  bien 
évident  que  cette  nouvelle  proposition  change  les  chai-ges 
et  les  avantages  du  marché,  qu'elle  altère  la  proportion  des 


CAPITAL   ET   RENTE.  3  7 

deux  services.  Ne  saute-t-il  pas  aux  yeux,  en  effet,  que 
Pierre  demande  à  Paul  un  service  nouveau,  supplémentaire 
et  d'une  autre  espèce?  N'est-ce  pas  comme  s'il  disait  : 
«  Rends-moi  le  service  de  me  laisser  utiliser  à  mon  profit 
pendant  un  an  cinq  francs  qui  t'appartiennent  et  que  tu 
pourrais  utiliser  pour  toi-même.  »  Et  quelle  bonne  raison 
peut-on  avoir  de  soutenir  que  Paul  est  tenu  de  rendre  gra- 
tuitement ce  service  spécial  ;  qu'il  ne  doit  rien  demander  de 
plus  en  vue  de  cette  exigence  ;  que  l'Etat  doit  intervenir 
pour  le  forcer  de  la  subir?  Comment  comprendre  que  le 
publiciste  qui  prêche  au  peuple  une  telle  doctrine  la  con- 
cilie avec  son  principe  :  la  mutualité  des  services  ? 

J'ai  introduit  ici  le  numéraire.  J'y  ai  été  conduit  par  le 
désir  de  mettre  en  présence  deux  objets  d'échange  d'une 
égalité  de  valeur  parfaite  et  incontestable.  Je  voulais  pré- 
venir des  objections  ;  mais,  à  un  autre  point  de  vue,  ma 
démonstration  eût  été  plus  frappante  encore,  si  j'avais  fait 
porter  la  convention  sur  les  services  ou  les  produits  eux- 
mêmes. 

Supposez,  par  exemple,  une  Maison  et  un  Navire  de  valeurs 
si  parfaitement  égales  que  leurs  propriétaires  soient  dis- 
posés à  les  échanger  troc  pour  troc,  sans  soulte  ni  remise. 
En  effet,  le  marché  se  conclut  par-devant  notaire.  Au  mo- 
ment de  se  mettre  réciproquement  en  possession,  l'arma- 
teur dit  au  citadin  :  «  Fort  bien,  la  transaction  est  faite,  et 
rien  ne  prouve  mieux  sa  parfaite  équité  que  notre  libre  et 
volontaire  consentement.  Nos  conditions  ainsi  fixées,  je 
viens  vous  jn-oposer  luie  petite  iiiodilicatioii  prati(|ii('.  (l'est 
que  vous  me  livrerez  bien  votre  Maison  aujourd'liui,  mais 
moi,  je  ne  vous  mettrai  en  possession  de  mon  Navire  (jue 
dans  un  an,  et  la  raison  qui  me  détermine  à  vous  faii-e  cette 
demande  c'est  que,  pendant  cette  année  de  tenue,  je  puis 
utiliser  le  navire.  »  Pour  ne  pas  nous  embarrasser  dans  les 
(îonsidératioiis  iclafivcs  \\  la   détérioration  de  l'ubjet  pivU' 


3R  PAMPHLETS. 

je  supposerai  que  rarmateur  ajoute  ;  «  Je  m'obligerai  à 
vous  remettre  au  bout  de  Tan  le  navire  dans  l'état  où  il  est 
aujourd'hui.  »  Je  le  demande  à  tout  homme  de  bonne  foi, 
je  le  demande  à  M.  Proudhon  lui-même,  le  citadin  ne 
sera-t-il  pas  en  droit  de  répondre  :  «  La  nouvelle  clause 
que  vous  me  proposez  change  entièrement  la  proportion 
ou  l'équivalence  des  services  échangés.  Par  elle,  je  serai 
privé,  pendant  un  an,  tout  à  la  fois,  de  ma  maison  et  de 
votre  navire.  Par  elle,  vous  utiliserez  l'une  et  l'autre.  Si,  en 
l'absence  de  cette  clause,  le  troc  pour  ti^oc  était  juste,  par 
cette  raison  même,  la  clause  m'est  onéreuse.  Elle  stipule 
un  désavantage  pour  moi  et  un  avantage  pour  vous.  C'est 
un  service  nouveau  que  vous  me  demandez  ;  j'ai  donc  le 
droit  de  vous  le  refuser,  ou  de  vous  demander,  en  compen- 
sation, un  service  équivalent.  » 

Si  les  parties  tombent  d'accord  sur  cette  compensation, 
dont  le  prmcipe  est  incontestable,  on  pourra  distinguer 
aisément  deux  transactions  dans  une,  deux  échanges  de 
services  dans  un.  Il  y  a  d'abord  le  troc  de  la  maison  contre 
le  navire  ;  il  y  a  ensuite  le  délai  accordé  par  l'une  des  parties, 
et  la  compensation  corrélative  à  ce  délai  concédée  par 
l'autre.  Ces  deux  nouveaux  services  prennent  les  noms  gé- 
nériques et  abstraits  de  crédit  et  intérêt  ;  mais  les  noms 
ne  changent  pas  la  natm'e  des  choses,  et  je  défie  qu'on  ose 
soutenir  qu'il  n'y  a  pas  là,  au  fond,  service  contre  service  ou 
mutualité  de  services.  Dire  que  l'un  de  ces  services  ne  pro- 
voque pas  l'autre,  dire  que  le  premier  doit  être  rendu  gra- 
tuitement, à  moins  dinjustice,  c'est  dire  que  l'injustice  con- 
siste dans  la  réciprocité  des  services,  que  la  justice  consiste 
à  ce  que  l'une  des  parties  donne  et  ne  reçoive  pas,  ce  qui 
est  contradictoire  dans  les  termes. 

Pour  donner  une  idée  de  l'intérêt  et  de  son  mécanisme, 
qu'il  me  soit  permis  de  recourir  à  deux  ou  trois  anecdotes. 
Mais,  avant,  je  dois  dire  quelques  mots  du  capital. 


CAPITAL  ET    RENTE.  39 

Il  y  a  des  personnes  qui  se  figurent  que  le  capital  c'est  d»* 
Tarifent,  et  c'est  précisément  pourquoi  on  nie  sa  producti- 
vitt'  ;  car,  comme  dit  M.  Thoré,  les  écus  ne  sont  pas  doués 
de  la  faculté  de  se  reproduire.  Mais  il  n'est  pas  vTai  que 
Capital  soit  synonyme  d'argent.  Avant  la  découverte  des 
métaux  précieux,  il  y  avait  des  capitalistes  dans  le  mond«', 
et  j'ose  même  dire  qu'alors,  comme  aujourd'hui,  chacun 
l'était  à  quelque  degré. 

Qu'est-ce  donc  que  le  capital  ?  Il  se  compose  de  trois 
choses  : 

l"  Des  Matériaux  sur  lesquels  les  hommes  travaillent, 
quand  ces  matériaux  ont  déjà  une  valeur  comnmniquée 
par  un  effort  humain  quelconque,  qui  ait  mis  en  eux  le  prin- 
cipe de  la  rémunération  ;  laine,  lin,  cuir,  soie,  hois,  etc. 

2°  Des  Instruments  dont  ils  se  servent  pour  travailler; 
outils,  machines,  navires,  voitures,  etc.,  etc. 

:{"  Des  /^roiv'.sïbns  qu'ils  consomment  pendant  la  durée  du 
travail;  vivres,  étoffes,  maisons,  etc. 

Sans  ces  choses,  le  travail  de  l'homme  serait  ingrat  et  à 
peu  près  nul,  et  cependant  ces  choses  ont  elles-mêmes  exigé 
un  long  travail,  surtout  à  l'origine.  Voilà  pourcpioi  (»n  atta- 
che un  grand  prix  à  les  posséder,  et  c'est  aussi  la  rai.son 
pour  laquelle  il  est  parfaitement  légitime  de  les  échanger  et 
vendre,  d'en  tirer  avantage  si  on  les  met  en  œuvie,  d'en 
tirer  une  rénumératiou  si  on  les  prête  (*). 

J'arrive  à  mes  ane(^dotes. 

|je  Mac  de  blé. 

Mathurin,  d'ailleurs  pauvre  connue  Joh,  et  rt'-duit  à  ga- 
gner sa  vie  au  jour  Icjour,  était  cependant  projjriétairc,  par 
je  ne  sais  quel  héritage,  d'un  beau  lopin  de  terre  inculte.  Il 

{')  ^"X-»  •■^'"'  '•■'  "flion  (lu  capital,  le  cliap.  vu  du  loine  \\. 

{Note  (\t  l'i'diieitr. 


4  0  PAMPHLETS.  ' 

souhaitait  ardemment  le  défricher.  Hélas  !  se  disait-il,  creu- 
ser des  fossés,  élever  des  clôtures,  défoncer  le  sol,  le  débar- 
rasser de  ronces  et  de  pierres,  l'ameublir,  l'ensemencer,  tout 
cela  pourrait  bien  me  donner  à  manger  dans  un  an  ou  deux, 
mais  non  certes  aujourd'hui  et  demain.  Il  m'est  impossible 
de  me  livrer  à  la  culture  avant  d'avoir  préalablement  accu- 
mulé quelques  Provisions  qui  me  fassent  subsister  jusqu'à 
la  récolte,  et  j'apprends  par  expérience  que  le  travail  anté- 
rieur est  indispensable  pour  rendre  vraiment  productif  le 
travail  actuel.  Le  bon  Mathurin  ne  se  borna  pas  à  faire  ces 
réflexions,  11  prit  aussi  la  résolution  de  travailler  à  la  journée 
et  de  faire  des  épargnes  sur  son  salaire,  pour  acheter  une 
bêche  et  un  sac  de  blé,  choses  sans  lesquelles  il  faut  renon- 
cer aux  plus  beaux  projets  agricoles.  Il  fit  si  bien,  il  fut  si 
actif  eL  si  sobre,  qu'enfin  il  se  vit  en  possession  du  bienheu- 
reux sac  de  blé.  «  Je  le  porterai  au  moulin,  dit-il,  et  j'aurai 
là  de  quoi  vivre  jusqu'à  ce  que  mon  champ  se  couvre  d'une 
riche  moisson.  »  Comme  il  allait  partir,  Jérôme  vint  lui  em- 
prunter son  trésor.  «  Si  tu  veux  me  prêter  ce  sac  de  blé, 
disait  Jérôme,  tu  me  rendras  un  grand  service,  car  j'ai  en  vue 
un  travail  très-lucratif,  qu'il  m'est  impossible  d'entreprendre 
faute  de  Provisions  pour  vivre  jusqu'à  ce  qu'il  soit  terminé. 
-  J'étais  dans  le  même  cas,  répondit  Mathurin,  et  si  main- 
tenant j'ai  du  pain  assuré  pour  quelques  mois,  je  l'ai  gagné 
aux  dépens  de  mes  bras  et  de  mon  estomac.  Sur  quel  prin- 
cipe de  justice  serait-il  maintenant  consacré  à  la  réalisation 
de  ton  entreprise  et  non  de  la  mienne?  » 

On  peut  penser  que  le  marché  fut  long.  Il  se  termina  ce- 
pendant, et  voici  sur  quelles  bases  : 

Premièrement,  Jérôme  promit  de  rendre  au  bout  de  l'an 
un  sac  de  blé  de  même  qualité,  de  même  poids,  sans  qu'il  y 
manquât  un  seul  grain.  Cette  première  clause  est  de  toute 
justice,  disait-il,  sans  elle  Mathurin  ne  prêterait  pas,  il  don- 
rternit. 


CAPITAL  ET  RENTE.  41 

Secondement,  il  s'obligea  à  livrer  cinq  litres  de  blé  en 
sus  de  l'hectolitre.  Cette  clause  n'est  pas  moins  juste  que 
l'autre,  pensait -il;  sans  elle,  Mathurin  me  rendrait  un  ser- 
vice sans  compensation,  il  s'infligerait  une  privation,  il  re- 
noncerait à  sa  chère  entreprise,  il  me  mettrait  à  même  d'ac- 
complir la  mienne,  il  me  ferait  jouir,  pendant  un  an,  du 
fruit  de  ses  épargnes  et  tout  cela  gi-atuitement.  Puisqu'il 
ajourne  son  défrichement,  puisqu'il  me  met  à  même  de 
réaliser  un  travail  lucratif,  il  est  bien  naturel  que  je  le  fasse 
participer,  dans  une  mesure  quelconque,  à  des  profits  que 
je  ne  devrai  qu'à  son  sacrifice. 

De  son  côté,  Mathurin,  qui  était  quelque  peu  clerc,  faisait 
ce  raisonnement.  Puisqu'en  vertu  de  la  première  clause,  le 
sac  de  blé  me  rentrera  au  bout  de  l'an,  se  disait-il,  je  pourrai 
le  prêter  de  nouveau  ;  il  me  reviendra,  à  la  seconde  année; 
je  le  prêterai  encore  et  ainsi  de  suite  pendant  léternité.  Ce- 
pendant, je  ne  puis  nier  qu'il  aiu-a  été  mangé  depuis  long- 
temps. Voilà  qui  est  bizarre  que  je  sois  éternellement' 
propriétaire  d'un  sac  de  blé,  h'ien  que  celui  que  j'ai  prêté  ait 
été  détruit  à  jamais.  Mais  ceci  s'explique  :  il  sera  détruit  au 
service  de  Jérôme.  Il  mettra  Jérôme  en  mesure  de  produire 
une  yfl/eî/r  supérieure,  et  par  conséquent  Jérôme  pourra  me 
rendre  un  sac  de  blé  ou  la  valeur,  sans  éprou\<'r  aucun  dom- 
mage; au  contraire.  Et  quant  à  moi, cette  valeur  doit  être 
ma  propriété  tant  que  je  ne  la  détruirai  pas  à  mon  usage  : 
si  je  m'en  étais  servi  pour  défricher  ma  terre,  je  l'aurais  bien 
retrouvée  sous  forme  de  belle  moisson.  Au  lieu  de  cela,  je 
la  prête,  je  dois  la  retrouver  sous  forme  de  restitnti(»n. 

Je  tire  de  la  seconde  clause  un  autre  enseignement.  Au 
bout  de  l'an,  il  me  rentrera  cinq  litres  de  blé  en  sus  des  cent 
litres  que  je  viens  de  prêter.  Si  donc  je  continuais  à  tra- 
vailler à  la  journée,  et  à  épargner  sur  mon  salaire,  connue 
j'ai  fait,  dans  quelque  temps,  je  pourrais  ju'êter  deux  sacs 
de  blé,  puis  trois,  puis  (|u;iti'c,  cl  lors(|ue  j'en  aurais  jilacé 


/(2  PAMPHLETS. 

un  assez  grand  nombre  pour  pouvoir  vivre  sur  la  somme  de 
ces  rétributions  de  cinq  litres,  afférentes  à  chacun  d'eux,  il 
me  serait  permis  de  prendre,  sur  mes  vieux  jours,  un  peu 
de  repos.  Mais  quoi  !  en  ce  cas,  ne  vivrais-je  pas  aux  dépens 
d'autrui?  Non,  certes,  puisqu'il  vient  d'être  recounu  qu'en 
prêtant  je  rends  service,  je  perfectionne  le  travail  de  mes 
emprunteurs,  et  ne  prélève  qu'une  faible  partie  de  cet  excé- 
dant de  production  dû  à  mon  prêt  et  à  mes  épargnes.  C'est 
une  chose  merveilleuse  que  l'homme  puisse  ainsi  réaliser 
un  loisir  qui  ne  nuit  à  personne  et  ne  saurait  être  jalousé 
sans  injustice. 

Ija  maison. 

Mondor  avait  une  maison.  Pom'  la  construire,  il  n'avait 
rien  extorqué  à  qui  que  ce  soit.  Il  la  devait  à  son  travail 
personnel,  ou,  ce  qui  est  identique,  à  du  travail  équitable- 
ment  rétribué.  Son  premier  soin  fut  de  passer  un  marché 
avec  un  architecte,  en  vertu  duquel,  moyennant  cent  écus 
par  an,  celui-ci  s'obligea  à  entretenir  la  maison  toujours  en 
bon  état.  Mondor  se  félicitait  déjà  des  jours  heureux  qu'il 
allait  couler  dans  cet  asile,  déclaré  sacré  par  notre  Constilu- 
tion.  Mais  Valère  prétendit  en  faire  sa  demeure.  Y  pensez- 
vous?  dit  Mondor,  c'est  moi  qui  l'ai  construite,  elle  m'a 
coûté  dix  ans  de  pénibles  travaux,  et  c'est  vous  qui  en  joui- 
riez !  On  con^^nt  de  s'en  rapporter  à  des  juges.  On  ne  fut 
pas  chercher  de  profonds  économistes,  il  n'y  en  avait  pas 
dans  le  pays.  Mais  on  choisit  des  hommes  justes  et  de  bon 
sens;  cela  revient  au  même  :  économie  politique,  justice, 
bon  sens,  c'est  tout  un.  Or  voici  ce  que  les  juges  décidèrent. 
Si  Valère  veut  occuper  pendant  un  an  la  maison  de  Mondor, 
il  sera  tenu  de  se  soumettre  à  trois  conditions.  La  première, 
de  déguerpir  au  bout  de  l'an  et  de  rendre  la  maison  en  bon 
état,  sauf  les  dégradations  inévitables  qui  résultent  de  la 


CAPITAL  ET   RENTE.  4  3 

seule  durée.  La  seconde,  de  rembourser  à  Mondor  les 
300  francs  que  celui-ci  paie  annuellement  à  l'architecte 
pour  réparer  les  outrages  du  temps  ;  car  ces  outrages  surve- 
nant pendant  que  la  maison  est  au  service  de  Valère,  il  est 
(le  toute  justice  qu'il  en  supporte  les  conséquences.  La  troi- 
sième, c'est  de  rendre  à  3Iondor  un  service  équivalent  à 
celui  qu'il  en  reçoit.  Quant  à  cette  équivalence  de  services, 
elle  devra  être  librement  débattue  entre  Mondor  et  Valère. 

lie  rabot. 

Il  y  a  bien  longtemps,  bien  longtemps  vivait,  dans  un  pau- 
vre village,  un  menuisier  philosophe,  car  mes  personnages 
le  sont  tous  quelque  peu.  Jacques  travaillait  matin  et  soir 
de  ses  deux  bras  robustes,  mais  son  intelligence  n'était  pas 
pour  cela  oisive.  11  aimait  à  se  rendre  compte  de  ses  actions, 
de  leurs  causes  et  de  leurs  suites.  Il  se  disait  quelquefois  : 
Avec  ma  hache,  ma  scie  et  mon  marteau,  je  ne  puis  faire  (pic 
des  meubles  grossiers,  et  on  me  les  paie  comme  tels.  Si 
j'avais  un  rabot,  je  contenterais  mieux  ma  clientèle,  et  elle 
me  contenterait  mieux  aussi.  C'est  troj)  juste  ;  je  n'en  puis 
attendre  que  des  services  proport ioiuiés  à  ceux  que  je  lui 
rends  moi-mt'mc.  Oui,  ma  résolution  est  prise  et  je  me  fa- 
briquerai un  liahot. 

Cependant  au  moment  de  mettre  la  main  à  l'œuvre,  Jac- 
(|urs  fit  encore  cette  réllexion  :  Je  travaille  pour  ma  clien- 
tèle trois  cent  jours  dans  rann(''e.  Si  j'en  mets  dix  à  faire 
mon  rabot,  à  supposer  qu'il  me  dure  un  an,  il  ne  me  restera 
l)liis  (pie  -200  jours,  pour  confectionner  des  meubles.  11  faut 
(loue,  pour  (jiie  je  ne  sois  pas  dupe  en  tout  ee(  i,  qu'aide  du 
rabot,  je  gagne  désormais  autant  eu -200  jours  que  je  fais 
maintenant  en  300  jours.  Il  faut  même  que  je  gagne  davan- 
tage, car  sans  cela  il  ne  vaudrait  |)as  la  peine  que  jt>  me 
laïK'asse  dans  les  innovations,  JacMpies  se  mit  doue  à  ealeii- 


44  PAMPHLETS. 

1er.  II  s'assura  qu'il  vendrait  ses  meubles  perfectionnés  à  un 
prix  qui  le  récompenserait  amplement  des  dix  jours  consa- 
crés à  faire  le  Rabot.  Et  quand  il  eut  toute  certitude  à  cet 
égard^  il  se  mit  à  l'ouvrage . 

Je  prie  le  lecteur  de  remarquer  que  cette  puissance,  qui 
est  dans  l'outil,  d'augmenter  la  productivité  du  travail,  est  la 
base  de  la  solution  qui  va  suivre. 

Au  bout  de  dix  jours,  Jacques  eut  en  sa  possession  un 
admirable  Rabot,  d'autant  plus  précieux  qu'il  l'avait  fait  lui- 
même.  11  en  sauta  de  joie,  car  comme  la  bonne  Perrette,  il 
supputait  tout  le  profit  qu'il  allait  tirer  de  l'ingénieux  ins- 
trument ;  mais  plus  heureux  qu'elle,  il  ne  se  vit  pas  réduit  à 
dire  :  «  Adieu  veau,  vache,  cochon,  couvée  !  » 

Il  en  était  à  édifier  ses  beaux  châteaux  en  Espagne,  quand 
il  fut  interrompu  par  son  confrère  Guillaume,  menuisier  au 
village  voisin.  Guillaume ,  ayant  admiré  le  Rabot ,  fut 
frappé  des  avantages  qu'on  en  pouvait  retirer.  Il  dit  à 
Jacques  : 

—  Il  faut  que  tu  me  rendes  un  service. 

—  Lequel? 

—  Prête-moi  ce  rabot  pour  un  an. 

Comme  on  pense  bien,  à  cette  proposition,  Jacques  ne 
manqua  pas  de  se  récrier  : 

—  Y  penses-tu,  Guillaume?  Et  si  je  te  rends  ce  service, 
quel  service  me  rendras-tu  de  ton  côté? 

—  Aucun.  Ne  sais-tu  pas  que  le  prêt  doit  être  gratuit? 
ne  sais-tu  pas  que  le  capital  est  naturellement  improductif? 
ne  sais-tu  pas  que  l'on  a  proclamé  la  Fraternité  ?  Si  tu  ne 
me  rendais  un  service  que  pour  en  recevoir  un  de  moi , 
quel  serait  ton  mérite? 

—  Guillaume,  mon  ami,  la  Fraternité  ne  veut  pas  dire 
que  tous  les  sacrifices  seront  d'un  côté,  sans  cela,  je  ne  vois 
pas  pourquoi  ils  ne  seraient  pas  du  tien.  Je  ne  sais  si  le 
prêt  doit  être  gratuit;  mais  je  sais  que  si  je  te  prêtais  gra- 


CAPITAL  ET  RENTE.  iS 

tuitemeiit  mon  rabot  pour  un  an,  ce  serait  te  le  donner.  A 
te  dire  M'ai,  je  ne  l'ai  pas  fait  pour  cela. 

—  Eh  bien  !  passons  un  peu  par-dessus  les  modernes 
axiomes  fraternitaires  découverts  par  messieurs  les  socia- 
listes. Je  réclame  de  toi  un  service  ;  quel  service  me  de- 
mandes-tu en  échange? 

—  D'abord,  dans  un  an,  il  faudra  mettre  le  rabot  au  re- 
but ;  il  ne  sera  plus  bon  à  rien.  Il  est  donc  juste  que  tu  m'en 
rendes  unautre  exactement  semblable,  ou  que  tu  me  donnes 
assez  d'argent  poiu"  le  faire  réparer,  ou  que  tu  me  remplaces 
les  dix  journées  que  je  devrai  consacrer  à  le  refaire.  De 
manière  ou  d'autre,  il  faut  que  le  Rabot  me  revienne  en  bon 
état  comme  je  te  le  livre. 

—  C'est  trop  juste,  je  me  soumets  à  cette  condition.  Je 
m'engage  à  te  rendre  ou  un  rabot  semblable  ou  la  valeur. 
Je  pense  que  te  voilà  satisfait  et  que  tu  n'as  plus  rien  à  me 
demander. 

—  Je  pense  le  contraire.  J'ai  fait  ce  rabot  pour  moi  et 
non  pour  toi.  J'en  attendais  un  avantage,  un  travail  plus 
achevé  et  mieux  rétribué ,  une  amélioration  dans  mon  sort. 
Je  ne  puis  te  céder  tout  cela  gratuitement.  Quelle  raison  y 
a-t-il  pour  que  ce  soit  moi  qui  aie  fait  le  Rabot  et  que  ce 
soit  toi  qui  en  tires  le  profit?  Autant  vaudrait  que  je  te  de- 
mandasse ta  scie  et  ta  haclie.  Quelle  confusion  !  et  n"est-il 
pas  plus  naturel  que  chacun  garde  ce  qu'il  a  fait  de  ses 
propres  mains,  connue  il  garde  ses  mains  elles-mêmes  ?  Se 
servir,  sans  rétribution,  des  mains  dautrui,  cela  s'appelle 
esclavage;  se  servir,  sans  rétribution,  du  rabot  d'aulrui,  cela 
peut-il  s'appeler  fraternité? 

—  Mais  puisqu'il  est  convenu  que  je  t(^  le  rendrai  au 
bout  de  l'an,  aussi  poli  et  aussi  affile  qu'il  l'est  maintenant. 

—  Une  s'agit  plus  de  l'année  prochaine  ;  il  s'agit  de  cette 
année-ci.  J'ai  fait  ce  Rabot  poui-  améliorer  mon  travail  et 
mon  sort;  si  tu  le  bornes  à  me  le  rendre  dans  un  au,  (-'esl 


46  1>.\M1MILETS. 

toi  qui  en  aiu'as  le  profit  pendant  toute  une  année  ;  je  ne 
suis  pas  tenu  de  te  rendre  un  tel  se?'vice  sans  en  recevoir 
aucun  de  toi  :  si  donc  tu  veux  mon  Kabot,  indépendam- 
ment de  la  restitution  intégrale  déjà  stipulée,  il  faut  que 
tu  me  rendes  un  service  que  nous  allons  débattre  ;  il  faut 
que  tu  m'accordes  une  rétribution. 

Et  cela  fut  fait  ainsi;  Guillaume  accorda  une  rétribution 
calculée  de  telle  sorte ,  que  Jacques  eut  à  la  fin  de  l'année 
un  rabot  tout  neuf  et,  de  plus,  une  compensation,  consistant 
en  une  planche,  pour  les  avantages  dont  il  s'était  privé  et 
qu'il  avait  cédés  à  son  confrère. 

Et  il  fut  impossible  à  quiconque  eut  connaissance  de  cette 
transaction  d'y  découvrir  la  moindre  trace  d'oppression  et 
d'injustice. 

Ce  qu'il  y  a  de  singulier,  c'est  que,  au  bout  de  l'an,  le 
Rabot  rentra  en  la  possession  de  Jacques  qui  le  prêta  de- 
rechef, le  recouvTa  et  le  prêta  une  troisième  et  une  quatrième 
fois.  Il  a  passé  dans  les  mains  de  son  fils,  qui  le  loue  encore. 
Pauvre  Rabot!  combien  de  fois  n'a-t-il  pas  vu  changer 
tantôt  sa  lame,  tantôt  son  manche?  Ce  n'est  plus  le  même 
Rabot,  mais  c'est  toujours  la  même  Valeur,  du  moins  pom* 
la  postérité  de  Jacques. 

Ouvriers,  dissertons  maintenant  sur  ces  historiettes. 

J'affirme  d'abord  que  le  Sac  de  blé  et  le  Babot  sont  ici  le 
type,  le  modèle,  la  représentation  fidèle,  le  symbole  de 
tout  Capital,  comme  les  cinq  litres  de  blé  et  la  planche  sont 
le  type,  le  modèle,  la  représentation,  le  symbole  de  tout 
Intérêt.  Cela  posé,  voici,  ce  me  semble,  une  série  de  con- 
séquences dont  il  est  impossible  de  contester  la  jutesse: 

1»  Si  l'abandon  d'une  planche  par  l'emprunteur  au  prê- 
teur est  une  rétribution  naturelle,  équitable,  légitime,  juste 
prix  d'un  service  réel,  nous  pouvons  en  conclure,  en  géné- 
ralisant, qu'il  est  dans  la  nature  du  Capital  de  produire  un 
Intérêt.  Quand  ce  capital,  comme  dans  les  exemples  précé- 


CAIMIAL   El    HEME.  4  7 

délits^  revêt  la  forme  d'un  Instrument  de  travail,  il  est  bien 
clair  qu'il  doit  procurer  un  avantage  à  son  possesseur,  à 
celui  qui  l'a  fait;,  qui  y  a  consacré  son  temps,  son  intelli- 
gence et  ses  forces  ;  sans  cela,  pourquoi  reût-ilfait?onne 
satisfait  immédiatement  aucun  besoin  avec  des  instruments 
de  travail;  on  ne  mange  pas  des  rabots,  on  ne  boit  pas  des 
scies,  si  ce  n'est  chez  Fagotin.  Pour  qu'un  homme  se  soit 
décidé  à  détourner  son  temps  vers  de  telles  productions, 
il  faut  bien  qu'il  y  ait  été  déterminé  par  la  considératiou 
de  la  puissance  que  ces  instruments  ajoutent  à  sa  puissance, 
du  temps  qu'ils  lui  épargnent,  de  la  perfection  et  de  la  ra- 
pidité qu'ils  donnent  à  son  travail,  en  un  mot,  des  avan- 
tages qu'ils  procurent.  Or,  ces  avantages  qu'on  s'était  pré- 
parés par  le  labeur,  par  le  sacrifice  d'un  temps  qu'on  eût 
pu  utiliser  d'une  manière  plus  immédiate,  alors  qu'on  est 
enfin  à  même  de  les  recueillir,  est-on  tenu  de  les  conférer 
gratuitement  à  autrui?  Serait-ce  un  progrès,  dans  l'ordre 
social,  que  la  Loi  en  décidât  ainsi,  et  que  les  citoyens 
payassent  des  fonctionnaires  pour  faire  exécuter  par  la 
force  une  telle  Loi  ?  J'ose  dire  qu'il  n'y  en  a  pas  un  seul 
parmi  vous  qui  le  soutienne,  (le  serait  légaliser,  organiser, 
systématiser  l'injustice  elle-même,  car  ce  serait  proclanur 
qu'il  y  a  des  hommes  nés  pour  rendre  et  d'autres  nés  pour 
recevoir  des  services  gratuits.  Posons  donc  en  fait  ([ue  Tin- 
térêt  est  juste,  naturel  et  légitime. 

"i^  l'ne  seconde  conséquence,  non  moins  remarquable 
que  la  première,  et,  s'il  se  peut,  plus  satisfaisante  encore, 
sur  laquelle  j'appelle  votre  attention,  c'est  celle-ci  :  L'intérêt 
ne  nuit  pas  à  Icmpriintenr  ;  je  veux  «lire  :  L'obligation  où 
se  trouve  l'emprunteur  de  payer  une  rétribution  pour  avoir 
la  jouissance  d'un  capital  ne  peut  empirer  sa  contlition  (M. 


(')  Voy.  la  8'  Itllrc  du  paniplilil  Gratuité  du  crédit,  au  prcsonl 
\olutnf.  (Note  de  l'éditeur.) 


48  PAMPHLETS. 

Kemarquez,  en  effet,  que  Jacques  et  Guillaume  sont  par- 
faitement libres  relativement  à  la  transaction  à  laquelle  le 
Rabot  peut  donner  lieu.  Cette  transaction  ne  peut  s'ac- 
complir qu'autant  qu'elle  convienne  à  l'un  comme  à  l'autre. 
Le  pis  qui  puisse  arriver,  c'est  que  Jacques  soit  trop  exi- 
geant, et,  en  ce  cas,  Guillaume,  refusant  le  prêt,  restera 
comme  il  était  avant.  Par  cela  même  qu'il  souscrit  à  l'em- 
prunt, il  constate  qu'il  le  considère  comme  avantageux;  il 
constate  que,  tout  calcul  fait,  et  en  tenant  compte  de  la  ré- 
tribution, quelle  qu'elle  soit,  mise  à  sa  charge,  il  trouve 
encore  plus  profitable  d'emprunter  que  de  n'emprunter 
pas.  Il  ne  se  détermine  que  parce  qu'il  a  comparé  les  in- 
convénients aux  avantages.  Il  a  calculé  que  le  jour  où  il  res- 
tituera le  Rabot,  accompagné  de  la  rétribution  convenue, 
il  aura  encore  fait  plus  d'ouvrage  à  travail  égal,  grâce  à 
cet  outil.  Il  lui  restera  un  profit;  sans  quoi,  il  n'emprun- 
terait pas. 

Les  deux  senices  dont  il  est  ici  question  s'échangent  se- 
lon la  Loi  qui  gouverne  tous  les  Echanges  :  la  loi  de  l'offre 
et  de  la  demande.  Les  prétentions  de  Jacques  ont  une  li- 
mite naturelle  et  infranchissable.  C'est  le  point  où  la  rétri- 
bution par  lui  demandée  absorberait  tout  l'avantage  que 
Guillaume  peut  trouver  à  se  servir  d'un  Rabot.  En  ce  cas, 
l'emprunt  ne  se  réaliserait  pas.  Guillaume  serait  tenu  ou  de 
se  fabriquer  lui-même  un  Rabot  ou  de  s'en  passer,  ce  qui 
le  laisserait  dans  sa  situation  primitive.  Il  emprunte,  donc 
il  gagne  à  emprunter. 

Je  sais  bien  ce  qu'on  me  dira.  On  me  dira  :  Guillaume 
peut  se  tromper,  ou  bien  il  peut  être  maîtrisé  par  la  néces- 
sité et  subir  une  dure  loi. 

J'en  con^iens;  mais  je  réponds  :  Quant  aux  erreurs  de 
calcul,  elles  tiennent  à  l'infirmité  de  notre  nature,  et  en  ai'- 
guer  contre  la  transaction  dont  s'agit,  c'est  opposer  une  fin 
de  non-recevoir  à  toutes  les  transactions  imaginables,  à 


CAPITAL  ET   RENTE.  4  9 

toutes  les  actions  humaines.  L'erreur  est  un  fait  accidentel 
que  Texpérience  redresse  sans  cesse.  En  définitive,  c'est  à 
chacun  d'y  veiller.  —  En  ce  qui  concerne  les  dures  néces- 
sités qui  réduisent  à  des  emprunts  onéreux,  il  est  clair  que 
ces  nécessités  existent  antérieurement  à  l'emprunt.  Si  Guil- 
laume est  dans  une  situation  telle  qu'il  ne  peut  absolu- 
ment pas  se  passer  d'un  Rabot,  et  qu'il  soit  forcé  d'en  em- 
prunter un  à  tout  prix,  cette  situation  provient-elle  de  ce 
que  Jacques  s'est  donné  la  peine  de  fabriquer  cet  outil  ? 
n'existe-t-elle  pas  indépendamment  de  cette  circonstance? 
quelque  dur,  quelque  âpre  que  soit  Jacques,  jamais  il  ne 
parviendra  à  empirer  la  position  supposée  de  Guillaume. 
Certes,  moralement,  le  prêteur  pourra  être  blâmable;  mais 
au  point  de  vue  économique,  jamais  le  prêt  lui-même  ne 
saurait  être  considéré  connue  responsable  de  nécessites 
antérieures,  qu'il  n"a  pas  créées  et  qu'il  adoucit  toujours 
daus  une  mesure  quelconque. 

Mais  ceci  prouve  une  chose  sur  laquelle  je  reviendrai, 
c'est  que  l'intérêt  évident  de  Guillaume,  personnifiant  ici 
les  emprunteurs,  est  qu'il  y  ait  beaucoup  de  Jacques  et 
de  Rabots,  autrement  dit,  de  prêteurs  et  de  capitaux.  Il  est 
bien  clair  que  si  Guillaume  peut  dire  à  Jacques  :  «  Vos  pré- 
tentions sont  exorbitantes,  je  vais  m'adresser  à  d'autres, 
il  ne  manque  pas  de  Rabots  dans  le  monde;  »  —  il  sera 
dans  une  situation  meilleure  que  si  le  rabot  de  Jacques  est 
le  seul  qui  se  puisse  prêter.  Assurément,  il  n'y  a  pas  d'a- 
phorisnu!  plus  vrai  que  celui-ci  :  service  pour  service.  Mais 
n'oublions  jamais  qu'aucun  service  n'a,  compaiativement.  / 
aux  autres,  une  valeur  fixe  et  absolue.  Les  parties  contrac-  ' 
tantes  sont  libres.  Ghacune  d'elles  porte  ses  exigences  au 
point  le  plus  élevé  possible,  et  la  circoustanct'  la  plus  favo- 
rable à  ces  exigeiu'cs,  c'est  l'absence  <le  rivalité.  Il  suit  de 
là  que  s'il  y  a  une  rlasse  d'hommes  plus  intéressée  que  toute 
autre  à  la  formation,  à  la  nniKiplication,  à  l'abondance  des 

ut  II  VI  cj  cuiiii)l,(e.<,  IV.  \ 


SO  PAMPHLETS. 

capitaux,  c'est  surtout  la  classe  emprunteuse.  Ur,  puisque 
les  capitaux  ne  se  forment  et  s'accumulent  que  sous  le 
stimulant  et  par  la  perspective  d'une  juste  rémunération, 
qu'elle  comprenne  donc  le  dommage  qu'elle  s'inflige  à  elle- 
même,  quand  elle  nie  la  légitimité  de  l'intérêt,  quand  elle 
proclame  la  gratuité  du  crédit,  quand  elle  déclame  contre 
la  prétendue  tyrannie  du  capital,  quand  elle  décourage  l'é- 
pargne, et  pousse  ainsi  à  la  rareté  des  capitaux  et,  par  suite, 
à  l'élévation  de  la  rente. 

3°  L'anecdote  que  je  vous  ai  racontée  vous  met  aussi  sur 
la  voie  d'expliquer  ce  phénomène,  en  apparence,  bizarre, 
fiu'on  appelle  la  pérennité  ou  la  perpétuité  de  l'intérêt. 
Puisque  en  prêtant  son  rabot,  Jacques  a  pu  très-légitime- 
ment stipuler  cette  condition  qu'il  lui  serait  rendu  au  bout 
de  lan  dans  l'état  même  oîi  il  l'a  cédé,  n  est-il  pas  bien  clair 
qu'il  peut,  à  partir  de  cette  échéance,  soit  l'employer  à  son 
usage,  soit  le  prêter  de  nouveau,  sous  la  même  condition  ? 
S'il  prend  ce  dernier  parti,  le  rabot  lui  reviendra  au  bout  de 
chaque  armée  et  cela  indéfiniment.  Jacques  sera  donc  en 
mesure  de  le  prêter  aussi  indéfiniment,  c'est-à-dire  d'en 
tirer  une  i^ente  perpétuelle.  On  dira  que  le  rabot  s'use.  Cela 
est  vrai,  mais  il  s'use  par  la  main  et  au  profit  de  l'emprun- 
teur. Celui-ci  a  fait  entrer  cette  déperdition  graduelle  en 
ligne  de  compte  et  en  a  assumé  sur  lui,  comme  il  le  devait, 
les  conséquences.  11  a  calculé  qu'il  tirerait  de  cet  outil  un 
avantage  suffisant  poiu"  consentir  à  le  rendre  dans  son  état 
intégral,  après  avoir  réalisé  encore  un  bénéfice.  Aussi  long- 
temps que  Jacques  n'usera  pas  ce  capital  par  lui-même  et 
pour  son  propre  avantage,  aussi  longtemps  qu'il  renoncera 
à  ces  avantages,  qui  permettent  de  le  rétablir  dans  son  in- 
tégrité, il  aura  un  droit  incontestable  à  la  restitution,  et  cela, 
indépendamment  de  l'intérêt. 

Remarquez,  en  outre,  que  si,  comme  je  crois  l'avoir  dé- 
montré, Jacques,  bien  loin  de  faire  tort  à  Guillaume^  lui  a 


CAI'IIAI.   Kl    REME.  5! 

iciulii  service  en  lui  prêtant  son  rabot  pour  un  an,  par  la 
même  raison,  il  ne  fera  pas  tort,  mais,  au  contraire,  il  rendra 
service  à  un  second,  à  un  troisième,  à  un  quatrième  em- 
prunteur dans  les  périodes  subséquentes.  Par  où  vous 
pouvez  comprendre  que  l'intérêt  d'un  capital  est  aussi  na- 
turel, aussi  légitime,  aussi  utile  la  millième  année  que  la 
première. 

Allons  plus  loin  encore.  Il  se  peut  que  Jacques  ne  prête 
pas  qu'un  seul  rabot.  Il  est  possible  (ju'à  force  de  travail, 
d'épargnes,  de  privations,  d'ordre,  d'activité,  il  parvienne 
à  prêter  une  multitude  de  rabots  et  de  scies,  c'est-à-dire  à 
rendre  une  multitude  de  services.  J'insiste  sur  ce  point  que 
si  le  premier  prêt  a  été  un  bien  social,  il  en  sera  de  même 
de  tous  les  autres,  car  ils  sont  tous  homogènes  et  fondés  sur 
le  même  principe.  Il  pourra  donc  arriver  que  la  sonnne  de 
toutes  les  rétributions  reçues  par  notre  hoimête  artisan,  en 
échange  des  services  par  lui  rendus,  suftise  pom*  le  faire 
subsister.  En  ce  cas,  il  y  aura  un  honnne  dans  le  monde 
qui  aura  le  droit  de  vivre  sans  travailler.  Je  ne  dis  pas  qu'il 
fera  bien  de  se  livrer  au  repos  ;  je  dis  qu'il  eu  aura  le  droit, 
et  s'il  en  use,  ce  ne  sera  aux  dépens  de  qui  (jue  ce  soit,  bien 
au  contraire.  Que  si  la  société  comprend  nu  jxni  la  nature 
des  choses,  elle  reconnaîtra  que  cetlionini!"  subsiste  sur  des 
services  qu'il  reçoit  sans  floute  (ainsi  faisons-nous  tons),  mais 
(|u'il  reçoit  très-légitimememt  en  échange  d'autres  services 
(|u'il  a  lui-même  rendus,  qu'il  contiinie  à  rendre  et  (|ui  sont 
très-réels,  puis(|u"ils  sont  libi'cmcnt  et  \ok)ntaii'('ni('ut  ac- 
ceptés. 

Et  ici  on  peut  entrevoir  inie  des  plus  belles  harmonies  du 
monde  social.  Je  veux  parler  iUi  Loisir  ,  non  ilva'  loisir 
que  s'arrangent  les  castes  guerrières  et  dominatrices  par  la 
si)oliation  des  travailleurs,  mais  du  loisir,  fruit  légitime  et 
innocent  de  l'activité  passée  et  de  l't'pargne.  En  m'expri- 
manf  ainsi,  je  sai;-.  que  je  chofiiie  blendes  idées  reçues, 


52  PAMPHLETS. 

Mais  voyez  !  le  loisir  n'est-il  pas  un  ressort  essentiel  dans  la 
mécanique  sociale  ?  sans  lui^  il  n'y  aurait  jamais  eu  dans  le 
monde  ni  de  Newton,,  ni  de  Pascal,  ni  de  Fénelon  ;  l'hu- 
manité ne  connaîtrait  ni  les  arts,  ni  les  sciences,  ni  ces  mer- 
veilleuses inventions  préparées,  à  l'origine,  par  des  investi- 
gations de  pure  curiosité;  la  pensée  serait  inerte,  l'homme 
ne  serait  pas  perfectible.  D'un  autre  côté,  si  le  loisir  ne  se 
pouvait  expliquer  que  par  la  spoliation  et  l'oppression,  s'il 
était  un  bien  dont  on  ne  peut  jouir  qu'injustement  et  aux 
dépens  d'autrui ,  il  n'y  aurait  pas  de  milieu  entre  ces  deux 
maux  :  ou  l'humanité  serait  réduite  à  croupir  dans  la  vie 
végétative  et  stationnaire,  dans  l'ignorance  éternelle,  par 
l'absence  d'un  des  rouages  de  son  mécanisme  ;  ou  bien,  elle 
devrait  conquérir  ce  rouage  au  prix  d'une  inévitable  injus- 
tice et  offrir  de  toute  nécessité  le  triste  spectacle,  sous  une 
forme  ou  une  autre,  de  lantique  classification  des  êtres  hu- 
mains en  Maîtres  et  en  Esclaves.  Je  défie  qu'on  me  signale, 
dans  cette  hypothèse,  une  autre  alternative.  Nous  serions  ré- 
duits à  contempler  le  plan  providentiel  qui  gouverne  la  so- 
ciété avec  le  regret  de  penser  qu'il  présente  une  déplorable 
lacune.  Le  mobile  du  progrès  y  serait  oublié,  ou,  ce  qui  est 
pis,  ce  mobile  ne  serait  autre  que  l'injustice  elle-même.  — 
Mais  non.  Dieu  n'a  pas  laissé  une  telle  lacune  dans  son 
œuvre  de  prédilection.  Gardons-nous  de  méconnaître  sa 
sagesse  et  sa  puissance;  que  ceux  dont  les  méditations  in- 
complètes ne  peuvent  expliquer  la  légitimité  du  loisir,  imitent 
du  moins  cet  astronome  qui  disait  :  A  tel  point  du  ciel,  il 
doit  exister  une  planète  qu'on  finira  par  découvrir,  car  sans 
elle  le  monde  céleste  n'est  pas  harmonie,  mais  discordance. 

Eh  bien  !  je  dis  que,  bien  comprise,  l'histoire  de  mon 
humble  Rabot,  quoique  bien  modeste,  suffit  pour  nous 
éle\er  jusqu'à  la  contemplation  d'une  des  harmonies  so- 
ciales les  plus  consolantes  et  les  plus  méconnues. 

Il  n'est  pas  vrai  qu'il  faille  opter  cntie  la  négation  oul'il- 


CAPITAL   ET   RENTE.  53 

légitimité  du  loisir;  grâce  à  la  rente  et  à  sa  naturelle  pé- 
rennité, le  loisir  peut  surgir  du  travail  et  de  l'épargne.  C'est 
une  douce  perspective  que  chacun  peut  avoir  en  vue;  c'est 
une  noble  récompense  à  laquelle  chacun  peut  aspirer.  Il 
fait  son  apparition  dans  le  monde,  il  s'y  étend,  il  s'y  dis- 
tribue proportionnellement  à  l'exercice  de  certaines  vertus; 
il  ouvre  toutes  les  voies  de  l'intelligence,  il  ennoblit,  il 
moralise,  il  spiritualise  l'âme  de  l'humanité,  non-seulement 
sans  peser  d'un  poids  quelconque  sur  ceux  de  nos  frères  que 
les  conditions  de  la  vie  vouent  encore  à  de  rudes  labeurs, 
mais  de  plus  en  les  soulageant  progressivement  de  ce  que  ce 
labeur  a  de  plus  lourd  et  de  plus  répugnant.  Il  suffit  que  les  ca- 
pitaux se  forment,  s'accumulent,  se  multiplient,  se  prêtent  à 
des  conditions  de  moins  en  moins  onéreuses,  qu'ils  descen- 
dent, qu'ils  pénétrent  dans  toutes  les  couches  sociales  et  que, 
par  une  progression  admirable,  après  avoir  ati'ranchi  les 
prêteurs,  ils  hâtent  l'affranchissement  des  emprunteurs  eux- 
mêmes.  Pour  cela,  il  faut  que  les  lois  et  les  mœurs  soient 
toutes  favorables  à  l'épargne,  source  du  capital.  C'est  assez 
dire  que  la  première  de  toutes  les  conditions  c'est  de  ne  pas 
effrayer,  attaquer,  combattre,  nier  ce  qui  est  le  stimulant  de 
l'épargne  et  sa  raison  d'être  :  la  rente. 

Tant  que  nous  ne  voyons  passer  de  main  en  main,  à  titre 
de  prêt,  que  des  provisions,  des  matériaux  et  des  iustru- 
iiients,  choses  indispensables  à  la  pi-itductivité  du  travail  lui- 
même,  les  idées  exposées  juscpiici  ne  trouvcrctnt  pas  beau- 
coup de  contradicteurs.  Qui  sait  même  si  l'on  ne  me 
reinochera  pas  d'avoir  fait  un  grand  cllort  pour  cid'oncer, 
c<jmme  on  dit,  une  porte  ouverte.  Mais  sitôt  que  c'est  le 
numéraire  qui  se  montre,  comme  matière  de  la  transaction 
(et  c'est  lui  qui  se  montre  pi'escpie  toujours),  aussitôt  les  ob- 
jections renaissent  en  foule.  L'argent ,  dira-t-on.  ne  se  re- 
produit pas  de  lui-même  ainsi  que  votre  sac  de  blé  ;  il  n'aide 
pas  le  travail  comme  votre  rn/mf  :  il  ne  donne  |i;is  directe- 


'.  i  PAMPHLETS. 

ment  une  satisfaction  comme  votre  maison.  11  est  donc  im- 
puissant, pai'  sa  nature,  à  produire  un  intérêt,  à  se  multi- 
plier, et  la  rémunération  qu'il  exige  est  une  véritable 
extorsion. 

Qui  ne  voit  où  est  le  sophisme  ?  Qui  ne  voit  que  le  numé- 
raire n'est  qu'une  forme  transitoire  que  les  hommes  donnent 
un  moment  à  d'autres  valeurs,  à  des  utilités  réelles,  dans  le 
seul  but  de  faciliter  leurs  arrangements?  \\\  milieu  des  com- 
plications sociales,  l'homme  qui  est  en  mesure  de  prêter  n'a 
presque  jamais  la  chose  même  dont  l'emprunteur  a  besoin. 
Jacques  a  bien  un  rabot  ;  mais  peut-être  que  Guillaume  dé- 
sire une  scie.  Ils  ne  pourraient  pas  s'entendre  ;  la  transac- 
tion favorable  à  tous  les  deux  ne  pourrait  avoir  lieu,  et  alors 
qu'arrive-t-il  ?  11  arrive  que  Jacques  échange  d'abord  son 
rabot  contre  de  l'argent  ;  il  prête  l'argent  à  Guillaume,  et 
Guillaume  échange  l'argent  contre  une  scie.  La  transaction 
s'est  compliquée,  elle  s'est  décomposée  en  deux  facteurs, 
ainsi  que  je  l'ai  exposé  plus  haut  en  parlant  de  l'échange. 
Mais  elle  n'a  pas  pour  cela  changé  de  nature.  Elle  ne  con- 
tient pas  moins  tous  les  éléments  du  prêt  direct.  Jacques  ne 
s'en  est  pas  moins  défait  d'un  outil  qui  lui  était  utile  ;  Guil- 
laume n'en  a  pas  moins  reçu  un  instrument  qui  perfectionne 
son  travail  et  augmente  ses  profits;  il  n'y  a  pas  moins  ser- 
vice rendu  de  la  part  du  prêteur,  lui  donnant  droit  à  rece- 
voir un  service  équivalent  de  la  part  de  l'emprunteur;  cette 
juste  équivalence  ne  s'établit  pas  moins  par  le  débat  libre  et 
conti'adictoire  ;  l'obligation  bien  naturelle  de  restituer  à  l'é- 
chéance la  valeur  intégrale  n'en  constitue  pas  moins  le 
principe  de  la  pérennité  de  l'intérêt, 

«  Est-ce  qu'au  bout  d'un  an ,  dit  M.  Thoré,  vous  trou- 
verez un  écu  de  plus  dans  un  sac  de  cent  francs  ?  » 

Non,  certes,  si  l'emprunteur  Jette  le  sac  de  cent  francs 
dans  un  coin.  A  cette  condition  ,  le  rabot  non  plus,  ni  le 
sac  de  blé,  ne  se  reproduisent  d'eux-mêmes.  Mais  ce  n'est 


caph-al  f.t  rente.  /ii 

pas  pour  laisser  l'argent  dans  le  sac  ou  le  rabot  au  crochet 
qu'on  les  emprunte.  On  emprunte  le  rabot  pour  s'en  servir, 
ou  l'argent  pour  se  procurer  un  rabot.  Et  s'il  est  bien  dé- 
montré que  cet  outil  met  l'emprunteur  à  même  de  faire  des 
profits  qu'il  n'eût  pas  faits  sans  lui,  s'il  est  démontré  que  le 
préteur  a  renoncé  à  créer  pour  lui-même  cet  excédant  de 
profits,  on  comprend  que  la  stipulation  d'une  part  de  cet 
excédant  de  profits  en  faveur  du  prêteur  est  équitable  et 
légitime. 

L'ignorance  du  vrai  rùle  que  joue  le  numéraire  dans  les 
transactions  humaines  est  la  source  des  plus  funestes  er- 
reurs. Je  me  propose  de  lui  consacrer  un  pamphlet  tout 
entier  (i). 

D'après  ce  qu'on  peut  induire  des  écrits  de  M.  Proudhon, 
ce  qui  Va  amené  à  penser  que  la  gratuité  du  crédit  était  une 
conséquence  logique  et  détinitivc  du  progrès  social,  c'est 
l'observation  de  ce  phénomène  qui  nous  montre  l'intérêt 
décroissant  à  peu  près  en  raison  directe  de  la  civilisation. 
A  des  époques  de  barbarie,  on  le  voit  en  effet  à  100  pour 
100,  et  au  delà.  Plus  tard,  il  descend  à  80,  à  00,  à  .M»,  a  iO, 
à  20,  à  10,  à  8,  à  5,  à  i,  à  .{  pour  loo.  On  l'a  même  vu  en 
Hollande  à  2  pour  100.  On  en  tire  cette  conchision  :  «  Puis- 
que l'intérêt  se  raj)proche  de  zéro  h  mesure  que  la  société 
se  perfectionne,  il  altt^ndra  zéro  quand  la  société  sera  par- 
faite. En  d'autres  termes,  ce  (|ui  caractérise  la  perfection 
sociale  c'est  la  gratuite  du  crédit.  Abohssonsdoiic  l'intérêt, 
et  nous  aurons  atteint  le  dernier  terme  du  progi'ès  (*).  » 

Ceci  n'est  que  spécieux,  et  puisque  cette  fausse  argumen- 
tation peut  contribuer  il  populariser  le  dogme  injuste,  dan- 
gereux, subversif  de  la  gi'.iluite  du  crédit  ,  en  le  représen- 

(•)  Celui  qui  suit,  sous  le  litre  de  Maudit  argent  ! 

{Nvte  de  l'éditeur.) 
(*)  Voy.  la  in<-  ictire  ilii  |i.iin|ilil.l  (imluité  du  crédit. 

(Note  de  l' éditeur  } 


5(1  PAMPHLETS. 

tant  comme  coïncidant  avec  la  perfection  sociale,  le  lecteur 
me  permettra  d'examiner  en  peu  de  mots  ce  nouveau  point  ■ 
de  vue  de  la  question. 

Qu'est-ce  que  Vudérèt  ?  c'est  le  service  rendu,  après  libre 
débat ,  pai'  l'emprunteur  au  prêteur ,  en  rémunération  du 
service  qu'il  en  a  reçu  par  le  prêt. 

D'après  quelle  loi  s'établit  le  taux  de  ces  services  rému- 
nératoires  du  prêt  ?  D'après  la  loi  générale  qui  règle  l'équi- 
valence de  tous  les  services,  c'est-à-dire  d'après  la  loi  de 
l'ofi're  et  de  la  demande.  Plus  une  chose  est  facile  à  se  pro- 
curer, moins  on  rend  service  en  la  cédant  ou  prêtant. 
L'homme  qui  me  donne  un  verre  d'eau,  dans  les  Pyrénées, 
ne  me  rend  pas  un  aussi  grand  service  que  celui  qui  me 
céderait  un  verre  d'eau,  dans  le  désert  de  Sahara.  S'il  y  a 
beaucoup  de  rabots,  de  sacs  de  blé,  de  maisons  dans  un 
pays,  on  en  obtient  l'usage  {cœteris  paribus)  à  des  conditions 
plus  favorables  que  s'il  y  en  a  peu,  par  la  simple  raison  que 
le  prêteur  rend  en  ce  cas  un  moindre  service  relatif. 

Il  n'est  donc  pas  surprenant  que  plus  les  capitaux  abon- 
dent, plus  l'intérêt  baisse. 

Est-ce  à  dire  qu'il  arrivera  jamais  à  zéro?  non,  parce  que, 
je  le  répète,  le  principe  d'une  rémunération  est  invincible- 
ment dans  le  prêt.  Dire  que  l'intérêt  s'anéantira,  c'est  dire 
qu'il  n'y  am-a  plus  aucun  motif  d'épargner,  de  se  priver,  de 
former  de  nouveaux  capitaux,  ni  même  de  conserver  les  an- 
ciens. En  ce  cas,  la  dissipation  ferait  immédiatement  le 
vide,  et  l'intérêt  reparaîtrait  aussitôt  (^). 

En  cela,  le  genre  de  services  dont  nous  nous  occupons  ne 
diffère  d'aucun  autre.  Grâce  au  progrès  industriel,  une 
paire  de  bas  qui  valait  6  fr.,  n'a  plus  valu  successivement 
que  4  fr.,  3  fr.,  2  fr.  Nul  ne  peut  dire  jusqu'à  quel  point 

(•)  Pour  la  distinction  entre  les  divers  éléments  de  rinléièt.  voy.,  au 
pamphlet  Gratuité  du  crédit,  les  dernières  pages  de  la  I2e  lettre. 

(Note  de  l'éditeur.) 


CAIMTAL    ET   RENTE.  M 

cette  valeur  descendra,  mais  ce  qu'on  peut  affirmer  c'est 
qu'elle  ne  descendra  jamais  à  zéro,  à  moins  que  les  bas  ne 
finissent  par  se  produire  spontanément.  Pourquoi?  Parce 
que  le  principe  de  la  rémunération  est  dans  le  travail  ;  parce 
que  celui  qui  travaille  pour  autrui  rend  un  service  et  doit 
recevoir  un  service  :  si  l'on  ne  payait  plus  les  bas,  on  ces- 
serait d'en  faire  et,  avec  la  rareté,  le  prix  ne  manquerait  pas 
de  reparaître. 

Le  sophisme  que  je  combats  ici  a  sa  racine  dans  la  divi- 
sibilité à  linfmi,  qui  s'applique  à  la  valeur  comme  à  la 
matière. 

Il  paraît  d'abord  paradoxal ,  mais  il  est  bien  su  de  tous 
les  mathématiciens  qu'on  peut  de  minute  en  minute,  pen- 
dant l'éternité  entière ,  ùtcr  des  fractions  à  un  poids,  sans 
jamais  parvenir  à  anéantir  le  poids  lui-même.  Il  suffit  que 
chaque  fraction  successive  soit  moindre  que  la  précédente, 
dans  une  proportion  déterminée  et  régulière. 

Il  est  des  pays  où  l'on  s'attache  à  accroître  la  taille  des 
chevaux  ou  à  diminuer,  dans  la  race  ovine,  le  volume  de  hi 
tête.  Il  est  impossible  de  préciser  jusqu'où  on  arrivera  dans 
cette  voie.  Nul  ne  peut  dire  qu'il  a  vu  le  plus  grand  cheval 
ou  la  phis  petite  tète  de  mouton  qui  paraîtra  jamais  dans  le 
monde.  iMais  l'on  peut  dire  que  hi  taille  des  chevaux  n'at- 
teindra jamais  l'Infini ,  non  plus  que  les  tètes  de  moutons 
le  Néant. 

De  même,  nul  ne  peut  dire  jusqu'où  descendra  le  prix  des 
bas  ou  l'intérêt  des  capitaux,  mais  on  peut  affirmer,  quand 
on  connaît  la  nature  des  choses,  que  ni  l'un  ni  l'aiitrc  n'ar- 
riveront jamais  à  zéro,  car  le  travail  et  le  capital  ne  peuvent 
pas  plus  vivre  sans  récompense  que  le  mouton  sans  tête. 

L'argumentation  de  M.  Proudhon  se  réduit  donc  à  ceci  : 
l^nsque  les  plus  habiles  agiicnlteuis  sont  ceux  (jui  ont  le 
plus  réduit  la  tête  des  moutons,  nous  serons  arrivés  à  la  per- 
fection agricole  (piand  les  moutons  seront  acéphales.  Donc 


.'jS  pamphlets. 

jjour  réaliser  nous-m«*mes  cette  perfection,  coupons-leur 
le  cou. 

Me  voici  au  terme  de  cette  ennuyeuse  dissertation.  Pour- 
quoi faut-il  que  le  vent  des  mauvaises  doctrines  ait  rendu 
nécessaire  de  pénétrer  ainsi  jusque  dans  fa  nature  intime  de 
la  rente  ?  Je  ne  terminerai  pas  sans  faire  remarquer  une 
belle  mornlité  que  l'on  peut  tirer  de  cette  loi  :  «  La  baisse 
de  l'intérêt  est  proportionnelle  à  l'abondance  des  capitaux.  » 
Cette  loi  étant  donnée,  s'il  y  a  une  classe  d'hommes  plus 
particulièrement  intéressée  que  toute  autre  à  ce  que  les  ca- 
pitaux se  forment,  s'accumulent,  se  multiplient,  abondent 
et  surabondent,  c'est  certainement  la  classe  qui  les  em- 
prunte directement  ou  indirectement;  ce  sont  les  hommes 
qui  mettent  en  œuvre  des  matériaux ,  qui  se  font  aider  par 
des  Instruments ,  qui  vivent  sur  des  provisions,  produits  et 
économisés  par  d'autres  hommes. 

Imaginez,  dans  une  vaste  et  fertile  contrée,  une  peuplade 
de  mille  habitants,  dénués  de  tout  Capital  ainsi  défini.  Elle 
périra  infailliblement  dans  les  tortures  de  la  faim.  —  Pas- 
sons à  une  hypothèse  à  peine  moins  cruelle.  Supposons  que 
dix  de  ces  sauvages  soient  pourvus  d'Instruments  et  de  Pro- 
visions en  quantité  suffisante  pour  travailler  et  vivre  eux- 
mêmes  jusqu'à  la  récolte,  ainsi  que  pour  rémunérer  les  ser- 
vices de  quatre-vingt-dix  travailleurs.  Le  résultat  forcé  sera 
la  mort  de  neuf  cents  êtres  humains.  Il  est  clair  encore  que 
puisque  990  hommes,  poussés  par  le  besoin,  se  presseront 
sur  des  subsistances  qui  n'en  peuvent  maintenir  que  cent, 
les  dix  capitalistes  seront  maîtres  du  marché.  Ils  obtiendront 
le  travail  aux  conditions  les  plus  dures,  car  ils  le  mettront 
aux  enchères.  Et  remarquez  ceci  :  Si  ces  capitalistes  portent 
au  cœur  des  sentiments  dévoués,  qui  les  induisent  à  s'im- 
poser des  privations  personnelles  afin  de  diminuer  les  souf- 
frances de  quelques-uns  de  leurs  frères,  cette  générosité,  qui 
se  rattache  à  la  morale,  sera  aussi  noble  dans  son  princip»^ 


CAPITAL   ET    HENTE.  hd 

qu'utile  dans  ses  effets.  Mais  si,  dupes  de  cette  fausse  phi- 
lanthropie qu'on  veut  si  inconsidérément  mêler  aux  lois 
économiques,  ils  ont  la  prétention  de  rémunérer  largement 
le  travail,  loin  de  faire  du  bien,  ils  feront  du  mal.  Us  don- 
neront double  salaire,  soit.  Mais  alors  quarante-cinq  hom- 
mes seront  mieux  pourvus,  tandis  que  quarante-cinq  autres 
\  iendront  augmenter  le  nombre  de  ceux  que  la  tombe  va 
dévorer.  Lhypothèse  étant  donnée,  ce  n'est  pas  l'abaisse- 
ment du  salaire  qui  est  le  \rai  iléau,  mais  la  rareté  du  ca- 
pital. L'abaissement  du  salaire  n'est  pas  la  cause,  mais  l'effet 
du  mal.  J'ajoute  qu'il  en  est,  dans  une  certaine  mesure,  le 
remède.  Il  agit  dans  ce  sens  qu'il  distribue  le  fardeau  de  la 
souffrance  autant  qu'il  peut  l'être  et  sauve  autant  de  vies 
qu'une  quantité  déterminée  de  subsistances  permet  den 
sauver. 

Supposez  maintenant  qu'au  lieu  de  dix  capitalistes,  il  y 
en  ait  cent,  deux  'cents,  cinq  cents,  n'est-il  pas  évident  que 
la  condition  de  toute  la  peuplade,  et  surtout  celle  des  pro- 
létaires, sera  de  plus  en  plus  améliorée?  N'est-il  pas  évident 
(jne,  toute  considération  de  générosité  à  part ,  ils  obtien- 
dront plus  de  travail  et  un  meilleur  prix  de  leur  travail  ? 
f|aeux-mêmes  seront  plus  en  mesure  de  former  des  capi- 
taux, sans  qu'on  puisse  assigner  de  limites  à  cette  facilité 
toujours  croissante  de  réaliser  l'égalité  et  le  bien-être'.' 
Combien  ne  seraient-ils  donc  pas  insensés  s'ils  admettaient 
des  doctrines  et  se  livraient  à  des  actes  de  nature  à  tarir  la 
source  des  salaires,  à  paralyser  le  mobile  et  le  stimulant  de 
l'épargne  !  Qu'ils  apprennent  donc  cette  leçon  :  sans  doute 
les  capitaux  sont  bons  pour  ceux  qui  les  ont,  qui  le  nie? 
mais  ils  sont  utiles  aussi  a  ceux  (jui  n'ont  pu  encore  en 
former,  et  il  iiiii>orte  à  ceux  (|ui  n'en  ont  pas  que  d'antres 
en  aient. 

Oui.  >i  les  prolétaires  connaissaient  leurs  vrais  intérêts,  ils 
re(liereli''raient    avec  \r   plii^  -raiid  soin   <|uelles  sont    les 


CO  PAMPHLETS. 

circonstances  favorables  ou  défavorables  à  l'épargne,  afin  de 
favoriser  les  premières  et  de  décourager  les  secondes.  Ils  ac- 
cueilleraient avec  sympathie  toute  mesure  qui  tend  à  la 
prompte  formation  des  capitaux.  Us  s'enthousiasmeraient 
pour  la  paix,  la  liberté,  r(  rdre,  la  sécurité,  l'union  des  classes 
et  des  peuples,  l'économie,  la  modération  des  dépenses  pu- 
bliques, et  la  simplicité  du  mécanisme  gouvernemental;  car 
c'est  sous  l'empire  de  toutes  ces  circonstances  que  l'épargne 
fait  son  œuvre,  met  l'abondance  à  la  portée  des  masses, 
appelle  à  former  des  capitaux  ceux  même  qui,  autrefois, 
étaient  réduits  à  les  emprunter  à  de  dures  conditions.  Us  re- 
pousseraient avec  énergie  l'esprit  guerrier  qui  détourne  de  sa 
véritable  tin  une  si  grande  part  du  travail  humain,  l'esprit 
de  monopole  qui  dérange  l'équitable  distribution  des 
richesses  telle  que  la  liberté  seule  peut  la  réaliser,  la  multi- 
plicité des  services  publics  qui  n'entreprennent  sur  notre 
bom'se  que  pour  gêner  notre  liberté,  et  enfin  ces  doctrines 
subversives,  haineuses,  irréfléchies  qui  effraient  le  capital, 
l'empêchent  de  se  former,  le  forcent  à  fuir,  et  en  définitive 
le  renchérissent,  au  détriment  surtout  des  travailleurs  qui  le 
mettent  en  oemTC. 

Eh  quoi  !  à  cet  égard,  la  Révolution  de  Février  n'est-elle 
pas  une  dure  leçon?  n'est-il  pas  évident  que  Vinsécmntéqxx'eWe 
a  jetée  dans  le  monde  des  affaires  d'une  part,  et,  de  l'autre, 
l'avènement  des  théories  funestes  auxquellesje  fais  allusion  et 
qui,  des  clubs,  ont  failli  pénétrer  dans  les  régions  législatives, 
ont  élevé  partout  le  taux  de  l'intérêt?  N'est-il  pas  évident  que 
dès  lors  il  a  été  plus  difficile  aux  prolétaires  de  se  procurer 
ces  matériaux,  instruments  et  provisions  sans  lesquels  le 
travail  est  impossible  ?  n'est-ce  pas  là  ce  qui  amène  le  chô- 
mage, et  le  chômage  n'amène-t-il  pas  à  son  tour  la  baisse 
des  salaires  ?  Ainsi  le  travail  manque  aux  prolétaires  préci- 
sément par  la  même  cause  qui  grève  d'un  surcroît  de  prix, 
en  raison  de  la  hausse  de  l'intérêt,  les  objets  qu'ils  consom- 


CAPITAL   ET    RENTE.  61 

nient.  Hausse  d'intérêts,  baisse  des  salaires,  cela  veut  dire, 
en  d'autres  termes,  que  le  même  objet  conserve  son  prix, 
mais  que  la  part  du  capitaliste  a  envahi,  sans  profit  pour  lui, 
celle  de  l'ouvrier. 

Un  de  mes  amis,  chargé  de  faire  une  enquête  sur  l'indus- 
trie parisienne,  m'a  assuré  que  les  fabricants  lui  ont  révélé 
un  fait  bien  saisissant  et  qui  prouve  mieux  que  tous  les  rai- 
sonnements combien  l'insécurité  et  l'incertitude  nuisent 
à  la  formation  des  capitaux.  On  avait  remarqué  que,  pendant 
la  période  la  plus  fâcheuse,  les  dépenses  populaires  de  pure 
fantaisie  n'avaient  pas  diminué.  Les  petits  théâtres,  les  bar- 
rières, les  cabarets,  les  débits  de  tabac  étaient  aussi  fré- 
quentés qu'aux  jours  de  prospérité.  Dans  l'enquête,  les 
travailleurs  eux-mêmes  ont  ainsi  expliqué  ce  phénomène. 
«  A  quoi  bon  épargner?  qui  sait  le  sort  qui  nous  attend  ? 
qui  sait  si  l'intérêt  ne  va  pas  être  aboli  ?  qui  sait  si  l'État, 
devenu  prêteur  universel  à  titre  gratuit,  ne  voudra  pas  faire 
avorter  tous  les  fruits  que  nous  pourrions  attendre  de  nos 
économies  ?  »  Eh  bien  !  je  dis  que  si  de  telles  idées  pou- 
vaient prévaloir  pendant  deux  années  seulement,  c'en  serait 
assez  pour  faire  de  notre  belle  France  une  Turquie.  La 
misère  y  deviendrait  générale  et  eiidenii(|ue  ;  et,  à  coup  sûr, 
les  premiers  frappés  seraient  les  plus  pauvres. 

Ouvriers,  on  vous  parle  beaucoup  d'organisation  (irtifi- 
c/f/Zé' du  travail;  savez-\ous  pouniuoi?  Parce  (pioii  igtKwe 
les  lois  de  son  organisation  naturelle,  cest-à-dire  de  celte 
organisation  merveilleuse  qui  résulte  cle  la  liberté.  On  vous 
dit  (|n<>  la  liberté  fait  saillir  ce  qu'on  iioinnie  raiitagonisme 
radical  des  classes  ;  qu'elle  crée  et  met  aux  prises  deux 
intérêts  opposés,  l'intérêt  des  capitalistes  et  ceux  des  prolé- 
taires. Mais  il  faudrait  commencer  par  prou\er  (|ue  cet  ;.n- 
tagonisme  existe  par  le  vo-ii  de  la  iiatiiic;  et  eiisiiile.  j| 
resterait  à  démontrei- coinniciil  les  arrangements  de  la  nm- 
innntexAnû  uiieux  (\\v  ceux  iU'  la  liherlé,  car  (Mitre  Ulxi  lé 


C2  l'AMl'HLETS. 

et  Contrainte  je  ne  vois  pas  de  milieu.  Il  resterait  à  démon- 
trer encore  que  la  contrainte  s'exercera  toujours  à  votre 
avantage  et  au  préjudice  des  riches.  —  Mais  non,  cet  an- 
tagonisme radical ,  cette  opposition  naturelle  d'intérêts 
n'existent  pas.  Ce  n'est  qu'un  mauvais  rêve  d'imaginations 
perverties  et  en  délire.  Non,  un  plan  si  défectueux  n'est  pas 
sorti  de  la  Pensée  Divine.  Pour  l'affirmer,  il  faut  commencer 
par  nier  Dieu.  Et  voyez  comme,  en  vertu  des  lois  sociales 
et  par  cela  seul  que  les  hommes  échangent  librement  entre 
eux  leurs  travaux  et  leurs  produits,  voyez  quel  lien  harmo- 
nique rattache  les  classes  les  unes  aux  autres  1  Voilà  des  pro- 
priétaires de  terre,  quel  est  leur  intérêt  ?  que  le  sol  soit 
fécond  et  le  soleil  bienfaisant;  mais  qu'en  résulte-t-il  ?  (jue 
le  blé  abonde,  qu'il  haisae  de  prix,  et  l'avantage  tourne  au 
profit  de  ceux  qui  n'ont  pas  eu  de  patrimoine.  Voilà  des 
fabricants,  quelle  est  leur  constante  pensée  ?  de  perfection- 
ner leur  travail,  d'augmenter  la  puissance  de  leurs  machines, 
de  se  procui'er,  aux  meilleures  conditions,  les  matières  pre- 
mières. Et  à  quoi  tout  cela  aboutit-il  ?  à  l'abondance  et  au 
bas  prix  des  produits,  c'est-à-dire  que  tous  les  efforts  des 
fabricants,  et  sans  qu'ils  s'en  doutent,  se  résolvent  en  un 
profit  pour  le  public  consommateur,  dont  vous  faites  partie. 
Cela  est  ainsi  pour  toutes  les  professions.  Eh  bien  !  les  capi- 
talistes n'échappent  pas  à  cette  loi.  Les  voilà  fort  occupés 
de  faire  valoir,  d'économiser,  de  tirer  bon  parti  de  leurs 
avances.  C'est  fort  bien,  mais  mieux  ils  réussissent,  plus  ils 
favorisent  l'abondance  des  capitaux,  et,  par  une  suite  né- 
cessaire, la  baisse  de  l'intérêt.  Or,  à  qui  profite  la  baisse  de 
l'intérêt  ?  n'est-ce  pas  à  l'emprunteur  d'abord,  et,  en  défi- 
nitive, aux  consommateurs  des  choses  que  les  capitaux 
concourent  à  produire  (^)  ? 

(')  Voy.  les  pages  3G  à  45  du  tome  IV.  —  Voy.  aussi  le  chap.  viii 
du  lome  VI.  [Note  de  l'éditeur.) 


CAPITAL   ET   RENTt:.  C3 

II  est  donc  certain  qne  le  résultat  linal  des  efforts  de  cha- 
que classe,  c'est  le  bien  commun  de  toutes. 

On  vous  dit  que  le  capital  tyrannise  le  travail.  Je  ne  dis- 
{■on\iens  pas  que  chacun  ne  cherche  à  tirer  le  meilleur 
parti  possible  de  sa  situation,  mais,  dans  ce  sens,  on  ne 
réalise  que  ce  qui  est  possible.  Or,  jamais  il  n'est  possible 
aux  capitaux  de  tyranniser  le  travail  que  lorsqu'ils  sont  rares, 
car  alors  ils  font  la  loi,  ils  mettent  la  main-dœuvre  aux  en- 
chères. Jamais  cette  tyrannie  ne  leur  est  plus  impossible 
([\ie  lorsqu'ils  sont  abondants,  car,  en  ce  cas,  c'est  le  travail 
qui  commande. 

Arriére  donc  les  jalousies  de  classes,  les  malveillances, 
les  haines  sans  fondement,  les  défiances  injustes.  Ces  pas- 
sions dépravées  nuisent  à  ceux  qni  les  nourrissent  dans  leur 
cd'ur.  Ce  n'est  pas  là  de  la  morale  déclamatoire;  c'est  un 
enchaînement  de  causes  et  d'effets  susceptible  d'être  rigou- 
reusement, mathématiquement  démontré  ;  et  il  n'en  est  pas 
moins  sublime  parce  qu'il  satisfait  autant  l'intelligence  que 
le  sentiment. 

Je  résimie  toute  cette  dissertation  par  ces  mots  :  Ouvriers, 
travailleurs,  prolétaires,  classes  dénuées  et  soutirantes, 
voulez-vous  améliorer  votre  sort  ?  Vous  n'y  réussirez  pas 
par  la  lutte,  l'insurrection,  la  haine  et  l'erreur.  Mais  il  y  a 
trois  choses  qui  ne  peuvent  perfectionner  la  conununautt, 
tout  entière  sans  étendre  sur  vous  leurs  bienfaits,  ces  trois 
choses  sont  :  Paix.  Libeutë  et  Sécihitk. 


MAUDIT    ARGENT  (' ! 


—  Maudit  argent  !  maudit  argent  !  s'écriait  d'un  air  dé- 
solé F*  Fé(;onomiste.  au  sortir  du  Comité  des  finances  où 
l'on  venait  de  discuter  un  projet  de  papier-monnaie. 

—  Qu'avez-vous?  lui  dis-je.  D'où  vient  ce  dégoût  subit 
pour  la  plus  encensée  des  divinités  de  ce  monde  ? 

—  Maudit  argent  !  maudit  argent  ! 

—  Vous  m'alarmez.  Il  n'est  rien  qu'une  fois  ou  autre  je 
n'aie  entendu  blasphémer,  la  paix,  la  liberté^  la  vie,  etBrutus 
a  été  jusqu'à  dire  :  Vertu  !  tu  n'es  qu'un  nom  !  Mais  si  quel- 
que chose  a  échappé  jusqu'ici... 

—  Maudit  argent  !  maudit  argent  ! 

—  Allons,  un  peu  de  philosophie.  Que  vous  est-il  arrivé  1 
Crésus  vient-il  de  vous  éclabousser?  Monflor  vous  a-t-il  ravi 
l'amour  de  votre  mie?  ou  bien  Zoïle  a-t-il  acheté  contre 
vous  une  diatribe  au  gazetier? 

—  Je  n'envie  pas  le  char  de  Crésus  ;  ma  renommée,  par 
son  néant,  échappe  à  la  langue  de  Zode  ;  et  quant  à  ma  mie, 
jamais,  jamais  lombre  même  de  la  tache  la  plus  légère... 

—  Ah  !  j'y  suis.  Où  avais-je  la  tête  ?  Vous  êtes,  vous  aussi, 
in\enteur  d'une  réorganisation  sociale,  système  F*.  Votre 
société,  vous  la  a  oulez  plus  parfaite  que  celle  de  Sparte,  et 

0;  Publié  diins  le  nunuTo  d'iiviil  1840  du  Journal  des  éconotutsles. 

[Note  de  l'éditeur.) 


MAUm    AKdli.M.  dit 

I)Our  cela  toute  monnaie  doit  en  être  sévèrement  bannie.  Ce 
qui  vous  embarrasse,  c'est  de  décider  vos  adeptes  à  vider 
leur  escarcelle.  Que  voulez-vous  ?  c'est  l'écueil  de  tous  les 
réorganisateurs.  Il  n'en  est  pas  un  qui  ne  fit  merveille  s'il 
parvenait  à  vaincre  toutes  les  résistances,  et  si  l'humanité 
tout  entière  consentait  à  devenir  entre  ses  doigts  cire  molle  ; 
mais  elle  s'entête  à  n'être  pas  cire  molle.  Elle  écoute,  ap- 
plaudit ou  dédaigne,  et va  comme  devant. 

—  Grâce  au  Ciel,  je  résiste  encore  à  cette  manie  du  jour. 
Au  lieu  d'inventer  des  lois  sociales,  j'étudie  celles  qu'il  a 
plu  à  Dieu  d'inventer,  ayant  d'ailleurs  le  bonhem'  de  les 
trouver  admirables  dans  leur  développement  progressif. 
Et  c'est  pour  cela  que  je  répète  :  Maudit  ai'gent  !  maudit 
argent  ! 

—  Vous  êtes  donc  proudhonien  ou  proudhoniste  ?  Eh, 
morbleu  !  vous  avez  un  moyen  simple  de  vous  satisfaire. 
Jetez  votre  bourse  dans  la  Seine,  ni^  vous  réservant  que  cent 
sous  pour  prendre  une  action  delà  Banque  d'échange. 

—  Puisque  je  maudis  l'argent,  jugez  si  j'en  dois  maudire 
le  signe  trompeur  ! 

—  Alors,  il  ne  me  reste  plus  qu'une  hypothèse.  Vous 
êtes  un  nouveau  Diogène,  et  vous  allez  m'atiadir  d'une  ti- 
rade à  la  Sénè(iue,  sur  le  mépris  des  richesses. 

—  Le  Ciel  m'en  préserve  !  Car.  la  richesse,  voyez-vous, 
ce  n'est  pas  un  peu  plus  ou  un  peu  moins  d'argent.  C'est  du 
pain  pour  ceux  (|ui  ont  faim,  des  vêtements  pour  ceux  qui 
sont  nus  ,  du  bois  (|ui  réchauHé,  de  l'huih'  qui  allonge  le 
jour,  une  carrière  ouverte  à  votre  fils,  une  dot  assurée  à 
votre  fille,  un  jour  de  repos  pour  la  fatigue,  un  cordial  pour 
la  défaillance ,  un  secours  glissé  dans  la  main  du  pauvre 
honteux,  un  toit  contre  l'orage  ,  des  ailes  aux  amis  qui  se 
rapprochent,  une  diversion  pour  la  tète  (|ue  la  pensée  fait 
plier,  l'incomparable  joie  de  rendre  heuirux  ceux  qui  nous 
sont  cliers.  La  richesse,  c'est  linslruc  lion,  l'indépendance, 

0/:Htii!i  ci'iiiiiitlci,  l.  V.  à 


iic  i'A.Mi'iiLi:rs. 

la  dignité,  la  confiance  ,  la  charitc,  loiit  ce  que  le  dévelop- 
pement de  nos  facultés  peut  livrer  aux  besoins  du  corps  et 
de  l'esprit,  c'est  le  progrès,  c'est  la  civilisation.  La  richesse, 
c'est  l'admirable  résultat  civilisateur  de  deux  admirables 
agents,  plus  civilisateui's  encore  qu'elle-même  :  le  travail  et 
l'échange  (^). 

—  Bon  !  n'allez-vous  pas  maintenant  entonner  un  dithy- 
rambe à  la  richesse,  quand,  il  n'y  a  qu'un  instant,  vous  ac- 
cabliez l'or  de  vos  imprécations  ? 

—  Eh!  ne  comprenez-vous  pas  que  c'était  tout  simple- 
ment une  boutade  d'économiste  !  Je  maudis  l'argent  préci- 
sément parce  qu'on  le  confond,  comme  vous  venez  de  faire, 
avec  la  richesse,  et  que  de  cette  confusion  sortent  des  er- 
reurs et  des  calamités  sans  nombre.  Je  le  maudis,  parce  que 
sa  fonction  dans  la  société  est  mal  comprise  et  très-dilficile 
à  faire  comprendre.  Je  le  maudis,  parce  qu'il  brouille  toutes 
les  idées,  fait  prendre  le  moyen  pour  le  but,  l'obstacle  pour 
la  cause,  alpha  pour  oméga  ;  parce  que  sa  présence  dans  le 
monde,  bienfaisante  par  elle-même,  y  a  cependant  intro- 
duit une  notion  funeste,  une  pétition  de  principes,  une 
théorie  à  rebours,  qui,  dans  ses  formes  multiples,  a  appauvri 
les  hommes  et  ensanglanté  la  terre.  Je  le  maudis,  parce  que 
je  me  sens  incapable  de  lutter  contre  l'erreur  à  laquelle  il  a 
donné  naissance  autrement  que  par  une  longue  et  fastidieuse 
dissertation  que  personne  n'écoutera.  Ah  !  si  je  tenais  au 
moins  sous  ma  main  un  auditeur  patient  et  bénévole  ! 

—  Morbleu  !  il  ne  sera  pas  dit  que  faute  d'une  victime 
vous  resterez  dans  l'état  d'irritation  où  je  vous  vois.  J'é- 
coute; parlez,  dissertez,  ne  vous  gênez  en  aucune  façon. 

—  Vous  me  promettez  de  prendre  intérêt... 

—  Je  vous  promets  de  prendre  patience. 

(')  A'oy.  le  cliap.  vi  ilu  luiiic  Vl. 

'Noie  de  l'cditeiir.) 


MVlim    AKGENT.  G7 

—  C'est  bien  peu. 

—  C'est  tout  ce  dont  je  puis  disposer.  Commencez,  et 
expliquez-moi  d'abord  comment  une  méprise  sur  le  numé- 
raire, si  méprise  il  y  a,  se  trouve  au  fond  de  toutes  les  er- 
reurs économiques. 

—  La,  franchement,  la  main  sur  la  conscience ,  ne  vous 
est-il  jamais  arrivé  de  confondre  la  richesse  avec  l'argent  ? 

—  Je  ne  sais;  je  ne  me  suis  jamais  morfondu  sur  l'éco 
nomie  politique.  Mais,  après  tout,  qu'en  résulterait-il  ? 

—  Pas  grand'chose.  Une  erreur  dans  votre  cervelle  sans 
influence  sur  vos  actes  ;  car,  voyez-vous,  en  matière  de  tra- 
vail et  d'échange,  quoiqu'il  y  ait  autant  d'opinions  que  de 
tètes,  nous  agissons  tous  de  la  même  manière. 

—  A  peu  près  comme  nous  marchons  d'après  les  mêmes 
principes,  encore  que  nous  ne  soyons  pas  d'accord  sur  la 
tliéorie  de  l'équilibre  et  de  la  gravitation. 

—  Justement.  Quehiuun  qui  serait  conduit  par  ses  in- 
ductions à  croire  que,  pendant  la  nuit,  nous  avons  la  tête  en 
bas  et  les  pieds  en  haut,  pourrait  faire  là-dessus  de  beaux 
livres,  mais  il  se  tiendrait  comme  tout  le  monde. 

—  Je  le  crois  bien.  Sinon,  il  serait  vite  puni  d'être  trop 
bon  logicien. 

—  De  même,  cet  honnne  mourrait  bientôt  de  faim  qui. 
s'étant  persuadé  que  l'argent  est  la  richesse  réelle,  serait 
conséquent  jusqu'au  bout.  Voilà  pourquoi  cette  théorie  est 
fausse,  car  il  n'y  a  de  théorie  vraie  que  celle  qui  résulte  des 
faits  mêmes,  tels  qu'ils  se  manifest<'nt  en  tous  temps  ou  en 
tous  lieux. 

—  Je  comprends  que,  dans  la  pratique  et  sous  l'influence 
de  l'intérêt  personnel,  la  (■oust'(iuenee  funeste  de  l'acte  er- 
rout'  tend  incessainniciit  ii  icdressi-r  l'erreur.  Mais  si  cellt> 
dont  vous  parle/,  a  si  peu  (rintlneiice.  |Miiirq'ioi  vous  donne- 
l-ell(*  tant  d'Iiumeni".' 

—  C'est  (lue,  i[uau(l  nu  lioiuiiie.  au  lieu  d  ayir  poiu'  lui 


05  l'AMPHLETS. 

même,  drcidc  poiu'  autrui,  liutorèt  persuiinrl^  celte  senti- 
nelle si  vigilante  et  si  sensible,  nest  plus  là  pour  crier  :  Aie  ! 
La  responsabilité  est  déplacée.  C'est  Pierre  qui  se  trompe, 
et  c'est  Jean  qui  soutfre  ;  le  faux  système  du  législateur  de- 
vient forcément  la  règle  d'action  de  populations  entières.  Et 
voyezladirterence.Ouand  vous  avez  de  l'argent  etgrand'faim;, 
([uelle  que  soit  votre  théorie  du  numéraire^  que  faites-vous? 

—  J'entre  chez  un  boulanger  et  j'achète  du  pain 

—  Vous  n'hésitez  pas  à  vous  défaire  de  votre  argent? 

—  Je  ne  l'ai  que  pour  cela. 

—  Et  si,  à  son  tour,  ce  boulanger  a  soif,  que  fait-il  ? 

—  Il  va  chez  le  marchand  de  vin  et  boit  un  canon  avec 
l'argent  que  je  lui  ai  donné. 

—  Quoi  !  il  ne  craint  pas  de  se  ruiner? 

—  La  véritable  ruine  serait  de  ne  manger  ni  boire. 

—  Et  tous  les  hommes  qui  sont  sur  la  terre,  s'ils  sont  li- 
bres, agissent  de  même  ? 

—  Sans  aucun  doute.  Voulez-vous  qu'ils  meurent  de  faim 
pour  entasser  des  sous  ? 

—  Loin  de  là,  je  trouve  qu'ils  agissent  sagement,  et  je 
voudrais  que  la  théorie  ne  fût  autre  chose  que  la  fidèle 
image  de  cette  universelle  pratique.  Mais  supposons  main- 
tenant que  vous  êtes  le  législateur,  le  roi  absolu  d'un  vaste 
empire  où  il  n'y  a  pas  de  mines  d'or. 

—  La  fiction  me  plaît  assez. 

—  Supposons  encore  que  vous  êtes  parfaitement  con- 
vaincu de  ceci  :  La  richesse  consiste  uniquement  et  exclu- 
sivement dans  le  numéraire  ;  qu'en  concluriez-vous? 

—  J'en  conclurais  qu'il  n'y  a  pas  d'autre  moyen  pour 
moi  d'enrichir  mon  peuple  ,  ou  pour  lui,  de  s'enrichir  lui- 
même,  que  de  soutirer  le  numéraire  des  autres  peuples. 

—  C'est-à-dire  de  les  appauvrir.  La  première  conséquence 
à  laquelle  vous  arriveriez  serait  donc  celle-ci  :  Une  nation 
ne  peut  gagner  que  ce  qu'une  autre  perd. 


MAI  1)11    AIU.K.M.  »;9 

—  Cet  axiome  a  pour  lui  l'autorité  de  Baron  et  de 
Montaigne. 

—  11  n'en  est  pas  moins  triste,  car  enfin  il  revient  à  dire  : 
Le  progrès  est  impossible.  Deux  peuples,  pas  plus  que  deux 
hommes,  ne  peuvent  prospérer  côte  à  côte. 

—  Il  semble  bien  que  cela  résulte  du  principe. 

—  Et  comme  tous  les  hommes  aspirent  à  s'enrichir,  il 
faut  dire  que  tous  aspirent,  en  vertu  d'une  loi  providen- 
tielle, à  ruiner  leurs  semblables. 

—  Ce  n'est  pas  du  christianisme,  mais  c'est  de  l'écono- 
mie politique. 

—  Détestable.  Mais  poursuivons.  Je  vous  ai  fait  roi  ab- 
solu. Ce  n'est  pas  pour  raisonner,  mais  pour  agir.  Rien  ne 
limite  votre  puissance.  Qu'allez-vous  faire  en  vertu  de 
cette  doctrine  :  la  richesse,  c'est  l'argent  ? 

—  Mes  vues  se  porteront  à  accroître  sans  cesse,  au  sein 
de  mon  peuple,  la  masse  du  numéraire. 

—  Mais  il  n'y  a  pas  de  mines  dans  votre  royaume.  Com- 
ment vous  y  prendrez-vous  ?  Qu'ordonnerez-vous? 

—  Je  n'ordonnerai  rien  ;  je  défendrai.  Je  défendrai,  sous 
peine  de  mort,  de  faire  sortir  un  écu  du  pays. 

—  Et  si  votre  peuple,  ayant  de  l'argent,  a  faim  aussi? 

—  N'importe.  Dans  le  système  où  nous  raisonnons,  lui 
permettre  d'exporter  des  écus,  ce  serait  lui  permettre  de 
s'appauvrir. 

—  En  sorte  que,  de  voh-e  aveu ,  vous  le  forceriez  à  se 
conduire  sur  un  principe  opposé  à  celui  (pii  vous  guide  vous- 
même  dans  des  circonstances  semblables.  Pounpu^i  cela'.' 

—  C'est  sans  doute  parce  (pie  ma  propre  faim  me  [)ique, 
et  que  la  fain»  des  peuples  ne  pi<iue  pas  les  législateurs. 

—  Eh  bien  '  je  puis  vous  dire  que  votre  plan  échouerait, 
et  qu'il  n  y  a  pas  de  survtMllanee  assez  vigilante  i»our  empê- 
cher, quand  le  peuple  a  faim  ,  les  écus  de  sortir,  si  le  ble  ;i 
la  liberté  d'enlrei'. 


To  PAMPHLETS. 

—  En  ce  cas,  ce  plan,  erroné  ou  non,  est  inefficace  pour 
le  ])ien  comme  pour  le  mal,  et  nous  n'avons  plus  à  nous  en 
occuper. 

—  Vous  oubliez  que  vous  êtes  législateur.  Est-ce  qu'un 
législateur  se  rebute  poui-  si  peu,  quand  il  fait  ses  expé- 
riences sur  autrui  ?  Le  premier  décret  ayant  échoué ,  ne 
chercheriez -vous  pas  un  autre  moyen  d'atteindre  votre 
but? 

—  Quel  but  ? 

—  Yous  avez  la  mémoire  courte  ;  celui  d'accroître  ,  au 
sein  de  votre  peuple,  la  masse  du  numéraire  supposé  être 
la  seule  et  vraie  richesse. 

—  Ah  !  vous  m'y  remettez;  pardon.  Mais  c'est  que, 
voyez-vous,  on  a  dit  de  la  musique  :  Pas  trop  n'en  faut  ;  je 
crois  que  c'est  encore  plus  vrai  de  l'économie  politique.  M'y 
revoilà.  Mais  je  ne  sais  vraiment  qu'imaginer... 

—  Cherchez  bien.  D'abord,  je  vous  ferai  remarquer  que 
votre  premier  décret  ne  résolvait  le  problème  que  négati- 
vement. Empêcher  les  écus  de  sortir ,  c'est  bien  empêcher 
la  richesse  de  diminuer,  mais  ce  n'est  pas  l'accroître. 

—  Ah  !  je  suis  sur  la  voie...  ce  blé  libre  d'entrer...  Il  me 
vient  une  idée  lumineuse...  Oui,  le  détour  est  ingénieux,  le 
moyen  infaillible,  je  touche  au  but. 

—  A  mon  tour,  je  vous  demanderai  :  quel  but  ? 

—  Eh  !  morbleu,  d'accroître  la  masse  du  numéraire. 

—  Comment  vous  y  prendrez-vous,  s'il  vous  plaît  ? 

—  N'est-il  pas  vrai  que  pour  que  la  pile  d'argent  s'élève 
toujours,  la  première  condition  est  qu'on  ne  l'entame 
jamais? 

—  Bien. 

—  Et  la  seconde,  qu'on  y  ajoute  toujours? 

—  Très-bien. 

—  Donc  le  problème  sera  résolu,  en  négatif  et  positif, 
comme  disent  les  socialistes ,  si  duu  côté  j'empêche  l'é- 


MALDIT   ARGENT.  7  1 

tranger  d'y  puiser,  et  si ,  de  rautre,  je  le  force  à  y  verser. 

—  De  mieux  en  mieux. 

—  Et  pour  cela  deux  simples  décrets  où  le  numéraire  ne 
sera  pas  même  mentionné.  Par  lun,  il  sera  défendu  à  mes 
sujets  de  rien  acheter  au  dehors  ;  par  l'autre,  il  leur  sera  or- 
donné d'y  beaucoup  vendre. 

—  C'est  un  plan  fort  bien  conçu. 

—  Est-il  nouveau  ?  Je  vais  aller  me  pourvoir  d'un  brevet 
d'invention. 

—  Ne  vous  donnez  pas  cette  peine  ;  la  priorité  vous  se- 
rait contestée.  Mais  prenez  garde  aune  chose. 

—  Laquelle? 

—  Je  vous  ai  fait  roi  tout-puissant.  Je  comprends  que 
vous  empêcherez  vos  sujets  d'acheter  des  produitsétrangers. 
Il  suffira  d'en  prohiber  l'entrée.  Trente  ou  quarante  mille 
douaniers  feront  l'atl'aire. 

—  C'est  un  peu  cher.  Qu'importe?  L'argent  qu'on  Iciu' 
donne  ne  sort  pas  du  pays. 

—  Sans  doute;  et  dans  notre  système,  c'est  l'essentiel. 
Mais  pour  forcer  la  vente  au  dehors,  conunent  piocéderez- 
vons? 

—  Je  l'encouragerai  par  des  primes,  au  moyen  de  (|iicl- 
ques  bons  impots  frapjx's  sur  mon  peuple. 

—  En  ce  cas,  les  exportati!urs,  contraints  par  leur  propre 
rivalité,  baisseront  leurs  prix  d'autant,  et  c'est  comme  si 
vous  faisiez  cadeau  ;i  l'étranger  de  ces  primes  ou  de  ces 
impôts. 

—  Toujours  est-il  que  l'argent  ne  sortira  pas  du  pays. 

—  C'est  juste.  Cela  ré|)(»nd  à  tout  ;  mais  si  volic  système 
est  si  avantageux,  les  rois  nos  \((isins  l'adoiiteront.  Ils  re- 
[uoduiront  vos  décrets  ;  ils  auront  des  douaniers  et  repons- 
st.M'ont  vos  pntdnits,  afin  ([ue  elle/  eux  non  pins  la  pile  d'ar- 
gent ne  diminue  pas. 

—  J'aurai  inie  armée  et  je  l'oiceiai  leurs  barrières. 


*2  PAMPHLETS. 

—  Ils  auront  une  armée  et  forceront  les  vôtres. 

— -  J'armerai  des  navires,  je  ferai  des  conquêtes,  j'acquer- 
rai des  colonies,  et  créerai  à  mon  peuple  des  consomma- 
teurs qui  seront  bien  obligés  de  manger  notre  blé  et  boire 
notre  vin  (*). 

—  Les  autres  rois  en  feront  autant.  Ils  vous  disputeront 
vos  conquêtes,  vos  colonies  et  vos  consommateurs.  Voilà  la 
guerre  partout  et  Je  monde  en  feu. 

—  J'augmenterai  mes  impôts,  mes  douaniers,  ma  marine 
et  mon  armée. 

—  Les  autres  vous  imiteront. 

—  Je  redoublerai  d'efforts. 

—  Ils  feront  de  même.  En  attendant,  rien  ne  prouve  que 
vous  aurez  réussi  à  beaucoup  ^endre. 

—  II  n'est  que  trop  vrai.  Bienheureux  si  les  efforts  com- 
merciaux se  neutralisent. 

—  Ainsi  que  les  efforts  militaires.  Et  dites-moi,  ces 
douaniers,  ces  soldats,  ces  vaiseaux,  ces  contributions 
écrasantes,  cette  tension  perpétuelle  vers  un  résultat  impos- 
sible, cet  état  permanent  de  guerre  ouverte  ou  secrète  avec 
le  monde  entier,  ne  sont-ils  pas  la  conséquence  logique, 
nécessaire  de  ce  que  le  législateur  s'est  coiffé  de  cette  idée 
(qui  n'est,  vous  en  êtes  convenu,  à  l'usage  d'aucun  homme 
agissant  pour  lui-même)  :  «  La  richesse,  c'est  le  numéraire; 
accroître  le  numéraire,  c'est  accroître  la  richesse?  » 

—  J'en  conviens.  Ou  l'axiome  est  vrai,  et  alors  le  légis- 
lateur doit  agir  dans  le  sens  que  j'ai  dit,  bien  que  ce  soit  la 
guerre  universelle.  Ou  il  est  faux  et,  en  ce  cas,  c'est  pour 
se  ruiner  que  les  hommes  se  déchirent. 

—  Et  souvenez-vous  qu'avant  d'être  roi,  ce  même  axiome 
vous  avait  conduit  par  la  logique  à  ces  maximes:  «  Ce  que 

{')  Voy.,  au  tome  IT,  l'introduction  de  Cohden  et  la  ligue. 

\ntp  de  l'éditeur.^ 


MAIDIT    AI{(;F.M'.  7  3 

ruii  gogiie,  l'autre  le  perd.  Le  iimlit  de  liin  est  le  dom- 
luage  de  l'autre;  »  lesquelles  impliqueut  un  antagonisme 
irrémédiable  entre  tous  les  hommes. 

—  Il  n'est  que  trop  eertain.  Philosophe  ou  législateur, 
soit  que  je  raisonne  ou  que  j'agisse,  partant  de  ce  prin- 
cipe: l'argent,  c'est  la  richesse,  —j'arrive  toujours  à  cette 
conclusion  ou  à  ce  résultat  :  la  guerre  universelle.  Avant  de 
le  discuter,  vous  avez  bien  fait  de  m'en  signaler  les  consé- 
quences; sans  cela,  je  n'aurais  jamais  eu  le  courage  de 
vous  suivre  jusqu'au  bout  dans  votre  dissertation  économi- 
que, car,  à  vous  parler  net,  cela  n'est  pas  divertissant. 

—  A  qui  le  dites-vous?  C'est  à  quoi  je  pensais  quand  vous 
m'entendiez  murmurer:  Maudit  argent!  Je  gémissais  de 
ce  que  mes  compatriotes  n'ont  pas  le  courage  d'étudier  ce 
qu'il  leur  importe  tant  de  savoir. 

—  Et  pourtant,  les  conséquences  sont  effrayantes. 

—  Les  conséquences  !  Je  ne  vous  en  ai  signalé  qu'un(\ 
J'aurais  pu  vous  en  montrer  de  plus  funestes  encore. 

—  Vous  me  faites  dresser  les  cheveux  sur  la  tète  !  Quels 
autres  maux  a  pu  iniliger  à  l'humanité  cette  confusion  entre 
l'Argent  et  la  riichcsse? 

—  Il  me  faudra  longtemps  pour  les  énumérer.  C'est  une 
doctrine  qui  a  une  nombreuse  lignée.  Son  fils  aine,  nous 
venons  de  faii-e  sa  connaissance,  s'appelle  ré;/iine  jin,- 
liihltlf  ;  le  cadet,  si/ulhue  colonial  ;  le  troisième,  haine  ou 
capital  ;  le  Benjamin,  papier-monuaie . 

—  Quoi  !  le  papier-monnaie  procède  de  la  même  cireur? 

—  Directement.  Quand  les  législateurs,  après  avoir  ruine 
leshonmies  par  la  guerre  et  limpôt,  persévèrent  dans  leur 
idée,  ils  se  disent:  «Si  le  peuple  souHre,  c'est  qu'il  n'a 
pas  assez  d'argent.  Il  en  faut  faire.  »  Kt  comme  il  u't^t 
|)asaisede  multiplier  les  métaux  précieux,  surtout  (piand 
on  a  épuisé  les  prétendues  ressources  de  la  prohibition, 
«nous  ferons  (In  rnnnèrairc  ficlif.  ajoutent-ils.  rien  n'est  plus 


7  4  PAMPHLETS. 

aisé,  et  chaque  citoyen  en  aura  plein  son  portefeuille  1  ils 
seront  tous  riches.  » 

—  En  effet,  ce  procédé  est  plus  expéditif  que  l'autre,  et 
puis  il  n'aboutit  pas  à  la  guerre  étrangère. 

—  Non,  mais  à  la  guerre  civile. 

—  Vous  êtes  bien  pessimiste.  Hàtez-vous  donc  de  traiter 
la  question  au  fond.  Je  suis  tout  surpris  de  désirer,  pour 
la  première  fois,  savoir  si  l'argent  (ou  son  signe)  est  la  ri- 
chesse. 

—  Vous  m'accorderez  bien  que  les  hommes  ne  satisfont 
immédiatement  aucun  de  leurs  besoins  avec  des  écus.  S'ils 
ont  faim,  c'est  du  pain  qu'il  leur  faut  ;  s'ils  sont  nus ,  des 
vêtements;  s'ils  sont  malades,  des  remèdes;  s'ils  ont  froid, 
un  abri,  du  combustible;  s'ils  aspirent  à  apprendre,  des  li- 
vres; s'ils  désirent  se  déplacer,  des  véhicules,  et  ainsi  de 
suite.  La  richesse  d'un  pays  se  reconnaît  à  l'abondance  et  à 
la  bonne  distribution  de  toutes  ces  choses. 

Par  où  vous  devez  reconnaître  avec  bonheur  combien  est 
fausse  cette  triste  maxime  de  Bacon  :  Ce.  qiC un  peuple  gaçjne, 
l'autre  le  perd  nécessaù^cment  ;  maxime  exprimée  d'une 
manière  plus  désolante  encore  par  Montaigne,  en  ces  ter- 
mes :  Le  profit  de  Cun  est  le  dommage  de  l'autre.  Lorsque 
Sem,  Cham  et  Japhet  se  partagèrent  les  vastes  solitudes  de 
cette  terre,  assurément  chacun  d'eux  put  bâtir,  dessécher, 
semer,  récolter,  se  mieux  loger,  se  mieux  nourrir,  se  mieux 
vêtir,  se  mieux  instruire,  se  perfectionner,  s'enrichir,  en  un 
mot,  et  accroître  ses  jouissances,  sans  qu'il  en  résuUât  une 
dépression  nécessaire  dans  les  jouissances  analogues  de  ses 
frères.  Il  en  est  de  même  de  deux  peuples. 

—  Sans  doute,  deux  peuples,  comme  deux  hommes,  sans 
relations  entre  eux,  peuvent,  en  travaillant  plus,  en  travail- 
lant mieux,  prospérer  côte  à  côte  s:uis  se  nuire.  Ce  n'est  pas 
là  ce  qui  est  nié  par  les  axiomes  de  Montaigne  et  de  Bacon. 
Us  signifient  seulement  que,  dans  le  commerce  qui  se  fait 


MAIDIT   ARGENT.  :5 

nntre  deux  peuples  ou  deux  hommes,  si  l'un  gagne,  il  faut 
que  l'autre  perde.  Et  cela  est  évident  de  soi  ;  l'échange  n'a- 
joutant rien  par  lui-même  à  la  masse  de  ces  choses  utiles 
dont  vous  parliez,  si  après  l'échange  une  des  pai'ties  se 
trouve  en  avoir  plus,  il  faut  bien  que  l'autre  partie  se  trouve 
en  avoir  moins. 

—  Vous  vous  faites  de  l'échange  une  idée  bien  incom- 
plète, incomplète  au  point  d'en  devenir  fausse.  Si  Sem  est 
sur  une  plaine  fertile  en  blé,  Japhet  sur  un  coteau  propre  à 
produire  du  vin,  Cham  sur  de  gras  pâturages,  il  se  peut  que 
la  séparation  des  occupations,  loin  do  nuire  à  l'un  d'eux, 
les  fasse  prospérer  tous  les  trois.  Cela  doit  même  arriver, 
car  la  distribution  du  travail,  introduite  par  l'échange,  aura 
pour  effet  d'accroître  la  masse  du  bit'',  du  vin  et  de  la  viande 
à  partager.  Comment  en  serait-il  autrement,  si  vous  admet- 
tez la  liberté  de  ces  transactions?  Dès  l'instant  que  l'un  des 
trois  frères  s'apercevrait  <iue  le  travail ,  pour  ainsi  dire  so- 
ciétaire, le  constitue  en  perte  permanente,  comparativement 
au  travail  solitaire,  il  renoncerait  à  échanger.  L'échange 
porte  avec  lui-même  son  titre  à  notre  reconnaissance.  Il 
s'accompht.  dune  il  est  bon  i')- 

—  Mais  l'axiome  de  Bacon  est  vrai  quand  il  s'agit  dur  et 
d'argent.  Si  l'on  admet  qu'à  un  moment  déterminé  il  en 
existe  dans  le  monde  uni'  quantité  dunnce,  il  est  bien  clair 
qu'une  bourse  ne  se  peut  (Muplir  (lu'uni'  aulrc  bourse  ne  se 
vide. 

—  Et  si  l'on  professe  (|ue  l'or  est  la  richesse,  la  conclu- 
sion est  qu'il  y  a  parmi  les  honunes  des  (h'placcnn'uts  de 
fortune  et  jamais  de  progrès  général.  C'est  justement  ce  (|ue 
je  disais  en  conuiiençanl.  Que  si,  au  contraire,  nous  \uyez 
la  vraie  richesse  dans  l'abuadance  des  choses  utiles  |)rupres 
à  satisfaire   nos  besoins  et  nos  goûts,  vous  conqirendrez 

(')  \u\    I.'  .liai.  i\  ilit    «iiii;\|.  [Niile  de  l'éditeur.) 


:  fi  PAMPHLETS. 

romme  possible  la  prospérité  simultanée.  Le  numéraire  ne 
sert  qu'à  faciliter  la  transmission  d'une  main  à  l'autre  de  ces 
choses  utiles ,  ce  qui  s'accomplit  aussi  bien  avec  une  once 
de  métal  rare,  conmie  l'or,  qu'avec  une  livre  de  métal  plus 
abondant,  comme  l'argent,  ou  avec  un  demi-quintal  de  mé- 
al  plus  abondant  encore ,  comme  le  cuivre.  D'après  cela, 
"il  y  avait  à  la  disposition  de  tous  les  Français  une  fois  plus 
de  toutes  ces  choses  utiles,  la  France  serait  le  double  plus 
riche,  bien  que  la  quantité  de  numéraire  restât  la  même  ; 
mais  il  n"en  serait  pas  ainsi  s'il  y  avait  le  double  de  numé- 
raire, la  masse  des  choses  utiles  n'augmentant  pas. 

—  La  question  est  de  savoir  si  la  présence  d'un  plus  grand 
nombre  d'écus  n'a  pas  précisément  pour  effet  d'augmenter 
la  masse  des  choses  utiles. 

—  -  Quel  rapport  peut-il  y  avoir  entre  ces  deux  termes  ? 
Les  aliments,  les  vêtements,  les  maisons,  le  combustible, 
tout  cela  vient  de  la  nature  et  du  travail,  d'un  travail  plus 
ou  moins  habile  s'exerçant  sur  une  nature  plus  ou  moins 
libérale. 

—  Vous  oubliez  une  grande  force,  qui  est  l'échange.  Si 
vous  avouez  que  c'est  une  force,  comme  vous  êtes  convenu 
que  les  écus  le  facilitent,  vous  devez  convenir  qu'ils  ont  une 
puissance  indirecte  de  production. 

—  Mais  j'ai  ajouté  qu'un  peu  de  métal  rare  facilite  autant 
de  transactions  que  beaucoup  de  métal  abondant,  d'où  il 
suit  qu'on  n'enrichit  pas  un  peuple  en  le  forçant  de  donner 
des  choses  utiles  pour  avoir  plus  d'argent. 

—  Ainsi,  selon  vous, les  trésors  qu'on  trouve  en  Californie 
n'accroîtront  pas  la  richesse  du  monde  ? 

—  Je  ne  crois  pas  qu'ils  ajoutent  beaucoup  aux  jouis- 
sances, aux  satisfactions  réelles  de  l'humanité  prise  dans  son 
ensemble.  Si  l'or  de  la  Californie  ne  fait  que  remplacer 
dans  le  monde  celui  qui  se  perd  et  se  détruit,  cela  peut 
avoir  son  utilité.  S'il  en  augmente  la  masse, il  la  dépréciera. 


M.UUll    AIKiK.M.  7  7 

Le»  cliei'clit'Ui's  dor  seront  plus  riches  quils  n'eussent  été 
sans  cela.  Mais  ceux  entre  les  mains  de  qui  se  trouvera  l'or 
actuel  au  moment  de  la  dépréciation,  se  procureront  moins 
de  satisfactions  à  somme  égale.  Je  ne  puis  voir  là  un  accrois- 
sement, mais  un  déplacement  de  la  vraie  richesse,  telle  que 
je  lai  définie. 

—  Tout  cela  est  fort  subtil.  Mais  vous  aurez  bien  de  l.i 
peine  à  me  faire  comprendre  que  je  ne  suis  pas  plus  riche, 
toutes  choses  égales  d'ailleurs,  si  j'ai  deux  écus,  que  si  je 
n'en  ai  qu'un. 

—  Aussi  n'est-ce  pas  ce  que  je  dis. 

—  Et  ce  qui  est  vrai  de  moi  lest  de  mon  voisin,  et  du 
voisin  de  mon  voisin,  et  ainsi  de  suite ,  de  proche  en  pro- 
che, en  faisant  le  tour  du  pays.  Donc,  si  chaque  Français  a 
plus  déçus,  la  France  est  plus  riche. 

—  Et  voilà  votre  erreur,  l'erreur  commune,  consistant  à 
conclure  de  un  à  tous  et  du  particulier  au  général. 

—  Quoi  1  n'est-ce  pas  de  toutes  les  conclusions  la  plus 
concluante?  Ce  qui  est  vrai  de  chacun  ne  lest-il  pas  de 
tous?  Qu'est-ce  que  tous,  sinon  les  cimcuns  nommés  en  une 
seule  fois?  Autant  vaudrait  me  dire  que  chaque  Français 
pourrait  tout  à  coup  grandir  d'un  pouce,  sans  que  la  taille 
njoyenne  de  tous  les  Français  fût  plus  élevée. 

—  Le  raisonnement  est  spécieux,  j'en  conviens,  et  voilà 
justement  pourquoi  l'illusion  (ju'il  recèle  est  si  coninuuie. 
Examinons  pourtant. 

Dix  joueurs  se  réunissaient  dans  un  salon.  Ptiur  plus  de 
facilité,  ils  avaient  coutume  de  prendi-c  chacun  dix  jctttiis 
contre  les(juels  ils  déposaient  cent  francs  sous  le  chandelier, 
de  manière  à  ce  que  chaque  jeton  correspondit  à  dix  IVancs. 
Après  la  paitie  on  réglait  les  com|)tes,  et  les  joueurs  reti- 
i-aii'iil  du  chandelier  autant  de  fois  dix  francs  qu'ils  pou- 
vaient représenter  de  jetons.  Ce  (|ne  voyant,  l'un  deux, 
grand  arithnielicien  iieut-ètre  ,   mais   pauvre  raisdiiiienr. 


7  8  PAMPHLETS. 

dit  :  Messieurs^  une  expéiirncf  invariable  m'apprend  qu'à 
la  fin  de  la  partie  je  me  trouve  d'autant  plus  riche  que  j'ai 
plus  de  jetons.  Navez-vous  pas  fait  la  même  observation 
sur  vous-mêmes?  Ainsi  ce  qui  est  vrai  de  moi  est  succes- 
sivement vrai  de  chacun  de  vous,  et  ce  qui  est  vrai  de  chacun 
l'est  de  tous.  Donc  nous  serions  tous  plus  riches,  en  fin  de 
jeu,  si  tous  nous  avions  plus  de  jetons.  Or,  rien  n'est  plus 
aisé;  il  suffit  d'en  distribuer  le  double.  C'est  ce  qui  fut  fait. 
Mais  quand,  la  partie  terminée,  on  en  vint  au  règlement,  on 
s'aperçut  que  les  mille  francs  du  chandelier  ne  s'étaient  pas 
miraculeusement  multipliés,  suivant  lattente  générale.  Il 
fallut  les  partager,  comme  on  dit,  au  prorata,  et  le  seul 
résultat  (bien  chimérique  î)  obtenu,  fut  celui-ci  :  chacun 
avait  bien  le  double  de  jetons  ,  mais  chaque  jeton,  au  lieu 
de  correspondre  ù  dix  francs,  n'en  représentait  plus  que 
cinq.  Il  fut  alors  parfaitement  constaté  que  ce  qui  est  vrai 
de  chacun  ne  l'est  pas  toujours  de  tous. 

—  Je  le  crois  bien  :  vous  supposez  un  accroissement  gé- 
néral de  jetons,  sans  un  accroissement  correspondant  de  la 
mise  sous  le  chandelier. 

—  Et  vous,  vous  supposez  un  accroissement  général  d'é- 
cus  sans  un  accroissement  correspondant  des  choses  dont 
ces  écus  facilitent  l'échange. 

—  Est-ce  que  vous  assimilez  les  écus  à  des  jetons  ? 

—  Non  certes,  à  d'autres  égards  ;  oui,  au  point  de  vue  du 
raisonnement  que  vous  m'opposiez  et  que  j'avais  à  com- 
battre. Remarquez  une  chose.  Pour  qu'il  y  ait  accroissement 
général  d'écus  dans  un  pays,  il  faut,  ou  que  ce  pays  ait  des 
mines,  ou  que  son  commerce  se  fasse  de  telle  façon  qu'il 
donne  des  choses  utiles  pour  recevoir  du  numéraire.  Hors 
de  ces  deux  hypothèses ,  un  accroissement  universel  est  im- 
possible, les  écus  ne  faisant  que  changer  de  mains,  et,  dans 
ce  cas ,  encore  qu'il  soit  bien  vrai  que  chacun  pris  indivi- 
duellement soit  d'autant  plus  riche  qu'il  a  plus  d'écus,  on 


MAI  DU    AIUJE.NT.  7  3 

n'en  peut  pas  déduire  la  généralisation  que  vous  faisiez  tout 
à  riieure;,  puisqu'un  écu  de  plus  dans  une  bourse  implique 
de  toute  nécessité  un  écu  de  moins  dans  une  autre.  CVst 
connue  dans  votre  comparaison  avec  la  taille  moyenne.  Si 
chacun  de  nous  ne  grandissait  qu'aux  dépens  d'autriii.  il 
serait  bien  vrai  de  chacun  pris  individuellement  qu'il  simu 
plus  bel  homme^  s'il  a  la  bonne  chance ,  mais  cela  ne  sera 
jamais  vrai  de  tous  pris  collectivement. 

—  Soit.  Mais  dans  les  deux  hypothèses  que  vous  avez  si- 
gnalées, l'accroissement  est  réel ,  et  vous  conviendrez  que 
j'ai  raison. 

—  Jusqu'à  un  certain  point. 

L'or  et  l'argent  ont  une  valeur.  Pour  en  obtenir,  les 
hommes  consentent  à  donner  des  choses  utiles  qui  ont  une 
valeur  aussi.  Lors  donc  qu'il  y  a  des  mines  dans  nu  pays,  si 
ce  pays  en  extrait  assez  d'or  pour  acheter  au  dehors  une 
chose  utile,  par  exemple ,  une  locomotive,  il  s'enrichit  de 
toutes  les  jouissances  que  peut  procurer  une  locomotive, 
exactement  comme  s'il  l'avait  faite.  La  question  pour  lui 
est  de  savoir  s'il  dépense  plus  d'eH'ortsdansle  premier  pro- 
cédé que  dans  le  second.  Que  s'il  n'exportait  pas  cet  or.  il 
se  déprécierait  et  il  arriverait  quelque  chose  de  pis  que  ce 
que  vous  voyez  en  Californie,  c;ir  lii  du  moins  on  se  sert  des 
métaux  précieux  pour  acheter  des  choses  utiles  faites  ail- 
leurs. Malgré  cela,  on  y  court  risque  de  mourir  de  faim  sur 
des  monceaux  d'or.  Que  serait-ce,  si  la  loi  en  déteudiiit 
l'exportation  ? 

Quant  à  la  seconde  hypothèse,  celle  de  l'or  qui  nous  ar- 
rive par  le  connnerce,  (;'est  un  avantage  ou  un  inconvé- 
nient, selon  (|ue  le  pays  en  a  plus  ou  moins  besoin,  comp;:- 
rativement  au  besoin  (pi'il  a  aussi  des  choses  utiles  dont  il 
faut  se  défaire  poui-  l'acquérir.  C'est  aux  intéressés  à  eu  ju- 
ger, et  non  à  la  loi;  car  si  la  loi  j)arl  d(>  <-e  prin(i|ie,  «|ur 
l'or  est  préférable  aux  choses  utiles,  n'inq)orle  la  valeur,  cl 


«0  PA.Ml'lILtTS. 

si  elle  parvient  à  agir  efficacement  dans  ce  sens^  elle  tend  à 
faire  de  la  France  une  Californie  retournée ,  où  il  y  aura 
beaucoup  de  numéraire  pour  acheter,  et  rien  à  acheter. 
C'est  toujours  le  système  dont  Midas  est  le  symbole. 

—  L'or  qui  entre  implique  une  chose  utile  qui  sort,  j'en 
conviens,  et,  sous  ce  rapport,  il  y  a  une  satisfaction  sous- 
traite au  pays.  Mais  n'est-elle  pas  remplacée  avec  avant.ige  ? 
et  de  combien  de  satisfactions  nouvelles  cet  or  ne  sera-t-il 
pas  la  source,  en  circulant  de  main  en  main,  en  provoquant 
le  travail  et  l'industrie,  jusqu'à  ce  qu'enfin  il  sorte  à  son  tour, 
et  implique  l'entrée  d'une  chose  utile  ? 

—  Vous  voilà  au  cœur  de  la  question.  Est-il  vrai  qu'un 
écu  soit  le  principe  qui  fait  produire  tous  les  objets  dont  il 
facilite  l'échange?  On  convient  bien  qu'un  écu  de  cinq 
francs  ne  vaut  que  cinq  francs;  mais  on  est  porté  à  croire 
que  cette  valeur  a  un  caractère  particulier  ;  qu'elle  ne  se  dé- 
truit pas  comme  les  autres,  ou  ne  se  détruit  que  très  à  la 
longue;  quelle  se  renouvelle,  pom*  ainsi  dire,  à  chaque 
transmission  ;  et  qu'en  définitive  cet  écu  a  valu  autant  de  fois 
cinq  francs  qu'il  a  fait  accomplir  de  transactions,  qu'il  vaut 
à  lui  seul  autant  que  toutes  les  choses  contre  lesquelles  il 
s'est  successivement  échangé  ;  et  on  croit  cela,  parce  qu'on 
suppose  que,  sans  cet  écu,  ces  choses  ne  se  seraient  pas 
même  produites.  On  dit  :  Sans  lui,  le  cordonnier  aurait 
vendu  une  paire  de  souliers  de  moins;  par  conséquent,  il 
aurait  acheté  moins  de  boucherie  ;  le  boucher  aurait  été 
moins  souvent  chez  l'épicier,  lépicier  chez  le  médecin,  le 
médecin  chez  l'avocat,  et  ainsi  de  suite. 

—  Cela  me  paraît  incontestable. 

—  C'est  bien  le  moment  d'analyser  la  vraie  fonction  du 
numéraire,  abstraction  faite  des  mines  et  de  l'importation. 

Vous  avez  un  écu.  Que  signific-t-il  en  vos  mains  ?  Il  y  est 
comme  le  témoin  et  la  preuve  que  vous  avez,  à  une  époque 
quelconque,  exécuté  un  travail,  dont  au  lieu  de  profiter^ 


MALI»  Il    A  KG  EX  1.  81 

VOUS  avez  fait  jouir  la  société,  en  la  personne  de  votre  client. 
Cet  écu  témoigne  que  vous  avez  rendu  un  sey'vice  à  la  so- 
ciété, et,  de  plus,  il  en  constate  la  valeur.  11  témoigne,  en 
outre,  que  vous  n'avez  pas  encore  retiré  de  la  société  un 
service  ree/  équivalent,  comme  c'était  votre  droit.  Pour 
vous  mettre  à  même  de  l'exercer,  quand  et  comme  il  vous 
plaira,  la  société,  par  les  mains  de  votre  client,  vous  a 
donné  une  reconnaissance,  un  tilre,  un  bon  de  la  Républi- 
que, un  jeton,  un  écu  enfin,  qui  ne  ditfère  des  titres  fidu- 
ciaires qu'en  ce  qu'il  porte  sa  valeur  en  lui-même,  et  si  vous 
savez  lire,  avec  les  yeux  de  l'esprit,  les  inscriptions  dont  il 
est  cliariîé,  vous  déchiffrerez  distinctement  ces  mots  :  «  /fc7t- 
dez  au  porteur  un  service  équivalent  ù  relui  qu'il  a  rendu  à 
la  société ,  valeur  reçue  constatée , prouvée  et  mesurée  par  celle 
qui  est  en  moi-rnème  {^).  » 

Maintenant,  vous  me  cédez  votre  écu.  Ou  c'est  à  titre 
gratuit,  ou  c'est  à  titre  onéreux.  Si  vous  me  le  donnez 
comme  prix  d'un  service,  voici  ce  qui  en  résulte  :  votre 
compte  de  satisfactions  réelles  avec  la  société  se  trouve  ré- 
glé, balancé  et  fermé.  Vous  lui  aviez  rendu  un  service  con- 
tre un  écu, vous  lui  restituez  maintenant  l'écu  contre  un 
service;  partant  quitte  quanta  vous.  Pour  moi  je  suis  jus- 
tement dans  la  position  où  vous  étiez  tout  à  l'heure.  C'est 

(')  Mutualité  des  services.  D'après  toul  ce  qui  précède,  la  société 
piiut  être  considérée  comme  un  immense  bazar  où  chacun  va  d'abord 
déposer  ses  produits,  en  faire  reconnaître  et  fixer  la  valeur.  Après 
cela,  il  est  autorisé  à  prélever,  sur  l'ensemble  de  tous  ces  dépots,  des 
produits  à  son  choix  pour  une  valeur  éçale.  Or,  comment  s'apprécie 
cette  valeur?  par  le  service  reçu  et  rendu.  Nous  avons  donc  exacte- 
ment ce  que  demandait  M.  Proudhon.  Nous  avons  ce  bazar  déchange, 
dont  on  a  tant  ri  ;  et  la  société,  plus  ingénieuse  que  M.  Proudhon, 
nous  le  donne  en  nous  épargnant  le  dérangement  matériel  d'y  trans- 
porter nos  marchandises.  Pour  cela,  elle  a  inventé  la  monnaie, 
moyennant  quoi  elle  réalise  l'entrepôt  à  domicile. 

(Ébauche  inédite  de  l'auteur.  • 

VEuvre»  cumpUlr».  t.  V.  0 


82  l'AMPlILËTS. 

moi  qui  maintenant  suis  en  avance  envers  la  société  du  ser- 
vice que  je  viens  de  lui  rendre  en  votre  personne.  C'est  moi 
qui  deviens  son  créancier  de  la  valeur  du  travail  que  je  vous 
ai  livré,  et  que  je  pouvais  me  consacrer  à  moi-même.  C'est 
donc  entre  mes  mains  que  doit  passer  le  titre  de  cette 
créance,  le  témoin  et  la  preuve  de  la  dette  sociale.  Vous  ne 
pouvez  pas  dire  que  je  suis  plus  riche,  car  si  j'ai  à  recevoir, 
c'est  parce  que  j'ai  donné.  Vous  ne  pouvez  pas  dire  surtout 
(}ue  la  société  est  plus  riche  d'un  écu,  parce  qu'un  de  ses 
membres  a  un  écu  de  plus,  puisqu'un  autre  l'a  de  moins. 

Que  si  vous  me  cédez  cet  écu  gratuitement,  en  ce  cas,  il 
est  certain  que  j'en  serai  d'autant  plus  riche,  mais  vous  en 
serez  d'autant  plus  pauvre,  et  la  fortune  sociale,  prise  en 
masse,  ne  sera  pas  changée;  car  cette  fortune,  je  l'ai  déjà 
dit,  consiste  en  services  réels,  en  satisfactions  effectives,  en 
choses  utiles.  Vous  étiez  créancier  de  la  société,  vous  m'avez 
substitué  à  vos  droits,  et  il  importe  peu  à  la  société,  qui  est 
redevable  d'un  service,  de  le  rendre  à  vous  ou  à  moi.  Elle 
s'acquitte  en  le  rendant  au  porteur  du  titre. 

—  Mais  si  nous  avions  tous  beaucoup  d'écus,  nous  reti- 
rerions tous  de  la  société  beaucoup  de  services.  Cela  ne  se- 
rait-il pas  bien  agréable  ? 

—  Vous  oubliez  que  dans  l'ordre  que  je  viens  de  décrire, 
et  qui  est  limage  de  la  réalité,  on  ne  retire  du  milieu  so- 
cial des  services  que  parce  qu'on  y  en  a  versé.  Qui  dit  ser- 
vice, dit  à  la  fois  service  reçu  et  rendu,  car  ces  deux  termes 
s'impliquent,  en  sorte  qu'il  doit  toujours  y  avoir  balance. 
Vous  ne  pouvez  songer  à  ce  que  la  société  rende  plus  de 
ser\  ices  qu'elle  n'en  reçoit,  et  c'est  pourtant  là  la  chimère 
qu'on  poursuit  au  moyen  de  la  multiplication  des  écus,  de 
l'altération  des  monnaies,  du  papier-monnaie,  etc. 

—  Tout  cela  parait  assez  raisonnable  en  théorie,  mais, 
dans  la  pratique,  je  ne  puis  me  tirer  de  la  tète,  quand  je 
vois  comment  les  choses  se  passent,  que  si,  par  un  heureux 


MAL  DIT   ARGENT.  S;] 

luiracle,  le  nombre  des  écus  venait  à  se  niulliplioi-,  de  telle 
sorte  que  chacun  de  nous  en  vît  doubler  sa  petite  provision, 
nous  serions  tous  plus  à  l'aise;  nous  ferions  tous  plus  d'a- 
chats, et  l'industrie  en  recevrait  un  puissant  encouragement. 

—  Plus  d'achats!  Mais  acheter  quoi?  Sans  doute  des  ob- 
jets utiles,  des  choses  propres  à  procurer  des  satisfactions 
efficaces,  des  vivres,  des  étotfes,  des  maisons,  des  livres, 
des  tableaux.  Vous  devriez  donc  commencer  par  prouver 
que  toutes  ces  choses  s'engendrent  d'elles-mêmes,  par  cela 
seul  qu'on  fond  à  l'hùtel  des  Monnaies  des  lingots  tombés 
de  la  lune,  ou  qu'on  met  en  mouvement  à  l'Imprimerie  na- 
tionale la  planche  aux  assignats;  car  vous  ne  pouvez  rai- 
sonnablement penser  que  si  la  quantité  de  bit',  de  draps,  de 
navires,  de  chapeaux,  de  souliers  reste  la  même,  la  part  de 
chacun  puisse  être  plus  grande,  parce  (pie  nous  nous  pré- 
senterons tous  sur  le  marché  avec  une  plus  grande  quantité 
de  francs  métalliques  ou  fictifs.  Rappelez-vous  nos  joueurs. 
Dans  l'ordre  social,  les  choses  utiles  sont  ce  que  les  travail- 
leurs eux-mêmes  mettent  sous  le  chandelier,  et  les  écus 
qui  circulent  de  main  en  main,  ce  sont  les  jetons.  Si  vons 
multipliez  les  francs,  sans  multiplier  les  choses  utiles,  il  en 
résultera  seulement  qu'il  faudra  plus  de  francs  pour  chaque 
échange,  comme  il  fallut  aux  joueurs  plus  de  jetons  pour 
chaque  mise.  Vous  en  avez  la  preuve  dans  ce  qui  se  piisse 
pour  l'or,  l'argent  et  le  enivre.  Pourquoi  le  même  troc 
exige-t-il  plus  de  cuivre  que  d'argent,  plus  d'argent  que 
(l'or?  N'est-ce  pas  parce  que  ces  métaux  sont  répandus  dans 
le  monde  en  proportions  diverses?  Quelle  raison  avez-vous 
(le  croire  que  si  l'or  devenait  tout  à  coup  aussi  abondant 
(jue  l'argent,  il  ne  faudrait  pas  autant  de  l'un  que  de  l'au- 
tre pour  acheter  une  maison  ? 

—  Vous  pouvez  avoii"  raison,  mais  je  (h'-sirc  (jue  xoiis 
ayez  tort.  Au  milieu  des souifrances  qui  nous  environnent, 
si  cruelles  en  elles-mêmes,  si  dangereuses  par  leurs  couse- 


Si  PA.>l^•ULtl^. 

quences,  je  truuvais  quelque  consolation  à  penser  qu  il  y 
avait  un  moyen  facile  de  rendre  heureux  tous  les  membres 
de  la  société. 

—  L'or  et  l'argent  fussent-ils  la  richesse,  il  n'est  déjà  pas 
si  facile  d'en  augmenter  la  masse  dans  un  pays  privé  de 
mines. 

—  Non,  mais  il  est  aisé  d'y  substituer  autre  chose.  Je  suis 
d'accord  avec  vous  que  l'or  et  l'argent  ne  rendent  guère  de 
services  que  comme  instruments  d'échanges.  Autant  en 
fait  le  papier-monnaie,  le  billet  de  banque,  etc.  Si  donc 
nous  avions  tous  beaucoup  de  cette  monnaie-là,  si  facile  à 
créer,  nous  pourrions  tous  beaucoup  acheter,  nous  ne  man- 
querions de  rien.  Votre  cruelle  théorie  dissipe  des  espéran- 
ces, des  illusions,  si  vous  voulez,  dont  le  principe  est  assu- 
rément bien  philanthropique. 

—  Oui,  comme  tous  les  vœux  stériles  que  Ion  peut  for- 
mer pour  la  félicité  universelle.  L'extrême  facilité  du 
moyen  que  vous  invoquez  suffit  pom'  en  démontrer  l'inanité. 
Croyez-vous  que  s'il  suffisait  d'imprimer  des  billets  de  ban- 
que pour  que  nous  pussions  tous  satisfaire  nos  besoins,  nos 
goûts,  nos  désirs,  l'humanité  serait  arrivée  jusqu'ici  sans 
recourir  à  ce  moyen  ?  Je  conviens  avec  vous  que  la  décou- 
verte est  séduisante.  Elle  bannirait  immédiatement  du 
monde,  non-seulement  la  spoliation  sous  ses  formes  si  dé- 
plorables, mais  le  travail  lui-même,  sauf  celui  de  la  planche 
aux  assignats.  Reste  à  comprendre  comment  les  assignats 
achèteraient  des  maisons  que  nul  n'aurait  bâties,  du  blé  que 
nul  n'aurait  cultivé,  des  étoffes  que  nul  n'aurait  pris  la  peine 
de  tisser  (*). 

— Une  chose  me  frappe  dans  votre  argumentation.  D'après 
vous-même,  s'il  n'y  a  pas  gain  ,  il  n'y  a  pas  perte  non  plus 

(')  Voy.  la  12*  leUie  du  pamphlet  Gratuité  du  crédit. 

(Noteâe  l'éditeur.) 


MAUDIT  ARGENT.  Sô 

à  multiplier  l'instrument  de  l'échange,  ainsi  qu'on  le  voit 
par  l'exemple  de  vos  joueurs,  qui  en  furent  quittes  pour  une 
déception  fort  bénigne.  Alors  pourquoi  repousser  la  pierre 
philosophale,  qui  nous  apprendrait  enfin  le  secret  de  chan- 
ger les  cailloux  en  or,  et,  en  attendant,  le  papier-monnaie? 
Ètes-vous  si  entêté  de  votre  logique,  que  vous  refusiez  une 
expérience  sans  risques  ?  Si  vous  vous  trompez,  vous  privez 
la  nation,  au  dire  de  vos  nombreux  adversaires,  d'un  bien- 
fait immense.  Si  l'erreur  est  de  leur  côté,  il  ne  s'agit  pour 
le  peuple,  d'après  vous-même,  que  d'une  espérance  déçue. 
La  mesure,  excellente  selon  eux,  est  neutre  selon  vous. 
Laissez  donc  essayer,  puisque  le  pis  qui  puisse  arriver, 
ce  n'est  pas  la  réalisation  d'un  mal,  mais  la  non-réalisation 
d'un  bien. 

—  D'abord,  c'est  déjà  un  grand  mal,  pour  un  peuple, 
qu'une  espérance  déçue.  C'en  est  un  autre  que  le  gouver- 
nement annonce  la  remise  de  plusieurs  impôts  sur  la  foi 
d'une  ressource  qui  doit  infailliblement  s'évanouir.  Néan- 
moins votre  remarque  aurait  de  la  force,  si,  après  l'émission 
du  papier-monnaie  et  sa  dépréciation,  l'équilibre  des  valeurs 
se  faisait  instantanément,  avec  une  parfaite  simultanéité, 
en  toutes  choses  et  sur  tous  les  points  du  territoire.  La  me- 
sure aboutirait,  ainsi  que  dans  mon  salon  de  jeu,  à  une 
mystification  universelle,  dont  le  mieux  serait  de  rire  en 
nous  regardant  les  uns  les  autres.  Mais  ce  n'est  pas  ainsi 
que  les  choses  se  pass(>nt.  L'expérience  en  a  été  faite,  et 
chaque  fois  que  les  despotes  ont  altéré  la  monnaie... 

—  Qui  propose  d'altérer  les  monn.iies? 

—  Eh,  mon  Dieu  !  forcer  les  gens  à  |»rendi'e  en  paiement 
des  chiffons  de  papier  qu'on  a  oftieiellement  baptisés /"rmicv, 
ou  les  forcer  de  recevoir  eoMiine  pesant  cinq  grannnes  une 
pièce  d'argent  (jui  n'en  pèse  que  deux  et  d<Mni,  mais  qu'on 
a  aussi  officiellement  appelée  franc,  c'est  tout  un,  si  ce  n'est 
pis;  et  tous  les  raisonnements  (|u*oii  peut  faire  (mi  f.ncnr  «Ifs 


«fi  PAMPHLETS. 

assignats  ont  été  faits  en  faveur  de  la  fausse  monnaie 
légale.  Certes,  en  se  plaçant  au  point  de  vue  où  vous  étiez 
tout  à  l'heure,  et  où  vous  paraissez  être  encore,  lors- 
cju'on  croyait  que  multiplier  l'instrument  des  échanges 
c'était  multiplier  les  échanges  eux-mêmes,  ainsi  que  les 
choses  échangées,  on  devait  penser  de  très-bonne  foi  que 
le  moyen  le  plus  simple  était  de  dédoubler  les  écus  et 
de  donner  législativement  aux  moitiés  la  dénomination  et 
la  valeitr  du  tout.  Eh  bien  !  dans  un  cas  comme  dans  l'autre, 
la  dépréciation  est  infaillible.  Je  crois  vous  en  avoir  dit  la 
cause.  Ce  qu'il  me  reste  à  vous  démontrer,  c'est  que  cette 
dépréciation,  qui,  pour  le  papier,  peut  aller  jusqu'à  zéro, 
s'opère  en  faisant  successivement  des  dupes  parmi  lesquel- 
les les  pauvres,  les  gens  simples,  les  ouvriers,  les  campa- 
gnards occupent  le  premier  rang. 

—  J'écoute  ;  mais  abrégez.  La  dose  d'Économie  politique 
est  un  peu  forte  pour  une  fois. 

—  Soit.  Nous  sommes  donc  bien  fixés  sur  ce  point, 
que  la  richesse  c'est  l'ensemble  des  choses  utiles  que  nous 
produisons  par  le  travail,  ou  mieux  encore,  les  résultats 
de  tous  les  efforts  que  nous  faisons  pour  la  satisfaction 
de  nos  besoins  et  de  nos  goûts.  Ces  choses  utiles  s'échan- 
gent les  unes  contre  les  autres  ,  selon  les  convenances 
de  ceux  à  qui  elles  appartiennent.  Il  y  a  deux  formes  à 
ces  transactions  :  l'une  s'appelle  ^roc;  c'est  celle  où  l'on 
rend  un  service  pour  recevoir  immédiatement  un  service 
équivalent.  Sous  cette  forme ,  les  transactions  seraient 
extrêmement  limitées.  Pour  qu'elles  pussent  se  multiplier, 
s'accomplir  à  travers  le  temps  et  lespace,  entre  personnes 
inconnues  et  par  fractions  infinies,  il  a  fallu  l'intervention 
d'un  agent  intermédiaire  :  c'est  la  monnaie.  Elle  donne  lieu 
à  rechange,  qui  n'est  autre  cliose  qu'un  troc  complexe. 
C'est  là  ce  qu'il  faut  remarquer  et  comprendre.  L'cchotu/r- 
se  décompose  en  deux  froca,  en  deux  facteurs,  la  vpnff  et 


MAUDIT   ARGENT.  8  7 

Voc/irif,  dont  la  réunion  est  nécessaire  pour  le  constituer. 
Vous  vendez  un  service  contre  un  écu,  puis,  avec  cet  écu, 
vous  achetez  un  service.  Ce  n'est  qu'alorsque  le  troc  est  com- 
plet; ce  n'est  qu'alors  que  votre  effort  a  été  suivi  d'une  satis- 
faction réelle.  Evidemment  vous  ne  travaillez  à  satisfaire  les 
besoins  dautrui  que  pour  qu'autrui  travaille  à  satisfaire  les 
vôtres.  Tant  que  vous  n'avez  en  vos  mains  que  l'écu  qui 
vous  a  été  donné  contre  votre  travail,  vous  êtes  seulement 
en  mesure  de  réclamer  le  travail  dune  autre  personne.  Et 
c'est  quand  vous  laurez  fait,  que  l'évolution  économique 
sera  accomplie  quant  à  vous,  puisqu'alors  seulement  vous 
aurez  obtenu,  par  une  satisfaction  réelle,  la  vraie  récom- 
pense de  votre  peine.  L'idée  de  troc  implique  service  rendu 
et  service  reçu.  Pourquoi  n'en  serait-il  pas  de  mémo  de 
celle  d'échange,  (jui  n'est  qu'un  troc  en  partie  double  ? 

Et  ici,  il  y  a  deux  remarques  à  faire  :  d'abord,  c'est  une 
circonstance  assez  insignifiante  qu'il  y  ait  beaucoup  ou  peu 
de  numéraire  dans  le  monde.  S'il  y  en  a  beaucoup  ,  il  en 
faut  beaucoup  ;  s'il  y  en  a  peu,  il  en  faut  peu  pour  chaque 
transaction;  voilà  tout.  La  seconde  observation,  c'est  celle- 
ci  :  connue  on  voit  toujours  reparaître  la  monnaie  à  cluupie 
échange,  on  a  fini  par  la  regarder  comme  le  si^ne  et  la  mesure 
des  choses  échangées. 

—  Nierez-vous  encore  que  le  numéraire  ne  soit  le  sùjne 
des  choses  utiles  dont  vous  parlez? 

—  Un  louis  nest  pas  plus  le  signe  dun  sac  de  ble  (|uini 
sac  de  blé  n'est  le  signe  d'un  louis. 

—  Quel  mal  y  a-t-il  à  ce  (|ue  l'on  considère  la  monnaie 
comme  le  signe  de  la  ri(  liesse  ".' 

—  il  y  a  cet  inconvénient,  qu'on  croit  (juil  suffit  d'aug- 
menter le  signe  pour  augmenter lesclioses  signifiées,  et  l'on 
tombe  danstoutes  les  fausses  mesures  (jue  vous  |.reniez  vous- 
même  quand  je  vous  avais  fait  roi  absolu,  (hi  va  plus  loin. 
\)v  mèiiie  qu'on  voit  dans  l'argent  le  sign<'  de  la  ri(  hesse. 


.'fi  l'A.Ml'ULETS. 

<»ii  \oit  aussi  dans  le  papier-moiiuaie  le  signe  de  rargenl^ 
et  l'on  en  conclut  qu'il  y  a  un  moyen  très-facile  et  très-sim- 
ple de  procurer  à  tout  le  monde  les  douceurs  de  la  fortune. 

—  Mais  vous  n'irez  certes  pas  jusqu'à  contester  que  la 
monnaie  ne  soit  la  mesure  des  valeurs'.' 

—  Si  fait  certes,  j'irai  jusque-là,  car  c'est  là  justement 
que  réside  l'illusion. 

Il  est  passé  dans  l'usage  de  rapporter  la  valeur  de  toutes 
choses  à  celle  du  numéraire.  On  dit  :  ceci  vont  5, 10  20,  fr., 
comme  on  dit  :  ceci  pèse  5,  10,  20  grammes,  ceci  mesure 
.">,  10,  20  mètres,  cette  terre  contient  .">,  10,  20  ares,  etc., 
et  de  là  on  a  conclu  que  la  monnaie  était  la  mesure  des 
valeurs. 

—  Morbleu,  c'est  que  l'apparence  y  est. 

—  Oui,  l'apparence,  et  c'est  ce  dont  je  me  plains,  mais 
non  la  réalité.  Une  mesure  de  longueur,  de  capacité,  de 
pesanteur,  de  superficie  est  une  quantité  co»ye»?/é  et  im- 
muable. Il  n'en  est  pas  de  même  de  la  valeur  de  l'or  et  de 
l'argent.  Elle  varie  tout  aussi  bien  que  celle  du  blé,  du 
vin,  du  drap,  du  travail,  et  par  les  mêmes  causes,  car  elle 
a  la  même  soui'ce  et  subit  les  mêmes  lois.  L'or  est  mis  à 
notre  portée  absolument  comme  le  fer,  par  le  travail  des 
minem's,  les  avances  des  capitalistes,  le  concours  des  ma- 
rins et  des  négociants.  Il  vaut  plus  ou  moins  selon  qu'il 
coûte  plus  ou  moins  à  produire,  qu'il  y  en  a  plus  ou  moins 
siu"  le  marché,  qu'il  y  est  plus  ou  moins  recherché;  en  un 
mot,  il  subit,  quant  à  ses  fluctuations,  la  destinée  de  toutes 
les  productions  humaines.  Mais  voici  quelque  chose  d'é- 
trange et  qui  cause  beaucoup  d'illusions.  Quand  la  valeur 
(lu  numéraire  varie,  c'est  aux  autres  produits  contre  les- 
quels il  s'échange  que  le  langage  attribue  la  variation. 
Ainsi,  je  suppose  que  toutes  les  circonstances  relatives  à 
l'or  restent  les  mêmes,  et  que  la  récolte  du  blé  soit  em- 
portée. Le  blé  haussera:  on  dira  :  T/hertolitre  de  blé  qui 


MVinn    AIU.KM.  S9 

valait  20  fr.  en  vaut  30,  et  on  aura  raison,  car  c'est  bien  la 
valeur  du  blé  qui  a  varié,  et  le  langage  ici  est  d'accord 
avec  le  fait.  Mais  faisons  la  supposition  inverse:  supposons 
que  toutes  les  circonstances  relatives  au  blé  restent  les 
mêmes,  et  que  la  moitié  de  tout  l'or  existant  dans  le  monde 
soit  engloutie;  cette  fois,  c'est  la  valeur  de  1  or  qui  haus- 
sera. Il  semble  qu'on  devrait  dire  :  Ce  napoléon  qui  valait 
•20  fr.  en  vaut  40.  Or,  savez-vous  comment  on  s'exprime  ? 
Comme  si  c'était  l'autre  terme  de  compai^aison  qui  eût 
baissé,  et  l'on  dit:  Le  blé  qui  valait  20  ïv.ïi'ewvaut  que  dix. 

—  Cela  revient  parfaitement  au  même,  quant  au  résultat . 

—  Sans  doute;  mais  figurez-vous  toutes  les  perturba- 
tions, toutes  les  duperies  qui  doivent  se  produire  dans  les 
écliauL'CS,  quand  la  valeur  de  l'intermédiaire  varie,  sans 
qu'on  en  soit  averti  par  un  changement  de  dénomination. 
On  émet  des  pièces  altérées  ou  des  billets  qui  portent  le 
nom  de  vingt  francs,  et  conserveront  ce  nom  à  travers 
toutes  les  dépréciations  ultérieures.  La  valeur  sera  réduite 
d'un  quart,  de  moitié,  qu'ils  ne  s'en  appelleront  pas  moins 
des  pièces  ou  billets  de  vimjt  francs.  Les  gens  habiles  au- 
ront soin  de  ne  livrer  leurs  produits  que  contre  un  nom- 
bre de  billets  plus  grand.  En  d'autres  termes,  ils  deman- 
deront quarante  francs  de  ce  qu'ils  vendaient  autrefois 
pour  vingt.  Mais  les  simples  s'y  laisseront  {U'cndre.  Il  se 
passera  bien  des  années  avant  que  l'évolution  soit  ac- 
complie poiu"  toutes  les  valeurs.  Sous  l'inlluence  de  l'igno- 
rance et  de  la  coutume,  la  journée  du  manœuvre  de  nos 
campagnes  restera  longtemps  à  un  franc,  quand  le  pri\ 
vénal  de  tous  les  objets  de  consommation  se  sera  élevé 
autour  de  lui.  Il  tombera  dans  une  affreuse  misère,  sans 
en  juiuvoir  discemei'  la  cause.  Kniiii,  Monsieur.  j)nis(iiic 
vous  désirez  que  je  finisse,  je  vous  prie,  en  terminant,  de 
porter  toute  votre  attention  sur  ce  point  essentiel.  Une  fois 
la  fausse   inoiM)aie,   (pielque   forme  (pi'elle  prenne,  mise 


90  PAMPHLETS. 

en  circulation,  il  faut  que  la  dépréciation  survienne,  et  se 
manifeste  par  la  hausse  universelle  de  tout  ce  qui  est  sus- 
ceptible de  se  vendre.  Mais  cette  hausse  n'est  pas  instan- 
tanée et  égale  pour  toutes  choses.  Les  habiles,  les  brocan- 
teurs, les  gens  d'affaires  s'en  tirent  assez  bien  ;  car  c'est 
leur  métier  d'observer  les  fluctuations  des  prix,  d'en  re- 
connaître la  cause,  et  même  de  spéculer  dessus.  Mais  les 
petits  marchands,  les  campagnards,  les  ouvriers,  reçoi- 
vent tout  le  choc.  Le  riche  n'en  est  pas  plus  riche,  le 
pauvre  en  devient  plus  pauvre.  Les  expédients  de  cette  es- 
pèce ont  donc  pour  effet  d'augmenter  la  distance  qui  sé- 
pare l'opulence  de  la  misère,  de  paralyser  les  tendances 
sociales  qui  rapprochent  incessamment  les  hommes  d'un 
même  niveau,  et  il  faut  ensuite  des  siècles  aux  classes  souf- 
frantes pour  regagner  le  terrain  qu'elles  ont  perdu  dans 
leur  marche  vers  l'égalité  des  conditions. 

—  Adieu,  Monsieur;  je  vous  quitte  pour  aller  méditer 
sur  la  dissertation  à  laquelle  vous  venez  de  vous  livrer  avec 
tant  de  complaisance. 

—  Êtes-vous  déjà  à  bout  de  la  vôtre  ?  C'est  à  peine  si 
j'ai  commencé.  Je  ne  vous  ai  pas  encore  parlé  de  la  hnine 
du  capital,  de  la  gratuité  du  crédit  ;  sentiment  funeste,  erreur 
déplorable,  qui  s'alimente  à  la  même  source  ! 

—  Quoi  !  ce  soulèvement  effrayant  des  Prolétaires  contre 
les  Capitalistes  provient  aussi  de  ce  qu'on  confond  l'Argent 
avec  la  Richesse  ?  , 

—  Il  est  le  fruit  de  causes  diverses.  Malheureusement, 
certains  capitalistes  se  sont  arrogé  des  monopoles,  des 
privilèges,  qui  suffiraient  pour  expliquer  ce  sentiment. 
Mais,  lorsque  les  théoriciens  de  la  démagogie  ont  voulu  le 
justifier,  le  systématiser,  lui  donner  l'apparence  d'une 
.opinion  raisonnée,  et  le  tourner  contre  la  nature  même  du 

capital,  ils  ont  eu  recours  à  cette  fausse  économie  politi- 
que au  fond  de  laquelle  se  retrouve  toujours  la  même  con- 


MAL  DIT    ARGENT.  91 

fusion.  Us  ont  dit  au  peuple  :« Prends  un  écu,  mets-le  sons 
verre  ;  onblie-le  là  pendant  un  an  ;  va  regarder  ensuite, 
et  tu  te  convaincras  qu'il  n'a  engendré  ni  dix  sous  ni  cinq 
sous,  ni  aucune  fraction  de  sou.  Donc  l'argent  ne  produit 
pas  d'intérêts.  »  Pais,  substituant  au  mot  argent  son  pré- 
tendu synonyme,  capital,  ils  ont  fait  subir  à  leur  ergo  cette 
moditlcation  :  «  Donc  le  capital  ne  produit  pas  d'inté- 
rêts (').  »  Ensuite  est  venue  la  série  des  conséquences: 
«  Donc  celui  qui  prête  un  capital  n'en  doit  rien  retirer  ; 
donc  celui  qui  te  prête  un  capital,  s'il  en  retire  quelque 
chose,  te  vole  ;  donc  tous  les  capitalistes  sont  des  voleurs  ; 
donc  les  richesses,  devant  servir  gratuitement  à  ceux  qui 
les  empruntent,  appartiennent  en  réalité  à  ceux  à  qui  elles 
n'appartiennent  pas;  donc  il  n'y  a  pas  de  propriétés; 
donc,  tout  est  à  tous;  donc...  » 

—  Ceci  est  grave,  d'autant  plus  grave  que  le  syllogisme, 
je  vous  l'avoue,  me  semble  admirablement  enchaîné.  Je 
voudrais  bien  éclaircir  la  question.  Mais,  hélas!  je  ne  suis 
plus  maître  de  mon  attention.  Je  sens  dans  ma  tête  un 
bourdonnement  confus  des  mots  numéraire,  argent,  serri- 
ccii,  capital,  intérêts;  c'est  au  point  que,  vraiment,  je  ne 
m'y  reconnais  plus.  Remettons,  s'il  vous  plaît,  l'entretien 
à  un  autre  jour. 

—  En  attendant,  voici  un  petit  volume  intitulé  Capital  et 
/{ente.  Il  dissipera  peut-être  quelques-uns  de  vos  doutes. 
Jetez-y  un  coup  d'œil  quand  vous  vous  ennuierez. 

—  Pour  me  désennuyer  ? 

—  Qui  sait  !  Un  don  chasse  lantre  ;  un  ennui  chasse  un 
autre  ennui;  siniilia  sintiliOus... 

—  Je  ne  décide  pas  si  vous  voyez  sous  leur  vrai  jour  les 
fonctions  du  numéraire  et  l'économie  politique  en  géné- 

(')  Vity.  riiilni(liii|ii)n  de  Capital  el  He-ite.  pa||e  25. 

[Nnte  de  l'éditeur. 


92  PAMPHLETS. 

rai.  Mais^  de  votre  conversation,  il  me  reste  ceci:  c'est  que 
ces  questions  sont  de  la  plus  haute  importance  ;  car,  la  paix 
ou  la  guerre,  l'ordre  ou  l'anarchie,  l'union  ou  l'antago- 
nisme des  citoyens  sont  au  bout  de  la  solution.  Gomment 
se  fait-il  qu'en  France  on  sache  si  peu  une  science  qui 
nous  touche  tous  de  si  près,  et  dont  la  diffusion  aurait  mie 
influence  si  décisive  sur  le  sort  de  l'humanité?  Serait-ce 
que  l'État  ne  la  fait  pas  assez  enseigner  ? 

—  Pas  précisément.  Cela  tient  à  ce  que,  sans  le  savoir, 
il  s'applique  avec  un  soin  infini  à  saturer  tous  les  cerveaux 
de  préjugés  et  tous  les  cœurs  de  sentiments  favorables  k 
l'esprit  d'anarchie,  de  guerre  et  de  haine.  En  sorte  que, 
lorsqu'une  doctrine  d'ordre,  de  paix  et  d'union  se  pré- 
sente, elle  a  beau  avoir  pour  elle  la  clarté  et  la  vérité,  elle 
trouve  la  place  prise. 

—  Décidément,  vous  êtes  un  affreux  pessimiste.  Que 
intérêt  l'Etat  peut-il  avoir  à  fausser  les  intelligences  au 
profit  des  révolutions,  des  guerres  civiles  et  étrangères?  Il 
y  a  certainement  de  l'exagération  dans  ce  que  vous  dites. 

—  Jugez-en.  A  l'époque  où  nos  facultés  intellectuelles 
commencent  à  se  développer,  à  l'âge  où  les  impressions 
sont  si  vives,  où  les  habitudes  de  l'esprit  se  contractent  avec 
une  si  grande  facilité  ;  quand  nous  pourrions  jeter  un  regard 
sur  notre  société  et  la  comprendre,  en  un  mot,  quand  nous 
arrivons  à  sept  ou  huit  ans,  que  fait  l'Etat  ?  Il  nous  met  un 
bandeau  sur  les  yeux,  nous  fait  sortir  tout  doucement  du 
milieu  social  qui  nous  environne,  pour  nous  plonger  avec 
notre  esprit  si  prompt,  notre  cœur  si  impressionnable,  dans 
le  sein  de  la  société  romaine.  Il  nous  retient  là,  une  dizaine 
d'années,  tout  le  temps  nécessaire  pour  donner  à  notre  cer- 
veau un  empreinte  ineffaçable.  Or,  remarquez  que  la  société 
romaine  est  directement  l'opposé  de  ce  qu'est  ou  devrait 
être  notre  société.  Là,  on  vivait  de  guerre  ;  ici,  nous  de- 
vrions haïr  la  guerre.  Là,  on  haïssait  le  travail;  ici,  nous 


MAinn  AUCEM.  u;j 

(levons  vivre  du  travail.  Là^  on  fondait  les  moyens  de  sub- 
sistance sur  l'esclavai^e  et  la  rapine;  ici,  sur  l'industrie  libre. 
La  société  romaine  s'était  organisée  en  conséquence  de  son 
principe.  Elle  devait  admirer  ce  qui  la  faisait  prospérer.  On 
y  devait  appeler  vertus  ce  qu'ici  nous  appelons  vices.  Ses 
puëtes,  ses  historiens  devaient  exalter  ce  qu'ici  nous  devons 
mépriser.  Les  mots  même  :  liberté,  ordre,  justice,  peuple, 
lionrieur,  influence,  etc.,  ne  pouvaient  avoir  la  même  signi- 
tication  à  Rome  qu'ils  ont,  ou  devraient  avoir  à  Paris. 
Comment  voulez-vous  que  toute  celte  jeunesse,  qui  sort  des 
écoles  universitaires  ou  monacales,  qui  a  eu  pour  cathé- 
cliisme  Tite-Live  et  Quinte-Curce,  ne  comprenne  pas  la 
liberté  comme  les  Gracques,  la  vertu  comme  Caton,  le  pa- 
triotisme comme  César  ?  Comment  voulez-vous  qu'elle  ne 
soit  pas  factieuse  et  guerrière  ?  Comment  \  oulcz-\  ous  sur- 
tout qu'elle  prenne  le  moindre  intérêt  au  mécanisme  de 
notre  ordre  social  ?  Croyez-vous  que  son  esprit  est  bien 
préparé  à  le  comprendre?  Ne  voyez-vous  pas  qu'elle  devrait, 
pour  cela,  se  défaire  de  ses  impressions  pour  en  recevoir  de 
tout  opposées? 

—  Que  concluez-vous  de  là  ? 

—  Le  voici  :  le  plus  pressé,  ce  n'est  pas  ((ue  l'Etat  ensei- 
gne, mais  qu'il  laisse  enseigner.  Tous  les  monopoles  sont 
détestables ,  mais  le  pire  de  tous,  c'est  le  monopole  de 
l'enseignement  '. 

e;  Voy.,  au  tume  IV,  Baccalauréat  et  Socialismr. 

{Note  de  l'éditeur.] 


GRATUITE   DU  CRÉDIT. 


PREMIERE  LETTRE  (»). 

F.  C.  CHEVÉ, 

L'un  des  rédacteurs  de  la  Voix  du  Peuple, 

A  FRÉDÉRIC  BASTIAT. 

Adhésion  à  la  formule  :  le  prêt  est  un  service  qui  doit  s'écliaiiiM' 
contre  un  service.  —  Distinction  sur  la  nature  des  services.  —  Le 
service  qui  consiste  à  céder  l'usage  temporaire  d'une  propriété  ne 
doit  pas  être  rémunéré  par  la  cession  définilive  d'une  propriété.  — 
Conséquences  funestes  de  l'intérêt  pour  l'emprunteur,  pour  le  prê- 
teur lui-même  et  pour  la  société  tout  entière. 

22  octobre  1849. 

Tous  les  principes  d'économie  sociale  que  vous  avez  pro- 
pagés avec  un  talent  si  remarquable  concluent  forcément^ 
inévitablement,  à  l'abolition  de  l'intérêt  ou  de  la  rente. 
Curieux  de  savoir  par  quelle  étrange  contradiction  votre 

(')  La  brochure  Capital  et  Rente  avait  fait  une  certaine  impression 
sur  les  classes  ouvrières,  à  qui  l'auteur  s'adressait,  et  produit  une 
scission  dans  certaine  portion  du  socialisme.  La  Voix  du  Peuple  ju^ca 
donc  nécessaire  de  combattre  cet  écrit.  —  Au  premier  article  de 
M.  Chevé,  Bastiat  fil  demander  à  la  rédaction  la  permission  de  ré- 
pondre et  l'obtint.  3Iais  il  fut  prévenu  que,  pour  la  conlinuation  do  la 
discussion,  M.  Proudhon  se  substituait  à  M.  Chevé.  Les  réjjliques  se 
succédèrent  à  peu  prés  de  semaine  en  semaine  jusqu'à  la  treizième 


GRATUITE  DL    CKEDIT.  95 

logique,  toujours  si  vive  et  si  sûre,  reculait  devant  cette 
conclusion  définitive,  j'interrogeai  votre  pamphlet  intitulé  : 
Capital  cl  Renie,  et  je  m'aperçus,  avec  une  surprise  mêlée 
de  joie,  qu'il  n'y  avait  plus  entre  vous  et  nous  que  l'épais- 
seur d'une  simple  équivoque. 

—  Cette  équivoque  porte  tout  entière  sur  la  confusion  de 
deux  choses  cependant  bien  distinctes,  Vusage  et  la  pro- 
priété. 

Gomme  nous,  vous  partez  de  ce  principe  fondamental  et 
incontesté  :  réciprocité,  mutualité,  équivalence  des  services. 
Seulement,  en  confondant  l'usage  et  la  propriété,  et  en 
identifiant  ces  deux^  ordres  de  nature  diverse  et  sans  équi- 
valence possible,  vous  détruisez  toute  mutualité,  toute  réci- 
procité, toute  équivalence  véritable,  renversant  ainsi,  de 
vos  propres  mains,  le  principe  que  vous  avez  posé. 

C'est  ce  principe  qui  vient  se  réclamer  de  vous-même 
contre  vous-même.  Comment  récuseriez-vous,  en  faveur  de 
l'abolition  de  la  rente,  ce  juge  que  vous  avez  invoqué  contre 
elle? 

Vous  ne  nous  accuserez  pas,  Monsieur,  de  manquer  de 
courtoisie.  Nous,  les  premiers  attaqués,  nous  vous  laissons 
le  choix  du  lieu,  de  l'heure  et  des  armes,  et ,  sans  nous 
plaindre  des  désavantages  du  terrain,  nous  acceptons  la 
discussion  dans  les  termes  où  vous  l'avez  posée.  Bien 
plus,  nous  contentant  de  suivre  un  à  un  tous  les  exem- 
ples, toutes  les  démonstrations  de  votre  écrit  Capital  et 
/lente,  nous  ne  ferons  que  rectifier  le  malentendu,  la  mal- 
heureuse équivoque  qui  seule  vous  a  empêché  de  conclure 

leUrc,  dans  laquelle  M.  Proudbon  déclara  le  débat  clos.  II  fit  de  la 
eolleclion  des  treize  lettres  un  volume  sous  ce  litre  :  Jntt'rvt  et  Princi- 
pal. Hasliat,  usant  de  son  droit,  publia  de  son  l'ôté  la  même  collcctio:i, 
au[Tmcntée  d'une  quatorzième  Ieltre,et  lui  donna  pour  titre  :  Graluili' 
(lu  cri'dil» 

{Note  de  l'éditeur.) 


96  l'A.MI'lILEJS. 

contre  la  rente.  Les  clauses  de  ce  débat  vous  semblent-elles^ 
ou  non,  loyales  ? 

Entrons  donc  en  matière. 

Paul  échange  avec  Pien-e  dix  pièces  de  50  centimes 
contre  100  sous  :  voilà  le  troc  pour  troc,  1  "échange  de  pro- 
priété contre  propriété.  —  Mais  Pierre  dit  à  Paul  :  «  Tu  me 
donneras  les  dix  pièces  de  10  sous  actuellement,  et  moi  je 
te  donnerai  la  pièce  de  100  sous  dans  un  an.  »  Voilà  «  un 
service  nouveau  et  d'une  autre  espèce  que  Pierre  demande 
à  Paul.  » 

—  Mais  quelle  est  la  nature  de  ce  service  ?  Pierre  de- 
demande-t-il  à  Paul  de  lui  céder  la  propriété  d'une  nouvelle 
somme  quelle  qu'elle  soit  ?  non,  mais  simplement  de  lui 
laisser  V usage  de  celle-ci  pendant  un  an.  Or,  puisque  tout 
service  doit  être  payé  par  un  service  équivalent,  un  service 
d'usage  doit  donc  être  échangé  contre  un  service  d'usage  : 
rien  de  moins,  rien  de  plus.  —  Pierre  dira  à  Paul  :  Tu  me 
donnes  V usage  de  dix  pièces  de  10  sous  pendant  un  an,  je  te 
de\Tai  donc  en  retour  le  même  service,  c'est-à-dire  ïusagc 
.le  dix  pièces  de  10  sous  pendant  un  an  aussi.  Est-ce  juste, 
oui  ou  non  ? 

In  homme  échange  un  navire  contre  une  maison  :  voilà 
le  troc  pour  troc,  l'échange  de  propriété  contre  propriété. 
—  Mais  l'armateur  veut,  en  outre,  avoir  l'usage  de  la  maison 
pendant  un  an,  avant  de  livrer  son  navire.  Le  propriétaire 
lui  dit  :  «  C'est  un  service  nouveau  que  vous  me  demandez, 
j'ai  droit  de  vous  refuser  ou  de  vous  demander  en  compen- 
sation un  service  équivalent.  »  — Évidemment,  répond  l'ar- 
mateur, vous  me  donnez,  une  année  durant,  l'usage  d'une 
valeur  de  20,000  fr.,  je  suppose,  je  vous  devrais  donc  en 
échange  l'usage  d'une  égale  valeur  de  20,000.  Rien  de  plus 
juste.  Mais  comme  je  paie  votre  propriété  par  celle  de  mon 
navire,  ce  n'est  pas  une  jn'opriété  nouvelle,  mais  un  simple 
iisoge  que  vous  me  concédez,  je  ne  dois  donc  vous  concéder 


(JllAILliE   DL    CKEDII.  97 

aussi  que  l'usage  d'une  même  valeur^  et  poui'  un  temps  égal. 
«  Les  services  échangés  se  valent.  »  Exiger  plus  serait  un  vol 

^ïathurin  prête  un  sac  de  blé  «  à  Jérôme  qui  promet  de 
rendre,  au  bout  de  l'an,  un  sac  de  blé  de  même  qualité,  de 
même  poids,  sans  qu'il  en  manque  un  seul  grain.  »  —  Ma- 
thurin  voudrait,  en  outre,  cinq  litres  de  blé  en  sus  de  l'hec- 
tolitre, pour  le  servicequ'il  rend  à  Jérôme.  — Non,  reprend 
celui-ci,  ce  serait  une  injustice  et  une  spoliation,  tu  ne  me 
donnes  la  propriété  de  rien,  car,  au  bout  de  l'an,  je  dois  te 
remettre  la  valeur  exacte  de  ce  que  tu  me  livres  aujourd'hui. 
Ce  que  tu  me  concèdes,  c'est  l'usage  pendant  un  an  de  ton 
sac  de  blé,  tu  as  donc  droit  à  rasage  de  la  même  valeur  pen- 
dant une  année  aussi.  Rien  au  delà  ;  sinon  il  n'y  aurait  plus 
mutualité,  réciprocité,  équivalence  des  services. 

De  son  côté,  «  Mathurin,  qui  est  quelque  peu  clerc,  fait 
ce  raisonnement  »  :  Ce  que  m'objecte  Jérôme  est  incontes- 
table ;  et,  en  effet,  si  «  au  bout  de  l'an,  il  me  rentre  cinq 
litres  de  blé  en  sus  des  cent  litres  que  je  viens  de  prêter,  et 
que  dans  quelque  temps  je  puisse  prêter  deux  sacs  de  blé, 
puis  trois,  puis  quatre,  lorsque  j'en  aurai  placé  un  assez 
grand  nombre  pour  \  ivre  sur  la  somme  de  ces  rétributions,  » 
je  pourrai  manger  en  ne  faisant  rien,  et  sans  jamais  dépenser 
mon  avoir.  Or,  ce  que  je  mangerai,  ce  sera  pourtant  f|uel- 
qu'un  qui  l'aura  produit.  Ce  quelqu'un  n'étant  pas  moi, 
mais  autrui,  je  vivrai  donc  aux  dépens  d'autrui,  ce  qui  est 
un  vol.  Et  cela  se  comprend,  carie  service  que  j'aurai  rendu 
n'est  qu'un  prêt  ou  l'usage  d'une  valeur,  tandis  (|ue  le  ser- 
vice qu'on  m'aurait  remis  en  échange  serait  un  don  ou  la 
propriété  d'une  chose.  H  n'y  a  donc  justice,  égalité,  équi-  ' 
valence  de  services  que  dans  le  sens  où  l'entend  Jérôme. 

Valère  veut  occuper,  un  an  durant,  la  maison  deMondor. 
«  Il  sera  tenu  de  se  soumettre  à  trois  conditions.  La  pre- 
mière, de  déguerpir  au  bout  de  l'an,  et  de  rendre  la  maison 
en  bon  état,  sauf  les  dégradations  iné\  itables  qui  i-esultent 

OLuvixj  cumpl'tcs,  I.  V.  T 


98  PAMPHLETS. 

de  la  seule  durée.  La  seconde,  de  remboui-ser  à  Mondor  les 
300  francs  que  celui-ci  paie  annuellement  à  l'architecte 
pour  réparer  les  outrages  du  temps  ;  car  ces  outrages 
survenant  pendant  que  la  maison  est  au  service  de  Valère, 
il  est  de  toute  justice  qu'il  en  supporte  les  conséquen- 
ces. La  troisième,  c'est  de  rendre  à  Mondor  un  service 
équivalent  à  celui  qu'il  en  reçoit.»  Or,  ce  service  est  l'uso/je 
d'une  maison  pendant  un  an.  Valère  devra  donc  à  Mondor 
l'usage  de  la  même  valeur  pendant  le  même  laps  de  temps. 
Cette  valeur  de\Ta  être  librement  débattue  entre  les  deu\ 
contractants. 

Jacques  vient  d'achever  la  confection  d'un  rabot.  Guil- 
laume dit  à  Jacques  : 

—  Il  faut  que  tu  me  rendes  un  service. 

—  Lequel  ? 

—  Prête-moi  ce  rabot  pour  un  an. 

—  Y  penses-tu,  Guillaume  !  Et,  si  je  te  rends  ce  service, 
quel  service  me  rendras-tu  de  ton  côté  ? 

—  Le  même,  bien  entendu  ;  et  si  tu  me  prêtes  une  va- 
leur de  20  francs  pour  un  an,  je  devrai  te  prêter ,  à  mon 
tour,  la  même  valeur  pendant  une  égale  durée. 

—  D'abord,  dans  un  an,  il  faudra  mettre  le  rabot  au 
rebut  :  il  ne  sera  plus  bon  à  rien.  Il  est  donc  juste  que  tu 
m'en  rendes  un  autre  exactement  semblable,  ou  que  tu  me 
donnes  assez  d'argent  pour  le  faire  réparer,  ou  que  tu  me 
remplaces  les  deux  journées  que  je  devrai  consacrer  à  le 
refaire.  De  manière  ou  d'autre,  il  faut  que  le  rabot  me  re- 
vienne en  bon  état,  comme  je  te  le  livre. 

—  C'est  trop  juste,  je  me  soumets  à  cette  condition  ;  je 
m'engage  à  te  rendre,  ou  un  rabot  semblable,  ou  la  valeur. 

—  Indépendamment  de  la  restitution  intégrale  déjà  sti- 
pulée, il  faut  que  tu  me  rendes  un  service  que  nous  allons 
débattre. 

^—  Le  service  est  bien  simple.  De  même  que  pour  ton 


GHATLITE   l)L    CIŒDIT.  99 

raltut  ct'rdé,  je  dois  te  rendre  un  rabot  pareil,  ou  égale  \  a- 
lein-  en  argent  ;  de  même  pour  Vusage  de  eette  valeur  pen- 
dant un  an,  je  te  dois  Vusage  de  pareille  somme  pendant  un 
an  aussi.  Dans  l'un  comme  dans  l'autre  cas  «  lesserxices 
échangés  se  valent,  » 

Cela  posé,  voici,  ce  me  semble,  une  série  de  conséquen- 
ces dont  il  est  impossible  de  contester  la  justesse  : 

1°  Si  l'usage  paie  l'usage,  et  si  la  cession  purement  tem- 
|)oraire  par  l'emprunteur  de  Vusage  d'une  valeur  égale  «  est 
une  rétribution  naturelle,  équitable,  juste  prix  d'un  service 
A'usage,  nous  pouvons  en  conclure,  en  généralisant,  qu'il  est 
COMRAIRE  à  la  nature  du  capital  de  produire  un  intérêt.  » 
En  eti'et,  il  est  bien  clair  qu'après  l'usage  réciproque  des 
deux  services  échangés,  chaque  propriétaire  n'étant  rentré 
que  dans  la  valeur  exacte  de  ce  qu"il  possédait  auparavant, 
il  n"y  a  intérêt  ou  productivité  du  capital  ni  pourlun  pour  ni 
l'autre.  Et  il  n'en  saurait  être  autrement,  puisque  le  prêteur 
ne  pourrait  tirer  un  intérêt  de  la  valeur  prêtée  (|u"autant  que 
l'emprunteur  n<'  tirerait  lui-même  auciui  intérêt  de  la  valeur 
rendue;  qu'ainsi,  l'intérêt  du  capital  est  la  négation  de  lui- 
même  et  qu'il  n'existe  pour  Paul,  Mathurin,  ^londor  et  Jac- 
ques qu'à  la  condition  d'être  supprinu'  pi »iu' Pierre,  Jérôme. 
Valère  et  Guillaume.  Toutes  choses  étant,  en  réalité,  instru- 
ments de  production  au  même  titre,  les  premiers  ne  peu- 
vent prélever  l'intérêt  de  la  va!«MU'prêtée  qu'autant  quelesse- 
conds  prélèvent  en  retour  l'intérêt  de  la  valeur  remise  en 
échange,  ce  qui  détruit  l'intérêt  du  capital  par  lui-même  et 
le  réduit  à  un  simple  droit  d'usage  contre  l'usage.  Vouloir 
échanger  l'usage  contre  la  propriété,  c'est  dépouiller,  spo- 
lier l'un  au  profit  de  l'autre,»  c'est  légaliser,  organiser,  systé- 
matiser l'injustice    elle-même.  »  Posons  donc  en  fait  que 
l'intérêt  est  illégitime,  inique  et  spoliateur. 

^^  Une  seconde  conséquence,  non  moins  reinanjualile 
que  la  première,  c'est  que  l'intérêt  nuit  à   l'emprunteur,  au 


(00  PAMPHLETS. 

prêteur  iui-inème^  et  à  la  société  tout  eutière.  11  nuit  à  leiu- 
prunteur  et  le  spolie,  car  il  est  évident  que  si  Pierre,  Jé- 
rôme, Valère  et  Guillaume  doivent  rendre  une  valeur  plus 
grande  que  celle  qu'ils  ont  reçue,  il  n'y  a  pas  équivalence  de 
services,  et  que  la  valeur  qu'ils  rendent  en  plus  étant  pro- 
duite par  eux  et  prélevée  par  d'autres,  ils  sont  spoliés  d'au- 
tant. Il  nuit  au  prêteur,  parce  que,  quand  celui-ci  a  recours 
à  remprunt,  il  est  victime  de  la  même  spoliation.  Il  nuit  à 
l'un  et  à  l'autre  et  à  la  société  tout  entière,  parce  que  l'intérêt 
ou  la  rente,  augmentant  considérablement  le  prix  de  revient 
de  tous  les  produits,  chaque  consommateur  se  trouve  spolié 
d'autant  sur  tout  ce  qu'il  achète  ;  que  les  travailleurs,  ne 
pouvant  plus  racheter  leurs  produits  au  prix  de  leur  sa- 
laire, sont  forcés  de  réduire  leur  consommation  ;  que  cette 
réduction  de  consommation  amène  le  chômage;  que  ce 
chômage  entraîne  une  réduction  nouvelle  de  consommation, 
et  qu'il  exige  le  don  improductif  de  sommes  énormes  en- 
glouties par  l'assistance  publique  ou  privée,  et  la  répression 
des  crimes  toujours  croissants  enfantés  par  le  manque  de 
travail  et  la  misère.  Doù  une  perturbation  effroyable  dans 
la  loi  de  l'offre,  et  de  la  demande,  et  dans  tous  les  rap  • 
ports  d'économie  sociale  ;  un  obstacle  infranchissable  «  à 
la  formation,  à  la  multiplication,  à  l'abondance  des  capi- 
taux; »  l'autocratie  absolue  du  capital,  la  servitude  radicale 
des  travailleurs,  l'oppression  partout,  la  liberté  nulle  part. 
Que  la  société  «  comprenne  donc  le  dommage  qu'elle  s'in- 
flige quand  elle  proclame  la  légitimité  de  l'intérêt.  « 

3°  Les  anedoctes  que  nous  avons  racontées  mettent  aussi 
sur  la  voie  d'expliquer  tout  ce  qu'a  de  monstrueux  ce  phé- 
nomène qu'on  appelle  la  pérennité  ou  la  perpétuité  de  l'inté- 
rêt. Dès  qu'infidèles  au  principe  de  l'équivalence  des  servi- 
ces, Paul,  Mathiu-in,  Mondor,  et  Jacques  veulent  échanger, 
non  plus  l'usage  contre  l'usage,  mais  l'usage  contre  la  proprié- 
té, il  arrive  qu'en  quatorze  ans  enviion,  ils  ont  reçu  la  vah  ur 


GRATUITE  DU   CREDIT.  101 

lit'  loui'  bien,  en  un  siècle  dix  fois  cette  valeur  et  que,  le  prê- 
tant ainsi  indéfiniment,  ils  en  recevront  mille,  cent  mille,  un 
million  de  fois  la  valeur,  sans  jamais  cesser  d'enètre  proprié- 
tnires.  De  sorte  que  le  simple  usage  du  sac  de  blé,  de  la 
maison,  du  rabot,  équivaudra  à  la  propriété,  non  pas  d'un, 
mais  d'un  million,  d'un  milliard  et  ainsi  de  suite,  de  sacs 
de  blé,  de  maisons,  de  rabots.  C'est  la  faculté  de  vendre 
toujours  de  nouveau  le  même  objet  et  d'en  recevoir  tou- 
jours de  nouveau  le  prix,  sans  jamais  céder  la  propriété  de 
ce  qu'on  vend.  Les  valeurs  échangées  sont-elles  égales? 
Les  services  réciproques  se  valent-ils?  Car  remarquez  bien 
ceci  :  les  instruments  de  production  sont  un  service  pour  les 
préteurs  comme  pour  les  emprunteurs,  et  si  Pierre,  Jérôme, 
Valère  et  Guillaume  ont  reçu  un  service  qui  consiste  dans 
l 'usage  dune  pièce  de  cent  sous,  d'un  sac  de  blé,  d'une 
maison,  d'un  rabot,  ils  ont  rendu,  en  échange,  un  service 
qui  consiste  dans  la  propriété  d'un  milliard  de  pièces  de 
cent  sous,  de  sacs  de  blé,  de  maisons,  de  rabots.  Or,  à 
moins  de  démontrer  que  l'usage  de  5  francs  égale  la  pro- 
priété de  5  milliards,  il  faut  reconnaître  que  l'intérêt  du 
capital  est  un  vol. 

Dès  que,  par  l'intérêt  ou  la  rente,  un  individu  ou  une 
succession  d'individus  peuvent  échanger  Ti  francs,  un  sac 
de  blé,  une  maison,  un  rabot  contre  un  milliard  et  plus  de 
pièces  de  5  francs,  de  sacs  de  blé,  de  maisons,  de  rabots, 
il  y  a  un  homme  dans  le  monde  qui  reçoit  un  milliard  de 
plus  qu'il  n'a  produit.  —  Or,  ce  milliard,  c'est  la  subsis- 
tance de  cent,  de  mille  autres;  et  en  supposant  que  le  sa- 
laire qui  reste  à  ces  mille  spoliés  suffise  encore  à  les  nour- 
rir, en  travaillant  jusqu'il  leur  dernière  heure,  c'est  le 
loisir  de  mille  individus  (jn  nu  seul  engloutit,  c'est-à-dire 
leur  vie  morale  et  intellectuelle.  —  Ces  hommes  auxquels 
on  enlève  ainsi,  au  profit  d'un  seul,  toute  vie  de  l'âme  et 
(le  la  pensée  fussent    peut-être  deveinis  des  New  Ions.  (|(>s 


102  PAMPHLETS. 

Fénelons,  des  Pascals,  réalisant  do,  merveilleuses  décou- 
vertes dans  les  sciences  et  dans  les  arts,  et  avançant  d'un 
siècle  les  progrès  de  l'humanité.  —  Mais  non,  «  grâce  à 
la  rente  et  à  sa  monstrueuse  pérennité,  »  le  loisir  est  in- 
ttn^dit  précisément  à  tous  ceux  qui  travaillent  du  berceau 
jusqu'à  la  tombe,  et  devient  le  privilège  exclusif  des  quel- 
(jues  oisifs  qui,  par  Tintérêt  du  capital,  s'approprient,  siuis 
rien  faire,  le  fruit  du  labeur  accablant  des  travailleurs.  — 
La  presque  totalité  de  «  l'humanité  est  réduite  à  croupir 
dans  la  vie  végétative  et  stationnaire,  dans  l'igorance  éter- 
nelle, »  par  suite  de  cette  spoliation  de  la  rente,  qui  lui 
enlève  la  subsistance  d'abord  et  le  loisir  ensuite.  —  Sdiis 
la  rente,  au  contraire,  personne  ne  recevant  exactement 
que  ce  qu'il  a  produit,  un  nombre  immense  d'hommes, 
maintenant  oisifs  ou  livrés  à  un  travail  improductif  et  sou- 
vent destructeur,  seraient  contraints  de  travailler,  ce  qui 
augmenterait  d'autant  la  somme  de  la  richesse  générale  ou 
du  loisir  possible,  et  ce  loisir  appartiendrait  toujours  à  ceux 
qui  font  réellement  acquis  par  leur  propre  travail  ou  par 
celui  de  leurs  pères. 

Mais,  dit-on  :  «  Si  le  capital  ne  doit  plus  produire  d'in- 
térêt, qui  voudra  créer  les  instruments  de  travail,  les  ma- 
tériaux et  les  provisions  de  toute  espèce  dont  il  se  com- 
pose ?  Chacun  les  consommera  à  mesure,  et  l'humanité  ne 
fera  jamais  un  pas  en  avant.  Le  capital  ne  se  formera  plus 
puisqu'il  n'y  aura  plus  intérêt  à  le  former.  »  Singulière 
équivoque  en  vérité  !  Est-ce  que  le  laboureur  n'a  pas  avan- 
tage à  produire  le  plus  possible,  bien  qu'il  n'échange  sa 
récolte  au  marché  que  contre  une  valeur  égale  une  fois 
payée,  sans  aucune  rente  ou  intérêt  du  capital?  Est-ce  que 
l'industriel  n'a  pas  avantage  à  doubler  et  à  tripler  ses  pro- 
duits, bien  qu'il  ne  les  vende  que  pour  une  somme  équi- 
valente une  seule  fois  donnée,  sans  aucun  intérêt  du  ca- 
pital? Est-ce  que  100.000  francs  écus  cesseront  de  valoir 


(;h\thtk  m   chkdit.  jo;î 

100,000  francs,  parce  qu'ils  ne  produiront  plus  intérêt? 
Est-ce  que  r>00,000  francs  en  terres,  en  maisons,  en  ma- 
chines ou  autrement  cesseront  d'être  500,000  francs  parce 
que  l'on  n'en  tirera  plus  la  rente  ?  En  un  mot,  la  richesse  ac- 
quise, sous  quelque  forme  et  de  quelque  manière  qu'elle  le 
soit,  ne  sera-t-elle  plus  une  richesse  parce  que  je  ne  pourrai 
m'en  servir  pour  spolier  autrui?  —  Qui  voudra  créer  la  ri- 
chesse ?  Mais  tous  ceux  qui  désireront  être  riches.  —  Qui 
épargnera?  Mais  tous  ceux  qui  voudront  vivre  le  lende- 
main sur  le  travail  delà  veille.  —  Quel  intérêt  y  aura-t-il  à 
former  le  capital?  L'intérêt  de  posséder  10,000  francs 
quand  on  aura  produit  1 0.000  francs,  d'en  posséder  1 00,000, 
quand  on  en  aura  produit  100,000,  et  ainsi  de  suite. 

«  La  loi,  dites-\  ous,  nous  ravira  la  perspective  d'amasser 
un  peu  de  bien,  puisqu'elle  nous  interdira  d'en  tirer  aucun 
parti.  »  Tout  au  contraire,  la  loi  assurera  à  tous  la  perspec- 
tive d'amasser  autant  de  richesses  qu'ils  ont  produit  de  tra- 
vail, en  interdisant  à  chacun  de  spolier  son  voisin  du  fruit 
de  ses  labeurs,  et  en  voulant  que  les  services  é(;hangés  se 
vaillent  :  usage  contre  usa^e  et  propriété  contre  propriété, 
a  Elle  détruira  en  nous,  ajoutez-vous,  et  le  stimulant  de  If- 
pargne  dans  le  présent  et  l'espérance  du  repos  dans  l'ave- 
nir. Nous  aurons  beau  nous  exténuer  de  fatigues,  il  faut 
renoncer  à  transmettre  à  nos  fils  et  à  nos  filles  un  petit  pé- 
cule, puis(|ue  la  science  moderne  le  frappe  de  stérilité, 
puisque  nous  deviendrions  des  exploiteurs  d'hommes  si 
nous  prêtions  à  intérêt.  »  Tout  au  contraire,  l'abolition  de 
l'intérêt  du  capital  ravive  en  vous  le  stimulant  de  lépargne 
dans  le  présent  et  vous  assure  l'espérance  du  repos  dans  l'a- 
venir, puisqu'elle  vous  empêche ,  vous ,  travailleurs ,  d't-tre 
dépouillés,  par  la  rente,  de  la  plus  grande  part  du  fruit  i\o 
votre  travail,  et  qu'en  vous  obligeant  à  ne  pouvoir  dépenser 
que  la  somme  exacte  de  ce  que  vous  avez  gagné,  elle  rend 
'épargne  plus  indispensabh^  encore  à  tous,  liclies  ou  |»au- 


I  0  i  PAMPHLETS. 

vres.  Non-seulement  vous  poui-rez  transmettre  à  vos  fils 
et  à  vos  filles  un  petit  pécule ,  sans  devenir  exploiteurs 
d'hommes,  mais  ce  pécule,  vous  l'obtiendrez  avec  bien 
moins  de  fatigues  qu'aujourd'hui  ;  car,  si  gagnant  10  fr.  par 
jour  et  en  dépensant  5,  les  5  autres  vous  sont  actuellement 
enlevés  par  toutes  les  formes  de  la  rente  et  de  l'intérêt  du 
capital,  vous  n'avez,  après  quarante  années  des  plus  rudes 
travaux,  pas  une  obole  à  laisser  à  vos  enfants  ;  tandis  que, 
la  rente  abolie,  vous  aurez  plus  de  60,000  francs  à  leur 
léguer. 

Tous  les  sophismes  économiques,  à  l'endroit  de  l'intérêt 
du  capital,  tiennent  uniquement  à  ce  qu'on  se  borne  tou- 
jours à  prendre  la  question  par  un  seul  côté,  au  lieu  de  l'en- 
visager sous  ses  deux  faces  réciproques.  On  démontre  à 
merveille  que  la  valeur  prêtée  est  un  service,  un  moyen  de 
travail  et  de  production  pour  l'emprunteur;  mais  on  oublie 
que  la  valeur  rendue  est  également  un  service,  un  moyen  de 
travail  et  de  production  au  même  titre  pour  le  prêteur,  et 
qu'ainsi,  l'usage  du  même  service  se  balançant  dans  le  même 
temps  donné,  l'intérêt  du  capital  est  une  absurdité  non 
moins  qu'une  spoliation.  On  énumère  avec  pompe  les  bé- 
néfices d'une  épargne  qui ,  en  se  multipliant  indéfiniment 
par  la  rente,  produit  l'opulence  scandaleuse  de  quelques  oi- 
sifs; mais  on  oublie  que  ces  bénéfices,  prélevés  par  celui 
qui  ne  fait  rien  sur  celui  qui  travaille,  produisent  la  misère 
etfroyable  des  masses,  auxquelles  ils  enlèvent  souvent  la 
subsistance,  toujours  au  moins  l'épargne,  le  loisir  et  la  pos- 
sibilité de  laisser  quelque  chose  à  leurs  fils.  On  proclame  à 
grands  frais  la  nécessité  de  la  formation  des  capitaux,  et  l'on 
ne  voit  pas  que  l'intérêt  restreint  cette  formation  en  un 
nombre  presque  imperceptible  de  mains ,  tandis  que  l'abo- 
lition de  la  rente  y  appellerait  tout  le  monde  sans  exception, 
et  que  les  capitaux  se  multiplieraient  dans  une  proportion 
d'î^utant  plus  grande  que  chacun  devrait  compenser  pai' le 


(iKAillIK   1)1     r.HKDir.  105 

chiffre  de  la  valeur  du  fonds  l'intérêt  supprimé.  «  Dire 
que  l'intérêt  s'anéantira,  c'est  donc  dire  qu'il  y  aura  un  motif 
de  plus  d'épargner,  de  se  priver ,  de  former  de  nouveaux 
capitaux  et  de  conserver  les  anciens,  »  puisque  d'abord  toute 
richesse  acquise  restera  toujours  une  richesse;  qu'ensuite 
chacun  pouvant  toujours  s'enrichir  en  proportion  exacte  de 
son  travail  et  de  son  épargne,  nul  ne  sera  conduit  par  l'o- 
pulence et  la  misère  excessives  à  la  dissifiation  et  à  l'impré- 
voyance ;  qu'enfin  tous  vivant,  non  plus  sur  Tintérèt,  mais 
sur  le  fonds,  il  faudra  nécessairement  que  l'importance  du 
capital  compense  le  chiffre  de  la  rente  abolie. 

Tout  le  monde  sait  que  le  zéro,  bien  que  n'ayant  par  lui- 
même  aucune  valeur  intrinsèque  et  absolue,  a  cependant 
une  valeur  de  service  et  d'usage  dans  la  numération  ou  la 
multiplication  des  valeurs,  puisque  chaque  nombre  s'ac- 
croît d'une  dizaine,  selon  les  zéros  qui  le  suivent.  Dire  que 
le  taux  naturel  et  vrai  de  l'intérêt  est  zéro,  c'est  donc  dire 
simplement  que  l'usage  ne  peut  s'échanger  que  contre  l'u- 
sage et  jamais  contre  la  propriété.  De  même  qu'une  paire 
de  bas  se  paie  sa  valeur,  soit  2  fr.,  par  exemple,  de  même 
Viisage  d'une  valeur  ne  doit  se  payer  que  par  Vusage  j)en- 
dant  le  même  temps  d'une  valeur  égale.  C'est  là  sans  doute 
enipê(;lier  la  spoliation  de  la  propriété  par  la  projiriété, 
mais,  à  coup  sûr,  ce  n'est  pas  la  rendre  acéphale. 

Vous  voulez  l'épargne  qui  constitue  la  formation  des  ca- 
pitaux. Supprimez  donc  la  rente  qui  enlève  l'épargne  des 
travailleurs,  rend  l'épargne  superllue  au  riche  qui  retrouv»' 
toujours  dans  le  revenu  la  richesse  qu'il  dépense  toujours, 
et  impossible  au  pauvre  dont  le  salaire  ne  dépasse  jamais, 
s'il  (''gale,  les  besoins  de  sa  subsistance.  Vous  voulez  l'abon- 
dance des  capitaux.  Supprimez  donc  la  rente  qui  empêche 
les  quatre-vingt-dix-neuf  centièmes  des  travailleurs  de  pou- 
voir jamais  acquérir  et  conserver  le  capital  ou  la  richesse. 
Vous  voulez  la  conciliation  (\u  capital  et  du  travail.  Sup|>ri- 


106  PAMPHLETS, 

mez  donc  la  rente  qui  éternise  l'antagonisme  de  ces  deux 
choses,  en  détruisantréquivalence  et  la  réciprocité  des  ser- 
vices, et  en  amenant  une  exploitation  du  travail  par  le  ca- 
pital telle,  qu'en  un  temps  donné,  le  premier  paie  au  second 
5  milliards  pour  l'usage  d'une  seule  pièce  de  cent  sous, 
comme  nous  l'avons  montré  plus  haut.  Vous  \  oulez  Ihar- 
monie  des  classes.  Supprimez  donc  la  rente,  afin  que,  les 
services  s'échangeant  sans  cesse  contre  des  services  égaux  et 
de  même  nature,  cliacun  reste  toujours  possesseur  de  la 
somme  exacte  de  son  travail,  et  qu'ainsi  il  ne  puisse  plus  y 
avoir  ni  exploitants  ni  exploités,  ni  maîtres  ni  esclaves. 

Alors  la  sécurité  sera  partout,  parce  que  l'injustice  ne 
sera  nulle  part.  Alors  les  travailleurs  seront  les  premiers  à 
se  porter  les  gardiens  naturels  de  cette  société,  dont  ils  ne 
conspirent  aujourd'hui  la  ruine  que  parce  qu'elle  réalise  la 
leur.  Alors  on  ne  parlera  plus  d'organisation  artificielle  du 
travail,  parce  qu'on  aura  l'organisation  naturelle  et  vraie. 
Alors  on  repoussera  les  arrangements  de  la  contrainte,  parce 
qu'on  possédera  ceux  de  la  liberté.  Alors  tomberont,  comme 
d'elles-mêmes,  «  les  jalousies  de  classe,  les  malveillances, 
les  haines  sans  fondement,  les  défiances  injustes  ;  »  car  la 
parfaite  égalité  de  l'échange ,  l'incontestable  équivalence 
des  services  «  sera  susceptible  d'être  rigoureusement,  ma- 
thématiquement démontrée,  »  et  la  justice  absolue  qu'elle 
consacrera  «  n'en  sera  pas  moins  sublime,  parce  qu'elle  sa- 
tisfera autant  l'intelligence  que  le  sentiment.  » 

Vous  le  voyez.  Monsieur,  j'ai  suivi  pas  à  pas,  et  je  j)our- 
rais  dire  lettre  à  lettre,  chacun  des  exemples,  chacune  des 
démonstrations  contenues  dans  votre  écrit  Capital  et  Rente, 
et  il  m'a  suffi  de  rétablir  la  distinction  entre  l'usage  et  la 
propriété,  et  d'éviter  ainsi  l'équivoque  qui  nous  sépare, 
pour  conclure  de  vos  propres  pensées  et  de  vos  propres  pa- 
roles à  l'abolition  de  la  rente.  Ce  n'est  pas  ma  lettre,  c'est 
votre  ouvrage  lui-même  qui  contient  cette  conclusion  depuis 


(,KATnri:  dl  r.RiîniT.  in: 

la  première  ligne  jusqu'à  la  dernière.  Aussi  n'ai-je  lait  que 
le  reproduire,  souvent  littéralement  et  en  n'en  cliant^eant 
que  les  termes  qui  ont  donné  lieu  à  cette  malheureuse  équi- 
voque. Cette  réfutation  n'est  pas  de  moi,  mais  de  vous. 
Comment  donc  pourriez-vous  récuser  votre  propre  té- 
moignage? 

C'est  le  principe  même  de  la  rente  que  vous  avez  voulu 
justifier.  Là  se  bornait  votre  tâche. 

C'est  le  principe  même  de  l'abolition  de  la  rente  que  j'ai, 
ce  me  semble,  mathématiquement  démontré  par  vos  propres 
aphorismes.  Là  doit  se  borner  aussi  mon  œuvre. 

Je  me  suis  arrêté  où  vous  avez  jugé  nécessaire  de  vous 
arrêter  vous-même. 

La  question  de  principe  une  fois  vidée,  s'il  arrivait,  ce 
que  Dieu  veuille,  que  vous  reconnaissiez  en  droit  l'injustice 
et  l'illégitimitt'  de  l'intérêt,  il  resterait  sans  doute  à  traiter 
la  question  d'application. 

Je  ne  veux  point  la  préjuger  ici,  puisqu'elle  sort  évidem- 
ment du  cercle  que  vous-même  avez  tracé.  Cependant, 
quelques  mots  seront  utiles  peut-être  pour  démontrer,  iKin 
pas  seulement  la  possibilité,  mais  la  facilité  pratique  de  réa- 
liser l'abolition  de  la  rente  par  la  liberté  seule,  et  même 
avant  (jue  la  loi  la  sanctionne.  Au  fond,  tout  le  problème  se 
réduit  à  ceci  :  Donner  aux  travailleurs  le  moyen  d'acquérir, 
soit  par  à-compte,  soit  de  toute  autre  manière,  la  propriéu' 
de  toutes  les  choses  dont  l'intérêt,  le  louage  ,  fermage  ou 
loyer  leur  fait  éternellement  payer  la  valeur  pour  neii  avoir 
que  le  sim[)le  nsrKje.  Or,  ce  moyen  est  possible. 

En  ell'et,  supposez,  —  et  ce  fait  n'est  plus  une  supposi- 
tion, mais  une  œuvre  maintenant  en  plein  cours  d'exécu- 
tion; —  supposez  qu'une  sorte  de  banque  privée  se  forme 
afin  d'émettre  des  billets  que  les  associations  ouvrières  de 
toutes  les  professions  indispensables  s'engagent  à  receveur 
pour  le  montant  d'un  (  inqnièiiic.  par  e\cinplf\  de  tous  les 


lOS  PAMPFILETS. 

achats  qui  leur  seront  faits.  Supposez  que  ces  billets, 
échangés  contre  de  l'argent  par  tous  les  hommes  qui  veu- 
lent l'abolition  de  l'intérêt ,  et  qui  en  trouvent  l'écoulement 
immédiat  dans  les  associations,  produisent  une  somme  né- 
cessaire pour  construire  des  maisons  où  la  rente  sera  abolie, 
et  où  le  prix  de  loyer  donnera  toujours  droit  à  une  valeur 
égale  sur  le  montant  de  la  propriété  elle-même  qu'on  ac- 
quen'a  ainsi,  en  vingt-cinq  ans ,  par  le  seul  paiement  des 
termes. 

Supposez  que  l'opération  se  continue  ainsi  indéfini- 
ment par  l'émission,  soit  des  anciens,  soit  de  nouveaux  bil- 
lets, et  qu'elle  embrasse,  non-seulement  les  maisons,  mais 
tous  les  instruments  de  production  et  les  terres,  où  le  prix 
de  louage  et  de  fermage  rembourserait  de  la  même  manière 
la  valeur  de  la  propriété  elle-même.  Voici  la  rente  abolie  sous 
toutes  ses  formes,  non -seulement  pour  les  capitaux  sur  les- 
quels opère  cette  banque,  et  qui  arriveront  nécessairement 
à  un  chiffre  colossal,  mais  bientôt  pour  tous  les  autres,  qui, 
par  la  loi  inexorable  de  la  concurrence,  tomberont  au  même 
taux,  c'est-à-dire  au  simple  échange  de  valeiu-s  égales  contre 
valeurs  égales,  sans  aucun  intérêt  ou  rente  de  part  ni 
d'autre. 

J'élimine  tous  détails  pour  être  bref,  et  je  me  contente  de 
résumer  en  deux  mots  le  principe  sommaire  de  l'opération . 
Toutes  les  idées  économiques  vous  sont  trop  familières.  Mon- 
sieur, pour  que  vous  ne  saisissiez  pas  de  suite  le  résultat  de 
ce  mécanisme,  d'ailleurs  si  simple.  C'est  assez  pour  que 
vous  puissiez  voir  d'un  regard  comment  il  est  possible,  si- 
non même  facile,  de  tuer  la  rente  par  l'abolition  de  la  rente, 
l'intérêt  du  capital  par  la  suppression  de  cet  intérêt,  et  d'a- 
mener librement,  pacifiquement,  sans  secousse,  le  jour  où 
le  prêt,  louage,  fermage  ou  loyer  ne  seront  plus  qu'une  des 
formes  de  l'échange  dont  ils  constituent  aujourd'hui  une 
déviation  monstrueuse,  et  où  se  réaliseront  dans  toute  la 


«iKATiriÉ   PL    CIlKim.  lO'J 

plénitude  de  leur  vérité  vos  propres  principes  :  mutualité, 
réciprocité,  équivalence  des  services. 

Le  principe  du  moyen  d'application  posé,  variez-en  les 
formes,  les  éléments,  les  conditions,  le  mécanisme  ;  simpli- 
fiez, perfectionnez-en  la  base;  étendez,  universalisez-en 
laction;  substituez  librement,  partout,  au  signe  monétaire, 
un  signe  d'échange  qui  ne  puisse  permettre  l'intérêt;  frappez 
dans  toute  circulation  le  capital  du  caractère  d'improduc- 
tivité ;  solidarisez  volontairement  le  travail  ;  en  un  mot,  re- 
produisez cette  combinaison  de  l'abolition  de  la  rente  sous 
tous  les  modes  du  possible  :  c'est  là  le  domaine  de  la  liberté. 
11  suffit  de  montrer  que  le  moyen  pratique  existe;  laissez  le 
génie  de  l'homme  a^r,  et  vous  verrez  s'il  ne  sait  pas  s'en 
servir. 

Quoi  qu'il  en  soit,  et  indépendamment  de  toute  opinion 
sur  les  moyens  pratiques  ,  l'égalité,  la  justice  n'en  restent 
pas  moins  toujours  ce  qu'elles  sont,  la  vérité  n'en  est  pas 
moins  la  vérité,  et  l'intérêt  du  capital ,  illégitime  en  droit, 
absurde  et  monstrueux  en  principe, spoliateur  en  fait,  com- 
mande lanathème  de  tous  les  hommes  de  bien,  la  maleilic- 
tion  des  races  opprimées,  et  la  juste  indignation  de  quicon- 
que porte  une  âme  généreuse  et  pleine  de  sympathie  pour 
font  ce  qui  souffre  et  pleure.  C'est  à  ce  titre.  Monsieur,  <iuc 
je  le  dénonce  à  vos  coups,  persuadé  qu'après  lavoir  envisagé 
de  nouveau,  et  dans  sa  hideuse  iniquité,  vous  ne  trouverez 
point  de  plus  noble  tàclie  que  de  consacrer  votre  talent  si 
remarquable  de  verve,  de  lucidité,  de  pittoresque  et  d'in- 
cisif, à  combattre  ve  iléaji,  source  de  toutes  ces  indescrip- 
tibles misères  auxquelles  le  monde  est  en  proie. 

Permettez-moi  donc  de  terminer  cette  trop  longue  épitre 
par  les  paroles  suivantes  de  votre  écrit,  qui  sont  comme  la 
pierre  d'attente  et  le  préambule  de  cette  grande  œuvre  de 
réhabiliattion  à  laquelle  l'égalité,  la)  justice  et  l'anioui'  du 
peuple^  vous  convirut  : 


110  PA.Ml'HLETS. 

Voilà  Jeux  liomuies.  L'un  travaille  soir  et  malin,  d'un  bout  de 
l'année  à  l'autre,  el  s'il  a  consommé  tout  ce  qu'il  a  {fajjné,  fût-ce  par 
force  majeure,  il  reste  pauvre.  Quand  vient  la  Saint-Sylvestre,  il  ne 
se  trouve  pas  plus  avancé  qu'au  premier  de  l'an,  el  sa  seule  perspeclive 
est  de  recommencer.  L'autre  ne  fait  rien  de  ses  bras  ni  de  son  inlelli- 
frence,  du  moins,  s'il  s'en  sert,  c'est  pour  son  plaisir  ;  iliui  est  loisible 
de  n'en  rien  faire,  car  il  aune  rente.  Il  ne  travaille  pas  ;  el  cependant 
il  vit  bien,  tout  lui  arrive  en  abondance,  mets  délicais,  meubles  somp- 
tueux, élégants  équipages,  c'est-à-dire  qu'il  détruit  cbaque  jour  des 
cboses  que  les  travailleurs  ont  dû  produire  à  la  sueur  de  leur  front  ; 
car  ces  choses  ne  se  sont  pas  faites  d'elles-mêmes,  et,  quant  à  lui,  il 
i''y  a  pas  mis  les  mains.  C'est  nous,  travailleurs,  qui  avons  fait  {fermer 
ce  blé,  verni  ces  meubles,  tissé  ces  tapis;  ce  sont  nos  femmes  et  nos 
lilles  qui  ont  filé,  découpé,  cousu,  brodé  ces  étoffes.  Nous  travaillons 
donc  pour  lui  et  pour  nous  ;  pour  lui  d'abord,  et  pour  nous  s'il  en 
reste. 

Mais  voici  quelque  chose  de  plus  fort  :  si  le  premier  de  ces  deux 
hommes,  le  travailleur,  consomme  dans  l'année  ce  qu'on  lui  a  laissé 
de  proflt  dans  l'année,  il  en  est  toujours  au  point  de  départ,  et  sa 
destinée  le  condamne  à  tourner  sans  cesse  dans  un  cercle  éternel  et 
monotone  de  fatigues.  Le  travail  n'est  donc  rémunéré  qu'une  fois.  Mais 
si  le  second,  le  rentier,  consomme  dans  l'année  sa  rente  de  l'année, 
il  a,  l'année  d'après,  et  les  années  suivantes,  et  pendant  l'ëlcrnilé 
entière,  une  rente  toujours  égale,  intarissable,  perpétuelle.  Le  capital 
est  donc  rémunéré  non  pas  une  fois  ou  deux  fois,  mais  un  nombre 
indéfini  de  fois!  En  sorte  qu'au  bout  de  cent  ans,  la  famille  qui  a 
placé  20,000  fr.  à  5  pour  100  aura  touché  100,000  fr.,  ce  qui  ne  l'em- 
jièchera  pas  d'en  toucher  encore  100,000  dans  le  siècle  suivant.  En 
d'autres  termes,  pour  20,000  fr.  qui  représentent  son  travail,  elle  aura 
prélevé,  en  deux  siècles,  une  valeur  décuple  sur  le  travail  d'aulrui. 

>"y  a-t-il  pas  dans  cet  ordre  social  un  vice  monstrueux  à  réfor- 
mer? 

Ce  n'est  pas  tout  encore.  S'il  plaît  à  celte  famille  de  restreindre 
quelque  peu  ses  jouissances,  de  ne  dépenser,  par  exemple,  que  900  fr. 
au  lieu  de  1,000,  —  sans  aucun  travail,  sans  autre  peine  que  celle  de 
placer  100  francs  par  an,  elle  peut  accroître  son  capital  et  sa  rente  dans 
une  progression  si  rapide,  qu'elle  sera  bientôt  en  mesure  de  consom- 
mer autant  que  cent  familles  d'ouvriers  laborieux. 

Tout  cela  ne  dénole-t-il  pas  que  la  société  actuelle  porte  dans  snn 
sein  un  cancer  hideux  qu'il  faut  txtiiper,  au  risque  de  quelques  souf- 
frances passagères  ? 


GRATLITE   DU   CREDIT.  1  1  1 

C'est  ce  cancer  hideux  que  vous  nous  aiderez.  Monsieur, 
à  extirper.  Vous  voulez  pour  l'échange  la  liberté,  veuillez 
donc  aussi  I'égalité,  afin  que  la  fraternité,  en  les  couron- 
nant toutes  deux,  amène  sur  le  monde  le  règne  de  la  jus- 
tice, de  la  paix  et  de  de  la  conciliation  universelle. 

F.  Chevé. 


DEUXIÈME  LETTRE. 

F.  BASTIAT, 

Au  rédacteur  de  la  Voix  du  Peuple. 

I.'usjigc  d'une  propriété  est  une  valeur.  —  Toute  valeur  peut  s'éclian- 
jer  contre  une  autre.  —  Fécondité  du  capital.  —  Sa  coopération 
n'est  pas  rémunérée  aux  dépens  du  travail.  —  Cette  rémunération 
n'e.st  pas  exclusivement  attachée  à  la  circonstance  du  prêt. 

12  novembre  1849. 

L'ardeur  extrême  avec  laquelle  le  peuple,  en  Franco, 
s'est  mis  à  creuser  les  problèmes  économiques,  et  l'incon- 
cevable inditt'érence  des  classes  aisées  à  l'égard  de  ces  pro- 
l)lèmes,  forment  lui  dos  traits  les  plus  caractt'ristiquos  de 
notre  époque.  Pondant  que  les  anciens  journaux,  organes 
et  miroirs  de  la  bonne  société,  s'en  tiennent  à  la  guerroyante 
et  stérile  politiqtio  do  parti,  les  fouiilos  dostiiicos  ati\  classes 
ouvrières  agitent  incessaiument  ce  qu'on  pont  appeler  les 
questions  de  fond,  les  questions  sociales.  Malheureusement, 
je  le  crains  bien,  elles  s'égaroiil  des  lotirs  proiniois  pas  dans 
cette  voie.  Mais  en  pouvait-il  ètro  atitroinout?  Jolies  ont  du 
moins  lo  mérite  de  chercher  la  vérité.  Tût  oti  lard  la  pos- 
session de  la  vérité  sera  lotir  récompense. 


112  l'AMI'lILKiS. 

Puisque  vous  voulez  bien.  Monsieur,  niouvrir  les  colon- 
nes (le  la  Voix  du  Peuple,  je  poserai  devant  vos  lecteurs, 
et  m'efforcerai  de  résoudre  ces  deux  questions  : 

1"  L'intérêt  des  capitaux  est-il  légitinrie  ï 

i°  Est-il  prélevé  aux  dépens  du  travail  et  des  travailleurs? 

Nous  différons  sur  la  solution  ;  mais  il  est  un  point  sur 
lequel  nous  sommes  certainement  d'accord  :  c'est  que  l'es- 
prit humain  ne  peut  s'attaquer  (sauf  les  problèmes  religieux) 
à  des  questions  plus  graves. 

Si  c'est  moi  qui  me  trompe,  si  l'intérêt  est  une  taxe 
abusive,  prélevée  par  le  capital  sur  tous  les  objets  de  con- 
sommation, j'aurai  à  me  reprocher  d'avoir,  à  mon  insu, 
étançonné  par  mes  arguments  le  plus  ancien,  le  plus  ef- 
froyable et  le  plus  universel  abus  que  le  génie  de  la  spo- 
liation ait  jamais  imaginé  ;  abus  auquel  ne  se  peuvent 
comparer,  quant  à  la  généralité  des  résultats,  ni  le  pillage 
systématique  des  peuples  guerriers,  ni  l'esclavage,  ni  le 
despotisme  sacerdotal.  Une  déplorable  erreur  économique 
aurait  tourné  contre  la  démocratie  cette  flamme  démo- 
cratique que  je  sens  brûler  dans  mon  cœur. 

Mais  si  l'erreur  est  de  votre  côté,  si  l'intérêt  est  non-seu- 
lement naturel,  juste  et  légitime,  mais  encore  utile  et  pro- 
fitable, même  à  ceux  qui  le  paient,  vous  conviendrez  que 
votre  propagande  ne  peut  que  faire,  malgré  vos  bonnes  in- 
tentions, un  mal  immense.  Elle  induit  les  travailleurs  à  se 
croire  victimes  d'une  injustice  qui  n'existe  pas;  à  prendre 
pour  un  mal  ce  qui  est  un  bien.  Elle  sème  l'irritation  dans 
une  classe  et  la  frayeur  dans  l'autre.  Elle  détourne  ceux  qui 
soutirent  de  découvrir  la  vraie  cause  de  leurs  souffrances  en 
les  mettant  sur  une  fausse  piste.  Elle  leur  montre  une  pré- 
tendue spoliation  qui  les  empêche  de  voir  et  de  combattre 
les  spoliations  réelles.  Elle  familiarise  les  esprits  avec  cette 
pensée  funeste  que  l'ordre,  la  justice  et  l'union  ne  peuvent 
renaître  que  par  une  transformation  universelle  (aussi  dé- 


(iKATLITE    l)L    CKEUI I  .  I  \  4 

Instable  qu'impossible  dans  rhypotlièse)  de  tout  le  systèiiit' 
selon  lequel  s'accomplissent,  depuis  le  commencement  dn 
monde,  le  Travail  et  les  Echanges. 

Il  n'est  donc  pas  de  question  plus  gi-ave.  Je  la  reprendrai 
au  point  où  la  discussion  Ta  amenée. 

Oui,  Monsieur,  vous  avez  raison.  Comme  \ous  dites, 
nous  ne  sommes  séparés  que  par  l'épaisseur  d'une  Equivo- 
que portant  sur  les  mots  Usage  et  Propriété.  Mais  cette 
équivoque  suffit  poiu"  que  vous  croyiez  devoir  marcher, 
plein  de  confiance,  vers  l'Occident,  tandis  que  ma  foi  me 
pousse  vers  l'Orient.  Entre  nous,  au  point  de  départ,  la 
distance  est  imperceptible,  mais  elle  ne  tarde  pas  à  devenir 
un  abîme  incommensurable. 

La  première  chose  à  faire,  c'est  de  revenir  siu-  nos  pas. 
jusqu'à  ce  que  nous  ayons  retrouvé  le  point  de  départ  sur 
lequel  nous  sommes  d'accord.  Ce  terrain  qui  nous  est  com- 
mun, c'est  la  mutunlité  des  services. 

J'avais  dit:  Celui  qui  prête  une  maison,  un  sac  de  blé, 
ini  rabot,  une  pièce  de  monnaie,  un  navire,  en  un  mot  une 
VALEUR,  pour  un  temps  déterminé,  rend  un  service.  Il  doit 
donc  recevoir,  outre  la  restitution  de  cette  valeur  à  l'é- 
chéance, un  service  équivalent.  —  Vous  convenez  qu'il  doit, 
en  effet,  recevoir  quelque  chose.  C'est  un  grand  pas  vers  la 
solution,  car  c'est  ce  quelque  chose  que  j'appelle  intérêt. 
Voyons,  Monsieur,  nous  accordons-nous  sur  ce  point  de 
départ?  Vous  me  prêtez,  pour  toute  l'année  18i9,  1,000  fr. 
en  écus,  ou  un  instrument  de  travail  estimé  1,000  fr.,  — 
ou  un  approvisionnement  valant  1 ,000  fr.,  — ou  une  maison 
valant  1,000  fr.  C'est  en  1 8 iO  que  je  recueillerai  tous  les 
avantages  que  peut  procurer  cette  valeur  créée  par  \  otre 
travail  et  non  par  le  mien.  C'est  en  IHiO  que  vous  vous  pri- 
verez volcjntairement,  en  ma  faveur,  de  ces  avaulages  que 
vous  pourriez  très-légitimement  vous  réserver.  Suffira-t-il, 
pour  que  nous  soyons  quittes,  poui  que  les  services  aient 


1 1 4  PAMPHLETS. 

été  équivalents  et  réciproques,  pour  que  la  justice  soit  sa- 
tisfaite, suffira- t-il  qu'au  premier  de  l'an  I8o0,  je  vous  res- 
titue intégralement,  mais  uniquement,  vos  écus,  votre  ma- 
chine, votre  blé,  votre  maison  ?  Prenez  garde,  s'il  en  doit 
être  ainsi,  je  vous  avertis  que  le  rôle  que  je  me  réserverai 
toujours,  dans  ces  sortes  de  transactions,  sera  celui  d'em- 
prunteur :  ce  rôle  est  commode,  il  est  tout  profit;  il  me  met 
à  même  d'être  logé  et  pourvu  toute  ma  vie  aux  dépens 
d'autrui  ;  —  à  la  condition  toutefois  de  trouver  un  prêteur, 
ce  qui,  dans  ce  système,  ne  sera  pas  facile  ;  car  qui  bâtira 
des  maisons  pour  les  louer  gratis  et  se  contenter,  de  terme 
en  terme,  de  la  pure  restitution? 

Aussi  n'est-ce  pas  là  ce  que  vous  prétendez.  Vous  recon- 
naissez (ef  c'est  ce  que  je  tiens  à  bien  constater)  que  celui 
qui  a  prêté  une  maison  ou  une  valeur  quelconque,  a  rendu 
y\n  service  dont  il  n'est  pas  rémunéré  par  la  simple  remise 
des  clefs  au  terme,  ou  le  simple  remboursement  à  l'échéance. 
Il  y  a  donc,  d'après  vous  comme  d'après  moi,  quelque  chose 
à  stipuler  en  sus  de  la  restitution.  Nous  pouvons  ne  pas  nous 
accorder  sur  la  nature  et  le  nom  de  ce  quelque  chose',  mais 
quelque  chose  est  dû  par  l'emprunteur.  Et  puisque  vous  ad- 
mettez, d'une  part,  la  mutualité  des  services,  puisque,  d'au- 
tre part,  vous  avouez  que  le  prêteur  a  rendu  sei^vice,  per- 
mettez-moi d'appeler  provisoirement  cette  chose  due  par 
l'emprunteur  un  service. 

Eh  bien  !  Monsieur,  il  me  semble  que  la  question  a  fait 
un  pas,  et  même  un  grand  pas,  car  voici  où  nous  en  som^ 
mes: 

Selon  votre  théorie,  tout  aussi  bien  que  selon  la  mienne, 
entre  le  prêteur  et  l'emprunteur,  cette  convention  est  parfai- 
tement légitime  qui  stipule  : 

1  "  La  r^titution  intégrale,  à  l'échéance,  de  l'objet  prêté  ; 

2°  Un  service  à  rendre  par  l'emprunteur  au  prêteur,  en 
compensation  du  service  qu'il  en  a  reçu. 


(;UATLITE   1)L    CREDIT.  1  1  5 

Maintenant,  quels  seront  la  nature  et  le  nom  de  ce  ser- 
vice dû  par  l'emprunteur?  Je  n'attache  pas  à  ces  questions 
l'importance  scientifique  que  vous  y  mettez.  Elles  peuvent 
être  abandonnées  aux  contractants  eux-mêmes,  dans  chaque 
cas  particulier.  C'est  véritablement  leur  affaire  de  débattre 
la  nature  et  l'équivalence  des  services  à  échanger,  aussi  bien 
que  leur  appellation  spéciale.  La  science  a  tini  quand  elle  en 
a  montré  la  cause,  l'origine  et  la  légitimité.  L'emprunteur 
s'acquittera  en  blé,  en  vin,  en  souliers,  en  main-d'œuvre, 
selon  son  état.  Dans  la  plupart  des  circonstances,  et  seule- 
ment pour  plus  de  commodité,  il  paiera  en  argent;  et 
comme  on  ne  se  procure  l'argent  qu'avec  du  travail,  ou 
pourra  dire  qu'il  paie  avec  du  travail.  Ce  paiement,  juste 
et  légitime  d'après  vous-même,  pourquoi  me  defendriez- 
vous  de  le  baptiser /o^er,  fermage,  escompte,  7X'7i(e,  prêt, 
intérêt,  selon  l'occurrence? 

Mais  venons-en  à  l'équivoque  qui  nous  sépare,  a  la  pré'- 
tendue  confusion  que  je  fais,  dites-vous,  entre  {'usage  et  la 
propriété,  entre  le  pi'êt  de  la  chose  et  une  cession  absolue. 

Vous  dites  :  Celui  qui  emprunte  une  propriété,  une  valeur, 
étant  tenu  de  la  rendre  intégralement  à  l'échéance,  na 
reçu,  au  fond,  qu'un  usage.  Ce  qu'il  doit,  ce  n'est  pas  une 
propriété,  une  valeur,  mais  Vusuge  d'une  propriété,  d'ime 
valeur  équivalente,  hlentifier  ces  deux  ordres  de  nature  di- 
verse sans  équivalence  possible,  c'est  détruire  la  mutwdité 
des  services. 

Pour  aller  à  la  racine  de  l'objection,  il  faudrait  rcnnirr 
tous  les  fondements  de  l'économie  sociale.  Vous  n'attendez 
pas  de  moi  un  tel  travail,  niais  je  vous  demanderai  si,  selon 
vous,  Vusiigc  d'une  valeur  n'a  pas  lui-même  une  vfdcur  ?  <,"\l  ' 
n'est  pas  suceptible  d'être  évalué?  D'après  quelle  règle,  sur 
quel  principe,  empêcherez-vous  deux  contractants  de  com- 
parer un  usage  à  une  sounne  d'argent,  à  une  quantité  {\v 
main-d'œuvre,  et  d'échanger  sur  ces  bases,  si  cela  les  ar- 


I  I  6  PAMPHLETS. 

range?  Vous  me  prêtez  une  maison  de  20,000  francs;  par 
là  vous  me  rendez  un  service.  Entendez-vous  dire  que,  mal- 
gré mon  consentement  et  le  vôtre,  je  ne  puis  m'acquitter, 
au  nom  de  la  science,  qu'en  vous  prêtant  aussi  une  maison 
de  même  valeur?  Mais  cela  est  absurde,  car  si  nous  avions 
tous  des  maisons,  nous  resterions  chacun  dans  la  nôtre,  et 
quelle  serait  la  raison  d "être  du  prêt?  Si  vous  allez  jusqu'à 
prétendre  que  mutualité  de  services  inplique  que  les  deux 
services  échangés  doivent  être  non-seulement  égaux  en 
valeur,  mais  identiques  en  nature,  vous  supprimez  l'échange 
aussi  bien  que  le  prêt.  Un  chapelier  devra  dire  à  son  client: 
Ce  que  je  vous  cède,  ce  n'est  pas  de  l'argent,  mais  un  cha- 
peau; ce  que  vous  me  devez,  c'est  un  chapeau;  et  non  de 
l'argent. 

Que  si  vous  reconnaissez  que  les  services  sévrduent  et 
s'échangent,  précisément  parce  qu'ils  diffèrent  de  nature, 
vous  devez  convenir  que  la  cession  d'un  usage  qui  est  un 
service,  peut  très-légitimement  s'évaluer  en  blé,  en  argent, 
en  main-d'œu\Te.  Prenez-y  garde,  votre  théorie,  tout  en 
laissant  parfaitement  subsister  le  principe  de  l'intérêt,  ne  tend 
à  rien  moins  qu'à  frapper  d'inertie  toutes  les  transactions. 

Vous  ne  réformez  pas,  vous  paralysez. 

Je  suis  cordonnier.  Mon  métier  doit  me  faire  vivre;  mais 
pour  l'exercer,  il  faut  que  je  sois  logé,  et  je  n'ai  pas  de 
maison.  D'un  autre  côté,  vous  avez  consacré  votre  travail  à 
en  bâtir  une;  mais  vous  ne  savez  pas  faire  vos  souliers  ni  ne 
voulez  aller  pieds  nus.  Nous  pouvons  nous  arranger  :  vous 
me  logerez,  je  vous  chausserai.  Je  profiterai  de  votre  tra- 
vail comme  vous  du  mien  ;  nous  nous  rendrons  récipro- 
quement service.  Le  tout  est  d'arriver  à  une  juste  évaluation, 
à  une  parfaite  équivalence,  et  je  n'y  vois  d'autre  moyen 
que  le  libre  débat. 

Et,  sous  prétexte  qu'il  y  a  cession  d'un  objet  matériel, 
d'un  coté,  et  que,  de  l'autre,  il  n'y  a  cession  que  d'un  usage, 


GUAÏLITE    DL   CKEUIT.  117 

la  théorie  viendrait  nous  dire  :  Cette  transaction  ne  se  fera 
pas,  elle  est  illégitime,  abusive  et  spoliatrice;  il  s'agit  de 
deux  services  qui  n'ont  pas  d'équivalence  possible,  et  que 
vous  n'avez  ni  la  faculté  d'évoluer,  ni  le  droit  d'échanger  î 

Ne  voyez-vous  pas.  Monsieur,  qu'une  telle  théorie  tue  à  la 
fois  et  l'échange  et  la  liberté?  Quelle  est  donc  l'autorité  qui 
viendra  anéantir  ainsi  notre  commun  et  libre  consentement? 
Sera-ce  la  loi  ?  sera-ce  l'Etat?  Mais  je  croyais,  moi,  que  nous 
faisions  la  loi,  que  nous  payions  l'État  pour  protéger  nos 
droits  et  non  pour  les  supprimer. 

Ainsi,  nous  étions  d'accord  tout  à  l'heure  sur  ce  point, 
que  l'emprunteur  doit  quelque  chose  en  sus  de  la  simple 
restitution.  Accordons-nous  maintenant  sur  cet  autre  point, 
que  ce  quelque  chose  est  susceptible  d'être  évalué,  et  par 
conséquent  d'être  acquitté,  selon  la  convenance  des  con- 
tractants, sous  une  des  formes  quelconques  que  peut  affecter 
la  valeur. 

La  conséquence  qui  s'ensuit,  c'est  que,  à  l'échéance,  le 
prêteur  doit  recouvrer  : 

1'  La  valeur  intégrale  prêtée  ; 

'2"  La  valeur  du  service  rendu  par  le  prêt. 

Je  n'ai  pas  besoin  de  répéter  ici  comment  la  restitution 
intégrale  de  l'objet  prêté  implique  nécessairement  la  pé- 
rennité de  l'intérêt. 

Examinons  maintenant,  en  peu  de  mots,  cette  seconde 
question  : 

L'intérêt  du  caoital  est-il  prélevé  aux  dépens  du  travail? 

Vous  le  savez  aussi  bien  que  moi  ,  Monsieur ,  on  se  ferait 
une  idt'c  bien  circonscrite  de  l'intérêt,  si  l'on  supposait  qu'il 
n'apparaît  qu'à  l'occasion  du  piêt.  —  Quiconque  lait  con- 
courir un  (;apital  à  la  création  d'un  produit  entend  être 
réuuniéré  non-seulement  pour  son  travail,  mais  pour  son 
capital;  de  telle  sorte  que  l'intérêt  entre  connue  élément 
dans  le  prix  de  tous  les  objets  i\{'  coiisonnuation. 


tlR  PAMPHLETS. 

Il  ne  suffit  pout-rtre  pas  de  démontrer  la  légitimité  do 
rintérêt  aux  hommes  qui  n'ont  pas  de  capitaux.  Ils  se- 
raient sans  doute  tentés  de  dire:  puisque  l'intérêt  est  légi- 
time^ il  faut  bien  que  nous  le  subissions;  maisc'est  un  grand 
malheur,  car  sans  cela  nous  obtiendrions  toutes  choses  à 
meilleur  marché. 

Ce  grief  est  complètement  erroné  ;  ce  qui  fait  que  les 
jouissances  humaines  se  rapprochent  de  plus  en  plus  de  la 
(/rntuité  et  de  la  communauté,  c'est  l'intervention  du  capital. 
Le  capital  c'est  la  puissance  démocratique,  philanthropique 
et  égalitaire  par  excellence.  Aussi,  celui  qui  en  fera  com- 
prendre l'action  rendra  le  plus  signalé  service  à  la  société, 
car  il  fera  cesser  cet  antagonisme  de  classes  qui  n'est  fondé 
que  sur  une  erreur. 

Il  m'est  de  toute  impossibilité  de  faire  entrer  dans  un 
«article  de  journal  la  théorie  des  capitaux  (*).  Je  dois  me  bor- 
ner à  indiquer  ma  pensée  par  un  exemple,  une  anecdote, 
une  hypothèse  qui  est  l'image  de  toutes  les  transactions 
humaines. 

Plaçons-nous  au  point  de  départ  de  l'humanité,  à  cette 
époque  où  nous  pouvons  supposer  qu'il  n'existait  aucun 
capital.  Quelle  était  alors  la  valeur,  mesurée  au  travail, 
dim  objet  quelconque,  d'une  paire  de  bas,  d'un  sac  de  blé, 
d'un  meuble,  d'un  livre,  etc.  ;  en  d'autres  termes,  au  prix 
de  quel  travail  ces  objets  auraient-ils  été  achetés?  Je  ne 
crains  pas  de  dire  que  la  réponse  est  contenue  dans  ce  mot  : 
VInfirà.  De  tels  objets  étaient  alors  tout  à  fait  inaccessibles 
à  l'humanité. 

Qu'il  s'agisse  d'une  paire  de  bas  de  coton.  Aucun  homme 
ne  serait  parvenu  à  la  produire  avec  cent  ni  avec  mille  jour- 
nées de  travail. 

D'où  vient  qu'aujourd'hui,  en  France,  il  n'y  a  pas  un 

(!)  Voy.,  sur  la  Théorie  du  capital,  le  ch.ip.  vu  du  lome  VI. 

'Nntp  de  l'éditeur.) 


(.UAILITE    DL    CREDIT.  II!) 

om  rior  si  malheureux  qui  ne  puisse  obtenir  une  paire  de 
bas  de  coton  avec  son  travail  d'une  journée?  —  C'est  juste- 
ment parce  que  du  capital  concourt  à  la  création  de  ce 
produit.  Le  genre  humain  a  inventé  des  instruments  qui 
forcent  la  nature  à  une  collaboration  gratuite. 

Il  est  bien  vrai  qu'en  décomposant  le  prix  de  cette  paire 
de  bas,  vous  trouvez  qu'une  partie  assez  considérable  de  ce 
prix  se  rapporte  au  capital.  Il  faut  bien  payer  le  squatter 
qui  a  défriché  la  terre  de  la  Caroline  ;  il  faut  bien  payer  la 
voile  qui  pousse  le  navire  de  New-York  au  Ha\  re  ;  il  faut  bien 
payer  la  machine  qui  fait  tourner  dix  mille  broches.  Mais 
c'est  justement  parce  que  nous  payons  ces  instruments,  qu'ils 
font  concourir  la  nature  et  qu'ils  substituent  son  action  gra- 
tuite à  l'action  onéreuse  du  travail.  Si  nous  supprimions  suc- 
cessivement cette  série  dintérèts  à  payer,  nous  supprime- 
rions par  cela  même  les  instruments  et  la  collaboration 
naturelle  qu'ils  mettent  en  œuvre;  en  un  mot,  nous  revien- 
drions au  point  de  départ,  à  l'époque  où  mille  journées 
de  travail  n'auraient  pas  suffi  pour  se  procurer  une  paire 
de  bas.  Il  en  est  ainsi  de  toutes  choses. 

Vous  pensez  que  l'intérêt  est  prélevé /)or  celui  qui  ne  fait 
rien  sur  celui  qui  travaille.  Ah  !  Monsieur,  avant  de  laisser 
tomber  une  seconde  fois  dans  le  public  cette  triste  et  irri- 
taute  assertion,  scrutez-la  jusque  dans  la  racine.  Demandez- 
lui  ce  qu'elle  contient,  et  vous  vous  assurerez  qu'elle  ne 
porte  en  elle  que  des  erreurs  et  des  tompêtes.  Vous  invo- 
quez mon  apolo;;ui'  (hi  rabot,  permettez-moi  d'y  revenir. 

Voilà  un  homme  qui  veut  faire  des  planches.  Il  n'en  fera 
pas  une  dans  l'année,  car  il  n'a  que  ses  dix  doigts.  Je  lui 
piête  une  scie  et  un  rabot,  —  deux  instruments,  ne  le 
perdez  pas  de  vue,  qui  sont  le  fruit  de  p.ion  travail  et  dont 
je  pourrais  tirer  parti  pour  moi-ujême.  Au  lieu  d'une 
planche,  il  en  fait  cent  et  m'en  donne  cinq.  Je  l'ai  donc 
mis  à  même,  eu  nie  privant  de  ma  chose,  d'avoir  (juatre- 


]:n  PAMPHLETS. 

\  iiigt-qiiiiize  planches  au  lieu  d'une,  —  et  vous  venez  dire 
que  je  l'opprime  et  le  vole  î  Quoi  !  grâce  à  une  scie  et  à  un 
rabot  que  j'ai  fabriqués  à  la  sueur  de  mon  front,  une  pro- 
duction centuple  est ,  pour  ainsi  dire,  sortie  du  néant,  la 
société  entre  en  possession  d'une  jouissance  centuple,  un 
ouvrier  qui  ne  pouvait  pas  faire  une  planche  en  a  fait  cent; 
et  parce  qu'il  me  cède  librement  et  volontairement,  un 
vingtième  de  cet  excédant,  vous  me  représentez  comme  un 
tyran  et  un  voleur  !  L'ouvrier  verra  fructifier  son  travail, 
l'humanité  verra  s'élargir  le  cercle  de  ses  jouissances  ;  et  je 
suis  le  seul  au  monde,  moi,  l'auteur  de  ces  résultats,  à  qui 
il  sera  défendu  d'y  participer,  même  du  consentement 
universel  ! 

Non,  non;  il  ne  peut  en  être  ainsi.  Votre  théorie  est  aussi 
contraire  à  la  justice,  à  l'utilité  générale,  à  l'intérêt  même 
des  ouvriers,  qu'à  la  pratique  de  tous  les  temps  et  de  tous 
les  lieux.  Permettez-moi  d'ajouter  qu'elle  n'est  pas  moins 
contraire  au  rapprochement  des  classes,  à  l'union  des  cœurs, 
à  la  réalisation  de  la  fraternité  humaine,  qui  est  plus  que  la 
justice,  mais  ne  peut  se  passer  de  la  justice. 

Frédéric  Bastiat. 


TROISIÈME  LETTRE. 

P.  J.  PROUDHON  A  F.   BASTIAT. 

Désaveu  de  la  distinction  introduite  par  M.  Chevé.  —  Adhésion  à  h 
formule  :  le  prêt  est  un  service  ;  un  service  est  une  valeur.  —  Anti- 
nomie. —  Le  prêteur  ne  se  prive  pas.  —  Nécessité  d'organiser  le 
crédit  gratuit.  —  Interrogations  catégoriques. 

19  novembre  1849. 

La  révolution  de  Février  a  pour  but,  dans  l'ordre  politi- 


(îitAniTK  m   ciJKPn.  121 

que  et  dans  l'ordre  économique,  de  fonder  la  liberté  absolue 
de  l'homme  et  du  citoyen. 

La  formule  de  cette  Révolution  est,  dans  l'ordre  politi- 
que, l'organisation  du  suffrage  universel,  soit  l'absorption 
du  pouvoir  dans  la  société  ;  —  dans  l'ordre  économique, 
l'organisation  de  la  circulation  et  du  crédit,  soit  encore  l'ab- 
sorption de  la  qualité  de  capitaliste  dans  celle  de  travailleur. 

Sans  doute,  cette  formule  ne  donne  pas,  à  elle  seule, 
l'intelligence  complète  du  système  :  elle  n'en  est  que  le 
point  de  départ,  Vap/misme.  Mais  elle  suffît  pour  expliquer 
la  Révolution  dans  son  actualité  et  son  immédiateté  ;  elle 
nous  autorise,  par  conséquent,  à  dire  que  la  Révolution 
n'est  et  ne  peut  être  autre  chose  que  cela. 

Tout  ce  qui  tend  à  développer  la  Révolution  ainsi  conçue, 
tout  ce  qui  en  favorise  l'essor,  de  quelque  part  qu'il  vienne, 
est  essentiellement  révolutioimaire  :  nous  le  classons  dans 
la  catégorie  du  mouvement. 

Tout  ce  qui  s'oppose  à  l'application  de  cette  idée,  tout  ce 
qui  la  nie  ou  qui  l'entrave,  qu'il  soit  le  produit  de  la  déma- 
gogie ou  de  l'absolutisme,  nous  l'appelons  résistance.  —  Si 
cette  résistance  a  pour  auteur  le  gouvernement,  ou  qu'elle 
agisse  de  connivence  avec  le  gouvernement,  elle  devient 
r  en  et  ion. 

lia  résistance  est  légitime  quand  elle  est  de  bonne  lui  cl 
quelle  s'accomplit  dans  les  limites  de  la  liberté  républi- 
caine :  elle  n'est  alors  que  la  consécration  du  libre  examen, 
la  sanction  du  sull'rage  universel.  La  réaction,  au  contraire, 
tendant,  au  nom  de  l'autorité  publique  et  dans  l'intérêt 
d'un  parti,  à  supprimer  violemment  la  manifestation  des 
i(l»M's,  est  une  atteinte  à  la  liberté  ,  se  traduit-elle  eu  loi 
d'exil,  de  déportation,  de  transportation,  etc.,  elle  est  alors 
un  crime  contre  la  souveraineté  du  peuple.  L'ostracisme  est 
le  suicide  des  républiques. 

Km  l'cndaiit  conipte ,  dans  la  lo/./'  il  h   ffujib',  du  projrt 


12G  PAMPHLETS. 

voleur  qui,  voulant  pscalader  une  maison,  trouve  les  chiens 
aux  aguets  et  les  habitants  aux  fenêtres. 

Or,  en  présence  de  cette  affirmation  et  de  cette  négation 
diamétralement  opposées,  appuyées  lune  et  l'autre  de  rai- 
sons égales,  mais  qui,  ne  se  répondant  pas,  ne  peuvent  s'en- 
tre-détruire,  quel  parti  prendre  ?  Vous  persistez  dans  votre 
affirmation,  et  vous  dites  :  vous  ne  voulez  pas  me  payer 
d'intérêt?  Soit  î  je  ne  veux  pas  vous  prêter  mon  capital.  Tâ- 
chez de  travailler  sans  capitaux  !  De  notre  côté,  nous  per- 
sistons dans  notre  négation,  et  nous  disons  :  Nous  ne  vous 
paierons  pas  d'intérêt,  parce  que  l'intérêt,  dans  l'économie 
sociale,  est  le  prix  de  l'oisiveté,  la  cause  première  de  l'iné- 
galité des  fortunes  et  de  la  misère.  Aucun  de  nous  ne  vou- 
lant céder,  nous  arrivons  à  l'immobilisme. 

Tel  est  donc  le  point  auquel  le  socialisme  saisit  la  question. 
D'un  côté,  la  justice  commutative  de  l'intérêt  ;  de  l'autre, 
l'impossibilité  organique,  l'immoralité  de  ce  même  intérêt. 
Et,  pour  vous  le  dire  tout  d'abord,  le  socialisme  n'a  la  pré- 
tention de  convertir  personne,  ni  l'Eglise,  qui  nie  l'intérêt, 
ni  l'économie  politique,  qui  l'affirme;  d'autant  moins  qu'il 
est  convaincu  qu'elles  ont  raison  toutes  deux.  Voici  seule- 
ment comment  il  analyse  le  problème,  et  ce  qu'il  propose  à 
son  tour,  par-dessus  les  arguments  des  vieux  prêteurs,  trop 
intéressés  pour  qu'on  les  croie  sur  parole,  et  les  déclama- 
lions  des  Pères  de  l'Église,  restées  sans  effet. 

Puisque  la  théorie  de  l'usure  a  fini  par  prévaloir  dans  les 
habitudes  chrétiennes,  comme  dans  l'usage  des  païens; 
puisque  l'hypothèse  ou  la  fiction  de  la  productivité  du  capi- 
tal est  entrée  dans  la  pratique  des  peuples,  acceptons  cette 
fiction  économique  comme  nous  avons  accepté  pendant 
trente-trois  ans  la  fiction  constitutionnelle  ;  et  voyons  ce  que 
cette  fiction  peut  produire,  développée  dans  toutes  ses  con- 
séquences. Au  lieu  de  repousser  purement  et  simplement 
l'idée, comme  a  fait  l'Église,  ce  qui  ne  pouvait  mener  à  rien. 


GIIATIITK    Dl    (.RKOIT.  1?T 

faisons-en  la  déduction  historique  et  philosophique  ;  et  puis- 
que le  mot  est  plus  que  jamais  à  la  mode,  décrivons-en  la 
révolution.  Aussi  bien,  faut -il  que  cette  idée  réponde  à 
quelque  chose  de  réel,  qu'elle  indique  un  besoin  quelcon- 
que de  l'esprit  mercantile,  pour  que  les  peuples  n'aient 
jamais  hésité  à  lui  faire  le  sacrifice  de  leurs  croyances  les 
plus  vives  et  les  plus  sacrées. 

Voici  donc  comment  le  socialisme,  parfaitement  con- 
vaincu de  l'insuffisance  de  la  théorie  économique,  aussi  bien 
que  de  la  doctrine  ecclésiastique,  traite  à  son  tour  la  ques- 
tion de  l'usure. 

D'abord  il  observe  que  le  principe  de  la  productivité  du 
capital  ne  fait  aucune  acception  de  personnes,  ne  constitue 
pas  un  privilège  :  ce  principe  est  vrai  de  tout  capitaliste,  sans 
distinction  de  titre  ou  de  dignité.  Ce  qui  est  légitime  pour 
Pierre  est  légitime  pour  Paul  :  tous  deux  ont  le  même  droit 
à  l'usure,  ainsi  qu'au  travail.  Lors  donc,  —  je  reprends  ic 
l'exemple  dont  vous  vous  êtes  servi,  —  que  vous  me  prêtez, 
moyennant  intérêt,  le  rabot  que  vous  avez  fabriqué  pour 
polir  vos  planches,  si,  de  mon  côté,  je  vous  ])rête  la  scie 
que  j'ai  montée  pour  débiter  mes  souches,  j'aurai  droit  pa- 
reillement à  un  intérêt.  Le  droit  du  capital  est  le  même 
pour  tous  :  tous,  dans  la  mesure  de  leurs  prestations  et  de 
leurs  emprunts,  doivent  percevoir  et  acquitter  l'intérêt. 
Telle  est  la  première  conséquence  de  votre  théorie,  qui  ne 
serait  pas  une  théorie  sans  la  généralité,  sans  la  réciprocité 
du  droit  qu'elle  crée  :  cela  est  d'une  évidence  intuitive  et 
iuunédiate. 

Supposons  donc  que  de  tout  le  capital  que  j'emploie, 
soit  sous  la  forme  d'instrument  de  travail,  suit  sous  celle  de 
matière  première, la  moitié  me  soit  prêtée  par  vous;  suppo- 
sons en  même  temps  que  de  tout  le  capital  que  vous  mettez 
en  œuvre,  la  moitié  vous  soit  prêtée  j)ar  moi,  il  est  clair 
que  les  intt'rêts  (pie  iiousdrxroiis  nous  payer  uuituellement 


124  PAMPHLETS. 

surprendra  sans  doute  dentendre  dire  que  vous,  membre  de 
l'Académie  des  sciences  morales  et  politiques  (*) .  lorsque 
vous  parlez  de  capital  et  d'intérêt,  vous  n'êtes  plus  à  la 
"question  !  C'est  pourtant  ce  que  nous  nous  chargeons,  pour 
aujourd'hui,  de  vous  prouver.  Après,  nous  reprendrons  la 
question  elle-même,  si  vous  en  avez  le  désir. 

Nous  nions  d'abord,  ceci  vous  le  savez  de  reste,  nous 
nions  avec  le  christianisme  et  l'Évangile ,  la  légitimité  en 
soi  du  prêt  à  intérêt;  nous  la  nions  avec  le  judaïsme  et  le 
paganisme  ;  avec  tous  les  philosophes  et  législateurs  de  l'an- 
tiquité. Car  vous  remarquerez  ce  premier  fait,  qui  a  bien 
aussi  sa  valeur;  l'usure  n'a  pas  plutôt  paru  dans  le  monde, 
qu'elle  a  été  niée.  Les  législateurs  et  les  moralistes  n'ont 
cessé  de  la  combattre,  et  s'ils  ne  sont  parvenus  à  l'éteindre, 
du  moins  ont-ils  réussi  jusqu'à  certain  point  à  lui  rogner  les 
ongles,  en  fixant  une  limite,  un  taux  légal  à  l'intérêt. 

Telle  est  donc  notre  première  proposition,  la  seule  dont, 
à  ce  qu'il  semble,  vous  ayez  entendu  parler  :  Tout  ce  qui, 
dans  le  remboursement  du  prêt,  est  donné  en  sus  du  prêt, 
est  usure,  spoliation  :  Quodcumque  sorti  accedit,  usura  est. 

Mais  ce  que  vous  ne  savez  point,  et  qui  vous  émerveillera 
peut-être,  c'est  que  cette  négation  fondamentale  de  l'intérêt 
ne  détruit  point,  à  nos  yeux,  le  principe ,  le  droit,  si  vous 
voulez,  qui  donne  naissance  à  l'intérêt,  et  qui,  malgré  les 
condamnations  de  l'autorité  séculière  et  ecclésiastique,  la 
fait  perdurer  jusqu'à  nos  jours  ;  en  sorte  que  le  véritable 
problème  pour  nous  n'est  pas  de  savoir  si  l'usure,  en  soi, 
est  illicite,  nous  sommes  à  cet  égard  de  l'avis  de  l'Église,  — 
ou  si  elle  a  une  raison  d'existence,  nous  sommes ,  sous  ce 
rapport,  de  l'opinion  des  économistes.  Le  problème  est  de 
savoir  comment  on  parviendra  à  supprimer  l'abus  sans  en- 

{')  Bastiat  n'était  pas  précisément  membre  de  l'Institut,  mais  seule- 
ment memlire  correspondant.  (Note  de  l'éditeur.) 


(JUAILUE    1)1     CIŒDIl.  12  6 

dommagei"  le  droit  ;  comment,  en  un  mot,  on  sortira  de 
cette  contradiction. 

Expliquons  mieux  cela,  s'il  est  possible. 

D'un  côté,  il  est  très-vrai,  ainsi  que  vous  l'établissez  vous- 
même  péremptoirement,  que  le  prêt  est  un  service.  Et 
comme  tout  service  est  une  valeur,  conséquemment  comme 
il  est  de  la  nature  de  tout  service  d'être  rémunéré,  il  s'en- 
suit que  le  prêt  doit  avoir  son  prix ,  ou,  pour  employer  le 
mot  technique,  quil  doit  porter  intérêt. 

Mais  il  est  vrai  aussi,  et  cette  vérité  subsiste  à  côté  de  la 
précédente,  que  celui  qui  prête,  dans  les  conditions  ordi- 
naires du  métier  de  prêteur,  ne  se  prive  pas ,  comme  vous 
le  dites,  du  capital  qu'il  prête.  Il  le  prête,  au  contraire,  pré- 
cisément parce  que  ce  prêt  ne  constitue  pas  pour  lui  une 
privation,  il  le  prête,  parce  qu'il  n'en  a  que  faire  pour  lui- 
même,  étant  suffisamment  d'ailleurs  pourvu  de  capitaux  ;| 
il  le  prête,  enfin,  parce  qu'il  n'est  ni  dans  son  intention,  ni 
dans  sa  puissance  de  le  faire  personnellement  valoir;  parce 
qu'en  le  gardant  entre  ses  mains,  ce  capital,  stérile  de  sa 
nature,  resterait  stérile,  tandis  que  par  le  prêt  et  par  l'in- 
térêt qui  en  résulte,  il  produit  un  bénéfice  qui  permet  au 
capitaliste  de  vivre  sans  travailler.  Or,  vivre  sans  travailler, 
c'est,  en  économie  politique  aussi  bien  qu'en  morale,  une 
proposition  contradictoire,  une  chose  impossible. 

Le  propriétaire  qui  possède  deux  domaines,  l'un  à  Tours, 
l'autre  à  Orlt'ans,  et  qui  est  forcé  de  fixer  sa  résidence  dans 
l'un  qu'il  exploite,  par  conséquent  d'abandonner  l'autre; 
ce  proprietaire-là  peut-il  dire  qu'il  se  prive  de  sa  chose, 
parce  ([u'il  n'a  pas,  connue  Dieu,  l'ubiiiuitè  d'action  et  de 
domicile?  Autant  vaudrait  dire  que  nous  sommes  privés  du 
séjour  de  New- York  parce  que  nous  habitons  à  Paris.  Con- 
venez donc  f|ue  la  privation  du  capitaliste  est  couinie  la  pri- 
vation (lu  luaitre  qui  a  peidu  son  esclave,  coninie  la  |>riva- 
ti(»n  (lu  prince  chasse  j)ar  ^es  sujets,  comme  la  pii\atioii  ^\\\ 


l?-2  PAMPHLETS. 

d'impôt  sur  le  capital  présenté  par  M.  de  Girardiu,  nous 
n'avons  point  hésité  à  y  reconnaître  l'une  des  manifestations 
les  plus  hardies  de  l'idée  révolutionnaire;  et  bien  que  l'au- 
teur de  ce  projet  ait  été,  et  soit  peut-être  encore  attaché  à 
la  dynastie  d'Orléans  ;  bien  que  ses  tendances  personnelles 
fassent  de  lui  un  homme  éminemment  gouvernemental  ; 
bien  qu'enfin  il  se  soit  constamment  rangé  dans  le  parti  de 
la  Conservation  contre  celui  de  la  Révolution ,  nous  n'en 
pensons  pas  moins  que  son  idée  appartient  au  mouvement  ; 
à  ce  titre,  nous  l'avons  revendiquée  comme  nôtre;  et  si 
M.  de  Girardin  était  capable  de  renier  sa  propre  pensée,  nous 
la  reprendrions  en  sous-œuvre,  et  nous  nous  en  ferions  un 
argument  de  plus  contre  les  adversaires  de  la  Révolution. 

C'est  d'après  cette  règle  de  critique  élevée,  et  pour  ainsi 
dire,  impersonnelle,  que  nous  allons  répondre  à  M.  Bastiat. 

M.  Bastiat,  au  rebours  de  M.  de  Girardin,  est  un  écrivain 
tout  pénétré  de  l'esprit  démocratique  :  si  l'on  ne  peut  encore 
dire  de  lui  qu'il  est  socialiste,  à  coup  sûr  c'est  déjà  plus 
qu'un  philanthrope.  La  manière  dont  il  entend  et  expose 
l'économie  politique  le  place,  ainsi  que  M.  Blanqui,  sinon 
fort  au-dessus,  du  moins  fort  en  avant  des  autres  écono- 
mistes, fidèles  et  immuables  disciples  de  J.  B.  Say.  M.  Bas- 
tiat, en  uamot,  est  dévoué  corps  et  âme  à  la  République,  à 
la  liberté,  à  l'égalité,  au  progrès  :  il  l'a  prouvé  mainte  fois 
avec  éclat  par  ses  votes  à  l'Assemblée  nationale. 

Malgré  cela,  nous  rangeons  M.  Bastiat  parmi  les  hommes 
de  la  résistance  :  sa  théorie  du  capital  et  de  l'intérêt,  dia- 
métralement opposée  aux  tendances  les  plus  authentiques, 
aux  besoins  les  plus  irrésistibles  de  la  Révolution,  nous  en 
fait  une  loi.  Puissent  nos  lecteurs,  à  notre  exemple,  séparer 
toujours  ainsi  les  questions  de  personnes  d'avec  les  ques- 
tions de  principes  !  la  discussion  et  la  charité  y  gagneront. 

M.  Bastiat  commence  sa  réponse  par  une  observa- 
ion  d"une  justesse  frappante,  que  nous  croyons  d'autan 


GKAlllTE   1)L    CKEDIT.  123 

plus  utile  de  rappeler,  quelle  tombe  d'aplomb  sur  lui  : 

«  L'ardeur  extrême,  dit  M.  Bastiat,  avec  laquelle  le  peu- 
ce  pie,  eu  Frauce,  s'est  mis  à  creuser  les  problèmes  écono- 
«  miques,  et  l'incoucevable  indifférence  des  classes  aisées  à 
«  l'égard  de  ces  problèmes,  forment  un  des  traits  les  plus 
«  caractéristiques  de  notre  époque/Pendant  que  les  an- 
«  ciens  journaux,  organes  et  miroirs  de  la  bonne  société, 
«  s'en  tiennent  à  la  guerroyante  et  stérile  politique  de  parti, 
«  les  feuilles  destinées  aux  classes  ouvrières  agitent  inces- 
«  samment  ce  qu'on  peut  appeler  les  questions  de  fond,  les 
«  questions  sociales.  » 

Eli  bien  !  nous  dirons  à  M.  Bastiat  : 

Vous  êtes  vous-même,  sans  vous  en  douter,  ini  exemple 
de  cette  indifférence  inconcevable  avec  laquelle  les  lionimes 
de  la  classe  aisée  étudient  les  problèmes  sociaux;  et  tout 
économiste  de  premier  ordre  que  vous  puissiez  vous  dire, 
vous  ignorez  complètement  où  en  est  cette  question  du  ca- 
pital et  de  l'intérêt,  que  vous  vous  êtes  chargé  de  défendre. 
Aussi  en  arrière  des  idées  que  des  faits,  vous  nous  parlez 
exactement  comme  ferait  un  rentier  davant  89.  Le  socia- 
lisme, qui,  depuis  dix  ans,  proteste  contre  le  capital  et  l'in- 
térêt, est  totalement  inconnu  de  vous;  vous  n'en  avez  pas 
lu  les  mémoires  ;  car  si  vous  les  avez  lus,  comment  se  fait-il 
(jue,  vous  préparant  à  le  réfuter,  vous  passiez  sous  silence 
toutes  ses  preuves? 

Vraiment,  à  vous  voir  raisonner  contre  le  socialisme  de 
notre  âge,  on  vous  prendrait  pour  un  Kpiménide  se  réveil- 
lant en  sursaut,  après  quatre-vingts  ans  de  sommeil.  Est-ce 
bien  à  nous  que  vous  adressez  vos  (lisseitati(»iis  patriarca- 
les? Est-ce  le  prolétaire  de  I8i0que  vous  voulez  convaincre? 
(lonnuencez  donc  par  étudier  ses  id(''es;  placez-vous,  avec 
lui.  dans  l'actualité  des  doctrines  :  répondez  aux  raisons, 
vraies  ou  fausses,  qui  le  détenniuent,  et  ne  lui  apportez  pas 
les  vôtres,  qu'il  sait  depuis  un  temps  innnt'inoi'ial.  Cela  vous 


12  a  l'\Ml'HLKi>. 

se  compenseront;  et  si,  de  part  et  dautic.  les  capitaux 
avancés  sont  égaux,  les  intérêts  se  balançant,  le  solde  ou  la 
redevance  sera  nul. 

Dans  la  société,  les  choses  ne  se  passent  pas  tout  à  fait 
ainsi^  sans  doute.  Les  prestations  que  se  font  réciproque- 
ment les  producteurs  sont  loin  dètre  égales;  partant,  les 
intérêts  qu'ils  ont  à  se  payer  ne  le  sont  pas  non  plus  :  de  là, 
l'inégalité  des  conditions  et  des  fortunes. 

Mais  la  question  est  de  savoir  si  cet  équilibre  de  la  pres- 
tation en  capital,  travail  et  talent;  si,  par  conséquent,  l'é- 
galité  du  revenu  pour  tous  les  citoyens,  parfaitement  ad- 
missible en  théorie,  peut  se  réaliser  dans  la  pratique;  si  cette 
réalisation  est  dans  les  tendances  de  la  société  ;  si,  enfin,  et 
contre  toute  attente,  elle  n'est  pas  la  conclusion  fatale  delà 
théorie  de  l'usure  elle-même? 

Ur-,  c'est  ce  qu'affirme  le  socialisme  quand  il  est  parvenu 
à  se  comprendre  lui-même,  socialisme  qui  ne  se  distingue 
plus  alors  de  la  science  économique,  étudiée  à  la  fois  dans 
son  expérience  acquise  et  dans  la  puissance  de  ses  séduc- 
tions. En  etïet,  que  nous  dit,  sur  cette  grande  question  de 
l'intérêt,  l'histoire  de  la  civilisation,  l'histoire  de  l'économie 
i;nlitique? 

C'est  que  la  prestation  mutuelle  des  capitaux,  matériels 
et  immatériels,  tend  à  s'équilibrer  de  plus  en  plus,  et  cela 
par  diverses  causes  que  nous  allons  énumérer,  et  que  les 
économistes  les  plus  rétrogrades  ne  peuvent  méconnaître  : 

1°  La  division  du  travail,  ou  séparation  des  industries, 
qui,  multipliant  à  l'infini  les  instruments  de  travail  et  les 
matières  premières,  multiplie  dans  la  même  proportion  le 
prêt  des  capitaux  ; 

2°  L'accumulation  des  capitaux,  accumulation  qui  résulte 
de  la  variété  des  industries,  et  dont  leffet  est  de  produire 
entre  les  capitalistes  une  concurrence  analogue  à  celle  des 
marchands,  pai-   conséquent   d'opéicr    insensiblement  la 


GRATUITE   DU   CREDIT.  129 

baisse  du  loyer  des  capitaux  et  la  réduction  du  taux  de  l'in- 
térêt; 

3°  La  faculté  toujours  plus  grande  de  circulation  qu'ac- 
quièrent les  capitaux,  par  le  numéraire  et  la  lettre  de 
change  ; 

4°  Enfin,  la  sécurité  publique. 

Telles  sont  les  causes  générales  qui,  depuis  des  siècles, 
ont  amené  entre  les  producteurs  une  réciprocité  de  presta- 
tions de  plus  en  plus  équilibrée,  par  suite,  une  compensa- 
tion de  plus  en  plus  égale  des  intérêts,  une  baisse  continue 
du  prix  des  capitaux. 

Ces  faits  ne  peuvent  être  niés  :  vous  les  avouez  vous- 
même;  seulement,  vous  en  méconnaissez  le  principe  et  la 
signification,  quand  vous  attribuez  au  capital  le  mérite  du 
progrès  opéré  dans  le  domaine  de  l'industrie  et  de  la  ri- 
chesse; tandis  que  ce  progrès  a  pour  cause,  non  le  capital, 
mais  la  circulation  du  capital. 

Les  faits  étant  de  la  sorte  analysés  et  classés,  le  socialisme 
se  demande  si,  pour  provoquer  cet  équilibre  du  crédit  et 
du  revenu,  il  ne  serait  pas  possible  d'agir  directement, non 
sur  les  capitaux,  remarquez-le  bien, mais  sur  la  circulation; 
s'il  ne  serait  pas  possible  d'organiser  cette  circulation,  de 
manière  à  produire  tout  d'un  coup  entre  les  (capitalistes  et 
les  producteurs,  deux  termes  actuelleuicnt  en  opposition, 
mais  que  la  théorie  démontre  devoir  être  synonymes,  l'équi- 
valence des  prestations,  en  d'autres  termes,  l'égalité  des 
fortunes. 

A  cette  question,  le  socialisme  répond  encore  :  Oui,  cela 
est  possible,  et  de  plusieurs  manières. 

Supposons  d'abord,  pour  nous  renfermer  dans  les  con- 
ditions du  crédit  actuel,  lequel  s'effectue  surtout  par  l'en- 
tremise du  numéraire;  supposons  (jue  tcms  les  producteurs 
de  la  République,  au  nombre  de  plus  de  dix  millions,  se 
cotisent  chacun  pour  une  somme  représentant  l  pour  loo 

OEuvrei  cunipUtes,  i  V.  v 


130  PAJttPHLETS. 

seulement  de  leur  capital.  Cette  cotisation  de  1  pour  100 
sur  la  totalité  du  capital  mobilier  et  immobilier  du  pays, 
formerait  une  somme  de  un  milliard. 

Supposons  qu'à  l'aide  de  cette  cotisation  une  banque  soit 
fondée,  en  concurrence  de  la  Banque  mal  nommée  de 
France,  et  faisant  l'escompte  et  le  crédit  sur  hypothèque, 
à  1/2  pour  100. 

Il  est  évident,  en  'premier  lieu,  que  l'escompte  des  va- 
leurs de  commerce  se  faisant  à  1/2  pour  100,  le  prêt  sui* 
hypothèque  à  1/2  pour  100,  la  commandite,  etc.,  à  1/2 
pour  100,  le  capital  monnaie  serait  immédiatement  frappé, 
entre  les  mains  de  tous  les  usuriers  et  préteurs  d'argent, 
d'improductivité  absolue;  l'intérêt  serait  nul,  le  crédit 
gratuit. 

Si  le  crédit  commercial  et  hypothécaire,  en  autres  termes, 
si  le  capital  argent,  le  capital  dont  la  fonction  est  exclusive- 
ment de  circuler  était  gratuit,  le  capital  maison  le  devien- 
drait lui-même  bientôt;  les  maisons  ne  seraient  plus  en 
réalité  capital,  elles  seraient  marchandise,  cotée  à  la  Bourse 
comme  les  eaux-de-vie  et  les  fromages,  et  l(juée  ou  vendue, 
deux  termes  devenus  alors  synonymes,  a  prix  de  re- 
vient. 

Si  le  capital  maison,  de  même  que  le  capital  argent, 
était  gratuit,  ce  qui  revient  à  dire,  si  l'usage  en  était  payé 
à  titre  d'échange,  non  de  prêt,  le  capital  terre  ne  tarderait 
pas  à  devenir  gratuit  à  son  tour  ;  c'est-à-dire  que  le  fermage, 
au  lieu  d'être  la  redevance  payée  au  propriétaire  non 
exploitant,  serait  la  compensation  du  produit  entre  les 
terres  de  qualité  supérieure  et  les  terres  de  qualité  infé- 
rieure; ou,  pour  mieux  dire,  il  n'y  aurait  plus,  en  réalité, 
ni  fermiers,  ni  propriétaires,  il  y  aurait  seulement  des  la- 
bom-eurs  et  des  vignerons,  comme  il  y  a  des  menuisiers  et 
des  mécaniciens. 

Voulez-vous  une  autre  preuve  de  la  possibilité  de  rame 


GRATUITE   DU    CREDIT.  131 

ner,  par  le  développement  des  institutions  économiques, 
tous  les  capitaux  à  la  gratuité  ? 

Supposons  qu'au  lieu  de  ce  système  d'impôts,  si  compli- 
qué, si  onéreux,  si  vexatoire,  que  nous  a  légué  la  féodalité 
nobiliaire  ;  un  seul  mipùt  soit  établi,  non  plus  sur  la  pro- 
duction, la  circulation,  la  consommation,  l'habitation,  etc.; 
mais,  comme  la  justice  l'exige  et  comme  le  veut  la  science 
économique,  sur  le  capital  net  afférent  à  chaque  individu. 
Le  capitaliste  perdant  par  l'impôt  autant  ou  plus  qu'il  ne 
gagne  par  la  rente  et  l'intérêt,  serait  obligé  ou  de  faire  va- 
loir par  lui-mêmfî,  ou  de  vendre  :  l'équilibre  économique, 
par  cette  intervention  si  simple,  et,  d'ailleurs,  inévitable  du 
fisc,  se  rétablirait  encore. 

Telle  est,  en  somme,  la  théorie  du  socialisme  sur  le  ca- 
pital et  l'intérêt. 

Non-seulement  nous  affirmons,  d'après  cette  théorie  qui, 
d'ailleurs,  nous  est  commune  avec  les  économistes,  et  sur  la 
foi  du  développement  industriel,  que  telles  sont  la  tendance 
et  la  portée  du  prêt  à  intérêt;  nous  jirouvons  encore,  par 
les  résultats  subversifs  de  l'économie  actuelle,  et  par  la  dé- 
monstration des  causes  de  la  misère,  que  cette  tendance  est 
nécessaire,  et  l'extinction  de  l'usure  inévitable. 

En  effet,  le  prix  du  prêt,  loyer  de  capitaux,  intérêt  d'ar- 
gent, usure,  en  un  mot,  faisant,  comme  il  a  été  dit,  parti<' 
intégrante  du  prix  des  produits,  et  cette  usure  n'étant  pas 
égale  pour  tous,  il  s'ensuit  que  le  prix  des  produits,  com- 
posé qu'il  est  de  salaire  et  d'intérêts,  ne  peut  pas  être  ac- 
quitté par  ceux  qui  n'ont  pour  le  payer  que  leur  salaire  et 
point  d'intérêt  ;  en  sorte  que,  par  le  fait  de  l'usure,  le  tra- 
vail est  condamné  au  cliômage  et  le  capital  à  la  ban- 
queroute. 

Cette  démonstration,  dans  le  genre  de  celles  que  les  ma- 
thématiciens a|)j)('llent  réductictn  à  l'absurde,  île  l'impossi- 
bilité organique  «lu  i)rêl  à  intcK'l,  a  clé  reproduite  cent 


132  PAMPHLETS. 

fois  dans  le  socialisme  :  pourquoi  les  économistes  n'en  par- 
lent-ils pas  ? 

Voulez-vous  donc  sérieusement  réfuter  les  idées  socia- 
listes sur  le  prêt  à  intérêt?  Voici  les  questions  auxquelles 
vous  avez  à  répondre  : 

1°  Est-il  \Tai  que  si,  au  for  extérieur,  la  prestation  du  ca- 
pital est  un  service  qui  a  sa  valeur,  qui  par  conséquent  doit 
être  payé;  —  au  for  intérieur,  cette  prestation  n'entraîne 
point  pour  le  capitaliste  mie  privation  réelle  ;  conséquem- 
ment,  qu'elle  ne  suppose  pas  le  droit  de  rien  exiger  pour 
prix  du  prêt  ? 

2°  Est-il  vrai  que  l'usure,  pour  être  irréprochable,  doit 
être  égale  ;  que  la  tendance  de  la  société  conduit  à  cette 
égalisation,  en  sorte  que  l'usure  n'est  irréprochable  que 
lorsqu'elle  est  devenue  égale  pour  tous,  c'est-à-dire  nulle? 

>  Est-il  vrai  qu'une  banque  nationale,  faisant  le  crédit  et 
l'escompte  gratis,  soit  chose  possible  ? 

Ik°  Est-il  \Tai  que  par  l'etïet  de  cette  gratuité  du  crédit  et 
de  l'escompte,  comme  par  Faction  de  l'impôt  simplifié  et 
ramené  à  sa  véritable  forme,  la  rente  immobilière  disparaît, 
ainsi  que  l'intérêt  de  l'argent? 

5»  Est-il  \Tai  qu'il  y  ait  contradiction  et  impossibilité  ma- 
thématique dans  l'ancien  système? 

6°  Est-il  vrai  que  l'économie  politique ,  après  avoir,  sur 
la  question  de  l'usure,  contredit  pendant  plusieurs  milliers 
d'années  la  théologie,  la  philosophie,  la  législation ,  arrive, 
par  sa  propre  théorie,  au  même  résultat  ? 

7"  Est-il  \Tai,  enfin,  que  l'usure  n'a  été,  dans  son  institu- 
tion providentielle ,  qu'un  instrument  d'égalité  et  de  pro- 
grès ;  absolument  comme  dans  l'ordre  politique,  la  monar- 
chie absolue  a  été  un  instrument  de  liberté  et  de  progrès  ; 
comme  dans  l'ordre  judiciaire  l'épreuve  de  l'eau  bouillante, 
le  duel  et  la  question  ont  été,  à  leur  tour,  des  instruments 
de  conviction  et  de  progrès? 


GRATUITÉ   DU   CRÉDIT.  133 

Voilà  ce  que  nos  adversaires  sont  tenus  d'examiner,  avant 
de  nous  accuser  d'infirmité  scientifique  et  intellectuelle; 
voilà,  monsieur  Bastiat,  sur  quels  points  devra  porter  à  l'a- 
venir votre  controverse,  si  vous  voulez  qu'elle  aboutisse.  La 
question  est  clairement  et  catégoriquement  posée  :  permet- 
tez-nous de  croire  qu'après  en  avoir  pris  lecture,  vous  re- 
connaîtrez qu'il  y  a  dans  le  socialisme  du  dix-neuvième  siècle 
quelque  chose  qui  dépasse  la  portée  de  votre  vieille  éco- 
nomie politique. 

P.  J.  Proudhon. 


QUATRIEME  LETTRE. 

F.  BASTIAT  A  P.  J.  PROUDHON. 

Circonscription  logique  du  débat.  —  Dire  oui  et  non  n'est  pas  ré- 
pondre. —  Futilité  de  l'objection  fondée  sur  ce  que  le  capitaliste  ne 
se  prive  pas.  —  Productivité  naturelle  et  nécessaire  du  capital  dé- 
montrée par  des  exemples.  —  Considérations  sur  le  loisir. 

26  novembre  1849, 

Monsieur,  vous  me  posez  sept  questions.  Veuillez  vous 
rappeler  qu'entre  nous  il  ne  s'agit  en  ce  moment  que  d'une 
seule  : 

L'intérêt  du  capital  est-il  légitime? 

Cette  question  est  grosse  de  tempêtes.  Il  fimt  la  vider.  En 
acceptant  la  loyale  hospitalité  de  vos  colonnes,  je  n'ai  pas 
eu  en  vue  d'analyser  toutes  les  combinaisons  possibles  de 
crédit  que  le  fertile  génie  des  socialistes  peut  enfanter.  Je 
me  suis  demandé  si  Y  intérêt,  qui  entre  dans  le  prix  de  ttuites 
choses,  est  une  spoliation;  si,  par  conséquent,  le  monde  se 
partage  entre  des  capitalistes  volein-s  et  des  travaillein-s  vo- 
lés. Je  ne  le  crois  pas,  mais  datitres  le  croient.  Selon  que  la 


1  3  i  PAiMPHLETS. 

vérité  est  de  mon  côté  ou  du  leur,  l'avenir  réservé  k  notre 
rhère  patrie  est  la  concorde,  ou  une  lutte  sanglante  et  iné- 
vitable. La  question  vaut  donc  la  peine  d'être  sérieusement 
étudiée. 

Que  ne  sommes-nous  d'accord  sur  ce  point  de  départ  ! 
Notre  œuvre  se  bornerait  à  détruire ,  dans  l'esprit  des  mas- 
ses, des  erreurs  funestes  et  des  préventions  dangereuses. 
Nous  montrerions  au  peuple  le  capital ,  non  comme  un  pa- 
rasite avide,  mais  comme  une  puissance  amie  et  féconde. 
Nous  le  lui  montrerions,  —  et  ici  je  reproduis  presque  vos 
expressions,  —  s'accumulant  par  l'activité ,  l'ordre  ,  l'épar- 
gne, la  prévoyance,  la  séparation  des  travaux,  la  paix  et  la 
sécurité  publique;  se  distribuant,  en  vertu  de  la  liberté, 
entre  toutes  les  classes;  se  mettant  de  plus  en  plus  à  la  portée 
de  tous,  par  la  modicité  croissante  de  sa  rémunération  ;  ra- 
chetant l'humanité  enfin  du  poids  de  la  fatigue  et  du  joug 
des  besoins. 

Mais  comment  nous  élever  à  d'autres  vues  du  problème 
social,  lorsque,  à  cette  première  question  :  L'intérêt  du  ca- 
pital est-il  légitime  ?  vous  répondez  :  Oui  et  Non. 

Oui  :  car  —  «  il  est  très-vrai  que  le  prêt  est  un  service, 
et  comme  tout  service  est  une  valeur,  conséquemment, 
comme  il  est  de  sa  nature  d'être  rémunéré,  il  s'ensuit  que 
le  prêt  doit  avoir  son  prix,  qu'il  doit  porter  intérêt.  » 

Non  :  car  —  «  le  prêt,  par  l'intérêt  qui  en  résulte,  produit 
un  bénéfice  qui  permet  au  capitaliste  de  vivre  sans  travailler. 
Or,  vivre  sans  travailler,  c'est,  en  économie  politique  aussi 
bien  qu'en  morale,  une  proposition  contradictoire ,  une  chose 
impossible.  » 

Oui  :  car  —  «  la  négation  fondamentale  de  l'intérêt  ne 
détruit  pas  à  nos  yeux  le  principe,  le  (boit  qui  donne  nais- 
sance à  l'intérêt.  Le  véritable  problème  ,  pour  nous,  n'est 
pas  de  savoir  si  l'usure  a  une  raison  d'existence  ;  nous  som- 
mes, sous  ce  rapport,  de  l'opinion  des  économistes.  » 


GRATl  ITE   DU   CREDIT.  135 

Non  :  car  —  «  nous  nions,  avec  le  christianisme  et  l'Évan- 
gile, la  légitimité  en  soi  du  prêt  à  intérêt.  » 

Oui  :  car  —  «  l'usm-e  n'a  été,  dans  son  institution  provi- 
dentielle, qu'un  instrument  d'utilité  et  de  progrès.  » 

Non  :  car  —  «  tout  ce  qui,  en  remboursement  du  prêt, 
est  donné  en  sus  du  prêt  est  usure,  spoliation.  » 

Oui  et  Non,  enfin  :  car  —  «  le  socialisme  n'a  la  prétention 
de  convertir  personne,  ni  l'Eglise,  qui  nie  l'intérêt,  ni  l'éco- 
nomie politique,  qui  l'affirme,  d'autant  moins  qu'il  est  con- 
vaincu qu'elles  ont  raison  toutes  deux.  » 

Il  y  en  a  qui  disent  :  Ces  solutions  contradictoires  sont  mi 
amusement  que  M.  Proudhon  donne  à  son  esprit.  D'autres  : 
Il  ne  faut  voir  là  que  des  coups  de  pistolet  que  M.  Proudhon 
tire  dans  la  rue,  pour  faire  mettre  le  public  aux  fenêtres. 
Pour  moi,  qui  sais  que  vous  les  appliquez  à  tous  les  sujets  : 
liberté,  propriété,  concurrence,  machines,  religion,  je  les 
tiens  pour  une  conception  sincère  et  sérieuse  de  votre  in- 
telligence. 

Mais,  Monsieur,  pensez-vous  que  le  peuple  puisse  vous 
suivre  longtemps  dans  le  dédale  de  vos  Antinomies  ?  Son 
génie  ne  s'est  pas  façonné  sur  les  bancs  vermoulus  de  la 
Sorbonne.  Les  fameux  :  Quidquid  dixeris,  anjumentabor , 
—  Ego  verô  contra  —  ne  vont  pas  à  ses  franches  allures  ;  il 
veut  voir  le  fond  des  choses,  et  il  sent  instinctivement  qu'au 
fond  des  choses  il  y  a  un  Oui  ou  un  Non,  mais  quil  ne  j)eut 
y  avoir  un  Oui  et  un  Non  fondus  ensemble.  Poiu'  ne  pas 
sortir  du  sujet  qui  nous  occupe,  il  vous  dira  :  Il  faut  pour- 
tant bien  que  liiitérêt  soit  légitime  ou  illégitime,  juste  ou 
injuste,  providentiel  ou  satanique,  propriété  ou  spolia- 
tion. 

La  rontmdiction,  soyez-en  sur,  est  ce  qu'il  y  a  de  plus 
difficile  à  faire  accepter,  même  aux  esprits  subtils,  à  plus 
forte  raison  au  peuple. 

Si  je  m'arrête  à  la  j)reniièrr  nidilie.  j'ose  dire  à  la  bonne 


136  PAMPHLETS. 

moitié  de  votre  thèse,  en  quoi  différez-vous  des  éco- 
nomistes? 

Vous  convenez  qu'avancer  un  capital,  c'est  rendre  un 
service,  qui  donne  droit  à  un  sei^vice  équivalent,  lequel  est 
susceptible  d'évaluation  et  s'appelle  intérêt. 

Vous  convenez  que  le  seul  moyen  de  dégager  l'équiva- 
lence de  ces  deux  services,  c'est  de  les  laisser  s'échanger  li- 
brement, puisque  vous  repoussez  l'intervention  de  l'État,  et 
proclamez,  dès  le  début  de  votre  article,  la  liberté  de 
l'homme  et  du  citoyen. 

Vous  convenez  que  l'intérêt  a  été ,  dans  son  institution 
providentielle,  un  instrument  d'égalité  et  de  progrès. 

Vous  convenez  que,  par  l'accumulation  des  capitaux  (qui 
certes  ne  s'accumuleraient  pas  si  toute  rémunération  leur 
était  déniée),  l'Intérêt  tend  à  baisser,  à  mettre  l'instrument 
du  travail,  la  matière  première  et  l'approvisionnement,  tou- 
jours à  la  portée  plus  facile  de  classes  plus  nombreuses. 

Vous  convenez  que  les  obstacles,  qui  arrêtent  cette  dési- 
rable diffusion  du  capital,  sont  artificiels  et  se  nomment 
privilèges,  restrictions,  monopoles  ;  qu'ils  ne  peuvent  être 
la  conséquence  fatale  de  la  liberté,  puisque  vous  invoquez 
la  liberté. 

Voilà  une  doctrine  qui,  par  sa  simplicité,  sa  gi'andeur,  sa 
concordance,  le  parfum  de  justice  qui  s'en  exhale,  s'impose 
aux  convictions,  entraîne  les  cœurs,  et  fait  pénétrer,  dans 
tous  les  replis  de  l'intelligence,  le  sentiment  de  la  certitude. 
Que  reprochez-vous  donc  à  l'économie  politique  ?  Est-ce 
d'avoir  repoussé  les  formules  diverses  —  et  par  suite  refusé 
de  prendre  le  nom  —  du  socialisme?  Oui ,  elle  a  combattu 
le  saint-simonisme  et  le  fouriérisme;  vous  les  avez  com- 
battus comme  elle.  Oui,  elle  a  réprouvé  les  théories  du 
Luxembourg;  vous  les  avez  réprouvées  comme  elle.  Oui, 
elle  a  lutté  contre  le  communisme  ;  vous  avez  fait  plus,  vous 
l'avez  écrasé. 


GRATUITE  DU  CREDIT.  i:j: 

D'accord  avec  l'économie  politique  sur  le  capital,  son 
origine,  sa  mission,  son  droit,  ses  tendances;  —  d'accord 
avec  elle  sur  le  principe  à  promouvoir,  la  liberté  ;  —  d'ac- 
cord avec  elle  sur  l'ennemi  à  combattre,  lintervention  abu- 
sive de  l'État  dans  les  transactions  honnêtes;  —  d'accord 
avec  elle  dans  ses  luttes  contre  les  manifestations  passées 
du  socialisme; —  d'où  vient  que  vous  vous  retournez  contre 
elle  ?  C'est  que  vous  avez  trouvé  au  socialisme  une  nouvelle 
formule  :  la  contradiction,  ou,  si  vous  aimez  mieux,  Vanti- 
nomie.  C'est  pourquoi  vous  apostrophez  l'économie  politique 
et  lui  dites  : 

Tu  es  vieille  d'un  siècle.  Tu  n'es  plus  au  courant  des 
questions  du  jour.  Tu  n'envisages  la  question  que  sous  une 
fa(;e.  Tu  te  fondes  sur  la  légitimité  et  l'utilité  de  l'intérêt, 
et  lu  as  raison,  car  il  est  utile  et  légitime;  mais  ce  que  tu  ne 
comprends  pas,  c'est  qu'en  même  temps  il  est  nuisible  et  il- 
légitime. Cette  contradiction  t'émerveille;  la  gloire  du  néo- 
socialisme est  de  l'avoir  découverte,  et  c'est  par  là  qu'il 
dépasse  ta  portée. 

Avant  de  chercher,  ainsi  que  vous  m'y  invitez,  à  faire 
sortir  une  solution  de  ces  prémisses  contradictoires,  il  faut 
savoir  si  la  contradiction  existe,  et  nous  sonmies  ramenés 
parla  à  creuser  de  plus  en  plus  ce  problème  : 

L'intérêt  du  capital  est-il  légitime  ? 

Mais  que  puis-je  dire  ?  Mon  œil  se  fixe  sur  l'épée  de  Da- 
modès  que  vous  tenez  suspendue  sur  ma  tête.  Plus  con- 
cluantes seront  mes  raisons,  plus  vous  vous  frotterez  les 
mains,  disant  :  On  ne  saurait  mieux  prouver  ma  tlii'^e.  Que 
si,  des  bas-fonds  du  comnumisnie,  il  s'élève  contre  mes  ar- 
guments une  réfutation  spécieuse,  vous  vous  frotterez  les 
mains  encore,  disant  :  Voici  du  secours  ([ui  arrive  à  mon 
anti-thhe.  0  antinomie  !  tu  es  vraiment  une  citadclit'  im- 
prenable; tu  ressembles,  trait  pour  liait,  au  scrjifirisnif. 
(j)nmient  convaincre  Pyrrlion,  (pii  nous  dit  :  Je  dniitc  si  tu 


138  PAMPHLETS. 

me  parles  ou  si  je  te  parle;  je  doute  si  tu  es  et  si  je  suis  ;  je 
doute  si  tu  affirmes  ;  je  doute  si  je  doute  ? 

Voyons  néanmoins  sur  quelle  base  vous  faites  reposer  la 
seconde  moitié  de  l'aRtinomie. 

Vous  invoquez  d'abord  les  Pères  de  l'Eglise,  le  judaïsme 
et  le  paganisme.  Permettez-moi  de  les  récuser  en  matière 
économique.  Vous  l'avouez  vous-même,  Juifs  et  gentils  ont 
parlé  dans  un  sens  et  agi  dans  un  autre.  Quand  il  s'agit  d'é- 
tudier les  lois  générales  auxquelles  obéit  la  société,  la  ma- 
nière dont  les  hommes  agissent  universellement  a  plus  de 
poids  que  quelques  sentences. 

Vous  dites  :  «  Celui  qui  prête  ne  se  prive  pas  du  capital 
qu'il  prête.  Il  le  prête,  au  contraire,  parce  que  ce  prêt  ne 
constitue  pas  pour  lui  une  privation  ;  il  le  prête,  parce  qu'il 
n'en  a  que  faire  pour  lui-même,  étant  suffisamment  pourvu, 
d'ailleurs,  de  capitaux.  Il  le  prête,  enfin,  parce  qu'il  n'est  ni 
dans  son  intention  ni  dans  sa  puissance  de  le  faire  person- 
nellement valoir  (^).  » 

Et  qu'importe,  s'il  l'a  créé  par  son  travail,  précisément 
pour  le  prêter  ?  Il  n'y  a  là  qu'une  équivoque  sur  l'effet  né- 
cessaire de  la  séparation  des  occupations.  Votre  argmnent 
attaque  la  vente  aussi  bien  que  le  prêt.  En  voulez-vous  la 
preuve?  Je  vais  reproduire  votre  phrase,  en  substituant 
Vente  a  Prêt  et  Chapelier  à  Capitaliste. 

«  Celui  qui  vend,  dirai-je,  ne  se  prive  pas  du  chapeau 
qu'il  vend.  Il  le  vend,  au  contraire,  parce  que  cette  vente  ne 
constitue  pas  pour  lui  une  privation.  Il  le  vend  parce  qu'il 
n'en  a  que  faire  pour  lui-même,  étant  d'ailleurs  suffisam- 

(1)  L'argument  tiré  de  ce  que  le  capitaliste  ne  se  frive  pas,  n'est  pas 
exclusivement  à  l'usage  des  socialistes.  Considérer  comme  un  élément 
important  de  la  légitimité  de  l'intérêt  la  privation  éprouvée  par  le 
prêteur,  est  une  opinion  qui  fut  soutenue,  le  15  juin  1849,  dans  le 
Journal  des  Economistes,  à  l'occasion  du  pamphlet  Capital  et  Rente, 
récemment  publié.  {Noie  de  l'éditeur.) 


GKATIITE   DU   CREDIT.  139 

ment  pourvu  de  chapeaux.  Il  le  ^  end  enfin  parce  qu'il  n'est 
ni  dans  son  intention,  ni  dans  sa  puissance  de  le  faire  per- 
sonnellement servir.  » 

En  fa\  eur  de  votre  antithèse,  vous  alléguez  encore  la 
compensation. 

«  Vous  me  prêtez,  moyennant  intérêt,  le  rabot  que  vous 
avez  fabriqué  pour  polir  vos  planches.  Si,  de  mon  cùté,  je 
vous  prête  la  scie  que  j'ai  montée  pour  débiter  mes  souches, 

j'aurai  droit  pareillement  à  un  intérêt Si,  de  part  et 

d'autre,  les  capitaux  avancés  sont  égaux,  les  intérêts  se  ba- 
lançant, le  solde  sera  nul.  » 

Sans  doute  ;  —  et  si  les  capitaux  avancés  sont  inégaux, 
un  solde  légitime  apparaîtra.  C'est  précisément  ainsi  que  les 
choses  se  passent.  Encore  ici,  ce  que  vous  dites  du  i)rêt, 
on  peut  le  dire  de  l'échange  et  même  du  travail;  pm-ce  que 
des  travaux  échangés  se  compensent,  en  concluez-vous  que 
le  travail  a  été  anéanti  ? 

Le  socialisme  moderne  aspire,  dites-vous,  à  réaliser  cette 
prestation  mutuelle  des  capitaux,  atin  que  l'intérêt,  partie 
intégrante  dii  prix  de  toutes  choses,  se  compense  pour  tous 
et,  par  conséquent,  s'annule.  —  Qu'il  se  compense,  ce  n'est 
pas  idéalement  impossible,  et  je  ne  demande  pas  mieux. 
Mais  il  y  faut  d'autres  façons  qu'une  Banque  d'invention 
nouvelle.  Que  le  socialisme  égalise  chez  tous  les  honnue's 
l'activité,  l'habileté,  la  probité,  l'économie,  la  prévoyjuue, 
les  besoins,  les  goûts,  les  vertus,  les  vices  et  même  les  chan- 
ces, et  alors  il  aura  réussi.  Mais  alors  aussi  il  importera  jx'U 
que  l'intérêt  se  cote  à  dcnh  pour  cent  ou  à  cinquimte  pour 
cent. 

Vous  nous  repr(»(li(z  de  méconnaître  la  signification  du 
socialisme,  parce  que  nous  ne  fondons  pas  de  grandes  es- 
pérances sur  ses  rêves  de  wi-dit  <jratnit.  Vous  nous  dites  : 
((  Vous  attribuez  au  capital  le  mérite  et  le  progrès  opéré  dans 
le  (loiiiiiiiie   (je  l'iiidustrie  ef  de    l:i  richesse,    tandis  (|iie  le 


I  4  0  PAMPHLETS. 

progrès  a  pour  cause  non  le  capital,  mais  la  circulation 
du  capital.  » 

Je  crois  que  c'est  vous  qui  prenez  ici  l'effet  pour  la  cause. 
Pour  que  le  capital  circule,  il  faut  d'abord  qu'il  existe  ;  et, 
pour  qu'il  existe,  il  faut  qu'il  soit  provoqué  à  naître  par  la 
perspective  des  récompenses  attachées  aux  vertus  qui  l'en- 
gendrent. Ce  n'est  pas  parce  qu'il  circule  que  le  capital  est 
utile;  c'est  parce  qu'il  est  utile  qu'il  circule.  Son  utilité  in- 
trinsèque fait  que  les  uns  le  demandent,  que  les  autres  Vof- 
frent  ;  de  là  la  circulation  qui  n'a  besoin  que  d'une  chose  : 

ÊTRE  LIRRE. 

Mais  ce  que  je  déplore  surtout,  c'est  de  voir  séparer  en 
deux  classes  antagoniques  les  capitalistes  et  les  travailleurs, 
comme  s'il  y  avait  un  seul  travailleur  au  monde  qui  ne  fût, 
à  quelque  degré,  capitaliste,  comme  si  capital  et  travail 
n'étaient  pas  une  même  chose  ;  comme  si  rémunérer  l'un 
ce  n'était  pas  rémunérer  l'autre.  Ce  n'est  certes  pas  à  vous 
qu'il  faut  démontrer  cette  proposition.  Permettez-moi,  ce- 
pendant, de  l'élucider  par  un  exemple;  car  vous  le  savez  bien, 
nous  n'écrivons  pas  l'un  pour  l'autre,  mais  pour  le  public. 

Deux  omTiers  se  présentent,  égaux  d'activité,  de  force, 
d'adresse.  L'un  n'a  que  ses  bras;  l'autre  a  une  hache,  une 
scie,  une  herminette.  Je  paie  au  premier  3  fr.  par  jour,  au 
second  3  fr.  75 c.  Il  semble  que  le  salaire  soit  inégal;  creu- 
sons la  matière,  et  nous  nous  convaincrons  que  cette  iné- 
galité apparente  est  de  l'égalité  réelle. 

D'abord,  il  faut  bien  que  je  rembourse  au  charpentier 
Vusure  des  outils  qu'il  use  à  mon  service  et  à  mon  profit. 

II  faut  bien  qu'il  trouve,  dans  un  accroissement  de  salaire, 
de  quoi  entretenir  cet  outillage  et  maintenir  sa  position. 
De  ce  chef,  je  lui  donne  5  sous  de  plus  par  jour  qu'au  sim- 
ple manœuvre,  sans  que  l'égalité  soit  le  moins  du  monde 
blessée. 

Ensuite,  —  et  j'invoque  ici  l'attention  du  lecteur,  car 


GRATUITE  DU  CREDIT.  1  4  1 

nous  sommes  au  vif  de  la  question;  —  pourquoi  le  char- 
pentier a-t-il  des  outils?  Apparemment  parce  qu'il  les  a 
laits  avec  du  travail  ou  payés  par  du  travail,  ce  qui  est 
tout  un.  Supposons  qu'il  les  ait  faits  en  consacrant  à  cette 
création  tout  le  premier  mois  de  l'année.  Le  manœuvre, 
qui  n'a  pas  pris  cette  peine,  pourra  me  louer  ses  services 
pendant  300  jours,  tandis  que  le  charpentier-capitaliste 
n'aïu'a  plus  que  270  journées  disponibles  ou  rémunérables. 
Il  faut  donc  que  270  journées,  avec  outils,  lui  produisent 
autant  que  300  journées  sans  outils  ;  en  d'autres  termes, 
que  les  premières  se  paient  5  sous  de  plus. 

Ce  n'est  pas  tout  encore.  Quand  le  charpentier  s'est  dé- 
cidé à  faire  ses  outils,  il  a  eu  un  but,  assurément  fort  lé- 
gitime, celui  d'améliorer  sa  condition.  On  ne  peut  lui 
mettre  dans  la  bouche  ce  raisonnement  :  «  Je  vais  accu- 
muler des  approvisionnements,  m'imposer  des  privations, 
afin  de  pouvoir  travailler  tout  un  mois  sans  rien  gagner. 
(]e  mois,  je  le  consacrerai  à  fabriquer  des  outils  qui  me 
mettront  à  même  de  débiter  beaucoup  plus  d'ouvrage  au 
profit  de  mon  client;  ensuite,  je  lui  demanderai  de  régler 
mon  salaire  pour  les  onze  mois  suivants,  de  manière  à  ga- 
gner juste  autant,  tout  compris,  que  si  j'étais  resté  ma 
nœuvre.  »  Non,  cela  ne  peut  être  ainsi.  Il  est  évident  que 
ce  qui  a  stimulé,  dans  cet  artisan,  la  sagacité,  l'habileté,  la 
prévoyance,  la  privation,  c'est  l'espoir,  le  très-juste  espoir 
d'obtenir  pour  son  travail  une  meilleure  récompense. 

Ainsi  nous  arrivons  à  ce  que  la  rétribution  du  charpentier 
se  décompose  comme  il  suit  : 

I»  3  fr.     »  c,  salaire  brut; 
2o  »         25         usure  des  outils; 

.■{o  »        25        conipensalion  du  temps  consacré  à  faire  les  outils; 
V>  »         25        juste  rémunération  de  l'hahilelé,  de  la  prévoyance, 
de  la  privation. 

3  fr.  75  c. 


142  PAMPHLETS. 

Où  peut-on  voir  là  injustice,  iniquité,  s})oiiation?  Que 
signifient  toutes  ces  clameurs  si  absurdement  élevées  con- 
tre notre  charpentier  devenu  capitaliste  ? 

Et  remarquez  bien  que  l'excédant  de  salaire  qu'il  reçoit 
n'est  obtenu  aux  dépens  de  personne;  moi,  qui  le  paie, 
j'ai  moins  que  personne  à  m'en  plaindre.  Grâce  aux  outils, 
une  production  supplémentaire  a  été  poui'  ainsi  dire  tirée 
du  néant.  Cet  excédant  d'utilité  se  partage  entre  le  capita- 
liste et  moi  qui,  comme  consommateur,  représente  ici  la 
communauté,  l'humanité  tout  entière. 

Autre  exemple,  —  car  il  me  semble  que  ces  analyses  di- 
rectes des  faits  instruisent  plus  que  la  controverse. 

Le  laboureur  a  un  champ  rendu  presque  improductif 
pai"  la  surabondance  d'humidité.  En  homme  primitif,  il 
prend  un  vase  et  va  puiser  l'eau  qui  noie  ses  sillons.  Yoilà 
un  travail  excessif;  qui  doit  le  payer?  évidemment  l'ac- 
quéreur de  la  récolte.  Si  l'homme  n'avait  jamais  imaginé 
d'autre  procédé  de  dessèchement,  le  blé  serait  si  cher,  quoi- 
qii/'iX  n'y  eût  pas  de  capital  à  rémunérer  (ou  plutôt  parce 
que),  que  l'on  n'en  produirait  pas  ;  et  tel  a  été  le  sort  de 
l'humanité  pendant  des  siècles. 

Mais  notre  laboureur  s'avise  de  faire  une  rigole.  Voilà  le 
capital  qui  paraît.  Qui  doit  payer  les  frais  de  cet  ouvrage  ? 
Ce  n'est  pas  l'acquéreur  de  la  première  récolte.  Cela  serait 
injuste,  puisque  la  rigole  doit  favoriser  un  nombre  in- 
déterminé de  récoltes  successives.  Comment  donc  se  ré- 
glera la  répartition  ?  Par  la  loi  de  l'intérêt  et  de  l'amortisse- 
ment. Il  faut  que  le  laboure lu*,  comme  le  charpentier, 
retrouve  les  quatre  éléments  de  rémunération  que  j'énumé- 
raistout  à  l'heure,  ou  il  ne  fera  pas  la  rigole. 

Et,  encore  que  le  prix  du  blé  se  trouve  ici  grevé  d'un 
intérêt,  ce  serait  tomber  dans  une  hérésie  économique 
que  de  dire  :  cet  intérêt  est  une  perte  pour  le  consomma- 
teur. Bien  au  contraire  ;  c'est  parce  que  le  consommateur 


GRATUITE  DU   CREDIT%  143 

paie  l'intérêt  de  ce  capital,  sous  forme  de  rigole,  qu'il  ne 
paie  pas  l'épuisement,  beaucoup  plus  dispendieux,  à 
force  de  bras.  —  Et,  si  vous  observez  la  chose  de  près, 
vous  verrez  que  c'est  toujours  du  travail  qu'il  paie  ;  seule- 
ment, dans  le  second  cas,  il  intervient  une  coopération  de 
lanature,  très-utile,  très-productive,  mais  qui  ne  se  paie  pas. 

Votre  plus  grand  grief  contre  l'intérêt  est  qu'il  permet 
aux  capitalistes  de  vivre  sans  travailler.  «  Or,  dites-vous,  vi- 
vre sans  travailler,  c'est,  en  économie  politique  comme  en  mo- 
rale, une  proposition  contradictoire,  une  chose  impossible.  » 

Sans  doute,  vivre  sans  travailler,  pour  l'homme  tel  qu'il 
a  plu  à  Dieu  de  le  faire,  est,  d'une  manière  absolue,  chose 
impossible.  Mais  ce  qui  n'est  pas  impossible  à  l'homme, 
c'est  de  vivre  deux  jours  sur  le  travail  d'un  seul.  Ce  (jni 
n'est  pas  impossible  à  l'humanité,  ce  qui  est  môme  une  con- 
séquence providentielle  de  sa  nature  perfectible,  c'est  d'ac- 
croître incessamment  la  proportion  des  résultats  obtenus 
aux  efforts  employés.  Si  un  artisan  a  pu  améliorer  son  sort 
en  fabriquant  de  grossiers  outils,  pourquoi  ne  l'améliorerait- 
il  pas  davantage  encore  en  créant  des  machines  plusconq>li- 
quées,  en  déployant  plus  d'activité,  plus  de  génie,  plus  de 
prévoyance  ;  en  se  soumettant  à  de  plus  longues  priva- 
tions?Quesi  le  talent,  la  persévérance,  l'ordre,  récouomie, 
l'exercice  de  toutes  les  vertus,  seperpétucntdansla  famille  ; 
pourquoi  ne  parviendrait-elle  pas,  à  la  longue,  au  loisir  re- 
latif, ou,  pour  mieux  dire,  à  s'initier  à  des  travaux  d'un 
ordre  plus  élevé  ? 

Pour  que  ce  loisir  provoquât  avec  justice,  chez  ceux  qui 
n'y  sont  pas  encore  parvenus,  l'irritation  et  l'envie,  il  fau- 
drait qu'il  fût  acquis  aux  dépens  d'autrui,  et  j'ai  |)rouvé 
(ju'il  n'en  était  pas  ainsi.  Il  faudrait,  de  plus,  qu'il  ne  IVit 
pas  rétern«-'lle  aspiration  de  tous  les  hommes. 

Je  terminerai  «'elte  lettre,  déjà  trop  longut>,  par  une  con- 
sidération sur  le  loisir. 


1  4  4  PAMPHLETS. 

Quelle  que  soit  mon  admiration  sincère  pour  les  admi- 
rables lois  de  l'économie  sociale,  quelque  temps  de  ma  vie 
que  j'aie  consacré  à  étudier  cette  science,  quelque  confiance 
que  m'inspire  ses  solutions,  je  ne  suis  pas  de  ceux  qui 
croient  qu'elle  embrasse  toute  la  destinée  humaine.  Pro- 
duction, distribution,  circulation,  consommation  des  ri- 
cliesses,  ce  n'est  pas  tout  pour  l'iiomme.  Il  n'est  rien,  dans 
la  nature,  qui  n'ait  sa  cause  finale  ;  et  l'homme  aussi  doit 
avoir  une  autre  fin  que  celle  de  pourvoir  à  son  existence 
matérielle.  Tout  nous  le  dit.  D'où  lui  viennent  et  la  délica- 
tesse de  ses  sentiments,  et  l'ardeur  de  ses  aspirations;  sa 
puissance  d'admirer  et  de  s'extasier?  D'où  vient  qu'il  trouve^ 
dans  la  moindre  fleur  un  sujet  de  contemplation?  que  ses 
organes  saisissent  avec  tant  de  vivacité  et  rapportent  k  l'âme, 
comme  les  abeilles  à  la  ruche,  tous  les  trésors  de  beauté 
et  d'harmonie  que  la  nature  et  l'art  ont  répandus  autour  de 
lui?  D'où  vient  que  des  larmes  mouillent  ses  yeux  au 
moindre  trait  de  dévouement  qu'il  entend  raconter  ?  D'où 
viennent  ces  flux  et  ces  reflux  d'aff'ection  que  son  cœur  éla- 
bore comme  il  élabore  le  sang  et  la  vie?  D'où  lui  viennent 
son  amour  de  l'humanité  et  ses  élans  vers  l'infini  ?  Ce  sont 
là  les  indices  d'une  noble  destination  qui  n'est  pas  cir- 
conscrite dans  l'étroit  domaine  de  la  production  indus- 
trielle. L'homme  a  donc  une  fin.  Quelle  est-elle  ?  Ce  n'est 
pas  ici  le  lieu  de  soulever  cette  question.  Mais  quelle  qu'elle 
soit,  ce  qu'on  peut  dire,  c'est  qu'il  ne  la  peut  atteindi'e  si, 
courbé  sous  le  joug  d'un  travail  inexorable  et  incessant,  il 
ne  lui  reste  aucun  loisir  pour  développer  ses  organes,  ses 
aff'ections,  son  intelligence,  le  sens  du  beau,  ce  qu'il  y  a  de 
plus  pur  et  de  plus  élevé  dans  sa  nature  ;  ce  qui  est  en 
germe  chez  tous  les  hommes,  mais  latent  et  inerte,  faute 
de  loisir,  chez  un  trop  grand  nombre  d'entre  eux  ('). 

(')  Voy.,  au  tome  VI,  la  fin  du  chap.  vi. 

{Note  de  ^éditeur.) 


GRATUITE   DU   CREDIT,  145 

Quelle  est  la  puissance  qui  allégera,  pour  tous,  dans  une 
certaine  mesure,  le  fardeau  de  la  peine?  Qui  abréj^era  les 
heures  de  travail?  Qui  desserrera  les  liens  de  ce  joug  pesant 
(jui  courbe  aujourd'hui  vers  la  matière',  non-seulement  les 
hommes,  mais  les  femmes  et  les  enfants  qui  n'y  semblaient 
pas  destinés?  —  C'est  le  capital  ;  le  capital  qui,  sous  la  forme 
de  roue,  d'engrenage,  de  rail,  de  chute  d'eau,  de  poids,  de 
voile,  de  rame,  de  charrue,  prend  à  sa  charge  une  si  grande 
partie  de  l'œuvre  primitivement  accomplie  aux  dépens  de 
nos  nerfs  et  de  nos  muscles  ;  le  capital  qui  fait  concourir, 
de  plus  en  plus,  au  profit  de  tous,  les  forces  gratuites  de  la 
natui-e.  Le  capital  est  donc  l'ami,  le  bienfaiteur  de  tous  les 
hommes,  et  particulièrement  des  classes  soufl'rantes.  Ce 
qu'elles  doivent  désirer,  c'est  qu'il  s'accumule,  se  multiplie, 
se  répande  sans  compte  ni  mesure.  —  Et  s'il  y  a  un  triste 
spectacle  au  monde,  —  spectacle  qu'on  ne  pourrait  définir 
que  par  ces  mots:  suicide  matériel,  moral  et  collectif,  —  c'est 
de  voir  ces  classes,  dans  leur  égarement,  faire  au  capital  une 
guerre  acharnée.  —  Il  ne  serait  ni  plus  absurde,  ni  plus 
triste,  si  nous  voyions  tous  les  capitalistes  du  monde  se  con- 
certer pour  paralyser  les  bras  et  tuer  le  travail. 

En  me  résumant,  monsieur  Proudhon,  je  vous  dirai  ceci  : 
Le  jour  oii  nous  serons  d'accord  sur  cette  première  donnée, 
l'intérêt  du  capital,  déterminé  par  le  libre  débat,  est  légi- 
time; —  je  me  ferai  un  plaisir  et  un  devoir  de  discuter  loya- 
lement avec  vous  les  autres  questions  que  vous  me  posez. 

Frédéric  Bastiat. 


1   ClilHIlItlll,    l.   V. 


10 


I  4  6  PAMPHLETS. 

CINQUIÈME  LETTRE. 

P.  J.  PROUDHON  A  F.  BASTIAT. 

Réclamalion  sur  les  limites  du  débat.  —  L'intérêt  a  été  mais  n'est 
plus  légitime.  —  Inductions  tirées  de  l'histoire.  —  L'illégitimité 
succède  à  la  légitimité.  —  Impéritie  et  mauvais  vouloir  de  la  société. 
^  C'est  de  la  circulation  du  capital,  et  non  du  capital  même,  que 
naît  le  progrès  de  la  richesse  sociale. 

3  décembre  1849. 

Monsieur,  votre  dernière  lettre  se  termine  par  ces  pa- 
roles : 

«  Le  jour  où  nous  serons  d" accord  sur  cette  première 
«  donnée:  l'intérêt  du  capital  est  légitime;  —  je  me  ferai 
«  im  plaisir  et  un  devoir  de  discuter  loyalement  avec  vous  les 
«  autres  questions  que  vous  me  posez.  » 

Je  vais.  Monsieur,  tâcher  de  vous  donner  satisfaction. 

Mais  permettez-moi  d'abord  de  vous  adresser  cette  ques- 
tion, que  je  voudrais  pouvoir  rendre  moins  brusque  :  Qu'êtes 
vous  venu  faire  à  la  Voix  du  Peuple  ?  —  Réfuter  la  théorie 
du  crédit  gratuit,  la  théorie  de  l'abolition  de  tout  intérêt  des 
capitaux,  de  toute  rente  de  la  propriété. 

Pourquoi  donc  refusez-vous  de  vous  placer  tout  de  suite 
sur  le  terrain  de  cette  théorie  ?  de  la  suivre  dans  son  prin- 
cipe, sa  méthode,  son  développement  ?  d'examiner  ce  qui 
la  constitue,  les  preuves  de  vérité  qu'elle  apporte,  le  sens 
des  faits  qu'elle  cite,  et  qui  contredisent,  abrogent,  d'une 
manière  éclatante,  le  fait,  ou  plutôt  la  fiction  que  vous  vous 
efforcez  de  soutenir  de  la  productivité  du  capital?  Cela  est-il 
d'une  discussion  sérieuse  et  loyale?  Depuis  quand  a-t-onvu 
les  philosophes  répondre  à  un  système  de  philosophie  par 
cette  fin  de  non-recevoir  :  Mettons-nous  premièrement  d'ac* 
cord  sur  le  système  en  vogue,  après  quoi  nous  examinerons 


GRATUITE    DU   CREDIT.  147 

le  nouveau  ?  Depuis  quand  est-il  reçu  dans  les  sciences  que 
l'on  doit  repousser  impitoyablement,  par  la  question  préa 
lable,  tout  fait,  toute  idée,  toute  théorie  qui  contredit  la 
théorie  généralement  admise  ? 

Quoi  !  vous  entreprenez  de  me  réfuter  et  de  me  con- 
vaincre; et  puis,  au  lieu  de  saisir  mon  système  corps  à 
corps,  vous  me  présentez  le  vôtre  !  Pour  me  répondre,  vous 
commencez  par  exiger  que  je  tombe  d'accord  avec  vous 
de  ce  que  je  nie  positivement  !  En  vérité,  n'aurais-je  pas, 
dès  ce  moment,  le  droit  de  vous  dire  :  Gardez  votre  théorie 
du  prêt  à  intérêt,  puisqu'elle  vous  agrée,  et  laissez-moi  ma 
théorie  du  prêt  gratuit,  que  jetrouve  plus  avantageuse,  plus 
morale,  plus  utile  et  beaucoup  plus  pratique  ?  Au  lieu  de  dis- 
cuter, comme  nous  l'avions  espéré,  nous  en  serons  quittes 
pourmédire  l'unde  l'autre,  et  nous  décrier  réciproquement. 
A  l'avantage  ! . . . 

Voilà,  Monsieur,  comment  se  terminerait  la  discussion, 
si,  par  malheur  pour  votre  théorie,  elle  n'était  forcée,  afin 
de  se  maintenir,  de  renverser  la  mienne.  C'est  ce  que  je 
vais  avoir  l'honneur  de  vous  démontrer,  en  suivant  votre 
lettre  de  point  en  point. 

Vous  commencez  par  plaisanter,  fort  spirituellement  sans 
doute,  sur  la  loi  de  cuntradiction  dont  je  me  suis  servi  jiour 
tracer  la  marche  de  la  théorie  socialiste.  Croyez-moi,  iMon- 
sieur,  il  y  a  toujours  peu  de  gloire  à  acquérir,  pour  \\\\ 
homme  d'intelligence,  à  rire  des  choses  qu'il  n'entend  pas, 
surtout  quand  elles  reposent  sur  des  autorités  aussi  respec- 
tables que  la  loi  de  contradiction.  La  dialectique,  fondée 
par  Kant  et  ses  successeurs,  est  aujourd'hui  comprise  et 
enq)loyée  par  une  moitié  de  l'Eiu'ope,  et  ce  n'est  pas  un 
titre  d'honneur  pour  notre  pays  assurément,  (]uan(l  nos  voi- 
sins ont  {)orté  si  loin  la  spé(  ulation  philos(>i)lii(iue,  d'en  être 
resté  à  Proclus  et  à  saint  Thomas.  A  fore»-  d'éclectisme  et 
de  matérialisme,  nous  avons  pcnlu  iusrju'a  rinlellij^iMcedc 


148  PAMPHLETS. 

nos  traditions;  nous  n'entendons  pas  même  Descartes; 
car,  si  nous  entendions  Descartes,  il  nous  conduirait  à  Kant, 
Ficlite,  Hegel,  et  au  delà. 

Quittons,  toutefois,  la  contradiction,  puisqu'elle  vous  est 
importune,  et  revenons  à  l'ancienne  méthode.  Vous  savez 
ce  que  Ton  entend,  dans  la  logique  ordinaire,  par  distinc- 
tion. A  défaut  de  professeur  de  philosophie,  Diafoirus  le 
jeune  vous  l'aurait  appris.  C'est  le  procédé  qui  vous  est  le 
plus  familier,  et  qui  témoigne  le  mieux  de  la  subtilité  de 
votre  esprit.  Je  vais  donc,  pour  répondre  à  votre  question, 
faire  usage  du  distinfjuo  :  peut-être  alors  ne  vous  sera-t-il 
plus  possible  de  dire  que  vous  ne  me  comprenez  pas. 

Vous  demandez  :  l'intérêt  du  capital  est-il  légitime,  oui 
ou  non  ?  Répondez  à  cela,  sans  antinomie  et  sans  antithèse. 

Je  réponds  :  Distinguons,  s'il  vous  plaît.  Oui,  l'intérêt 
du  capital  a  pu  être  considéré  comme  légitime  dans  un 
temps;  non,  il  ne  peut  plus  l'être  dans  un  autre.  Cela  vous 
offre-t-il  quelque  ambage,  quelque  équivoque?  Je  vais 
tâcher  de  dissiper  toutes  les  ombres. 

La  monarchie  absolue  a  été  légitime  dans  un  temps  :  ce 
fut  une  des  conditions  du  développement  politique.  Elle  a 
cessé  d'être  légitime  à  une  autre  époque,  parce  qu'elle 
était  devenue  un  obstacle  au  progrès.  —  Il  en  a  été  de 
même  de  la  monarchie  constitutionnelle  :  c'était,  en  89  et 
jusqu'en  1830,  la  seule  forme  politique  qui  convînt  à  notre 
pays;  ce  serait  aujourd'hui  une  cause  de  perturbation  et  de 
décadence. 

La  polygamie  a  été  légitime  à  une  époque  :  c'était  le 
premier  pas  fait  hors  de  la  promiscuité  communautaire.  Elle 
est  condamnée  de  nos  jours  conrnie  contraire  à  la  dignité 
de  la  femme  :  nous  la  punissons  des  galères. 

Le  combat  judiciaire,  l'épreuve  de  l'eau  bouillante,  la 
torture  elle-même,  lisez  M.  Rossi,  eurent  également  leur 
légitimité.  C'était  la  première  forme  donnée  à  la  justice. 


GRATLITE  DU   CREDIT.  iiO 

Nous  y  répugnons  maintenant,  et  tout  magistrat  qui  y  au- 
rait recours  se  rendrait  coupable  d'un  attentat. 

Sous  saint  Louis,  les  arts  et  métiers  étaient  féodalisés, 
organisés  corporativement,  et  hérissés  de  privilèges.  Cette 
réglementation  était  alors  utile  et  légitime;  elle  avait  pour 
but  de  faire  surgir,  en  face  de  la  féodalité  terrienne  et 
nobiliaire,  la  féodalité  du  travail.  Elle  a  été  abandonnée 
depuis,  et  avec  raison  :  depuis  89  l'industrie  est  libre. 

Je  vous  répète  donc,  et,  en  conscience,  je  crois  parler 
clair  :  Oui,  le  prêt  à  intérêt  a  été,  dans  un  temps,  légitime, 
lorsque  toute  centralisation  démocratique  du  crédit  et  de  la 
circulation  était  impossible  :  il  ne  Test  plus,  maintenant 
que  cette  centralisation  est  devenue  une  nécessité  de  l'épo- 
que, partant  un  devoir  de  la  société,  un  droit  du  citoyen. 
C'est  pour  cela  que  je  m'élève  contre  l'usure  ;  je  dis  que  la 
société  me  doit  le  crédit  et  l'escompte  sans  intérêt  :  l'intérêt 
je  l'appelle  vol. 

Bon  gré,  mal  gré,  il  faut  donc  que  vous  descendiez  sur 
le  terrain  où  je  vous  appelle  :  car,  si  vous  refusez  de  le 
faire,  si  vous  vous  renfermez  dans  la  bonne  foi  de  votre 
ancienne  possession,  alors  j'accuserai  votre  mauvais  vou- 
loir ;  je  crierai  partout,  comme  le  Mascarille  de  Molière  : 
Au  voleia'  !  au  voleur  !  au  voleur  ! 

Pour  en  finir  tout  à  fait  avec  l'antinomie ,  je  vais  main- 
tenant, à  l'aide  des  exemples  précédemment  cités,  vous 
dire  en  peu  de  mots  ce  qu'elle  ajoute  à  la  distinction.  Cela 
ne  sera  pas  inutile  à  notre  controverse. 

Vous  concevez  donc  qu'une  chose  peut  être  vraie,  juste, 
légitime,  dans  un  temps,  et  fausse,  inique,  criminelle,  dans 
un  autre.  Vous  ne  pouvez  pas  ne  pas  le  concevoir,  puisque" 
cela  est. 

Or,  se  demande  le  philosophe,  conunent  une  chose,  vraie 
un  jour,  ne  l'est-elle  pas  un  autre  jour?  La  vérité  peut- 
elle  changer  ainsi?  La  vérité  n Vsf-eile  pas  la  vérité?  Faut-il 


1 50  PAMPHLETS. 

croire  qu'elle  n'est  qu'une  fantaisie,  une  apparence,  un 
préjugé?  Y  a-t-il,  enfin,  ou  n'y  a-t-il  pas  une  cause  à  ce 
changement?  Au-dessus  de  la  vérité  qui  change,  existe- 
rait-il, par  hasard,  une  vérité  qui  ne  change  point,  une  vérité 
absolue,  immuable  ? 

En  deux  mots,  la  philosophie  ne  s'arrête  point  au  fait  tel 
que  le  lui  révèlent  l'expérience  et  l'histoire;  elle  cherche  à 
l'expliquer. 

Eh  bien  !  la  philosophie  a  trouvé,  ou  si  vous  aimez  mieux, 
elle  a  cru  voir  que  celte  altération  des  institutions  sociales, 
ce  revirement  qu'elles  éprouvent  après  un  certain  nombre 
de  siècles,  provient  de  ce  que  les  idées  dont  elles  sont 
l'expression,  possèdent  en  elles-mêmes  une  sorte  de  faculté 
évolutive ,  un  principe  de  mobilité  perpétuelle,  provenant 
de  leur  essence  contradictoire. 

C'est  ainsi  que  l'intérêt  du  capital,  légitime  alors  que  le 
prêt  est  un  service  rendu  de  citoyen  à  citoyen,  mais  qui 
cesse  de  l'être  quand  la  société  a  conquis  le  pouvoir  d'orga- 
niser le  crédit  gratuitement  pour  tout  le  monde,  cet  intérêt, 
dis-je,  est  contradictoire  dans  son  essence,  en  ce  que,  d'une- 
part,  le  service  rendu  par  le  prêteur  a  droit  à  une  rémuné- 
ration; et  que  ,  d'un  autre  côté,  tout  salaire  suppose  pro- 
duit ou  privation,  ce  qui  n'a  pas  lieu  dans  le  prêt.  La  révo- 
lution qui  s'opère  dans  la  légitimité  du  prêt  vient  de  là. 
Voici  comment  le  socialisme  pose  la  question;  voilà  aussi 
sur  quel  terrain  les  défenseurs  de  l'ancien  régime  doivent 
se  placer. 

Se  renfermer  dans  la  tradition,  se  borner  à  dire  :  Le 
prêt  est  un  senice  rendu,  donc  il  doit  être  payé  ;  sans  vou- 
loir entrer  dans  les  considérations  qui  tendent  à  abroger 
l'intérêt,  ce  n'est  pas  répondre.  Le  socialisme,  redoublant 
d'énergie,  proteste  et  vous  dit  :  Je  n'ai  que  faire  de  votre 
service,  service  pour  vous,  spoliation  pour  moi,  tandis 
qu'il  est  loisible  à  la  société  de  me  faire  jouir  des  mêmes 


GUATIITE   DU   CREDIT.  151 

avantages  que  vous  m'offrez,  et  cela  sans  rétribution.  M'im- 
poser  un  tel  service,  malgré  moi,  en  refusant  d'organiser 
la  circulation  des  capitaux,  c'est  me  faire  supporter  un  pré- 
lèvement injuste,  c'est  me  voler. 

Ainsi,  toute  votre  argumentation  en  faveur  de  l'intérêt, 
consiste  à  confondre  les  époques,  je  veux  dire  à  confondre 
ce  qui,  dans  le  prêt,  est  légitime  avec  ce  qui  ne  l'est  pas, 
tandis  que  moi,  au  contraire,  je  les  distingue  soigneusement. 
C'est  ce  que  je  vais  achever  de  vous  rendre  intelligible  par 
l'analyse  de  votre  lettre. 

Je  prends  un  à  un  tous  vos  arguments. 

Dans  ma  première  réponse,  je  vous  avais  fait  observer 
que  celui  qui  prête  ne  ?,e prive  pas  de  son  capital.  —  Vous 
me  répondez  :  Qu'importe,  s'il  a  créé  son  capital  tout 
exprès  pour  le  prêter  ? 

En  disant  cela,  vous  trahissez  votre  propre  cause.  Vous 
acquiescez,  par  ces  paroles,  à  mon  antit/ièse,  qui  consiste  à 
dire  :  La  cause  secrète  pour  laquelle  le  prêt  à  intérêt,  légi- 
time hier,  ne  Test  plus  aujourd'hui,  c'est  que  le  prêt,  en 
lui-même,  n'entraîne  pas  privation.  Je  prends  acte  de  cet 
aveu. 

Mais  vous  vous  accrochez  à  l'intention  :  Qu'importe, 
dites-vous,  si  le  prêteur  a  créé  ce  capital  tout  exprès  pour  le 
prêter  ? 

A  quoi  je  réplique  :  Et  que  me  fait  à  mon  tour  votre  in- 
tention, si  je  n'ai  pas  réellement  besoin  de  votre  service, 
si  le  prétendu  service  (]ue  vous  voulez,  me  rendre  ne  me 
devient  nécessaire  que  par  le  mauvais  vouloir  et  l'impéritie  de 
la  société  ?  Votre  crédit  ressemble  à  celui  que  fait  le  cor- 
saire à  l'esclave,  quand  il  lui  donne  la  libiM'té  contre  rançon. 
Je  proteste  contre  votre  crédit  à  r»  pour  100,  parce  ([ue  la 
société  a  le  pouvoir  et  le  devoir  de  me  le  faire  à  0  i)Our 
100;  et,  si  elle  me  refuse,  je  l'accuse,  ainsi  que  vous,  de 
vol;  je  dis  qu'elle  est  complice,  fautrice,  organisatrice  dn  vol. 


152  PAMPHLETS. 

Assimilant  le  prêt  à  la  vente,  vous  dites  :  votre  argument 
s'attaque  à  celle-ci  aussi  bien  qu'à  celui-là.  En  effet,  le  cha- 
pelier qui  vend  les  chapeaux  ne  s'en  prive  pas. 

Non,  car  il  reçoit  de  ses  chapeaux,  il  est  censé  du  moins 
en  recevoir  immédiatement  la  valeur,  ni  plus  ni  moins.  Mais 
le  capitaliste  prêteur,  non-seulement  n"est  pas  privé,  puis- 
qu'il rentre  intégralement  dans  son  capital  ;  il  reçoit  plus  que 
le  capital,  plus  que  ce  qu'il  apporte  à  l'échange;  il  reçoit,  en 
sus  du  capital,  un  intérêt  qu'aucun  produit  positif  de  sa  part  ne 
représente.  Or,  un  service  qui  ne  coûte  pas  de  travail  à  celui 
qui  le  rend,  est  un  service  susceptible  de  devenir  gratuit  : 
c'est  ce  que  vous-même  vous  nous  apprendrez  tout  à  l'heure. 

Après  avoir  reconnu  la  non-privation  qui  accompagne  le 
prêt,  vous  convenez  cependant  «  qu'«7  n'est  pas  idéalement 
«  impossible  que  V intérêt,  qui,  aujourd'hui,  fait  partie  inté- 
«  grante  du  prix  des  choses,  se  compense  pour  tout  le  monde, 
«  et,  par  conséquent,  s'annule.  »  —  «  Mais,  ajoutez-vous, 
«  il  y  faut  d'autres  façons  qu'une  banque  nouvelle.  Que  le 
«  socialisme  égalise,  chez  tous  les  hommes,  l'activité,  l'ha- 
«  bileté,  la  probité,  l'économie,  la  prévoyance,  les  besoins, 
«  les  goûts,  les  vertus,  les  vices,  et  même  les  chances,  et 
«  alors  il  aura  réussi.  » 

En  sorte  que  vous  n'entrez  dans  la  question  que  pour 
l'éluder  aussitôt.  Le  socialisme,  au  point  où  il  est  parvenu, 
prétend  justeujent  que  c'est  à  l'aide  d'une  réforme  de  la 
banque  et  de  l'impôt  que  l'on  peut  arriver  à  cette  compensa- 
tion. Au  lieu  de  passer,  comme  vous  faites,  sur  cette  pré- 
tention du  socialisme,  arrêtez-vous-y,  et  réfutez-la  :  vous 
en  aurez  fini  avec  toutes  les  utopies  du  monde.  Car,  le 
socialisme  affirme,  —  et  sans  cela  le  socialisme  n'existerait 
pas,  il  ne  serait  rien,  —  que  ce  n'est  point  en  égalisant  chez 
tous  les  hommes  «  l'activité,  l'habileté,  la  probité,  l'écono- 
«  mie,  la  prévoyance,  les  besoins,  les  goûts,  les  vertus,  les 
«  vices  et  même  les  chances,  »  qu'on  parviendra  à  compen- 


GRATUITÉ   DU   CRÉDIT.  i  '.  î 

ser  l'intérêt  et  égaliser  le  revenu  net;  il  soutient  qu'il  faut, 
au  contraire,  commencer  par  centraliser  le  crédit  et  annuler 
l'intérêt,  pour  égaliser  les  facultés,  les  besoins  et  les  chan- 
ces. Qu'il  n'y  ait  plus  parmi  nous  de  voleurs  ,  et  nous 
serons  tous  vertueux,  tous  heureux  !  Voilà  la  profession  de 
foi  du  socialisme  !  J'éprouve  le  plus  vif  regret  à  vous  le 
dire  :  mais  vous  connaissez  si  peu  le  sociahsme,  que  vous 
vous  heurtez  contre  kii  sans  le  voir. 

Vous  persistez  à  attribuer  au  capital  tous  les  progrès  de 
la  richesse  sociale,  que  j'attribue,  moi,  à  la  circulation  ; 
et  vous  me  dites,  à  ce  propos,  que  je  prends  l'effet  pour 
la  cause. 

Mais,  en  soutenant  une  pareille  proposition,  vous  ruinez, 
sans  vous  en  apercevoir,  votre  propre  thèse.  J.  B.  Say  a 
démontré,  et  vous  ne  l'ignorez  pas,  que  le  li'ansport  d'une 
valeur,  que  cette  valeur  s'appelle  argent  ou  marchandise, 
constitue  lui-même  une  valeur;  que  c'est  un  produit  aussi 
réel  que  le  blé  et  le  vin  ;  qu'en  conséquence,  le  service  du 
commerçant  et  du  banquier  mérite  d'être  rémunéré  tout 
comme  le  service  du  laboureur  et  du  vigneron.  C'est  sur 
ce  principe  que  vous  vous  appuyez  vous-même  quand  vous 
réclamez  un  salaire  })Our  le  capitaliste,  qui,  par  la  presta- 
tion de  son  capital,  dont  on  lui  garantit  la  n-ntrêe.  fait  office 
de  transport,  de  circulation.  Par  cela  seul  quelje  prête,  di- 
siez-vous  dans  votre  première  lettre,  je  rends  un  ser>ice, 
je  crée  une  valeur.  Telles  étaient  vos  paroles,  que  nous 
avons  admises  :  en  cela,  nous  étions  l'un  et  l'autre  d'accord 
avec  le  maître. 

Je  suis  donc  fondé  à  dire  que  ce  n'est  pas  le  caj)ital  lui- 
même,  mais  la  circulation  du  capital  :  c'(^st  cette  nature 
de  service,  produit,  marchandise,  valeur,  réalité,  qu'on 
appelle  en  économie  politique  nioinriiieuf  ou  ri  rot  lot  ion, 
et  (jui,  au  fond,  constitue  toute  la  matière  de  la  science 
économique,  qui  est  la  cause  de  la  richesse.  Ce  service,  nous 


154  PAMPHLETS. 

le  payons  k  tous  ceux  qui  le  rendent;  mais  nous  affirmons 
qu'en  ce  qui  concerne  les  capitaux  proprement  dits,  ou  l'ar- 
gent, il  dépend  de  la  société  de  nous  en  faire  jouir  elle- 
même,  et  gratuitement  ;  que  si  elle  ne  le  fait  pas,  il  y  a  fraude 
et  spoliation.  —  Comprenez-vous  maintenant  où  est  le  vé- 
ritable point  de  la  question  sociale?... 

Après  avoir  déploré  de  voir  les  capitalistes  et  les  travail- 
leurs séparés  en  deux  classes  antagoniques,  ce  qui  n'est  pas 
la  faute  du  socialisme  assurément,  —  vous  prenez  la  peine, 
fort  inutile,  de  me  démontrer  par  des  exemples  que  tout 
travailleur  est,  à  quelque  degré,  capitaliste,  et  fait  œuvTe  de 
capitalisation,  c'est-à-dire  d'usure.  Qui  donc  a  jamais  songé 
à  le  nier?  Qui  vous  a  dit  que  ce  que  nous  reconnaissons 
comme  légitime,  en  un  temps,  chez  le  capitaliste,  nous  le 
réprouvons,  dans  le  même  temps,  chez  l'ouxTier  ? 

Oui,  nous  savons  que  le  prix  de  toute  marchandise  et 
service  se  décompose  actuellement  de  la  manière  suivante  : 

1"  Matière  première; 

2°  Amortissement  des  instruments  de  travail  et  frais; 

3°  Salaire  du  travail  ; 

4°  Intérêt  du  capital. 

11  en  est  ainsi  dans  toutes  les  professions,  agi'iculture,  in- 
dustrie, commerce,  transports.  Ce  sont  les  fourches  cau- 
dines  de  tout  ce  qui  n'est  point  parasite,  capitaliste  ou  ma- 
nœuvre. Vous  n'avez  que  faire  de  nous  donner  à  ce  sujet 
de  longs  détails,  très-intéressants  du  reste,  et  où  l'on  voit 
que  se  complaît  votre  imagination. 

Je  vous  le  répète  :  la  question,  pour  le  socialisme,  est  de 
faire  que  ce  quatrième  élément  qui  entre  dans  la  composi- 
tion du  prix  des  choses,  à  savoir,  l'intérêt  du  capital,  se 
compense  entre  tous  les  producteurs,  et,  par  conséquent, 
s'annule.  Nous  soutenons  que  cela  est  possible  ;  que,  si  cela 
est  possible,  c'est  un  devoir  à  la  société  de  procurer  la  gra- 
tuité du  crédit  à  tous  ;  qu'autrement,  ce  ne  serait  pas  une 


GRATUITE   Dl    CREDIT.  1S5 

société^  mais  une  conspiration  des  capitalistes  contre  les 
travailleurs^  un  pacte  de  rapine  et  d'assassinat. 

Concevez  donc^  une  fois^  qu'il  ne  s'agit  point  pour  vous 
de  nous  expliquer  comment  les  capitaux  se  forment^  com- 
ment ils  se  multiplient  par  l'intérêt,,  comment  l'intérêt  entre 
dans  la  composition  du  prix  des  produits,  comment  tous 
les  travailleurs  sont  eux-mêmes  coupables  du  péché  d'usiu'e  : 
nous  savons  dès  longtemps  toutes  ces  choses,  autant  que 
nous  sommes  convaincus  de  la  bonne  foi  des  rentiers  et  des 
propriétaires. 

Nous  disons  :  le  système  économique  fondé  sur  la  fiction 
de  la  productivité  du  capital,  justifiable  à  une  autre  époque, 
est  désormais  illégitime.  Son  impuissance,  sa  malfaisance 
sont  démontrées  ;  c'est  lui  qui  est  la  cause  de  toutes  les  mi- 
sères actuelles,  lui  qui  soutient  encore  cette  vieille  fiction 
du  gouvernement  représentatif,  dernière  formule  de  la 
tyrannie  parmi  les  hommes. 

Je  ne  vous  suivrai  point  diuis  les  considérations,  toutes 
religieuses,  par  lesquelles  vous  terminez  votre  lettre.  La 
religion,  permettez-moi  de  vous  le  dire,  n'a  rien  à  faire 
avec  l'économie  politique.  Une  véritable  science  se  suffit  à 
elle-même,  hors  de  cette  condition  elle  n'est  pas.  S'il  faut 
à  l'économie  politique  une  sanction  religieuse  pour  suppléer 
à  l'impuissance  de  ses  théories,  et  si,  de  son  côté,  la  reli- 
gion, pour  excuser  la  stérilité  de  son  dogme,  allègue  les 
exigences  de  l'économie  politique,  il  aiTivera  que  l'écono- 
mie politique  et  la  religion,  au  lieu  de  se  soutenir  nnituel- 
lement,  s'accuseront  l'une  l'autre  ;  elles  périront  toutes 
deux. 

Commençons  par  faire  justice,  et  nous  aurons  de  surcroît 
la  liberté,  la  fraternité,  la  richesse;  le  bonlieur  même  de 
l'autre  vie  n'en  sera  que  plus  assuré.  L'inégalité  du  revenu 
capitaliste  est-elle,  oui  ou  non,  la  cause  première  de  la  mi- 
sère physique,  morale  et  intellectuelle  quiafllige  aujouririuii 


156  PAMPHLETS. 

la  société  ?  Faut-il  compenser  le  revenu  entre  tous  les  hom- 
mes, rendre  gratuite  la  circulation  des  capitaux,  en  l'assi- 
milant à  l'échange  des  produits,  et  annuler  l'intérêt?  Voilà 
ce  que  demande  le  socialisme,  et  à  quoi  il  faut  répondre. 

Le  socialisme,  dans  ses  conclusions  les  plus  positives,  vous 
fournit  la  solution  dans  la  centralisation  démocratique  et 
gratuite  du  crédit,  combinée  avec  un  système  d'impôt  uni- 
que, remplaçant  tous  les  autres  impôts,  et  assis  sur  le  ca- 
pital. 

Qu'on  vérifie  cette  solution  ;  qu'on  essaie  de  l'appliquer. 

C'est  la  seule  manière  de  réfuter  le  socialisme  ;  hors  de  là, 

nous  ferons  retentir  plus  fort  que  jamais  notre  cri  de  gueiTC  : 

La  propriété  c'est  le  vol! 

P.-J.  Proudhon. 


SIXIÈME  LETTRE. 
F.  BASTIAT  A  P.  J.  PROUDHON. 

Est-il  vrai  que  prêter  n'est  plus  aujourd'hui  rendre  un  service?  —  La 
sociélé  est-elle  un  capitaliste  tenu  de  prêter  gratuitement?  —  Expli- 
cation sur  la  circulation  des  capitaux.  —  Chimères  appelées  par  leur 
nom.  —  Ce  qui  est  vrai,  c'est  que  l'intérêt  dispense  d'une  rémuné- 
ration plus  onéreuse. 

10  décembre  1849. 

Je  veux  rester  sur  mon  terrain;  vous  voulez  m'attirer  sur 
le  vôtre,  et  vous  me  dites  :  Qu'êtes-vous  vei\u  faire  à  la 
Voix  du  Peuple,  si  ce  n'est  réfuter  la  théorie  du  crédit  gra- 
tuit, etc.  ? 

Il  y  a  là  un  malentendu.  Je  n'ai  point  été  à  la  Voix  du 
Peuple;  la  Voix  du  Peuple  est  venue  à  moi.  De  tous  côtés, 
on  parlait  du  crédit  gratuit,  et  chaque  jour  voyait  éclore  un 
plan  nouveau  pour  la  réalisation  de  cette  idée. 


GRATUITE   DU   CREDIT.  I57 

Alors  je  me  dis  :  II  est  inutile  de  combattre  ces  plans  l'un 
après  l'autre.  Prouver  que  le  capital  a  un  droit  légitime  et 
indestructible  à  être  rémunéré,  c'est  les  ruiner  tous  à  la 
fois,  c'est  renverser  leur  base  commune. 

Et  je  publiai  la  brochure  Capital  et  Rente. 

La  Voix  du  Peuple,  ne  trouvant  pas  ma  démonstration 
concluante,  l'a  réfutée.  J'ai  demandé  à  la  maintenir,  vous  y 
avez  consenti  loyalement  :  c'est  donc  sur  mon  terrain  que 
doit  se  continuer  la  discussion. 

D'ailleurs,  la  société  s'est  développée  perpétuellement  et 
universellement  sur  le  principe  que  j'invoque.  C'est  à  ceux 
qui  veulent  que,  à  partir  d'aujourd'hui,  elle  se  développe 
sur  le  principe  opposé,  à  prouver  qu'elle  a  eu  tort,  h'onus 
prnbundi  leur  incombe. 

Et  après  tout,  de  quelle  importance  réelle  est  ce  débat 
préalable?  Prouver  que  l'intérêt  est  légitime,  juste,  utile, 
bienfaisant,  indestructible,  n'est-ce  pas  prouver  que  la  gra- 
tuité du  crédit  est  une  chimère? 

Permettez-moi  donc.  Monsieur,  de  m'en  tenir  à  cette 
question  dominante  :  l'intérêt  est-il  légitime  et  utile? 

Par  pitié  pour  l'ignorance  où  vous  me  voyez  (ainsi  que 
bon  nombre  de  nos  lecteurs)  de  la  philosophie  germanique, 
vous  voulez  bien,  métamorphosant  Kant  en  Diafoirus,  sub- 
stituer à  la  loi  de  la  contradiction  celle  de  la  distinction. 

Je  vous  remercie  de  cette  condescendance.  Elle  me  met 
à  l'aise.  Mon  esprit  se  refuse  invinciblement,  je  l'avoue,  à 
admettre  que  deux  assertions  contradictoires  puissent  être 
vraies  en  même  temps.  Je  respecte  comme  je  le  dois,  quoi- 
que de  confiance,  Kant,  Fichte  et  Hojicl.Mais  si  leurs  livres 
entrauient  l'esprit  du  lecteur  à  admettre  des  propositions 
comme  celles-ci  :  Le  Vol,  c'est  la  propriété  ;  la  Propriété, 
c'est  le  vol;  le  jour,  c'est  la  nuit  :  je  bénirai  le  Ciel,  tous  les 
jours  de  ma  vie,  de  n'avoir  pas  fait  tomber  ces  li\n>s  sous 
mes  yeux.  A  ces  sublimes  subtilités,  votre  intelligence  s'est 


158  PAMPHLETS. 

aiguisée  ;  la  mienne  y  eût  infailliblement  succombé,  et  bien 
loin  de  me  faire  comprendre  des  autres,  je  ne  pourrais  plus 
me  comprendre  moi-même. 

Enfin,  à  cette  question  :  l'intérêt  est-il  légitime  ?  Vous 
répondez,  non  plus  en  allemand  :  Oui  et  non,  mais  en  latin  : 
Distinguo.  «Distinguons; oui,  l'intérêt  du  capital  a  pu  être 
considéré  comme  légitime  dans  un  temps  ;  non,  il  ne  peut 
plus  l'être  dans  un  autre.  » 

Eh  bien  !  votre  condescendance  hâte,  ce  me  semble,  la 
conclusion  de  ce  débat. Elle  prouve  surtout  que  j'avais  bien 
choisi  le  terrain;  car,  que  prétendez-vous?  Vous  dites  qu  a 
un  moment  donné,  la  rémunération  du  capital  passe  de  la 
légitimité  à  l'illégitimité;  c'est-à-dire  que  le  capital  lui-même 
se  dépouille  de  sa  nature  pour  revêtir  une  nature  opposée. 
Certes,  la  présomption  n'est  pas  pour  vous,  et  c'est  à  celui 
qui  veut  bouleverser  la  pratique  universelle  sur  la  foi  d'une 
affirmation  si  étrange,  à  la  prouver. 

J'avais  fait  résulter  la  légitimité  de  l'intérêt  de  ce  que  le 
prêt  est  un  service,  lequel  est  susceptible  d'être  évalué,  a, 
par  conséquent,  une  voleu?'  et  peut  s'échanger  contre  toute 
autre  valeur  égale.  Je  croyais  même  que  vous  étiez  con- 
venu de  la  vérité  de  cette  doctrine,  en  ces  termes  : 

«  Il  est  très-^Tai,  comme  vous  l'établissez  vous-même  pé- 
«  remptoirement, que  le  prêt  est  un  service.  Et  comme  tout 
«  service  est  une  valeur,  comme  il  est  de  la  nature  de  tout 
«  service  d'être  rémunéré,  il  s'ensuit  que  le  prêt  doit  avoir 
«  son  prix,  ou,  pour  employer  le  mot  technique,  qu'il  doit 
«  porter  intérêt.  » 

Voilà  ce  que  vous  disiez,  il  y  a  quinze  jours.  Aujourd'hui 
vous  dites  :  Distinguons,  prêter  c'était  rendre  service  au- 
trefois, ce  n'est  plus  rendre  service  maintenant. 

Or,  si  prêter  n'est  pas  rendre  service,  il  va  sans  dire  que 
l'intérêt  est,  je  ne  dis  pas  illégitime,  mais  impossible. 

Votre  argumentation  nouvelle  implique  ce  dialogue  : 


GRATLITE   DU   CKEDIT,  169 

l'emprunteur.  Monsieur,  je  voudrais  monter  un  magasin, 
l'ai  besoin  de  dix  mille  francs,  veuillez  me  les  prêter. 

LE  PRÊTEUR.  Voloutiers,  nous  allons  débattre  les  condi- 
tions. 

l'emprunteur.  Monsieur,  je  n'accepte  pas  de  conditions. 
Je  garderai  votre  argent  un  an,  deux  ans,  vingt  ans,  après 
quoi  je  vous  le  rendrai  purement  et  simplement,  attendu  que 
tout  ce  qui,  dans  le  remboursement  du  prêt,  est  donné  en  sus 
du  prêt,  est  usure,  spoliation. 

LE  prêteur.  Mais  puisque  vous  venez  me  demander  un 
service,  il  est  bien  naturel  que  je  vous  en  demande  un  autre. 

l'emprunteur.  Monsieur,  je  n'ai  que  faire  de  votre  ser- 
vice. 

LE  PRÊTEUR.  En  cc  cas,  je  garderai  mon  capital,  dussé- 
je  le  manger, 

l'emprunteur.  «  Monsieui",  je  suis  socialiste,  et  le  socia- 
«  lisme,  redoublant  d'énergie,  proteste  et  vous  dit  par 
«  ma  bouche  :  je  n'ai  que  faire  de  votre  service,  service 
«  pour  vous  et  spoliation  pour  moi,  tandis  qu'il  est  loisible 
«  à  la  société  de  me  faire  jouir  des  mêmes  avantages  que 
«  vous  m'oft'rez,  et  cela  sans  rétribution.  Mimposer  un  tel 
«  service,  malgré  moi,  en  refusant  d'organiser  la  circula- 
«  tion  des  capitaux,  c'est  me  faire  suppoiler  un  prélève- 
«  ment  injuste,  c'est  me  voler.  » 

LE  prêteur.  Je  ne  vous  impose  rien  malgré  vous.  Dès  que 
vous  ne  voyez  pas,  dans  le  prêt,  un  service,  abstenez-vous 
d'emprunter,  comme  moi  de  prêter.  Que  si  la  société  vous 
offre  des  avantages  sans  rétribution,  adressez-vous  à  elle, 
c'est  bien  plus  commode  ;  et,  quant  à  urbaniser  la  circula- 
tion des  capitaux,  ainsi  que  vous  me  sonuuez  de  le  faire,  si 
vous  entendez  par  là  que  les  miens  vous  arrivent  gratis,  par 
l'intermédiaire  de  la  société,  j'ai  contre  ee  procédé  indirect 
tout  juste  les  mêmes  objections  (jui  mOiit  fait  vous  refuser 
le  prêt  direct  et  gratuit. 


160  PAMPHLETS. 

La  société!  J'ai  été  surpris,  je  Tavoue,  de  voir  apparaître 
dans  un  écrit  émané  de  vous,  ce  personnage  nouveau,  ce 
capitaliste  accommodant. 

Eh  quoi  !  Monsieur,  vous  qui,  dans  la  même  feuille  où 
vous  m'adressez  votre  lettre,  avez  combattu  avec  une  si  rude 
énergie  les  systèmes  de  Louis  Blanc  et  de  Pierre  Leroux, 
navez-vous  dissipé  la  fiction  de  VEtat  que  pour  y  substituer 
la  fiction  de  la  Société  ? 

Qu'est-ce  donc  que  la  société,  en  dehors  de  quiconque 
prête  ou  emprunte,  perçoit  ou  paie  l'intérêt  inhérent  au  prix 
de  toutes  choses?  Quel  est  ce  Deus  ex  machina  que  vous 
faites  intervenir  d'une  manière  si  inattendue  pour  donner  le 
mot  du  problème  ?  Y  a-t-il,  d'un  côté,  la  masse  entière  des 
travailleurs,  marchands,  artisans,  capitalistes,  et,  de  l'autre, 
la  Société,  personnalité  distincte,  possédant  des  capitaux  en 
telle  abondance  qu'elle  en  peut  prêter  à  chacun  sans  compte 
ni  mesure,  et  cela  sans  rétribution? 

Ce  n'est  pas  ainsi  que  vous  l'entendez;  je  n'en  veux  pour 
preuve  que  votre  article  sur  l'Etat.  Vous  savez  bien  que  la 
société  n'a  d'autres  capitaux  que  ceux  qui  sont  entre  les 
mains  des  capitalistes  gi'ands  et  petits.  Serait-ce  que  la  So- 
ciété doit  s'emparer  de  ces  capitaux  et  les  faire  circuler  gra- 
tuitement, sous  prétexte  de  les  organiser?  En  vérité,  je  m'y 
perds,  et  il  me  semble  que,  sous  votre  plume,  cette  limite 
s'eflace  sans  cesse,  qui  sépare,  aux  yeux  de  la  conscience 
publique,  la  propriété  du  vol. 

En  cherchant  a  pénétrer  jusqu'à  la  racine  de  l'erreur  que 
je  combats  ici,  je  crois  la  trouver  dans  la  confusion  que 
vous  faites  entre  les  frais  de  circulation  des  capitaux  et  les 
intérêts  des  capitaux.  Vous  croyez  qu'on  peut  arriver  à  la 
circulation  gratuite,  et  vous  en  concluez  que  le  prêt  sera 
gratuit.  C'est  comme  si  l'on  disait  que  lorsque  les  frais  de 
transport  de  Bordeaux  à  Paris  seront  anéantis,  les  vins  de 
Bordeaux  se  donneront  pour  rien  à  Paris.  Vous  n'êtes  pas 


GRATIITE  Di:    CKEDIT.  ICI 

le  premier  qui  se  soit  fait  celte  illusion.  Law  disait  :  «  La 
loi  de  la  circulation  est  la  seule  qui  puisse  sauver  les  empi- 
res. »  Il  agit  sur  ce  principe,  et,  au  lieude  sauver  la  France, 
il  la  perdit. 

Je  dis  :  une  chose  est  la  circulation  des  capitaux  et  les 
frais  qu'elle  entraîne  ;  autre  chose  est  l'intérêt  des  capitaux. 
Les  capitaux  d'une  nation  consistent  en  matériaux  de  tou- 
tes sortes,  approvisionnements,  outils,  marchandises,  espè- 
ces, et  ces  choses-là  ne  se  prêtent  pas  pour  rien.  Selon  que 
la  société  est  plus  ou  moins  avancée,  il  y  a  plus  ou  moins 
de  facilité  à  faire  passer  un  capital  donné,  ou  sa  valeur,  d'un 
lieu  H  un  autre  lieu,  d'une  main  à  une  autre  main  ;  njais 
cela  n'a  rien  de  commun  avec  l'abolition  de  l'intérêt.  Un 
Parisien  désire  prêter,  un  Bayonnais  désire  emprunter. 
Mais  le  premier  n'a  pas  la  chose  qui  convient  au  second. 
D'ailleurs,  ils  ne  connaissent  pas  réciproquement  leurs  in- 
tentions; ils  ne  peuvent  s'aboucher,  s'accorder,  conclure. 
Voilà  les  obstacles  à  la  circulation.  Ces  obstacles  vont  di- 
minuant sans  cesse,  d'abord  par  l'intervention  du  numé- 
raire, puis  par  celle  de  la  lettre  de  change,  successivement 
par  celle  du  banquier,  de  la  Banque  nationale,  des  banques 
libres. 

C'est  une  circonstance  heureuse  pour  les  consommateurs 
des  capitaux,  comme  il  est  heureux  pour  les  consomma- 
teurs de  vin,  que  les  moyens  de  transport  se  perfectionnent. 
Mais,  d'une  part,  jamais  les  frais  de  circulation  ne  peuvent 
descendre  à  zéro,  puisqu'il  y  a  toujours  là  un  intermédiaire 
qui  rend  service  ;  et,  d'autre  paît,  ces  frais  fussent-ils  com- 
plètement anéantis,  l'Intérêt  subsisterait  encore,  et  n'en  se- 
rait môme  pas  sensiblement  afiecté.  Il  y  a  des  banques  li- 
bres aux  Etats-Unis;  elles  sont  sous  l'influence  des  ouvrieis 
eux-mêmes,  (jui  en  sont  les  actionnaires;  et,  de  plus,  elles 
sont,  vu  leur  nombre,  toujours  à  leur  portée  ;  chaque  jour, 
les  uns  y  déposent  leurs  économies,  les  autres  y  reçoivent 

(Hunes  conipliiri,  I.  V  11 


1G2  PAMPHLETS. 

les  avances  qui  leur  sont  nécessaires  ;  la  circulation  est  aussi 
facile,  aussi  rapide  que  possible.  Est-ce  à  dire  que  le  crédit 
y  soit  gratuit,  que  les  capitaux  ne  produisent  pas  d'intérêt 
à  ceux  qui  prêtent,  et  n'en  coûtent  pas  à  ceux  qui  emprun- 
tent? Non,  cela  signifie  seulement  que  prêteurs  et  emprun- 
teurs s'y  rencontrent  plus  facilement  qu'ailleurs. 

Ainsi,  gratuité  absolue  de  la  circulation,  —  chimère. 

Gratuité  du  crédit,  —  chimère. 

Imaginer  que  la  première  de  ces  gratuités,  si  elle  était 
possible,  impliquerait  la  seconde,  —  troisième  chimère. 

Vous  voyez  que  je  me  suis  laissé  entraîner  sur  votre  ter- 
rain, et  puisque  j'y  ai  fait  trois  pas,  j'en  ferai  deux  autres. 

Vous  voulez  organiser  la  circulation  de  telle  sorte  que 
chacun  perçoive  autant  d'intérêts  qu'il  en  paie,  et  c'est  là 
ce  qui  réalisera,  dites-vous,  l'égalité  des  fortunes. 

Or,  je  dis  : 

Compensation  universelle  des  intérêts,  —  chimère. 

Egalité  absolue  des  fortunes,  comme  conséquence  de  cette 
chimère,  —  autre  chimère. 

Toute  valeur  se  compose  de  deux  éléments  :  la  rémuné- 
ration du  travail  et  la  rémunération  du  capital.  Pour  que  ces 
deux  éléments  entrassent,  en  proportion  identique,  dans 
toutes  valeurs  égales,  il  faudrait  que  toute  œuvre  humaine 
admît  le  même  emploi  de  machines,  la  même  consommation 
d'approvisionnements,  le  même  contingent  de  travail  actuel 
et  de  travail  accumulé. 

Votre  banque  fera-t-elle  jamais  que  le  commissionnaire  du 
coin,  dont  toute  l'industrie  consiste  à  louer  son  temps  et  ses 
jambes,  fasse  intervenir  autant  de  capital  dans  ses  services 
que  l'imprimeur  ou  le  fabricant  de  bas  ?  Remarquez  que, 
pour  qu'une  paire  de  bas  de  coton  arrive  à  ce  commission- 
naire, il  a  fallu  l'intervention  d'une  terre,  qui  est  un  capi- 
tal; d'un  navire,  qui  est  un  capital;  d'une  filature,  qui  est 
un  capital.  Direz-vous  que   lorsque  le  commissionnaire 


CnATLlTE  DU    CUEDIT.  1G;J 

échange  son  service,  estimé  3  francs,  contre  un  livre  estimé 
3  francs,  il  est  dupe  en  ce  que  l'élément  travail  actuel  do- 
mine dans  le  service,  et  l'élément  travail  accumulé  Anv\?,\e 
livre?  Qu'importe,  si  les  deux  objets  de  l'échange  se  valent, 
si  leur  équivalence  est  déterminée  par  le  libre  débat  ? 
Pourvu  que  ce  qui  vaut  cent  s'échange  contre  ce  qui  vaut 
cent,  qu'importe  la  proportion  desdeux  éléments  qui  consti- 
tuent chacune  de  ces  valeurs  égales?  Nierez-vous  la  légiti- 
mité de  la  rémunération  afférente  au  capital  ?  Ce  serait  reve- 
nir sur  un  point  déjà  acquis  à  la  discussion.  D'ailleurs,  sur 
quel  fondement  le  travail  oncien  serait-il,  plus  que  le  travail 
actuel,  exclu  de  toute  rétribution? 

Le  travail  se  divise  en  deux  catégories  bien  distinctes  : 

Ou  il  est  exclusivement  consacré  à  la  production  d'un 
objet,  comme  lorsque  l'agriculteur  sème,  sarcle,  moissonne 
et  égrène  son  blé,  lorsque  le  tailleur  coupe  et  coud  un  ha- 
bit, etc.; 

Ou  il  sert  à  la  production  d'une  série  indéterminée  d'ob- 
jets semblables,  comme  quand  l'agriculteur  clôt,  amende, 
dessèche  son  champ,  ou  que  le  tailleur  meuble  son  atelier. 

Dans  le  premier  cas,  tout  le  travail  doit  èlre  payé  j)ar  l'ac- 
quéreur de  la  récolte  ou  de  l'habit  ;  dans  le  second,  il  doit 
être  payé  sur  un  nombre  indéterminé  de  récoltes  ou  d'ha- 
bits. Et  certes,  il  serait  absurde  de  dire  que  le  travail  de 
cette  seconde  catégorie  ne  doit  pas  être  payé  du  tout,  parce 
qu'il  prend  le  nom  de  capital. 

Or,  comment  parvient-il  à  répartir  la  rémunération  qui 
lui  est  due  sur  un  nombre  indéfini  d'acheteurs  successifs? 
par  les  combinaisons  de  l'amortissement  et  de  l'intérêt,  com- 
l)inaisons  que  l'humanité  a  inventées  dès  l'origine,  combi- 
naisons ingénieuses,  que  les  socialistes  seraient  bien  emhar- 
l'assés  de  remplacer.  Aussi  tout  leur  génie  se  borne  à  les 
supprimer,  et  ils  ne  s'aperçoivent  pas  que  c'est  tout  simple- 
ment supprimer  l'humanité. 


IGi  l'A.MFHLETS. 

Mais  (iiiand  on  accorderait  comme  réalisable  tout  ce  (lui 
vient  d'tHre  démontré  chimérique  :  gratuité  de  circulation, 
gratuité  de  prêt, compensation  d'intérêts,  je  dis  qu'on  n'ar- 
riverait pas  encore  à  Té-alité  absolue  des  fortunes.  Et  la 
raison  en  est  simple.  Est-ce  que  la  Banque  du  Peuple  aurait 
la  prétention  de  changer  le  cœur  humain  ?  Fera-t-elle  que 
tous  les  hommes  soient  également  forts,  actifs,  intelligents, 
ordonnés,  économes,  prévoyants?  fera-t-elle  que  les  goûts, 
les  penchants,  les  aptitudes,  les  idées  ne  varient  à  l'infini? 
que  les  uns  ne  préfèrent  dormir  au  soleil,  pendant  que  les 
autres  s'épuisent  au  travail?  qu'il  n'y  ait  des  prodigues  et 
des  avares,  des  gens  ardents  à  poursuivre  les  biens  de  ce 
monde,et  d'autres  plus  préoccupés  delà  vie  future?  Il  est  clair 
que  l'égalité  absolue  des  fortunes  ne  pourrait  être  que  la  ré- 
sultante de  toutes  ces  égalités  impossibles  et  de  bien  d'autres. 

Mais  si  l'égalité  absolue  des  fortunes  est  chimérique,  ce 
qui  ne  l'est  pas,  c'est  l'approximation  constante  de  tous 
les  hommes  vers  un  même  niveau  physique,  intellectuel  et 
moral,  sous  le  régime  de  la  liberté.  Parmi  toutes  les  éner- 
gies qui  concourent  à  ce  grand  nivellement,  une  des  plus 
puissantes,  c'est  celle  du  capital.  Et  puisque  vous  m'avez 
oifert  vos  colonnes,  permettez-moi  d'appeler  un  moment 
l'attention  de  vos  lecteurs  sur  ce  sujet.  Ce  n'est  pas  tout  de 
démontrer  que  l'intérêt  est  légitime,  il  faut  encore  prouver 
qu'il  est  utile,  même  à  ceux  qui  le  supportent.  Vous  avez 
(lit  que  l'intérêt  a  été  autrefois  «  un  instrument  d'égalité  et 
de  progrès.  »  Ce  qu'il  a  été,  il  l'est  encore  et  le  sera  toujours, 
parce  qu'en  se  développant  il  ne  change  pas  de  nature. 

Les  travailleurs  seront  peut-être  étonnés  de  m'entendre 
affirmer  ceci  : 

De  tous  les  éléments  qui  entrent  dans  le  prix  des  choses, 
celui  qu'ils  doivent  payer  avec  le  plus  de  joie,  c'est  préci- 
sément l'intérêt  ou  la  rémunération  du  capital,  parce  que 
ce  paiement  leur  en  épargne  toujours  un  plus  grand. 


g:ia;liie  ul  ckedit.  ig5 

Pierre  est  un  artisan  parisien.  Il  a  besoin  qu'un  ferdeau 
soit  tran^orté  à  Lille  ;  c'est  un  présent  qu'il  veut  faire  à  sa 
nit-re.  S"il  n'y  avait  pas  de  capital  au  monde  (et  il  n'y  en 
aurait  pas  si  toute  rémunération  lui  était  déniée),  ce  trans- 
port coûterait  à  Pierre  au  moins  deux  mois  de  fatigues, 
soit  qu'il  le  fit  lui-même,  soit  qu'il  se  fit  rendre  ce  service 
par  un  autre;  car  il  ne  pourrait  l'exécuter  lui-même  qu'en 
charriant  le  fardeau  par  monts  et  par  vaux,  sur  ses  épaules, 
et  nul  ne  pourrait  l'exécuter  pour  lui  que  de  la  même 
manière. 

Pourquoi  se  rencontre-t-il  des  entrepreneurs  qui  ne  de- 
mandent à  Pierre  qu'une  journée  de  son  travail  pour  lui  en 
épargner  soixante?  Parce  que  le  capital  est  intervenu  sous 
forme  de  char,  de  chevaux,  de  rails,  de  wagons,  de  loco- 
motives. Sans  doute,  Pierre  doit  payer  tribut  à  ce  capital  ; 
mais  c'est  justement  pour  cela  qu'il  fait  ou  fait  faire  en  un 
jour  ce  (jui  lui  aurait  demandé  deux  mois. 

Jean  est  maréchal  ferrant,  fort  honnête  homme,  mais 
quon  entend  souvent  déclamer  contre  la  propriété.  Il  ga- 
gne ;{  francs  par  jour;  c'est  peu,  c'est  trop  peu;  mais  enfin, 
comme  le  blé  vaut  environ  18  francs  l'hectolitre,  Jean  peut 
dire  qu'il  fait  jaillir  de  son  enclume  un  hectolitre  de  ble  par 
semaine  ou  la  valeur,  soit  Ti^  hectolitres  par  an.  Je  suppose 
maintenant  qu'il  n'y  eût  pas  de  capital,  et  que,  mettant  no- 
tre maréchal  en  face  de  1,000  hectares  de  terre,  on  lui  dit  : 
Disposez  de  ce  sol,  qui  est  doué  d'une  grande  fertilité  ;  tout 
lé  blé  que  vous  ferez  croître  est  à  vous.  Jean  rc'pondrait  sans 
doute  :  «  Sans  chevaux,  sans  charrue,  sans  hache,  sans  in- 
struments d'aucune  sorte,  comment  voulez-vous  que  je  dé- 
barrasse le  sol  des  arbres,  des  racines,  des  herbes,  des  pier- 
res, des  eaux  stagnantes  qui  l'ubstruent?  je  n'y  ferai  pas 
pousser  une  gerbe  de  blé  en  dix  ans.»  Donc,  (jue  Jean  fasse 
enfin  cette  réflexion  :  «  Ce  que  je  ne  pourrais  faire  en  dix 
ans,  d'autres  le  font  pour  moi,  et  ne  me  demandent  qu'une 


16C  PAMPHLETS. 

semaine  de  travail.  Il  est  clair  que  c'est  iiu  avantage  pour 
moi  de  rémunérer  le  capital,  car  si  je  ne  le  rémunérais  pas, 
il  n'y  en  aurait  pas,  et  les  autres  seraient  aussi  embarrassés 
devant  ce  sol  que  je  le  suis  moi-même.  » 

Jacques  achète  tous  les  matins,  pour  un  sou,  la  Voix  du 
Peuple.  Comme  il  gagne  100  sous  par  jour,  ou  30  centimes 
par  heure,  c'est  six  minutes  de  travail  qu'il  échange  contre 
le  prix  d'un  numéro,  prix  dans  lequel  se  trouvent  comprises 
deux  rémunérations,  celle  du  travail  et  celle  du  capital. 
Comment  Jacques  ne  se  dit-il  pas  quelquefois  :  «  Si  aucun 
capital  n'intervenait  dans  l'impression  delà  Voix  du  Peuple, 
je  ne  l'obtiendrais  ni  à  un  sou  ni  à  100  francs?  » 

Je  pourrais  passer  en  revue  tous  les  objets  qui  satisfont 
les  besoins  des  travailleurs,  et  la  même  réflexion  reviendrait 
sans  cesse.  Donc  le  capital  n'est  pas  le  ty7^a7i  que  l'on  dit. 
Il  rend  des  services,  de  grands  services;  il  est  de  toute  jus- 
tice qu'il  en  soit  rémunéré.  Cette  rémunération  diminue  de 
plus  en  plus  à  mesure  que  le  capital  abonde.  Pour  qu'il 
abonde,  il  faut  qu'on  soit  intéressé  à  le  former,  et  pour  qu'on 
soit  intéressé  à  le  former,  il  faut  être  soutenu  par  l'espoir 
d'une  rénmnération.  Quel  est  l'artisan,  quel  est  l'ouvrier  qui 
portera  ses  économies  à  la  Caisse  d'épargne,  ou  même  qui 
fera  des  économies,  si  l'on  commence  par  déclarer  que  l'in- 
térêt est  un  vol  et  qu'il  faut  le  supprimer  ? 

Non,  non,  c'est  là  une  propagande  insensée  ;  elle  heurte 
la  raison,  la  morale,  la  science  économique,  les  intérêts  du 
pauvre,  les  croyances  unanimes  du  genre  humain  manifes- 
tées par  la  pratique  universelle.  Vous  ne  prêchez  pas, 
il  est  vrai,  la  tyrannie  du  capital,  mais  vous  prêchez  la 
gratuité  du  crédit,  ce  qui  est  tout  un.  Dire  que  toute  rému- 
nération accordée  au  capital  est  un  vol,  c'est  dire  que  le 
capital  doit  disparaître  de  la  surface  du  globe,  c'est  dire 
que  Pierre,  Jean,  Jacques,  doivent  exécuter  les  transports, 
se  procurer  le  blé,  les  livres,  avec  autant  de  travail  qu'il 


GRATIITÉ  I)L    CRÉDIT.  1C7 

leur  en  l'audrait  pour  produire  ces  choses  directement  et 
sans  autre  ressource  que  leurs  mains. 

Marche,  marche,  capital  !  poursuis  ta  carrière,  réalisant 
(lu  bien  pour  l'humanité  !  C'est  toi  qui  as  affranchi  les  es- 
claves ;  c'est  toi  qui  as  renversé  les  châteaux  forts  de  la  féo- 
dalité! Grandis  encore;  asservis  la  nature;  fais  concourir 
aux  jouissances  humaines  la  gravitation,  la  chaleur,  la  lu- 
mière, l'électricité  ;  prends  à  ta  charge  ce  qu'il  y  a  de  répu- 
gnant et  d'abrutissant  dans  le  travail  mécanique  ;  élève  la 
démocratie,  transforme  les  machines  humaines  en  hommes, 
en  hommes  doués  de  loisirs,  d'idées,  de  sentiment  et  d'es- 
pérances ! 

Permettez-moi ,  Monsieur,  en  finissant,  de  vous  adresser 
un  reproche.  Au  début  de  votre  lettre,  vous  m'aviez  promis 
de  renoncer  pour  aujourd'hui  à  l'antinomie;  vous  la  termi- 
nez cependant  par  cette  antinomie  que  vous  appelez  votre 
cri  de  guerre  :  La  propriété,  c'est  le  vol. 

Oui,  vous  l'avez  bien  caractérisée  ;  c'est  en  effet,  un  lugu- 
bre tocsin,  un  sinistre  cri  de  guerre.  Mais  j'ai  l'espoir  que, 
sous  ce  rapport,  elle  a  perdu  quckpie  chose  de  sa  puissance. 
11  y  a  dans  l'esprit  des  masses  un  fonds  de  bon  sens  qui  ne 
perd  pas  ses  droits,  et  se  révolte  enfin  contre  ces  paradoxes 
étranges  donnés  pour  de  sublimes  découvertes.  Oh  !  que 
n'avez-vous  établi  votre  active  propagande  sur  cet  autre 
axiome,  assurément  plus  impérissable  que  le  vôtre  :  Le  vol, 
c'est  le  contraire  de  la  i)ropriété!  Alors,  avec  votre  indomp- 
table énergie,  votre  style  populaire,  votre  dialecti(|ue  invin- 
cible, je  ne  puis  mesurer  le  bien  qu'il  vous  eût  donné  d»* 
répandre  sur  notre  chère  patrie  et  sur  l'humanité. 

Fhéuékic  Hastiat. 


108  PAMPHLETS. 


SEPTIÈME  LETTRE. 


P.  J.  PROUDHON  A  F.  BASTIAT. 

Reproches.  —  Les  commissionnaires  de  roulage  et  les  chemins  de 
fer.  —  Excursion  rétrospe:tive  chez  les  Héhreux,  les  Grecs  et  les 
Romains.  —  Neschek,  Tokos,  Fœnus,  Intéresse.  —  L'intérêt  issu 
du  contrat  de  pacotille.  —  Intervention  des  monnaies  et  conséquen- 
ces. —  Moïse,  Solon,  Lycurgue.  — La  force  seule  maintient  l'in- 
térêl.  —  Deux  apologues. 

17  décembre  1849. 

Notre  discussion  n'avance  pas,  et  la  faute  en  est  à  vousseul. 
Par  votre  refus  systématique  de  vous  placer  sur  le  terrain 
oit  je  vous  appelle,  et  votre  obstination  à  m'attirer  sur  le  vô- 
tre, vous  méconnaissez  en  ma  personne  le  droit  qu'a  tout 
novateur  à  l'examen  ;  vous  manquez  au  devoir  qu'impose  à 
tout  économiste,  défcnseiu'  naturel  de  la  tradition  et  des 
usages  établis,  l'apparition  des  idées  nouvelles;  vous  com- 
promettez, enfin,  la  charité  publique,  en  m'obligeant  à  atta- 
quer ce  que  je  reconnaissais,  dans  une  certaine  mesure, 
comme  irréprochable  et  légitime. 

Vous  l'avez  voulu  :  que  votre  désir  soit  accompli  ! 

Permettez-moi  d'abord  de  résumer  notre  controverse. 

Dans  une  première  lettre,  vous  avez  essayé  de  montrer, 
par  la  théorie  et  par  de  nombreux  exemples,  que  le  p?'êt  était 
un  service,  et  que,  tout  service  ayant  une  voleur,  il  avait  le 
droit  de  se  ïdiwe  payer  :  d'où  vous  déduisiez  immédiatement, 
contre  moi,  cette  conclusion,  que  la  gratuité  du  crédit  était 
une  chimère,  partant,  le  socialisme  une  protestation  sans 
principes  comme  sans  motifs. 

Ainsi  peu  importe  de  savoir  si  cest  vous  qui  avez  solli- 
cité l'entrée  de  la  Voix  du  Peuple,  ou  si  c'est  moi  qui  vous 
ai  offert  la  publicité  de  ses  colonnes  :  en  fait,  et  chacune  de 


GRAÏIITE  Dl    CREDIT.  169 

VOS  lettres  en  témoigne,  vons  n'avez  eu  d'autre  but  que  de 
renverser,  par  une  fin  de  non-recevoir,  la  théorie  du  crédit 
gi'atuit. 

Je  vous  ai  donc  répondu,  et  j"ai  dû  vous  répondre,  sans 
entrer  dans  l'examen  de  votre  théorie  de  l'intérêt,  que  si 
vous  vouliez  combattre  utilement  et  sérieusement  le  socia- 
lisme, il  fallait  l'attaquer  en  lui-même  et  dans  ses  propres 
doctrines  ;  que  le  socialisme,  sans  nier  d'une  manière  ab- 
solue la  légitimité  de  l'intérêt  considéré  à  un  certain  point 
de  vue  et  à  une  certaine  époque  de  l'histoire,  affirmait  la 
possibilité,  dans  l'état  actuel  de  l'économie  sociale,  d'orga- 
niser, par  le  concours  des  travailleurs,  un  système  de  prêt 
sans  rétribution,  et,  par  suite,  de  donner  à  tous  la  garantie 
du  crédit  et  du  travail.  J'ai  dit,  enfin,  que  c'était  là  ce  que 
vous  aviez  à  examiner,  si  vous  vouliez  que  la  discussion 
aboutît. 

Dans  votre  seconde  lettre,  vous  avez  péremptoirement 
refusé  de  suivre  cette  marche,  alléguant  que  pour  vous,  et 
d'après  mon  aveu,  l'intérêt  ne  constituant  dans  son  principe 
ni  crime,  ni  délit,  il  était  impossible  d'admettre  que  le  prêt 
pût  s'effectuer  sans  intérêt;  qu'il  était  inconcevable  qu'une 
chose  pût  être  vraie  et  fausse  tout  à  la  fois  ;  bref,  que  tant 
que  la  criminalité  de  l'intérêt  ne  vous  serait  pas  démontrée, 
vous  tiendriez  la  théorie  du  crédit  gratuit  comme  non  ave- 
nue. Tout  cela  assaisonné  de  force  plaisanteries  sur  la  loi  de 
contradiction,  que  vous  ne  comprenez  point,  et  tlanqué 
d'exemples  très-propres,  je  l'axoue.  à  faire  comprendre  le 
mécanisme  de  l'intérêt,  mais  qui  ne  prouvent  absolument 
rien  contre  la  gratuité. 

Dans  ma  réplique,  je  crois  vous  avoir  prouvé,  en  me  ser- 
vant de  votre  propre  méthode,  que  rien  n'est  moins  rare, 
dans  la  société,  que  de  voir  une  institution,  un  usage,  d'a- 
bord libéral  et  légitime,  devenir,  avec  le  temps,  uneentrav»' 
à  la  liberté  et  une  atteinte  à  la  justice;  qu'il  en  était  ainsi 


170  PAMPHLETS. 

du  prêt  à  intérêt  le  jour  où  il  était  démontré  que  le  crédit 
peut  être  donné  à  tous  sans  rétribution  ;  que  d'ores  et  déjà, 
refuser  d'examiner  cette  possibilité  du  crédit  gratuit  consti- 
tuait un  déni  de  justice,  une  offense  à  la  foi  publique,  un 
défi  au  prolétariat.  Je  renouvelai  donc  auprès  de  vous  mes- 
instances,  et  je  vous  dis  :  Ou  vous  examinerez  les  diverses 
propositions  du  socialisme,  ou  je  déclare  que  l'intérêt  de 
l'argent,  la  rente  de  la  terre,  le  loyer  des  maisons  et  des 
capitaux,  est  une  spoliation,  et  que  la  propriété,  ainsi  con- 
stituée, est  un  vol. 

Chemin  faisant,  j'indiquais  sommairement  les  causes  qui, 
selon  moi,  altèrent  la  moralité  de  l'intérêt,  et  les  moyens 
de  le  supprimer. 

Certes,  il  semblait  que,  pour  justifier  votre  théorie  dé- 
sormais accusée  de  vol  et  de  larcin,  vous  ne  pouviez  plus 
vous  dispenser  d'aborder  enfin  la  doctrine  nouvelle,  qui 
prétend  donner  l'exclusion  à  l'intérêt.  C'était,  j'ose  le  dire, 
ce  à  quoi  s'attendaient  tous  nos  lecteurs.  En  évitant  de  faire 
la  critique  de  l'intérêt,  je  faisais  preuve  de  conciliation  et 
d'amour  de  la  paix.  Il  me  répugnait  d'incriminer  la  bonne 
foi  des  capitalistes,  et  de  jeter  la  suspicion  sur  les  proprié- 
taires. Je  désirais  surtout  abréger  une  dispute  fatigante,  et 
hâter  la  conclusion  définitive.  Vraie  ou  fausse,  vous  disais- 
je,  légitime  ou  illégitime,  morale  ou  immorale,  j'accepte 
l'usure,  je  l'approuve,  je  la  loue  même;  je  renonce  à  toutes 
les  illusions  du  socialisme,  et  me  refais  chrétien,  si  vous  me 
démontrez  que  la  prestation  des  capitaux,  de  même  que  la 
circulation  des  valeurs,  ne  saurait,  dans  aucun  cas,  être 
gratuite.  C'était,  comme  l'on  dit,  faire  rondement  les  cho- 
ses, et  couper  court  à  bien  des  discussions  tout  à  fait 
oiseuses  dans  un  journal,  et,  permettez-moi  de  le  dire,  fort 
périlleuses  en  ce  moment. 

Est-il,  oui  ou  non,  possible  d'abolir  l'intérêt  de  l'argent, 
par  suite,  la  rente  de  la  terre,  le  loyer  des  maisons,  le  pro- 


GRATIITE    DL    CHEDIT.  17  1 

<liiit  des  capitaux,  d'une  part,  en  simplifiant  l'inipôt,  et  de 
l'autre,  en  organisant  une  banque  de  circulation  et  de  cré- 
dit, au  nom  et  pour  le  compte  du  Peuple  ?  C'est  ainsi,  selon 
moi,  que  la  question  devait  être  posée  entre  nous;  L'amour 
de  l'humanité,  de  la  vérité,  de  la  concorde,  nous  en  faisait 
à  tous  deux  une  loi.  Que  fait  le  Peuple  depuis  Février? 
Qu'a  fait  l'Assemblée  constituante  ?  Que  fait  aujourd'hui  la 
Législative  ?  si  ce  n'est  de  rechercher  les  moyens  d'amé- 
liorer le  sort  du  travailleur,  sans  alarmer  les  intérêts  légi- 
times, sans  infirmer  le  droit  du  propriétaire.  Cherchons 
donc  si  la  gratuité  du  crédit  ne  serait  point,  par  hasard, 
un  de  ces  moyens. 

Telles  étaient  mes  paroles.  J'osai  croire  qu'elles  seraient 
entendues.  Au  lieu  d'y  répondre,  comme  je  l'espérais,  vous 
vous  retranchez  dans  votre  fin  de  non-recevoir.  A  cette  in- 
terrogation de  ma  part  :  «  Prouver  que  la  gratuite  du  crédit 
«  est  chose  possible,  facile,  pratique,  n'est-ce  pas  p/rouver 
<■(  que  l'intérêt  du  crédit  est  désormais  chose  nuisible  et  illé- 
«  gitime  ?  »  —  \  ous  répondez,  en  retournant  la  phrase  : 
«  Prouver  que  l'intérêt  est  (ou  a  été)  légitime,  juste,  utile, 
«  bienfaisant,  indestructible,  n'est-ce  pas  prouver  que  la 
«  gratuité  du  crédit  est  une  chimère  ?  »  Vous  raisonnez 
juste  comme  les  entrepreneurs  de  roulage  à  l'égard  des  che- 
mins de  fer. 

Voyez-les,  en  effet,  adresser  leurs  doléances  au  public 
qui  les  délaisse  et  qui  court  à  la  concurrence  :  —  Est-ce 
que  le  chariot  et  la  mall)rouck  ne  sont  pas  des  institutions 
utiles,  légitimes,  bienfaisantes,  indestructibles?  Est-ce 
qu'en  transportant  vos  personnes  et  vos  produits,  nous  ne 
vous  rendons  pas  un  service  ?  Est-ce  que  ce  service  n'est 
pas  une  valeur  ?  Est-ce  que  toute  valeur  ne  doit  pas  être 
payée  ?  Est-ce  qu'en  faisant  le  transport  à  '2.%  c.  par  tonne 
€t  kilomètre;  tandis  que  la  locomotive  le  fait,  il  est  vrai,  à 
10  c,  nous  sommes  des  voleurs?  Est-ce  que  le  commerce 


172  PAMPHLETS. 

ne  s'est  pas  développé  perpétuellement  et  universellement 
par  le  roulage,  la  bête  de  somme,  la  navigation  à  voiles  ou 
à  rames?  Que  nous  importent  donc  et  la  vapeur,  et  la  pres- 
sion atmosphérique,  et  l'électricité  ?  Prouver  la  réalité  et  la 
légitimité  de  la  voiture  à  quatre  roues,  n'est-ce  pas  prouver  ^ 
que  l'invention  des  chemins  de  fer  est  une  chimère  ? 

Voilà,  Monsieur,  où  vous  conduit  votre  argumentation. 
Votre  dernière  lettre  n'a,  comme  les  précédentes,  et  du 
commencement  à  la  fin,  pas  d'autre  sens.  Pour  conserver 
au  capital  l'intérêt  que  je  lui  refuse,  vous  me  répondez  par 
la  question  préalable,  vous  opposez  à  mon  idée  novatrice 
votre  routine  ;  vous  protestez  contre  le  rail  et  la  machine  à 
vapeur.  Je  serais  désolé  de  vous  dire  rien  de  blessant;  mais, 
en  vérité,  Monsieur,  il  me  semble  que  j'aurais  le  droit,  dès 
ce  moment,  de  briser  là  et  de  vous  tourner  le  dos. 

Je  ne  le  ferai  point  :  je  veux  vous  donner  satisfaction 
jusqu'à  la  fin,  en  vous  montrant  connnent,  pour  me  servir 
de  vos  paroles,  la  rémunération  du  capital  passe  de  la  légi- 
timité à  l'illégitimité,  et  comment  la  gratuité  du  crédit  est 
la  conclusion  finale  de  la  pratique  de  l'intérêt.  Cette  discus- 
sion, par  elle-même,  ne  manque  pas  d'importance  ;  je  m'ef- 
forcerai surtout  de  la  rendre  pacifique. 

Ce  qui  fait  que  l'intérêt  du  capital,  excusable,  juste 
même,  au  point  de  départ  de  l'économie  des  sociétés,  de- 
vient, avec  le  développement  des  institutions  industrielles, 
une  vraie  spoliation,  un  vol,  c'est  que  cet  intérêt  n'a  pas 
d'autre  principe,  d'autre  raison  d'être,  que  la  nécessité  et  la 
force.  La  nécessité,  voilà  ce  qui  explique  l'exigence  du 
prêteur  ;  la  force,  voilà  ce  qui  fait  la  résignation  de  l'em- 
prunteur. Mais,  à  mesure  que,  dans  les  relations  humaines, 
la  nécessité  fait  place  à  la  liberté,  et  qu'à  la  force  succède 
le  droit,  le  capitaliste  perd  son  excuse,  et  la  revendication 
s'ouvre  pour  le  travailleur  contre  le  propriétaire. 

Au  commencement,  la  terre  est  indivise;  chaque  famille 


GRATLITE   DL    (.lŒUlT.  173 

vit  de  Srt  chasse,  pêche,  cueillette,  ou  pâture  ;  l'industrie  est 
toute  domestique;  l'agriculture,  pour  ainsi  dire,  nomade.  Il 
n'y  a  ni  commerce,  ni  propriété. 

Plus  tard,  les  tribus  sagglomérant,  les  nations  commen- 
cent à  se  former  ;  la  caste  apparaît  née  de  la  guerre  et  du 
patriarcat,  La  propriété  s'établit  peu  à  peu;  mais,  selon  le 
droit  héroïque,  le  maître,  quand  il  ne  cultive  pas  de  ses  pro- 
pres mains,  exploite  par  ses  esclaves,  conmie  plus  tard  le 
seigneur  par  ses  serfs.  Le  fermage  n'existe  point  encore  ;  la 
rente,  qui  indique  ce  rapport,  est  inconnue. 

A  cette  époque,  le  commerce  se  fait  surtout  en  échanges. 
Si  l'or  et  l'argent  apparaissent  dans  les  transactions,  c'est 
plutôt  comme  marchandise  que  connue  agent  de  circula- 
tion et  unité  de  valeur  :  on  les  pèse,  on  ne  les  compte  pas. 
Le  change,  l'agio  qui  en  est  la  conséquence,  le  prêt  à  inté- 
rêt, la  commandite,  toutes  ces  opérations  d'un  commerce 
développé,  auxquelles  donne  lieu  la  monnaie,  sont  incon- 
nues. Longtemps  ces  mœurs  primitives  se  sont  conservées 
parmi  les  populations  agricoles.  Ma  mère,  simple  paysanne, 
nous  racontait  qu'avant  Ht),  elle  se  louait  l'hiver  pour  liK  r 
le  chanvre,  recevant,  pour  salaire  de  six  semaines  de  travail, 
avec  sa  nourriture,  une  paire  de  sabots  et  un  pain  de 
seigle. 

C'est  dans  le  commerce  de  mer  qu  il  faut  rechercher  l'o- 
rigine du  prêt  à  intérêt .  Le  contrat  à  la  grosse,  variété  ou 
plutôt  démembrement  du  contrat  de  pacotille,  fut  sa  pre- 
mière formt!  ;  de  même  (|ue  le  bail  à  ferme  ou  à  cheptel  fut 
l'analogue  de  la  commandite. 

Qu'est-ce  que  le  contrat  de  j)a(Otille  ?  Un  traité  par  lequel 
un  industriel  et  un  patron  de  navire  convieinicnt  de  mettif 
en  commun,  pour  le  commerce  étranger,  le  premier,  une 
certaine  quantité  de  marchandises  (lu'il  se  charge  i\o  procu- 
rer ;  le  second,  son  travail  de  navigateur  :  le  bnic/ice  résul- 
tant de  la  vente  devant  être  partagé  par  portions  égales,  ou 


1  7  4  PAMPHLETS. 

suivant  une  proportion  convenue  ',  les  risques  et  avaries  mis 
à  la  charge  de  la  société. 

Le  bénéfice  a'insi  prévu^  quelque  considérable  qu'il  puisse 
être,  est-il  légitime  ?  On  ne  saurait  le  révoquer  en  doute. 
Le  bénéfice,  à  cette  première  époque  des  relations  com- 
merciales, n'est  pas  autre  chose  que  l'incertitude  qui  règne, 
entre  les  échangistes,  sur  la  valeur  de  leurs  produits  res- 
pectifs :  c'est  un  avantage  qui  existe  plutôt  dans  l'opinion 
que  dans  la  réalité,  et  qu'il  n'est  pas  rare  de  voir  les  deux 
parties,  avec  une  égale  raison,  s'attribuer  l'une  et  l'autre. 
Combien  une  once  d'or  vaut-elle  de  livres  d'étain  ?  Quel 
rapport  de  prix  entre  la  pourpre  de  Tyr  et  la  peau  de  zibe- 
line ?  Nul  ne  le  sait,  nul  ne  le  peut  dire.  Le  Phénicien,  qui, 
pour  un  ballot  de  fourrures,  livre  dix  palmes  de  son  étoffe, 
s'applaudit  de  son  marché  :  autant  en  pense,  de  son  côté, 
le  chasseur  hyperboréen,  fier  de  sa  casaque  rouge.  Et  telle 
est  encore  la  pratique  des  Européens  avec  les  sauvages  de 
l'Australie,  heureux  de  donner  un  porc  pour  une  hache,  une 
poule  pour  un  clou  ou  un  grain  de  verre. 

L'incommensurabilité  des  valeurs  :  telle  est,  à  l'origine,  la 
source  des  bénéfices  du  commerce.  L'or  et  l'argent  entrent 
donc  dans  le  trafic,  d'abord  comme  marchandises  ;  puis 
bientôt,  en  vertu  de  leur  éminente  échangeabilité,  comme 
termes  de  comparaison,  comme  monnaies.  Dans  l'un  et 
l'autre  cas,  l'or  et  l'argent  portent  bénéfice  à  l'échange,  en 
premier  lieu,  par  le  fait  même  de  l'échange  ;  ensuite,  pour 
le  risque  couru.  Le  contrat  d'assurance  apparaît  ici  comme 
le  frère  jumeau  du  contrat  à  la  grosse;  la  prime  stipulée 
dans  le  premier  est  corrélative,  identique,  à  la  part  de  béné- 
fice convenue  dans  le  secoml. 

Cette  part  de  bénéfice,  par  laquelle  s'exprime  la  partici- 
pation du  capitaliste  ou  industriel,  qui  engage  ses  produits 
ou  ses  fonds,  c'est  tout  un  dans  le  commerce,  a  reçu  le  nom 
latin  (ïi'yitei^esse,  c'est-à-dire  participation,  intérêt. 


GRATUITE   DU   CREDUr.  175 

A  ce  moment  donc,  et  dans  les  conditions  que  je  viens 
de  définir,  qui  pourrait  accuser  de  dol  la  pratique  de  l'in- 
térêt ?  L'intérêt,  c'est  Valea,  le  gain  obtenu  contre  la  for- 
tune; c'est  le  bénéfice  aléatoire  du  commerce,  bénéfice  ir- 
réprochable tant  que  la  comparaison  des  valeurs  n'a  pas 
fourni  les  idées  corrélatives  de  cherté,  de  bon  marché,  de 
proportion,  de  prix.  La  même  analogie,  la  même  identité, 
que  l'économie  politique  a  signalée  de  tout  temps  et  avec 
raison,  entre  l'intérêt  de  l'argent  et  la  rente  de  la  terre, 
existe,  au  début  des  relations  commerciales,  entre  ce  même 
intérêt  et  le  bénéfice  du  commerce  :  au  fond,  l'échange  est 
la  forme  commune,  le  point  de  départ  de  toutes  ces  transac- 
tions. 

Vous  voyez.  Monsieur,  que  l'opposition  énergique  que  je 
fais  au  capital,  ne  m'empêche  point  de  rendre  justice  à  la 
bonne  foi  originelle  de  ses  opérations.  Ce  n'est  pas  moi  qui 
marchanderai  jamais  avec  la  vérité.  Je  vous  ai  dit  qu'il 
existait  dans  le  prêt  à  intérêt  un  côté  vrai,  honnête,  légi- 
time ;  je  viens  de  l'établir  d'une  façon  qui,  ce  me  semble, 
vaut  encore  mieux  que  la  vôtre,  en  ce  qu'elle  ne  sacrifie 
rien  àl'égoïsme,  n'ôterien  à  la  (;harité.  C'est  l'impossibilité 
dévaluer  les  objets  avec  exactitude,  qui  fonde,  au  commen- 
cement, la  légitimité  de  l'intérêt,  connne,  plus  tard,  c'est  la 
recherche  des  métaux  précieux  qui  la  soutient.  11  tant  bien 
que  le  prêt  à  intérêt  ait  eu  sa  raison  positive  et  nécessitant»' 
pour  qu'il  se  soit  développé  et  généralisé  comme  on  l'a  vu  ; 
il  le  faut,  dis-je,  à  peine  de  damner,  avec  les  théologiens, 
l'humanité  tout  entière,  que  je  fais  profession,  quanta  moi, 
de  considérer  comme  infaillible  et  sainte. 

Mais  qui  ne  voit  déjà  que  le  bénéfice  du  commerçant  doit 
diminuer  progressivement  avec  le  risque  couru  et  avec  l'ar- 
bitraire (ies  valeurs,  pom*  n'être  plus  à  la  fin  que  le  juste 
prix  du  service  rendu  par  lui,  le  salaire  de  son  travail  ?  Qui 
ne  voit  pan'illement  (pie  l'intérêt  doit  s'atténuer  av(  c  les 


\;g  pamphlets. 

chances  que  court  le  capital,  et  la  privation  qu'éprouve  le 
capitaliste;  en  sorte  que  s'il  y  a  garantie  de  remboursement 
de  la  part  du  débiteur,  et  si  la  peine  du  créancier  est  zéro, 
l'intérêt  doit  devenir  zéro  ? 

Une  autre  cause,  qu'il  importe  ici  de  ne  point  omettre, 
parce  qu'elle  marque  le  point  de  transition  ou  de  séparation 
entre  la  part  de  bénéfice,  interesse,  afférente  au  capitaliste 
dans  le  contrat  à  la  grosse,  et  l'usure  proprement  dite  ;  une 
iiutre  cause,  dis-je,  tout  à  fait  accidentelle,  contribua  singu- 
lièrement à  vulgariser  la  fiction  de  la  productivité  du  ca- 
pital, et  par  suite  la  pratique  de  l'intérêt.  Ce  furent,  chez 
les  gens  de  commerce,  les  exigences  de  la  comptabilité,  la 
nécessité  de  presser  les  rentrées  ou  remboursements.  Quel 
stimulant  plus  énergique,  je  vous  le  demande,  pouvait-on 
imaginer  à  l'égard  du  débiteur  indolent  et  retardataire,  que 
(;ette  aggravation,  fœnus,  cet  enfantement,  tokos,  incessant 
du  principal  ?  Quel  huissier  plus  inflexible  que  ce  serpent 
de  l'usure,  comme  dit  l'hébreu  ?  L'usure,  disent  les  vieux 
rabbins,  est  appelée  serpent,  nesckek,  parce  que  le  créancier 
MORD  le  débiteur,  lorsqu'il  lui  réclame  plus  qu'il  ne  lui  a 
donné.  Et  c'est  cet  instrument  de  police,  cette  espèce  de 
garde  du  commerce  lancé  par  le  créancier  à  la  gorge  de 
son  débiteur,  dont  on  a  voulu  faire  un  principe  de  justice 
commutative,  une  loi  de  l'économie  sociale  !  11  faut  n'avoir 
jamais  mis  le  pied  dans  une  maison  de  négoce,  pour  mécon- 
naître à  ce  point  l'esprit  et  le  but  de  cette  invention  vrai- 
ment diabolique  du  génie  mercantile. 

Suivons  maintenant  le  progrès  de  l'institution,  car  nous 
touclions  au  moment  où  le  neschek,  le  tokos,  le  fœnus,  Vu- 
sure,  enfin,  se  distinguant  du  bénéfice  aléatoire,  ou  inter- 
esse, de  l'expéditeur,  va  devenir  une  institution  :  et  voyons 
d'abord  comment  s'en  est  généralisée  la  pratique.  Nous  tâ- 
cherons, après,  de  déterminer  les  causes  qui  doivent  en 
amener  l'abolition. 


(;:îA:inÉ  dl  ciskdit.  177 

Nous  venons  de  voir  que  ce  fut  chez  les  peuples  naviga- 
teurs, faisant  pour  les  autres  le  courtage  et  l'entrepôt,  et 
opérant  surtout  sur  les  marchandises  précieuses  et  les  mé- 
taux, que  se  développa  d'abord  la  spéculation  mercantile  ; 
et  du  même  coup  la  spéculation  de  V interesse,  ou  contrat  à 
la  grosse.  C'est  de  là  que  l'usure,  comme  une  peste,  s'est 
propagée,  sous  toutes  les  formes,  chez  les  nations  agricoles. 

L'opération,  irréprochable  en  soi,  de  V intéresse,  avait 
créé  un  précédent  justificatif  ;  la  méthode,  qu'on  pourrait 
appeler  de  coercition  et  sûreté,  du  fœnus,  aggravation  pro- 
gressive du  capital,  donnait  le  moyen  ;  la  prépondérance 
acquise  par  l'or  et  l'argent  sur  les  autres  marc'iandises,  le 
privilège  qu'ils  reçurent,  du  consentement  universel,  de  re- 
présenter la  richesse  et  de  servir  d'évaUiateur  commun  à 
tous  les  produits,  fournit  l'occasion.  Quand  l'or  fut  devenu 
le  roi  de  rechange,  le  symbole  de  la  puissance,  Tinstrument 
de  toute  félicité,  chacun  voulut  avoir  de  lor  ;  et  comme  il 
était  impossible  qu'il  y  en  eût  pour  tout  le  monde,  il  ne  se 
donna  plus  qu'avec  prime;  son  usage  fut  mis  à  prix,  lise 
loua  au  jour,  à  la  semaine  et  à  l'an,  comme  le  joueur  de 
flûte  et  la  prostituée.  C'était  une  conséquence  de  l'invention 
de  la  moiniaie,  de  faire  estimer  à  vil  prix,  en  comparaison 
de  l'or,  tous  les  a  itres  biens,  et  de  faire  consister  la  richesse 
réelle,  comme  l'épargne,  dans  les  écus.  L'exploitation  ca- 
pitaliste, honnie  de  toute  l'antiquité,  mieux  renseignée  que 
nous  assurément,  sur  cette  matière,  car  elle  touchait  aux 
origines,  fut  ainsi  fondée  :  il  était  réservé  à  notre  siècle  de 
lui  fournir  des  docteurs  et  des  avocats. 

Tant  que,  se  confondant  avec  la  prinu^  de  l'assurance  ou 
la  part  de  bénélice  du  contrat  à  la  grosse,  l'usure  s'était  ren- 
fermée dans  la  spéculation  maritime,  et  n'avait  eu  d'action 
que  sur  l'étranger,  elle  avait  paru  inoffensive  aux  législa- 
teurs. Ce  n'est  (pie  lors([u'ellc  conjnienvi  de  s'exercer  entre 
concitoyens  et  compatriotes,  que  les  lois  divines  et  hu- 

Ol'uv'fs  ciiiH/i/;7r<,  I,  V.  .  o 


17S  l'AMÎ'IlLElS. 

miiines  fulminèrent  contre  elle  l'interdit.Tu  ne  placeras  point 
ton  argent  à  intérêt  sur  ton  frère,  dit  la  loi  de  Moïse,  mais 
oui  bien  sur  l'étranger  :  Non  fœnerabis  proximo  tuo,  sed 
alieno.  Comme  si  le  législateur  avait  dit  :  de  peuple  à  peu- 
ple, le  bénéfice  du  commerce  et  le  croit  des  capitaux  n'expri- 
ment qu'un  rapport  entre  valeurs  d'opinion,  valeurs  cpii, 
par  conséquent,  s'équilibrent  :  de  citoyen  à  citoyen,  le  pro- 
duit devant  s'échanger  contre  le  produit,  le  travail  contre  le 
travail,  et  le  prêt  d'argent  n'étant  qu'une  anticipation  de 
cet  échange,  l'intérêt  constitue  une  différence  qui  rompt 
l'égalité  commerciale,  enrichit  l'un  au  détriment  de  l'autre, 
et  entraîne,  à  la  longue,  la  subversion  de  la  société. 

Aussi  fut-ce  d'après  ce  principe  que  le  même  Moïse  voulut 
que  toute  dette  fût  périmée  et  cessât  d'être  exigible  à  cha- 
que cinquantième  année  :ce  qui  voulait  dire  que  cinquante 
années  d'intérêt  ou  cinquante  annuités,  en  supposant  que 
le  prêt  eût  été  fait  la  première  année  après  le  jubilé,  rem- 
boursaient le  capital. 

C'est  pour  cela  que  Solon,  appelé  à  la  présidence  de  la 
république  par  ses  concitoyens,  et  chargé  d'apaiser  les  trou- 
bles qui  agitaient  la  cité,  commença  par  abolir  les  dettes, 
c'est-à-dire  par  liquider  toutes  les  usures.  La  gratuité  du 
crédit  fut  pour  lui  la  seule  solution  du  problème  révolution- 
naire posé  de  sontemp.s,  la  condition  sine  quà  non  d'une  ré- 
publique démocratique  et  sociale. 

C'est  pour  cela,  enfin,  que  Lycurgue,  esprit  peu  versé 
dans  les  questions  de  crédit  et  de  finance,  poussant  à 
l'extrême  ses  appréhensions,  avait  banni  de  Lacédémone  le 
commerce  et  la  monnaie  :  ne  trouvant  pas,  contre  la  subal- 
ternisation  des  citoyens  et  l'exploitation  de  l'homme  par 
l'homme,  d'autre  remède  que  cette  solution  Icarienne. 

Mais  tous  ces  efforts,  mal  concertés,  plus  mal  encore  se- 
condés, des  anciens  moralistes  et  législateurs,  devaient  res- 
ter impuissants.  Le  mouvement  usuraire  les  débordait,  sans 


<;:;\TmÉ  eu  caiinr.  ,.j^ 

cesse  activé  par  le  luxe  et  la  guerre,  et  bientôt  par  l'ana- 
logie t.ree  de  la  propriété  elle-même.  D'un  côté,  l'état  anta- 
gonique des  peuples,  entretenant  les  périls  de  la  circulation 
ournissa.t  sans  cesse  de  nouveaux  prétextes  à  l'usure  •  de 
1  autre,  legoïsme  des  castes  régnantes  devait  étouffer  les 
pnnc.pesd  organisation  égalitaire.  A  Tyr,  à  Carthage  à 
Athènes,  a  Rome,  partout  dans  Tantiquite  comn.e  de  nos 
jours,  ce  furent  les  hommes  libres,  les  patriciens,  les  bour- 
geois, qui  prirent  Tusure  sous  leur  protection,  et  exploitè- 
rent, par  le  capital,  la  plèbe  et  les  aflVanchis  ' 

Le  christianisme  parut  alors,  et  après  quatre  siècles  de 
combat,  commença  l'abolition  de  l'esclavage.  C'est  à  cette 
époque  qu'il  faut  placer  la  grande  généraliration  du  prêt  a 
intérêt  sous  la  forme  du  bail  à  ferme  et  à  loyer 

J'ai  dit  plus  haut  que,  dans  l'antiquité,  le  propriétaire 
foncier,  orsqu'il  ne  faisait  pas  valoir  par  hii-même  et  par 
sa  famille,  comme  cela  avait  lieu  chez  les  Romains,  dans 
les  Plumiers  temps  de  la  république,  exploitait  par  ses  escla- 
ves ;  telle  fut  généralement  la  pratique  des  maisons  patri- 
ciennes Alors  le  sol  et  resclave  étaient  enchaînés  l'un  à 
1  autre;  le  colon  était  dit  :  admipta.  glehœ,  attaché  à  la 
glèbe  :  la  propriété  de  l'homme  et  de  la  chose  était  indivise 
Le  prix  d  une  métairie  éh.it  à  la  f..is  en  raison,  l-  de  la  sni- 
perficie  et  de  la  qualité  du  sol,  :>■.  d,.  la  quantité  du  bétail 
-J"  du  nombre  des  esclaves. 

Quand  l'émancipation  de  l'esclave  fut  prclamee  le  pro- 
priétaire  perdit   rhonnne  et  garda  la   terre;  absolument 
comme    aujour.rhui,  en    affranchissant  les   noirs,  nous 
reservons  au   maître  la  propriété  du  sol  et  du  matériel 
i'ourtjmt    au   point   de   vue   de   ranti(,ue  jurisprudence 
comme  du  droit  naturel  et  chrétien,  Ihomme,  né  pourt 
travail,  ne  peut  se  passer  du.strumenis  de  travail  ;  le  prin- 
cipe de    émancipation  impliquait  une  loi  agraire  qui  en  fût 
la  garantie  et  la  sanrtion;  sans  cela,  cette  prétendue  éman- 


180  PAMPHLETS. 

cipation  n'était  qu'un  acte  d'odieuse  cruauté,  une  infâme 
hypocrisie.  Et  si, d'après  Moïse,  l'intérêt  ou  l'annuité  du  ca- 
pital rembourse  le  capital,  ne  pouvait-on  dire  que  le  ser- 
vage rembourse  la  propriété?  Les  théologiens  et  les  légistes 
du  temps  ne  le  comprirent  pas.  Par  une  contradiction 
inexplicable,  et  qui  dure  encore,  ils  continuèrent  à  débla- 
térer contre  l'usure,  mais  ils  donnèrent  l'absolution  au  fer- 
mage et  au  loyer. 

Il  résulta  de  là  que  l'esclave  émancipé,  et  quelques  siècles 
plus  tard,  le  serf  atfianchi,  sans  moyens  d'existence,  dut  se 
faire  fermier,  et  payer  tribut.  Le  maître  ne  s'en  trouva  que 
plus  riche.  Je  te  fournirai,  dit-il,  la  terre;  tu  fourniras  le 
travail  :  et  nous  partagerons.  C'était  une  imitation  rurale 
des  us  et  coutumes  du  négoce  :  je  te  prêterai  dix  talents, 
disait  au  travailleur  Thomme  aux  écus  ;  tu  les  feras  valoir  : 
et  puis,  ou  nous  partagerons  le  bénéfice  ;  ou  bien,  tant  que 
tu  garderas  mon  argent,  tu  me  paieras  un  20'';  ou  bien, 
enfin,  si  tu  l'aimes  mieux,  à  l'échéance  tu  me  le  rendras 
double.  De  là  naquit  la  rente  foncière,  inconnue  des  Russes 
et  des  Arabes.  L'exploitation  de  Thomme  par  l'homme, 
grâce  à  cette  métamorphose,  passa  en  force  de  loi  :  l'usure, 
condamnée  dans  le  prêt  à  intérêt,  tolérée  dans  le  contrat  à 
la  grosse,  fut  canonisée  dans  le  fermage.  Dès  lors  les  pro- 
grès du  commerce  et  de  l'industrie  ne  servirent  qu'à  la  faire 
entrer  de  plus  en  plus  dans  les  mœurs.  Il  fallait  qu'il  en  fût 
ainsi  pour  mettre  en  lumière  toutes  les  variétés  de  la  servi- 
tude et  du  vol,  et  poser  la  vraie  formule  de  la  liberté 
humaine. 

Une  f 0  s  engagée  dans  cette  pratique  de  Vinteresse,  si 
étrangement  compris,  si  abusivement  appliqué,  la  société 
commença  de  tourner  dans  le  cercle  de  ses  misères.  C'est 
alors  que  l'inégalité  des  conditions  parut  une  loi  de  la  civi- 
lisation, et  le  mal  une  nécessité  de  notre  nature. 

Deux  issues,  cependant,  semblaient  ouvertes  aux  travail- 


GRATUITÉ  m:  ciucniT.  ISI 

leurs,  pour  s'affranchir  de  l'exploitation  du  caititaliste  :  c'é- 
taient d'une  part,  comme  nous  l'avons  «lit  plus  haut,  l'équi- 
libration projj;ressive  des  valeurs,  et  par  suite,  la  baisse  de 
prix  des  capitaux  ;  de  l'autre,  la  réciprocité  de  l'intérêt. 

Mais  il  est  évident  que  le  revenu  du  capital,  représenté 
surtout  par  l'argent,  ne  peut  totalement  s'annihiler  par  la 
baisse;  car,  comme  vous  le  dites  très-bien,  Monsieur,  si 
mon  capital  ne  doit  me  rapporter  plus  rien,  au  lieu  de  le 
prêter,  je  le  garde,  et,  pour  avoir  voulu  refuser  la  dîme,  le 
travailleur  chômera.  Quant  à  la  réciprocité  des  usures,  on 
conçoit,  à  toute  force,  qu'elle  puisse  exister  d'entrepreneur 
à  entrepreneur,  de  capitaliste  à  capitaliste,  de  propriétaire  à 
propriétaire;  mais  de  propriétaire,  capitaliste  ou  entrepre- 
neur, à  celui  qui  n"est  qu'ouvrier,  cette  réciprocité  est  im- 
possible. Il  est  impossible,  dis-je,  que,  l'intérêt  du  capital 
s'ajoutant,  dans  le  commerce,  au  salaire  de  l'ouvrier  pour 
composer  le  prix  de  la  marchandise,  l'ouvrier  puisse  rache- 
ter ce  qu'il  a  lui-même  produit.  Vivre  en  travaillant  est  un 
principe  qui,  sous  le  régime  de  l'intérêt,  implique  contra- 
diction. 

La  société  une  fois  acculée  dans  cette  impasse,  l'absur- 
dité de  la  théorie  capitaliste  est  démontrée  par  l'absurdité 
de  ses  conséquences  ;  l'iniquité,  en  soi,  de  l'intérêt,  résulte 
de  ses  elïets  homicides  ;  et,  tant  que  la  propriété  aura  pour 
corollaire  et  postulatum  la  rente  et  l'usure,  son  aftinité  avec 
le  vol  sera  établie.  Peut-elle  exister  dans  d'autres  condi- 
tions? Quant  à  moi,  je  le  nie;  mais  cette  recherche  est 
étrangère  à  la  question  qui  nous  (jccupe  en  ce  moment,  et 
je  ne  m'y  engagerai  point. 

Considérez,  maintenant,  dans  (jnelle  situation  se  trouvent 
à  la  fois,  —  par  suite  de  l'invention  de  la  monnaie,  de  la 
prépondérance  du  numéraire,  et  de  l'assimilation  faite 
entre  le  prêt  d'argent  et  la  location  de  la  terre  et  des  im- 
meubles, —  et  le  capitaliste  et  le  travailleur. 


182  PAMPHLETS, 

Le  premier,  —  car  je  tiens  à  le  justifier,  même  à  vos 
yeux,  —  obligé  par  le  préjugé  monétaire,  ne  peut  se  des- 
saisir gratuitement  de  son  capital  en  faveur  de  l'ouvrier. 
Non  que  ce  dessaisissement  lui  cause  une  privation,  puis- 
que, dans  ses  mains,  le  capital  est  stérile  ;  non  qu'il  coure 
risque  de  le  perdre,  puisque,  parles  précautions  de  l'hypo- 
thèque, il  est  assm-é  du  remboursement  ;  non  que  cette  pres- 
tation lui  coîjte  la  moindre  peine,  à  moins  que  vous  ne  con- 
sidériez comme  peine  le  compte  des  écus  et  la  vérification 
du  gage;  mais  c'est  qu'en  se  dessaisissant,  pour  un  temps 
quelconque,  de  son  argent,  de  cet  argent  qui,  par  sa  préro- 
gative, est,  comme  on  l'a  si  justement  dit,  du  pouvoir,  le 
capitaliste  diminue  sa  puissance  et  sa  sécurité. 

Ce  serait  toute  autre  chose,  si  l'or  et  l'argent  n'étaient 
qu'une  marchandise  ordinaire,  si  l'on  ne  tenait  pas  plus  à 
la  possession  des  écus  qu'à  celle  du  blé,  du  vin,  de  l'huile 
ou  du  cuir;  si  la  simple  faculté  de  travailler  donnait  à 
l'homme  la  même  sécurité  que  la  possession  de  l'argent. 
Sous  ce  monopole  de  la  circulation  et  de  1  "échange,  l'usure 
devient,  pour  le  capitaliste,  une  nécessité.  Son  intention, 
devant  la  justice,  n'est  point  incriminable  :  dès  que  son  ar- 
gent est  sorti  de  son  coffre,  il  n'est  plus  en  sûreté. 

Or,  cette  nécessité  qui,  par  le  fait  d'un  préjugé  involon- 
taire et  universellement  répandu,  incombe  au  capitaliste, 
constitue  pour  le  travailleur  la  plus  indigne  spoliation, 
comme  la  plus  odieuse  des  tyrannies,  la  tyrannie  de  la 
force. 

Quelles  sont,  en  effet,  pour  la  classe  travailleuse,  pour 
cette  partie  vivante,  productrice,  morale,  des  sociétés,  les 
conséquences  théoriques  et  pratiques  du  prêt  à  intérêt  et 
de  son  analogue,  le  fermage?  Je  me  borne,  pour  aujour- 
d'hui, à  vous  en  énumérer  quelques-unes,  sur  lesquelles 
j'appelle  votre  attention,  et  qui  pourront,  si  vous  y  tenez, 
devenir  l'objet  ultérieur  de  notre  débat. 


(iKATlIlK   1)1    CUl'DIT.  1  S  ;j 

C'est  qu'eji  vertu  du  prineipe  de  l'inteivt,  ou  du  produit 
net,  un  individu  peut  réellement  et  légitimement  vivre  sans 
travailler  :  c'est  la  conclusion  de  votre  avant-dernière  lettre, 
et  telle  est,  en  eff'et,  la  condition  à  laquelle  aujourd'hui  tout 
le  monde  aspire. 

C'est  que,  si  le  principe  du  produit  7iet  est  vrai  de  l'indi- 
vidu, il  doit  l'être  aussi  de  la  nation;  qu'ainsi,  le  capital  mo- 
bilier et  immobilier  de  la  France,  par  exemple,  étant  évalué 
à  13-2  milliards,  ce  qui  donne,  à  5  pour  100  par  an  d'intérêts, 
6  milliards  600  millions,  la  moitié  au  moins  du  peuple  fran- 
çais pourrait,  si  elle  voulait,  vivre  sans  rien  faire  ;  qu'en  An- 
gleterre, où  le  capital  accumulé  est  beaucoup  plus  considé- 
rable qu'en  France,  et  la  population  beaucoup  moindre,  il 
ne  tiendrait  qu'à  la  nation  tout  entière,  depuis  la  reine 
Victoria  jusqu'au  dernier  attaclieurde  fils  de  Liverpool,  de 
vivre  en  rentière,  se  promenant  la  canne  à  la  main,  ou 
grognant  dans  les  meetings.  Ce  qui  conduit  à  cette  propo- 
sition, évidemment  absurde,  que,  grâce  à  son  capital,  une 
nation  a  plus  de  revenu  que  son  travail  n'en  produit. 

C'est  que  la  totalité  des  salaires  en  France,  étant  annuel- 
lement d'environ  G  milliards,  et  la  somme  des  revenus  du 
capit<!l  aussi  de  (>  milliards,  ce  qui  porte  à  12  milliards  la 
valeur  marchande  de  la  production  annuelle,  le  peuple  pro- 
ducteur, qui  est  en  même  temps  \o  peuple  consonuiiatcur, 
peut  et  doit  acheter,  avec  (5  milliards  de  salaires  (pii  lui  sont 
alloués,  les  1:2  milliards  que  le  connnerce  lui  demande  pour 
prix  de  ses  marchandises,  sans  quoi  le  capitaliste  se  trou- 
verait sans  reveiui. 

C'est  que  l'intérêt  étant  de  sa  nature  perpétuel,  et  ne 
pouvant,  en  aucun  cas, ainsi  que  le  voulait  Moïse,  être  porté 
en  remboursement  du  capital  ;  de  plus,  chaque  année  d'in- 
ttTêt  pouvant  être  replacée  à  usure,  et  foiiner  un  nouveau 
prêt,  et  engendrer,  par  conséquent,  un  nouvel  intérêt,  le 
plus  petit  capital  peut,  avec  le  temps,  produin-  des  sommes 


184  PAMPHLETS. 

prodigieuses,  que  ne  représenterait  pas  nièine  une  masse 
d'or  aussi  grosse  que  le  globe  que  nous  habitons.  Price  l'a 
démontré  dans  sa  théorie  de  l'amortissement. 

C'est  que  la  productivité  du  capital  étant  la  cause  immé- 
diate, unique,  de  l'inégalité  des  fortunes,  et  de.  l'accumu- 
lation incessante  des  capitaux  dans  un  petit  nombre  de 
mains,  il  faut  admettre,  malgré  le  progrt'S  des  lumières, 
malgré  la  révélation  chrétienne  et  l'extension  des  libertés 
publiques,  que  la  société  est  naturellement  et  nécessaire- 
ment divisée  en  deux  castes,  un*.'  caste  de  capitalistes  ex- 
ploiteurs, et  une  caste  de  travailleurs  exploités. 

C'est  que  ladite  caste  de  capitalistes,  disposant  souverai- 
nement, par  la  prestation  intéressée  de  ses  capitaux,  des 
instruments  de  production  et  des  produits,  a  le  droit,  selon 
son  bon  plaisir,  d'arrêter  le  travail  et  la  circulation,  comme 
nous  la  voyons  faire  depuis  deux  ans,  au  risque  de  faire 
mourir  le  peuple;  —  de  changer  la  direction  naturelle  des 
choses,  comme  cela  se  voit  dans  les  Etats  du  Pape,  où  la 
terre  cultivable  est,  depuis  un  temps  immémorial,  livrée, 
pour  la  convenance  des  propriétaires,  à  la  vaine  pâture,  et 
où  le  peuple  ne  vit  que  des  aumônes  et  de  la  cm  iosité  des 
étrangers;  —  de  dire  à  une  masse  de  citoyens  :  Vous  êtes  de 
trop  sur  la  terre;  au  banquet  de  la  vie,  il  ?/'//  a  pas  de  place 
pour  vous,  comme  fit  la  comtesse  de  Strall'ord,  lorsqu'elle 
expulsa  de  ses  domaines,  en  une  seule  fois,  17,000  paysans  ; 
et  comme  fit,  l'année  dernière,  le  ;  ouvernement  français, 
quand  il  transporta  en  Algérie,  4.000  familles  de  bou- 
ches inutiles. 

Je  vous  le  demande  à  présent  :  si  le  préjugé  de  l'or,  si  la 
fatalité  de  l'institution  monétaire  excuse,  justifie  le  capita- 
liste, n'est-il  pas  vrai  qu'elle  crée  pour  le  travailleur  ce  ré- 
gime de  force  brutale ,  qui  ne  se  distingue  de  l'esclavage 
antique  que  par  une  plus  profonde  et  une  plus  scélérate 
hypocrisie  ! 


GUATIITE   DU    CREDIT.  igS 

La  force.  Monsieur,  voilà  le  premior  et  le  tiernier  mot 
(l'uiio  société  organisée  sur  le  principe  de  l'intérêt,  et  qui, 
depuis  3,000  ans,  fait  effort  contre  l'intérêt.  Vous  le  consta- 
tez vous-même,  sans  retenue  comme  sans  scrupule,  quand 
vous  reconnaissez  avec  moi  que  le  capitaliste  ncse  prive  point', 
avec  J.  B.  Say,  que  sa  fonction  est  de  ne  rien  faire;  quand 
vous  lui  faites  tenir  ce  langage  effronté  que  réprouve  toute 
conscience  humaine  : 

«  Je  ne  \ous  impose  rien  malgré  \ous.  Dès  que  vous  ne 
«  voyez  pas  dans  le  prêt  un  service,  abstenez-vous  d'em- 
«  prunter,  comme  moi  de  prêter.  Que  si  la  société  vous  of- 
«  fre  des  avantages  sans  7'étribution,  adressez-vous  à  elle, 
«  c'est  bien  plus  commode.  Et  quant  à  organiser  la  circu- 
«  ladon  des  capitaux,  ainsi  que  vous  me  sommez  de  le  faire, 
«  si  vous  entendez  par  là  que  les  miens  vous  arri\  ent  gratis 
«  par  l'intermédiaire  de  la  société,  j'ai  contre  ce  procédé  in- 
«  direct  tout  juste  les  mêmes  objections  qui  m'ont  fait  vous 
«  refuser  le  prêt  direct  et  gratuit.  » 

Prenez-y  garde.  Monsieur;  le  peuple  n'est  que  trop  dis- 
posé à  croire  que  c'est  uniquement  par  amour  de  ses  privi- 
lèges que  la  caste  capitaliste,  en  ce  moment  dominante, 
repousse  l'organisation  du  crédit  qu'il  réclame;  et  le  jour 
où  le  mauvais  vouloir  de  cette  caste  lui  serait  démontré, 
toute  excuse  disparaissant  à  ses  yeux,  sa  vengeance  ne  con- 
naîtrait plus  de  bornes. 

Voul<'z-vous  savoir  quelle  démoralisation  épouvantable 
vous  créez  parmi  les  travailleiu^s,  avec  votre  théorie  du  ca- 
pital, qui  n'est  autre,  comme  je  \  icns  de  vous  le  dire,  (pie 
latliéoric  du  droit  de  la  FoiiCE?  Il  me  suffira  de  reproduire 
vos  propres  arguments.  Vous  aimez  les  apologues  :  Je  vais, 
pour  concréter  ma  pensée,  vous  eu  proposer  quelques-uns. 

Un  millionnaire  se  laisse  tomber  dans  la  rivière.  Un  pro- 
létaire vient  à  passer;  le  capitaliste  lui  fait  signe  :  le  dialo- 
gue suivant  s'établit  : 


JSC  PAMPHLETS. 

LE  MILLIONNAIRE.  Sauvez-moi.  ou  je  péris. 

lE  PROLÉTAIRE.  Je  suis  à  VOUS;,  mais  je  veux  pour  ma 
peine  un  million. 

LE  MILLIONNAIRE.  Un  million  pour  tendre  la  main  à  ton 
frère  qui  se  noie  1  Qu'est-ce  que  cela  te  coûte  ?  Vne  heure 
de  retard  !  Je  te  rembourserai^,  je  suis  généreux,  un  quart  de 
journée. 

LE  PROLÉTAIRE.  Ditcs-moi,  n"est-il  pas  vrai  que  je  vous 
rends  un  seivice  en  vous  tirant  de  là  ? 

LE  MILLIONNAIRE.  Oui. 

LE  PROLÉTAIRE.  Tout  scrvice  a-t-il  droit  à  une  récom- 
pense ? 

LE  MILLIONNA.RE.  Oui. 

LE  PROiiÉTAiRE.  Ne  suis-jc  pas  libre? 

LE  MILLIONNAIRE.  Oui. 

LE  PROLÉTAIRE.  Alors,  je  vcux  uu  million  :  c'est  mon  der- 
nier prix.  Je  ne  vous  force  pas,  je  ne  vous  impose  rien 
malgré  vous;  je  ne  vous  empêche  point  de  crier  :  A  lu 
borqup  !  et  d'appeler  quelqu'un.  Si  le  pêcheur,  que  j'aper- 
çois là-bas,  à  une  lieue  d'ici,  veut  vous  faire  cet  avantage 
sans  rétribution,  adressez-vous  à  lui  :  c'est  plus  commode, 

LE  MILLIONNAIRE.  Malheurcux  !  tu  abuses  de  ma  position. 
La  religion,  la  morale  !  l'humanité  !... 

LE  PROLÉTAIRE.  Ccci  regarde  ma  conscience.  Au  reste, 
l'heure  m'appelle,  finissons-en.  Vivre  prolétaire,  ou  mourir 
millionnaire  :  lequel  voulez-vous? 

Sans  doute.  Monsieur,  vous  me  direz  que  la  religion,  la 
morale,  l'humanité,  qui  nous  commandent  de  secourir  notre 
Si  mblable  dans  la  détresse,  n'ont  rien  de  comnmn  avec  l'in- 
térêt. Je  le  pense  comme  vous  :  mais  que  trouvez-vous  à 
redire  à  l'exemple  suivant  ? 

Un  missionnaire  anglais,  allant  à  la  conversion  des  infi- 
dèles, fait  naufrage  en  route,  et  aborde  dans  un  canot,  avec 
sa  femme  et  quatre  enfants,  àl'ile  de...  —  Robinson,  pro- 


GRATUITE   DL'  CREDIT.  187 

priétaire  de  cette  île  par  droit  de  première  occupation^  par 
droit  de  conquête,  par  droit  de  travail,  ajustant  le  naufragé 
avec  son  fusil,  lui  défend  de  porter  atteinte  à  sa  propriété. 
Mais  comme  Robinson  est  humain,  qu'il  a  l'âme  chrétienne, 
il  veut  bien  indiquer  à  cette  famille  infortunée  un  rocher 
voisin,  isolé  au  milieu  des  eaux,  où  elle  pourra  se  sécher  et 
reposer,  sans  crainte  de  l'Océan. 

Le  rocher  ne  produisant  rien,  le  naufragé  prie  Robinson 
de  lui  prêter  sa  bêche  et  un  petit  sac  de  semences. 

J'y  consens,  dit  Robinson  ;  mais  à  une  condition  :  c'est 
que  tu  me  rendras  90  boisseaux  de  blé  sur  lOi)  que  tu  ré- 
colteras. 

LE  >"ArFRAGÉ.  C'cst  uiic  avauic  !  Je  vous  rendrai  ce  que 
vous  m'am'ez  prêté,  et  à  charge  de  revanche. 

ROBINSON.  As-tu  trouvé  un  grain  de  blé  sur  ton  rocher? 

LE  NAUFRAGÉ.  NoU. 

ROBINSON.  Est-ce  que  je  te  rends  service  en  te  donnant  les 
moyens  de  cultiver  ton  lie,  et  de  vivre  en  travaillant  ? 

LE  NAUFRAGÉ.  Oui. 

ROBINSON.  Tout  service  mérite -t-il  rémunération? 

LE  NAUFRAGÉ.  Oui. 

ROBINSON.  Eli  bien  1  la  rémunération  que  je  demande, 
c'est  99  pour  l()().  Voilà  mon  prix. 

LE  NAUFRAGÉ.  Transigcous  :  je  rendrai  le  sac  de  blé  et  la 
bêche,  avec  .%  pour  100  d'intérêt.  C'est  le  taux  légal. 

ROBINSON.  Oui,  taux  légal,  lorsqu'il  y  a  concurrence,  et 
que  la  marchandise  abonde,  comme  le  prix  légal  du  pain 
est  de  30  centimes  le  kilogramme,  quand  il  n"y  a  pas  disette. 

LE  NAUFRAGÉ.  99  pour  100  de  ma  récolte  !  mais  c'est  un 
vol,  un  brigandage  ! 

ROBINSON.  Est-ce  que  je  te  fais  violence  ?  est-ce  que  je  t"o- 
blige  à  prendre  ma  bêche  et  mon  blé  ?  Ne  sommes-nous  pas 
libres  l'un  et  l'autre  ? 

LF  NAUFRAGÉ.  Il  le  faut.  Je  péiii'ai  il  la  tàclie  ;  mais  ma 


188  TAMIMILETS. 

femme,  mes  enfants  !...  Je  coiisensà  tout  ;  je  signe.  Prêtez- 
moi,  par-dessus  le  marché,  votre  scie  et  votre  hache,  pour 
que  je  me  fasse  une  cabane. 

ROBiNSON.  Oui-dà  !  J'ai  besoin  de  ma  hache  et  de  ma  scie.  -, 
Il  m'en  a  coûté  huit  jours  de  peine  pour  les  fabriquer.  Je  ' 
te  les  prêterai  cependant,  mais  à  la  condition  que  tu  me  don- 
neras 99  planches  sur  100  que  tu  fabriqueras. 

LE  NAUFRAGÉ.  Eh  parbleu  !  je  vous  rendrai  votre  hache  et 
votre  scie,  et  vous  ferai  cadeau  de  cinq  de  mes  planches  en 
reconnaissance  de  votre  peine. 

ROBiNSON.  Alors,  je  garde  ma  scie  et  ma  hache.  Je  ne  t'o- 
blige point.  Je  suis  libre. 

LE  NAUFRAGÉ.  Màis  VOUS  ne  croyez  donc  point  en  Dieu  ! 
Vous  êtes  un  exploiteur  de  l'humanité,  un  malthusien,  un 
juif  : 

ROBiNSON.  La  religion,  mon  père,  nous  enseigne  que 
«  l'homme  a  une  noble  destination,  qui  n'est  point  circons- 
«  crite  dans  l'étroit  domaine  de  la  production  industrielle. 
«  Quelle  est  cette  fin  ?  Ce  n^estpas  en  ce  moment  le  lieu  de 
«  soulever  cette  question.  Mais,  quelle  qu'elle  soit,  ce  que 
«  je  puis  te  dire,  c'est  que  nous  ne  pouvons  l'atteindre ,  si, 
((  courbés  sous  le  joug  d'un  travail  inexorable  et  inces- 
((  sant ,  il  ne  nous  reste  aucun  loisir  pour  développer  nos 
«  organes,  nos  affections,  notre  intelligence,  notre  sens  du 
«  beau,  ce  qu'il  y  a  de  plus  pur  et  de  plus  élevé  dans  notre 
«  nature...  Quelle  est  donc  la  puissance  qui  nous  donnera 
«  ce  loisir  bienfaisant,  image  et  avant-goût  de  l'éternelle 
«  félicité  ?  C'est  le  capital.  »  J'ai  travaillé  jadis  ;  j'ai  épargné, 
précisément  en  vue  de  te  prêter  :  tu  feras  un  jour  comme 
moi. 

LE  NAUFRAGÉ.  Hypocrite  ! 

ROBiNsoN.  Tu  m'injuries  :  adieu  !  Tu  n'as  qu'à  couper  les 
arbres  avec  tes  dents,  et  scier  tes  planches  avec  tes  ongles. 

LE  NAUFRAGÉ.  Je  cède  à  la  force.  Mais,  du  moins,  faites- 


GRATLITE    DU  CREDIT.  189 

moi  raïunùne  de  queiquf-s  médicaments  pour  ma  pauvre 
fille  qui  est  malade.  Cela  ne  vous  coûtera  aucune  peine  ; 
j'irai  les  cueillir  moi-même  dans  votre  propriété. 

ROBiNSON.  Halte-là  !  ma  propriété  est  sacrée.  Jeté  défends 
d'y  mettre  le  pied  :  sinon  tu  auras  affaire  avec  ma  carabine. 
Cependant,  je  suis  bon  homme  ;  je  te  permets  de  venir 
cueillir  tes  herbes:  mais  tu  m'amèneras  ton  autre  tille  ,  qui 
me  parait  jolie... 

LE  NAiFRAGÉ.  Infâme  !  tu  oses  tenir  à  un  père  un  pareil 
langage  ! 

ROBINSON.  Est-(;e  un  service  que  je  vous  rends  à  tous,  à 
toi  et  à  tes  filles,  en  vous  sauvant  la  vie  par  mes  remèdes? 
Oui  ou  non  ? 

LE  NAUFRAGÉ.  Assurément;  mais  le  prix  que  tu  y  mets? 

ROBINSON.  Est-ce  que  je  la  prends  de  force,  ta  tille?  — 
N'est-elle  pas  libre  ?  ne  l'es-tu  pas  toi-même?...  Et  puis,  ne 
sera-t-elle  pas  heureuse  de  partager  mes  loisirs?  Ne  pren- 
dra-t-elle  pas  sa  part  du  revenu  que  tu  me  paies?  En  faisant 
d'elle  ma  fille  de  compagnie,  ne  deviens-je  pas  votre  bien- 
faiteur? Va,  tu  n'es  qu'un  ingrat  ! 

LE  NAUFRAGÉ.  Arrête,  propriétaire!  J'aimerais  mieux  voir 
ma  fille  morte  que  déshonorée.  Mais  je  la  sacrifie  pour  sau- 
ver l'autre.  Je  ne  te  demande  plus  qu'une  chose  :  c'est  de 
me  prêter  tes  outils  de  pêche  ;  car  avec  le  blé  que  tu  nous 
laisses,  il  nous  est  impossible  de  vivre.  ï'n  de  mes  fils,  en 
péchant,  nous  procurera  quelque  supplément. 

ROBINSON.  Soit  :  je  te  rendrai  encore  ce  service.  Je  ferai 
plus  :  je  te  débarrasserai  de  ton  autre  fils,  et  me  chargerai 
de  sa  nourriture  et  de  son  éducation.  11  faut  que  je  lui  ap- 
prenne à  tirer  le  fusil,  à  manier  le  sabre,  et  à  vivre  comme 
moi,  sans  rien  faire.  Car,  conune  je  me  défie  de  vous  tous, 
et  que  vous  pourriez  fort  bien  ne  me  pas  payer,  je  suis 
bien  aise,  à  l'occasion,  d'avoir  main-forte.  Cotjuinsde  pau- 
vres, qui  prétendez  qu'on  vous  prête  sans  intérêt!  Impies, 


190  PAMPIILEIS. 

qui  ne  voulez  pas  de  l'exploitation  de  l'homme  par  l'homme  ! 

Un  jour^  Robinson,  s'échaufîant  à  la  chasse,,  prend  un 
refroidissement,  et  tombe  malade.  Sa  concubine,  dégoûtée 
de  lui,  et  qui  entretenait,  avec  son  jeune  compagnon,  des 
relations  intimes,  lui  dit  :  Je  vous  soignerai  et  vous  guérirai, 
mais  à  une  condition  :  c'est  que  vous  me  ferez  donation 
de  tous  vos  biens.  Autrement,  je  vous  laisse. 

ROBLNSON.  0  toi  que  j'ai  tant  aimée,  à  qui  j'ai  sacrifié 
honneur,  conscience,  humanité,  voudrais-tu  me  laisser  sur 
le  lit  de  douleur? 

LA  SERVANTE.  Et  moi,  je  ne  vous  aimais  pas  .  c'est  pour 
cela  que  je  ne  vous  dois  rien.  Si  vous  m'avez  entretenue, 
je  vous  ai  livré  ma  personne  :  nous  sommes  quittes.  Ne 
suis-je  pas  libre?  Et  suis-je  obligée,  après  vous  avoir  servi 
de  maîtresse,  de  vous  servir  encore  de  garde  malade  ? 

ROBixsoN.  Mon  enfant,  ma  chère  enfant,  je  te  prie,  calme- 
toi.  Sois  bonne,  sois  douce,  sois  gentille;  je  vais,  en  ta  fa- 
veur, faire  mon  testament. 

LA  SERVANTE.  Je  vcux  uuc  douatiou,  ou  je  pars. 

ROBiNSON.  Tu  m'assassines  !  Dieu  et  les  hommes  m'aban- 
donnent. Malédiction  sur  l'univers!  Que  le  tonnerre  m'é- 
crase, et  que  l'enfer  m'engloutisse  ! 

Il  meurt  désespéré. 

P.  J.  Proldhon. 


GRATLIIÉ    DL    CRÉDIT.  ,9, 

HUITIÈME  LETTRE. 
F.  BASTFAT  A  P.  J.  PROUDHOX. 

La  preuve  de  limpossibilité  dispense  d'examiner  la  pos>ibililé  - 
Protestation  contre  le  fatalisme  -  Vérités  immuab'es.  -  Ju<rem'ent 
sur  les  perejjrinations  à  travers  les  champs  de  l'iiistoire.  -"\polo- 
gues  retournés  contre  leur  auteur.  -  Lois  des  capitaux  résumées  en 
cinq  propositions. 

2i  décembre  1819. 

La  gratuité  du  crédit  est-elle  possible  ? 
La  gratuité  du  crédit  est-elle  impossible? 
Il  est  clair  que,  résoudre  une  de  ces  quesliotis,  c'est  ré- 
soudre l'autre. 

Vous  me  reprochez  de  manquer  à  la  charité  parce  que  je 
mamtiens  le  débat  sur  la  seconde. 

Voici  mon  motif  : 

Rechercher  si  la  gratuité  du  crédit  est  possible,  c'eût  été 
me  laisser  entraîner  à  discuter  la  Banque  du  Peuple,  V impôt 
sur  le  capital,  les  ateliers  nationaux,  Vorganisation  du  tra- 
vail, en  un  mot,  les  mille  moyens  par  lesquels  chaque  école 
prétend  réaliser  cette  gratuité.  Tandis  que,  pour  sassurer 
qu'elle  est  impossible,  il  suffisait  d'analyser  la  nature  intime 
du  capital  ;  ce  qui  atteint  mon  but,  et,  à  ce  qu'il  me  semble 
le  vôtre.  ' 

On  pose  à  Galilée  cinquante  argiuiients  contre  la  rotation 
de  la  terre.  Faut-il  qu'il  les  réfute  tous?  Non;  il  prouve 
qu'elle  tourne  et  tout  est  dit  :  E  pur  si  muove. 

Comme  novateiu-,  dites-vous,  j'ai  droit  à  l'examen.  - 
Sans  doute;  mais  avant  tout,  la  société,  comme  défende- 
resse, a  droit  qu'on  lui  prouve  son  tort.  Vous  traduisez  le 
capital  et  l'intérêt  au  tribunal  de  l'opinion,  les  accusant 
<rinjustice,  de  spoliation.  A  vous  à  prouver  leur  culpabilité  • 


10-'  l'AMPHLETS. 

à  eux  à  prouver  leur  innocence.  —  Vous  avez^  dites-vous, 
plusieurs  moyens  de  les  faire  rentrer  dans  le  droit.  Il  faut 
d'abord  savoir  s'ils  en  sont  sortis.  L'examen  de  vos  inven- 
tions ne  peut  venir  qu'après,  puisqu'il  suppose  l'accusation 
fondée,  ce  qu'ils  nient. 

Celte  marche  est  tellement  logique,  que  vous  y  acquies- 
cez en  ces  termes  : 

«  Vraie  ou  fausse,  légitime  ou  illégitime,  morale  ou  im- 
«  morale,  j'accepte  l'usure,  je  l'approuve,  je  la  loue  même  ; 
«  ']('  renonce  à  toutes  les  illusions  du  socialisme,  et  me 
«  ]  efais  chrétien ,  si  vous  me  démontrez  que  la  prestation 
«  dis  capitaux,  de  même  que  la  circulation  des  valeurs, 
«  ne  saurait,  en  aucun  cas.  être  gratuite.  » 

Or,  que  fais-je  autre  chose  ?  C'est  bien  là  mon  terrain  : 
prouver  que  le  capital  porte  en  lui-même  l'indestructible 
principe  de  la  rémunérabilité. 

Cette  doctrine ,  vous  lavez  d'abord  combattue  par  la 
théorie  des  contradictiom.  ensuite  par  celle  des  distinctions. 
L'intérêt,  avez-vous  dit,  a  eu  sa  raison  d'existence  autrefois, 
il  ne  l'a  plus  aujourd'hui.  Il  fut  un  instrument  d'égalité  et 
de  progrès,  il  nest  plus  que  vol  et  oppression.  —  Et,  là- 
dessus,  vous  citez  plusieurs  institutions  et  usages  d'abord 
légitimes  et  libéraux,  devenus  plus  tard  injustes  et  funestes 
à  la  liberté,  entre  autres,  la  torture,  le  jugement  par  l'eau 
bouillante,  l'esclavage,  etc. 

Je  repousse,  quant  à  moi,  ce  fatalisme  cruel  qui  consiste 
à  justifier  tous  les  excès  comme  ayant  servi  la  cause  de  la 
civilisation.  L'esclavage,  la  torture,  les  épreuves  judiciaires, 
n'ont  pas  avancé,  mais  retardé  la  marche  de  l'humanité.  Il 
en  eût  été  de  même  de  l'intérêt,  s'il  n'avait  été,  comme 
vous  le  dites,  qu'un  abus  de  la  force. 

En  outre,  s'il  y  a  des  choses  qui  changent,  il  y  en  a  qui 
ne  changent  pas.  Depuis  la  création,  il  a  été  vrai  que  les 
trois  angles  d'un  triangle  sont  égaux  à  deux  angles  droits. 


GRATUITÉ   DU  CRÉDIT.  13  3 

et  cela  sera  vrai  jusqu'au  jugement  dernier  et  au  delà.  De 
nn'me,  il  a  toujours  été  vrai,  il  le  sera  toujours,  que  le  tra- 
vail accumulé,  ou  le  capital,  mérite  récompense. 

Vous  comparez  ma  logique  à  celle  d'un  entrepreneur  qui 
dirait  :  «  Que  m'importent  la  vapeur,  la  pression  atmosphé- 
rique, l'électricité  ?  Prouver  la  légitimité  du  char  à  quatre 
roues,  n  est-ce  pas  prouver  que  l'invention  des  chemins  de 
fer  est  une  chimère  ?  » 

J'accepte  la  similitude;  mais  voici  comment  : 

Je  reconnais  que  le  chemin  de  fer  est  un  progrès.  Je  me 
réjouis  de  ce  qu'il  fait  baisser  le  prix  des  transports;  mais 
M  Ton  en  voulait  conclure  à  la  gratuité  des  transports,  si 
Ion  disait:  un  prix  quelconque  pour  les  transports  a  pu 
être  légitime  autrefois,  mais  le  temps  est  venu  où  ils  doi- 
vent s'exécuter  gratuitement,  je  répondrais  :  la  conclusion 
est  fausse.  De  progrès  en  progrès,  ce  prix  peut  dimiiuier 
sans  cesse,  mais  il  ne  peut  arriver  à  zéro,  parce  qu'il  v  aura 
toujours  là  une  intervention  de  travail  humain,  un  service 
Inmiain,  qui  porte  en  lui-même  le  principe  de  la  rémuné- 
i-abilité. 

De  même,  je  reconnais  que  le  loyer  des  capitaux  va  bais- 
sant en  raison  de  leur  abondance.  Je  le  reconnais  et  m'en 
réjouis,  car  ils  pénètrent  ainsi  de  plus  en  plus  dans  toutes 
les  classes,  et  les  soulagent,  pour  chaque  satisfaction  domiée, 
du  poids  du  travail.  Mais,  de  cette  baisse  constante  de  l'in- 
terèt,  je  ne  puis  conclure  à  son  anéantissement  absolu, 
parce  que  jamais  les  capitaux  ne  naîtront  spontanément^ 
qu'ils  seront  toujours  un  service  plus  ou  moins  grand,  et 
qu(>  dès  lors  ils  portent  en  eux-mêmes,  ainsi  ({ue  les  trans- 
ports, le  principe  de  la  rémunérabilité. 

Ainsi,  Monsieur,  je  ne  vois  aucun  motif  de  déplacei-  c 
débat  au  moment  de  le  clore;  et  il  me  semble  qu'il  nVst 
pas  nu  de  nos  lecteurs  qui  ne  considérât  ma  fâche  comme 
remplie,  si  je  prouvais  ces  propositions  : 

CFiivres  comiil'itci,  t.  V.  <  o 


194  PAMPHLETS. 

Tout  capital  (quelle  que  soit  sa  forme,  moissons,  outils,, 
machines,  maisons,  etc.),  tout  capital  résulte  d'un  travail 
antérieur,  et  féconde  un  travail  ultérieur. 

Parce  qu'il  résulte  d'un  travail  antérieur,  celui  qui  le 
cède  reçoit  une  rémunération. 

Parce  qu'il  féconde  un  travail  ultérieur,  celui  qui  l'em- 
prunte doit  une  rémunération. 

Et  vous  le  dites  vous-même  :  «  Si  la  peine  du  créancier 
est  zéro,  l'intérêt  doit  devenir  zéro.  » 

Donc,  qu'avons-nous  à  rechercher  ?  Ceci  : 

Est-il  possible  qu'un  capital  se  forme  sans  peine  ? 

Si  c'est  possible,  j'ai  tort  ;  le  crédit  doit  être  gratuit. 

Si  c'est  impossible,  c'est  vous  qui  avez  tort,  le  capital  doit 
être  rémunéré.  Vous  avez  beau  faire  ;  la  question  se  réduit 
à  ces  termes  :  Le  temps  est-il  arrivé,  arrivera-t-il  jamais  où 
les  capitaux  écloront  spontanément  sans  la  participation 
d'aucun  effort  humain  ? 

Mais,  dans  une  revue  rétrospective  pleine  de  verve,  vous 
élançant  vers  la  Palestine,  vers  Athènes,  Sparte,  Tyr,  Rome, 
Carthage,  vous  m'entraînez  par  la  tangente  hors  du  cercle 
où  je  ne  puis  ^ous  retenir.  Eh  bien  !  avant  d'y  rentrer,  j'es- 
saierai, sinon  de  vous  suivre,  du  moins  de  faire  quelques 
pas  avec  vous. 

Vous  débutez  ainsi  : 

«  Ce  qui  fait  que  l'intérêt  du  capital,  excusable,  juste 
«  même  au  point  de  départ  de  l'économie  des  sociétés, 
((  devient,  avec  le  développement  des  institutions  indus- 
ce  trielles,  une  vraie  spoliation,  un  vol,  c'est  que  cet  intérêt 
«  n'a  pas  d'autre  principe,  d'autre  raison  d'être,  que  la  né- 
«  cessité  et  la  force.  La  nécessité,  voilà  ce  qui  explique 
«  l'exigence  du  prêteur  ;  la  force,  voilà  ce  qui  fait  la  rési- 
«  gnation  de  l'emprunteui'.  Mais  à  mesure  que,  dans  les  re- 
«  lations  humaines,  la  nécessité  fait  place  à  la  vérité,  et  qu'à 
«  la  force  succède  le  droit,  le  capitaliste  perd  son  excuse.  » 


GRATUITE   DU   CREDIT.  105 

Il  perd  plus  que  cela  ;  il  perd  le  seul  titre  que  vous  lui 
reconnaissez.  Si^  sous  l'empire  de  la  liberté  et  du  droit, 
rintérèt  persiste,  c'est  sans  doute  qu'il  u,  quoi  que  vous  en 
disiez,  une  autre  liaison  d'être  que  la  force. 

En  vérité,  je  ne  comprends  plus  votre  distinguo.  Vous 
disiez  :  «  L'intérêt  a  été  juste  autrefois,  il  ne  l'est  plus  au- 
jourd'hui. »  Et  quelle  raison  en  donnez-vous?  Celle-ci: 
«  Jadis  la  force  régnait,  aujourd'hui  c'est  le  droit.  »  Loin 
de  conclure  de  là  que  l'intérêt  a  passé  de  la  légitimité  à  l'il- 
légitimité, n'est-ce  pas  le  contraire  qui  se  déduit  de  vos  pré- 
misses ? 

Et  certes,  le  fait  confirmerait  cette  déduction  ;  car  l'usure 
a  pu  être  odieuse  quand  on  devenait  capitaliste  par  la  ra- 
pine, et  l'intérêt  est  justifié  depuis  qu'on  le  devient  par  le 
travail. 

«  C'est  dans  le  commerce  de  mer  qu'il  faut  chercher 
«  l'origine  de  l'intérêt.  Le  contrat  à  la  grosse,  variété  ou 
«  plutôt  démembrement  du  contrat  de  pacotille,  fut  sa 
«  première  forme.  » 

Je  crois  que  le  capital  a  une  nature  tpii  lui  est  propre, 
parfaitement  indépendante  de  l'élément  par  lequel  les 
honmies  exécutent  leurs  transports.  Qu'ils  voyagent  et  fas- 
sent voyager  leurs  marchandises  par  terre,  par  eau  ou  par 
l'air,  en  char,  en  barque  ou  en  ballon,  cela  ne  confère  ni 
ne  retire  aucun  droit  au  capital. 

Il  est  d'ailleurs  permis  de  penser  (pie  la  pratique  de  l'in- 
térêt a  été  antérieure  à  celle  du  comiuerce  maritime.  Très- 
probablement  le  patriarche  Abraham  ne  prêtait  pas  des 
troupeaux  sans  se  réserver  une  part  quelcoïKiue  dans  le 
croit,  et  ceux  qui,  après  le  déluge,  bâtirent  à  liabyloiie  les 
premières  maisons,  n'en  cédaient  sans  doute  pas  l'usage 
sans  rétri])ution. 

Eh  (juoi  !  Monsieur,  ces  transactions,  qui  ont  prévalu  et 
s'accomplissent  volonlaiiemeiit  (le[)uis  le  eoinineiicement 


1!J(:  PAMPHLETS. 

du  monde,  sous  les  noms  de  location,  intérêt,  fermage, 
baux,  loyer,  ne  seraient  pas  sorties  des  entrailles  même  de 
l'humanité  1  Elles  seraient  nées  du  Contrat  de  pacotille  ! 

Ensuite,  à  propos  du  contrat  à  la  grosse,  vous  faites  une 
théorie  du  bénéfice  qu'en  vérité  je  crois  inadmissible.  — 
Mais  la  discuter  ici,  ce  serait  nous  écarter  du  sujet. 

Enfin  vous  arrivez  à  cette  tige  de  toutes  les  erreurs  éco- 
nomiques, à  savoir  :  la  confusion  entre  les  capitaux  et  le 
numéraire  ;  confusion  à  l'aide  de  laquelle  il  est  aisé  d'em- 
brouiller la  question.  Mais  vous  n'y  croyez  pas  vous-même, 
et  je  n'en  veux  pour  preuve  que  ce  que  vous  disiez  naguère 
à  M.  Louis  Blanc  :  «  L'argent  n'est  pas  une  richesse  pour  la 
«  société  :  c'est  tout  simplement  un  moyen  de  circulation 
«  qui  pourrait  très-avantageusement  être  remplacé  par  du 
«  papier,  pai'  une  substance  de  nulle  valeur.  » 

Veuillez  donc  croire  que  lorsque  je  parle  de  la  producti- 
vité du  capital  (outils,  instruments,  etc.)  mis  en  œuvre  par 
le  travail,  je  n'entends  pas  attribuer  une  merveilleuse  vertu 
prolifique  à  l'argent. 

Vous  suivrai-je,  Monsieur,  en  Palestine,  à  Athènes  et  La- 
cédémone  ?  Vraiment,  cela  n'est  pas  nécessaire.  Un  mot 
seulement  sur  le  non  fœnerabis  de  Moïse. 

J'admire  la  dévotion  qui  a  saisi  certains  socialistes  (avec 
lesquels  je  ne  vous  confonds  pas),  depuis  qu'ils  ont  décou- 
vert, à  l'appui  de  leur  thèse,  quelques  textes  dans  l'ancien 
et  le  nouveau  Testament,  les  conciles  et  lesPères  de  l'Église. 
Je  me  permettrai  de  leur  adresser  cette  question  :  Enten- 
dent-ils nous  donner  ces  autorités  comme  infaillibles  en 
matière  de  sciences  et  d'économie  sociale  ? 

Certes,  il  n'iront  pas  jusqu'à  me  répondre  :  Nous  tenons 
pour  infaillibles  les  textes  qui  nous  conviennent,  et  pour  fail- 
libles ceux  qui  ne  nous  conviennent  pas.  —  Quand  on  in- 
voque les  livres  sacrés,  à  ce  titre  et  comme  dépositaires  de 
la  volonté  indiscutable  de  Dieu,  il  faut  tout  prendre,  sous 


GRATUITÉ    DL    CUÉDIT.  I97 

peine  déjouer  une  puérile  comédie.  Eh  bien  !  sans  parler 
d'une  multitude  de  sentences  de  l'ancien  Testament,  qui  ne 
peuvent,  sans  danger,  être  prises  au  pied  de  la  lettre,  il  y 
a,  dans  TÉvangile,  d'autres  textes  que  le  fameux  nwtuum 
dote,  dont  ils  veulent  déduire  la  gi-atuité  du  crédit,  entre 
autres  ceux-ci  : 

«  Heureux  ceux  qui  pleurent. 

«  Heureux  ceux  qui  souffrent. 

«  Il  y  aura  toujours  des  pauvres  parmi  vous. 

«  Rendez  à  César  ce  qui  appartient  à  César. 

«  Obéissez  aux  puissances. 

«  Ne  vous  préoccupez  pas  du  lendemain, 

«  Faites  comme  le  lis,  qui  ne  lile  ni  ne  tisse. 

«  Faites  comme  l'oiseau,  qui  ne  laboure  ni  ne  sème. 

«  Si  on  vous  frappe  sur  la  joue  gauche,  tendez  encore  la 
joue  droite. 

«  Si  on  vous  vole  votre  manteau,  donnez  encore  votre  robe.» 

Que  diraient  messieurs  les  socialistes,  si  nous  fondions 
sur  un  de  ces  textes  la  politique  et  l'économie  sociale  ? 

Il  est  permis  de  croire  que  lorsque  le  fondateur  du  chris- 
tianisme a  dit  à  ses  disciples  :  Mutuum  date,  il  a  entendu 
leur  donner  un  conseil  de  charité  et  non  faire  un  cours  d'é- 
conomie politique.  Jésus  était  charpentier,  il  travaillait 
pour  vivre.  Dès  lors,  il  ne  pouvait  faire  du  don  une  pres- 
cription absolue.  Je  crois  pouvoir  ajouter,  sans  irrévérence, 
qu'il  se  faisait  payer  très-légitimement,  non-sculcmcnt  pour 
le  travail  cons-^rré  à  faire  des  planches,  mais  aussi  pour  le 
travail  consacré  à  faire  des  scies  et  des  rabots,  c'est-à-dire 
pour  le  capital. 

Enfin,  je  ne  dois  pas  laisser  passer  les  deux  apologues  par 
lesquels  vous  terminez  votre  lettre,  sans  vous  faire  observer 
que,  loin  d'infirmer  ma  doctrine,  ils  condanment  la  votre  ; 
car  on  n'en  peut  déduire  la  r/ratuité  du  crédit  qu'à  la  con- 
dition d'en  déduire  aussi  la  gratuité  du  travail.  Votre  second 


198  PAMPHLETS. 

drame  me  porte  un  grand  coup  d'épée  ;  mais^  par  le  pre- 
mier, vous  m'avez  charitablement  muni  d'une  cuirasse  à 
toute  épreuve. 

En  effet,  par  quel  artifice  voulez-vous  m'amener  à  recon- 
naître qu'il  est  des  circonstances  où  on  est  tenu  en  conscience 
de  prêter  gratuitement?  Vous  imaginez  une  de  ces  situations 
extraordinaires  qui  font  taire  tous  les  instincts  personnels  et 
mettent  en  jeu  le  principe  sympathique,  la  pitié,  la  commi- 
sération, le  dévouement,  le  sacrifice.  —  Un  insulaire  est 
bien  pourvu  de  toutes  choses.  Il  rencontre  des  naufragés 
que  la  mer  a  jetés  nus  sur  la  plage.  Vous  me  demandez  s'il 
est  permis  à  cet  insulaire  de  tirer,  dans  son  intérêt,  tout  le 
parti  possible  de  sa  position,  de  pousser  ses  exigences  jus- 
qu'aux dernières  limites,  de  demander  mille  pour  cent  de  ses 
capitaux,  et  même  de  les  louer  au  prix  de  l'honneur. 

Je  vois  le  piège.  Si  je  réponds  :  Oh  !  dans  ce  cas,  il  faut 
voler,  sans  conditions,  au  secours  de  son  frère,  partager 
avec  lui  jusqu'à  la  dernière  bouchée  de  pain.  Vous  triom- 
pherez, disant  :  Enfin  mon  adversaire  a  avoué  qu'il  est  des 
occasions  où  le  crédit  doit  être  gratuit. 

Heureusement,  vous  m'avez  fourni  vous-même  la  réponse 
dans  le  premier  apologue,  que  j'aurais  inventé,  si  vous  ne 
m'aviez  prévenu. 

Un  homme  passe  sur  le  bord  d'un  fleuve.  Il  aperçoit  un 
de  ses  frères  qui  se  noie,  et,  pour  le  sauver,  n'a  qu'à  lui 
tendre  la  main,  Pourra-t-il,  en  conscience,  profiter  de  l'oc- 
casion pour  stipuler  les  conditions  les  plus  extrêmes,  pour 
dire  au  malheureux  qui  se  débat  dans  le  torrent  :  Je  suis 
libre,  je  dispose  de  mon  travail.  Meurs  ou  donne-moi  toute 
ta  fortune  ! 

Je  me  figiu-e,  Monsieur,  que  si  un  brave  ouvrier  se  ren- 
contre dans  ces  circonstances,  il  se  jettera  dans  l'eau  sans 
hésiter,  sans  calculer,  sans  spéculer  sur  son  salaire  et  même 
sans  y  songer. 


GRATUITE   DU   CREOIT.  l99 

Mais  ici,  veuillez  le  remarquer,  il  n'est  pas  question  de 
capital  ;  il  s'agit  de  travail.  C'est  du  travail  qui,  en  con- 
science, doit  être  sacrifié.  Est-ce  que  vous  déduirez  de  là, 
comme  règle  normale  des  transactions  humaines,  comme 
loi  de  l'économie  politique,  \â  gratuité  du  travail  ?  Et  parce 
que^  dans  un  cas  extrême,  le  service  doit  être  gi'atuit,  renon- 
cerez-vous  théoriquement  à  votre  axiome  :  mutualité  des 
services  ? 

Et  cependant,  si  de  votre  second  apologue  vous  concluez 
qu'on  est  toujours  tenu  de  prêter  pour  rien,  du  premier 
vous  devez  conclure  qu'on  est  toujours  obligé  de  travailler 
gratis. 

La  vérité  est  que,  pour  élucider  une  question  d'économie 
politique,  vous  avez  imaginé  deux  cas  où  toutes  les  lois  de 
l'économie  politique  sont  suspendues.  Qui  jamais  a  songé 
à  nier  que,  dans  certaines  circonstances,  nous  ne  soyons 
tenus  de  sacrifier  capital,  intérêt,  travail,  vie,  réputation, 
affections,  santé,  etc.?  Mais  est-ce  là  la  loi  des  transactions 
ordinaires  ?  Et  recourir  à  de  tels  exemples  pour  faire  préva- 
loir la  gratuité  du  crédit,  ou  la  gratuité  du  travail,  n'est-ce 
pas  avouer  son  impuissance  à  faire  résulter  cette  gratuité  de 
la  marche  ordinaire  des  choses? 

Vous  recherchez.  Monsieur,  quelles  sont,  pour  la  classe 
travailleuse,  les  conséquences  du  prêt  à  intérêt,  et  vous  en 
énumérez  quelques-unes,  m'invitant  à  en  faire  l'objet  ul- 
térieur de  ce  débat. 

Je  ne  disconviens  pas  que,  parmi  vos  objections,  il  n'y  en 
ait  de  très-spécieuses  et  même  de  très-sérieuses.  11  est  même 
impossible,  dans  une  lettre,  de  les  relever  une  à  une;  j'es- 
saierai de  les  réfuter  toutes  à  la  fois,  par  la  simple  exposi- 
tion de  la  loi  selon  laquelle  se  répartissent,  sui\ant  moi, 
entre  le  capital  et  le  travail,  les  produits  de  leur  coopéra- 
tion; et  c'est  i)ar  là  que  je  rentrerai  dans  ma  modeste  cir- 
conférence économique. 


2  0(1  PAMPHLETS. 

Permettez-moi  détablir  cinq  propositions  qui  me  sem- 
blent susceptibles  dètre  mathématiquement  démontrées. 

1°  Le  capital  féconde  le  irovoil. 

Il  est  bien  clair  qu'on  obtient  de  plus  grands  résultats 
avec  une  charrue  que  sans  charrue  ;  avec  une  scie  que  sans 
scie  ;  avec  mîe  route  que  sans  route  ;  avec  des  approvision- 
nements que  sans  approvisionnements,  etc.,  d'où  nous  pou- 
vons conclure  que  l'intervention  du  capital  accroît  la  masse 
des  produits  à  partager. 

2"  Le  capital  est  du  ti^avail. 

Charrues,  scies,  routes,  approvisionnements,  ne  se  font 
pas  tout  seuls,  et  le  travail  à  qui  on  les  doit  a  droit  à  être 
rémunéré. 

Je  suis  obligé  de  rappeler  ici  ce  que  j'ai  dit  dans  ma 
dernière  lettre  sur  la  différence  dans  le  mode  de  rétribu- 
tion quand  elle  s'applique  au  capital  ou  au  travail. 

La  peine  que  prend  chaque  jour  le  porteur  d'eau  doit  lui 
être  payée  par  ceux  qui  profitent  de  cette  peine  quoti- 
dienne. Mais  la  peine  qu'il  a  prise  pour  fabriquer  sa  brouette 
et  son  tonneau  doit  lui  être  payée  par  un  nombre  indéter- 
miné de  consommateurs. 

De  même  l'ensemencement,  le  labourage,  le  sarclage,  la 
moisson,  ne  regardent  que  la  récolte  actuelle.  Mais  les  clô- 
tures, les  défrichements,  les  dessèchements,  les  bâtisses  en- 
trent dans  le  prix  de  revient  d'une  série  indéfinie  de  ré- 
coltes successives. 

Autre  chose  est  le  travail  actuel  du  cordonnier  qui  fait 
des  souliers,  du  tailleur  qui  fait  des  habits,  du  charpentier 
qui  fait  des  madriers,  de  l'avocat  qui  fait  des  mémoires; 
autre  chose  est  le  travail  accumulé  qu'ont  exigé  la  forme, 
l'établi,  la  scie,  l'étude  du  droit. 

C'est  pourquoi  le  travail  de  la  première  catégorie  se  ré- 
munère par  le  salaire,  celui  de  la  seconde  catégorie  par  les 
combinaisons  de  l'intérêt  et  de  l'amortissement, qui  ne  sont 


GRATUITE   DU  CREDIT.  2fii 

autre  close  qu'un  salaire  ingénieusement  réparti  sur  une 
multitu(!e  de  consommateurs. 

3"  A  mesure  que  le  capital  s'accroît  l'intérêt  baisse,  mais  de 
telle  sorte  que  le  revenu  total  du  capitaliste  augmente. 

Ce  qui  a  lieu  sans  injustice  et  sans  préjudice  pour  le  tra- 
vail, parce  que,  ainsi  que  nous  allons  le  voir,  Texcédant  de 
revenu  du  capitaliste  est  pris  sur  l'excédant  de  produit  dû 
au  capital. 

Ce  que  j'affirme  ici,  c'est  que,  quoique  lintérêt  baisse, 
le  revenu  total  du  capitaliste  augmente  de  toute  nécessité, 
et  voici  conuTient  : 

Soit  100  le  capital,  et  le  taux  de  l'intérêt  5.  Je  dis  que  l'in- 
térêt ne  peut  descendre  à  l  sans  que  le  capital  s'accumule 
aumoins  au-dessus  de  120.  Enetiet,on  ne  serait  pas  stimulé 
à  accroître  le  capital,  s'il  en  devait  résulter  diminution,  ou 
même  stationnement  du  revenu.  II  est  absurde  de  dire  que 
le  capital  étant  100  et  le  revenu  5,  le  capital  peut  être  porté 
à  200  et  le  taux  descendre  à  2;  car,  dans  le  premier  cas,  on 
aurait  5  francs  de  rente,  et  dans  le  second  on  n'aurait  que 
4  francs.  Le  moyen  serait  trop  simple  et  trop  commode  : 
on  mangerait  la  moitié  du  capital  pour  faire  reparaître  le 
revenu. 

Ainsi,  quand  l'intérêt  baisse  de  5  à  4,  de  -i  à  3,  de  3  à  2, 
cela  veut  dire  que  le  capital  s'est  accru  de  100  à  200,  de 
200  à  -iOO,  de  iOO  à  800,  et  que  le  capitaliste  touche  suc- 
cessivement pour  revenu  5,  8  et  12.  Et  le  travail  n  y  perd 
rien,  bien  au  contraire:  car  il  n'avait  à  sa  disposition  qu'une 
force  égale  à  100,  puis  il  a  eu  une  force  égale  à  200,  et  enfin 
une  force  égale  à  800,  avec  cette  circonstance  qu'il  paie  de 
moins  en  moins  cher  une  quantité  donnée  de  eette  force. 

Il  suit  de  là  que  ces  calculateurs  sont  bien  malhabiles  qui 
vont  disant  :  «  L'intérêt  baisse,  donc  il  doit  cesser.  »  Eh 
morbleu!  il  baisse,  relativenient  à  chaque  100  IV. ;  mais 
c'est  justement  parce  que  le  nombre  de  100  fr.  augmente 


20  2  PAMPHLETS. 

que  l'intérêt  baisse.  Oui^  le  inulliplicateur  s'amoindrit,  mais 
ce  n'est  que  par  la  raison  même  qui  fait  grossir  le  multipli- 
cande, et  je  défie-  le  dieu  de  l'arithmétique  lui-même  d'en 
conclure  que  le  produit  arrivera  ainsi  à  zéro  (*). 

i"  A  mesure  que  les  capitaux  augmentent  (et  avec  eux  les 

(')  CeUe  loi,  d'une  décroissance  qui,  quoique  indéfinie,  n'arrive  ja- 
mais à  zéro,  loi  bien  connue  des  matiiématiciens,  gouverne  une  foule 
de  phénomènes  économiques  et  n'a  pas  été  assez  observée. 

Cilons-en  un  exemple  familier. 

Tout  le  monde  sait  que  dans  une  {jrande  ville,  dans  un  quartier 
riche  et  populeux,  on  peut  gagner  davantage  tout  en  réduisant  les 
prix  de  vente.  C'est  ce  qu'on  exprime  familièrement  par  cette  locution  : 
Se  retrouver  sur  la  quantité. 

Supposons  quatre  marchands  de  couteaux,  l'un  au  village,  l'autre 
à  Bayonne,  le  troisième  à  Bordeaux,  le  quatrième  à  Paris. 

Nous  pourrons  avoir  le  tableau  suivant  : 

Nombre  Bénéfice 


des  couteaux 

par 

Bénéfice  total. 

vendus. 

couteau. 

A'illage 

jOO 

l  fr.  » 

100  fr. 

Bayonne. . . 

.  .       200 

»     :b 

150 

Bordeaux.  . 

400 

>       50 

200 

Paris 

..    1,000 

»       26 

260 

On  voit  ici  uncmultiplicateur  (deuxième  colonne)  décroître  sans 
cesse,  parce  que  le  multiplicande  (première  colonne)  s'accroît  tou- 
jours; la  progression  constante  du  produit  total  (troisième  colonne) 
exclut  l'idée  que  le  multiplicateur  arrive  jamais  à  zéro,  alors  même 
qu'on  passerait  de  Paris  à  Londres,  et  à  des  villes  de  plus  en  plus 
grandes  et  riches. 

Ce  qu'il  faut  bien  observer  ici,  c'est  que  l'acheteur  n'a  pas  à  se 
plaindre  de  l'accroissement  progressif  du  bénéfice  total  réalisé  par  le 
marchand,  car  ce  qui  l'intéresse,  lui  aclieteur,  c'est  le  profit  pro- 
portionnel prélevé  sur  lui  comme  rémunérateur  du  service  rendu,  et 
ce  profil  diminue  sans  cesse.  Ainsi,  à  des  points  de  vue  divers,  le  ven- 
deur et  l'acheteur  progressent  en  même  temps. 

C'est  la  loi  des  capitaux.  Bien  connue,  elle  révèle  aussi  l'harmonie 
des  iniérèts  entre  le  capitaliste  elle  prolétaire,  et  leur  progrès  simul- 
tané. 


GRATLITK    m    CKEDIT.  ^03 

produits),  la  part  absolue  qui  reoient  au  capital  ouijmente, 
4it  sa  PART  PROPORTIONNELLE  diminue. 

Cela  n'a  plus  besoin  de  démonstration.  Le  capital  retire 
successivement  5,  \,  3  pour  chaque  100  fr.  qu'il  met  dans 
l'association;  donc  son  prélèvement  relatif  diminue.  Mais 
comme  il  met  successivement  dans  l'association  100  fr. 
200  fr.,  400  fr.,  il  se  trouve  quïl  retire,  pour  sa  part  totale, 
d'abord  5,  puis  8,  ensuite  12  et  ainsi  de  suite;  donc  son 
prélèvement  absolu  augmente. 

5°  A  mesure  que  les  capitaux  augmentent  (et  avec  eux  les 
produits),  la  part  proportionnelle  et  la  part  absolue  du  tra- 
vail augmentent. 

Comment  pourrait-il  en  être  autrement?  puisque  le  capi- 
tal voit  grossir  sa  part  absolue,  encore  qu'il  ne  prélève  suc- 
cessivement que  1/2,  1/3,  1/4,  1/5,  du  produit  total,  le 
travail,  à  qui  successivement  il  revient  1/2,  2/3,  3/i,  i/o, 
*'ntre  évidemment  dans  le  partage  pour  une  part  progres- 
sive, dans  le  sens  proportionnel  comme  dans  le  sens  absolu. 

La  loi  de  cette  répartition  peut  être  figurée  aux  yeux  par 
les  chiffres  suivants,  qui  n'ont  pas  la  prétention  d'être  précis, 
mais  que  je  produis  pour  élucider  ma  pensée. 

Produit  Fait  Part 


total. 

Hu  capital. 

du  travail. 

!«■•  période. 

1000 

«/2  OU   500 

12  OU     500 

2e       _ 

1800 

1/3  OU  600 

2  3  OU  1200 

3e       — 

2800 

1/4  ou  ■/OC 

;Vi  ou  2iOO 

.Je         _ 

4000 

1/5  ou  SCO 

4  5  ou  3200 

On  voit  par  là  comment  l'accroisssement  successif  des 
produits,  correspondant  à  laccumulation  progressive  des 
<;apitaux,  exj)lique  ce  double  phénomène,  à  savoir,  (jue  la 
part  absolue  du  capital  augnicnt»',  encore  que  sa  part  pro- 
portionnelle diminue,  tandis  que  la  part  du  travail  augmente 
à  la  fois  dans  les  deux  sens. 

De  tout  ce  (|ui  précède,  il  lésultc  ceci  : 


204  PAMPHLETS. 

Pour  que  le  sort  des  masses  s'améliore,  il  faut  que  le 
loyer  des  capitaux  baisse. 

Pour  que  l'intérêt  baisse,  il  faut  que  les  capitaux  se  mul- 
tiplient. 

Pour  que  les  capitaux  se  multiplient,  il  faut  cinq  choses: 
activité,  économie,  liberté,  paix  et  sécurité. 

Et  ces  biens,  qui  importent  à  tout  le  monde,  importent 
encore  plus  à  la  classe  ouvrière. 

Ce  n'est  pas  que  je  nie  les  souffrances  des  travailleurs, 
mais  je  dis  qu'ils  sont  sur  une  fausse  piste  quand  ils  les  at- 
tribuent à  V infâme  capital. 

Telle  est  ma  doctrine.  Je  la  livre  avec  confiance  à  la 
bonne  foi  des  lecteurs.  On  a  dit  que  je  m'étais  constitué 
l'avocat  du  privilège  capitaliste.  Ce  n'est  pas  à  moi,  c'est  à 
elle  de  répondre. 

Cette  doctrine,  j'ose  le  dire,  est  consolante  et  concor- 
dante. Elle  tend  à  l'union  des  classes;  elle  montre  l'accord 
des  principes;  elle  détruit  l'antagonisme  des  personnes  et 
des  idées  ;  elle  satisfait  l'intelligence  et  le  cœur. 

En  est-il  de  même  de  celle  qui  sert  de  nouveau  pivot  au 
socialisme?  qui  dénie  au  capital  tout  droit  à  une  récom- 
pense? qui  ne  voit  partout  que  contradiction,  antagonisme 
et  spoliation  ?  qui  irrite  les  classes  les  unes  contre  les  au- 
tres? qui  représente  l'iniquité  comme  un  fléau  universel, 
dont  tout  homme,  à  quelque  degré,  est  coupable  et  vic- 
time ? 

Que  si  néanmoins  le  principe  de  la  gi'atuité  du  crédit  est 
vrai,  il  faut  bien  l'admettre  :  Fiat  justitia,  ruât  cœ/w/n.  Mais 
s'il  est  faux  !  ! 

Quant  à  moi,  je  le  tiens  pour  faux,  et,  en  terminant,  je 
vous  remercie  de  m'avoir  loyalement  fourni  l'occasion  de 
le  combattre. 

FRÉDÉRIC  BASTIAT. 


GKATUITE   DU  CREDIT.  2  05 

NEUVIÈME  LETTRE. 
P.  J.  PROUDHON  A  F.  BASTIAT. 

Grave  imputation. —  Négation  de  cinq  propositions.  —  Argumeiiis 
lires  des  opérations  de  la  Banque  de  France.  — Méfaits  de  celé 
Banque. 

31  décembre  1849. 

Vous  m'avez  trompé. 

J'attendais  de  vous  une  controverse  sérieuse  :  vos  lettres 
ne  sont  qu'une  perpétuelle  et  insipide  mystification.  Quand 
vous  auriez  fait  un  pacte  avec  l'usure,  pour  embrouiller  la 
question  et  empêcher  notre  débat  d'aboutir,  en  l'embaiTas- 
sant  d'incidents,  de  hors-d'œuvre,  de  vétilles  et  de  chicanes, 
vous  n'eussiez  pu  vous  y  prendre  autrement. 

De  quoi  s'agit-il  entre  nous,  s'il  vous  plaît?  de  savoir  si 
l'intérêt  de  l'argent  doit  ou  non  être  aboli.  Je  vous  l'ai  dit 
moi-même  :  c'est  là  le  pivot  du  socialisme,  la  cheville  ou- 
vrière de  la  Révolution. 

Une  question  préjudicielle  s'élève  donc  tout  d'abord,  celle 
de  savoir  si,  en  fait,  il  y  a  possibilité  d'abolir  cet  intérêt. 
Vous  le  niez;  je  l'aflirme  :  lecpiel  croire  de  nous  deux?  Evi- 
demment, ni  l'un  ni  lautre.  Il  faut  examiner  la  chose  :  voilà 
ce  que  dicte  le  sens  commun,  ce  que  la  plus  simple  notion 
d'équité  prescrit.  Vous,  au  contraire,  vous  repoussez  cet 
examen.  Depuis  deux  mois  que  nous  avons  ouvert,  dans  /'/ 
Voix  du  Peuple,  cette  assise  solennelle  où  le  capital  devait 
être  jugé,  et  l'usure  condamnée  ou  absoute,  vous  ne  cesse/. 
de  me  répéter  sur  tous  les  tons  cette  ritournelle  : 

«Le  capital,  tel  que  je  le  comprends,  tel  qu'il  m'appar.iit 
dans  sa  nature  intime,  est  productif.  Cette  conviction  me 
suffit  :  je  ne  veux  pas  eu  savoir  davantage.  D'ailleurs,  vous 
reconnaissez  qu'en  prêtant  à  intérêt,  je  rends  service  et  ne 


206  PAMPHLETS. 

suis  point  voleur;  qu'ai-je  donc  besoin  de  vous  entendre? 
Quand  j'ai  prouvé,  dans  mon  système,  que  la  gratuité  du 
crédit  est  impossible,  et  que  vous  accordez  qu'un  honnête 
homme  peut,  en  toute  sûreté  de  conscience,  tirer  de  son 
fonds  un  revenu,  vous  devez  tenir  cette  même  gratuité  pour 
impossible.  Ce  qui  est  démontré  vrai,  dans  un  système,  ne 
peut  devenir  faux  dans  un  autre  :  autrement,  il  faudrait  dire 
qu'une  même  chose  peut  être  vraie  et  fausse  tout  à  la  fois, 
ce  que  mon  esprit  se  refuse  absolument  à  comprendre.  Je 
ne  sors  pas  de  là.  » 

Où  donc,  monsieur,  avez-vous  appris,  je  ne  dis  pas  à  rai- 
sonner, car  il  appert  dès  le  commencement  de  cette  polé- 
mique que  le  raisonnement  en  vous  se  réduit  à  affirmer  et 
confirmer  toujours  votre  proposition,  sans  infirmer  celle  de 
votre  adversaire,  —  mais  à  discuter?  Le  dernier  clerc  de 
procureur  vous  dirait  qu'en  tout  débat,  il  faut  examiner 
successivement  et  contradictoirement  le  dire  de  chaque  par- 
tie; et,  puisque  nous  avons  pris  le  public  pour  juge,  il  est 
évident  qu'une  fois  votre  système  exposé  et  débattu,  il  faut 
aborder  le  mien. 

Avec  vous  les  choses  ne  se  passent  point  ainsi.  Satisfait  de 
la  concession  que  je  vous  ai  faite,  à  savoir,  que  dans  l'éiat 
actuel  des  choses  le  prêt  à  intérêt  ne  peut  être  considéré 
comme  un  acte  illicite,  vous  tenez  la  nécessité  de  l'intérêt 
pour  démontrée;  et  là-dessus,  sous  prétexte  que  vous  n'en- 
tendez rien  à  l'antinomie,  me  fermant  la  bouche,  vous  faites 
défaut  au  débat.  Est-ce  discuter,  je  vous  le  demande? 

Forcé  par  une  conduite  si  étrange,  je  fais  alors  un  pas 
vers  vous.  Ma  méthode  de  démonstration  avait  paru  vous 
faire  quelque  peine  :  je  quitte  cette  méthode,  et  vous  mon- 
tre, en  employant  la  forme  ordinaire  de  raisonnement,  que 
tout  change  dans  la  société  ;  que  ce  qui  à  une  époque  fut  un 
progrès,  à  une  autre  devient  une  entrave;  qu'ainsi,  en  fai- 
sant abstraction  du  temps,  la  même  idée,  le  même  fait. 


GRATUITE    DL    CIŒDIT.  iOT 

change  complètement  de  caractère,  selon  l'aspect  sous  le- 
quel on  le  considère;  que  rien  n'empêche  de  croire  que 
l'intérêt  soit  précisément  dans  ce  cas;  qu'en  conséquence 
votre  fin  de  non-recevoir  ne  peut  être  admise,  et  qu'il  faut 
décidément  examiner  avec  moi  l'hypothèse  de  la  gratuité  du 
crédit,  de  l'abolition  de  l'intérêt. 

A  cela  que  répondez-vous?  c'est  à  peine  si  j'ose  vous  le 
rappeler.  Parce  que,  par  égard  pour  vous,  j'avais  cru  devoir 
changer  de  méthode,  vous  m'accusez,  d'abord  de  tiryiver- 
satjon,  ensuite  de  fatalisme!  J'ai  fait  avec  vous,  permettez- 
moi  cette  comparaison,  ce  que  le  professeur  de  mathéma- 
tiques fait  avec  ses  élèves,  lorsqu'à  une  démonstration 
difficile,  il  en  substitue  une  autre  plus  saisissable  à  leur  in- 
telligence. Car,  sachez-le  bien,  monsieur,  la  dialectique 
hégélienne,qui  cependant  n'est  pas  toute  la  logique,  est  au 
syllogisme  et  à  l'induction  ce  que  le  calcul  diflerentiel  est  à 
la  géométrie  ordinaire.  Il  vous  est  permis  d'en  rire;  c'est  le 
droit  de  l'esprit  humain  de  rire  de  tout  ce  qu'il  a  une  fois 
compris  et  deviné  ;  mais  il  faut  comprendre,  sans  quoi  le 
rire  n'est  que  la  grimace  de  l'insensé.  Et  vous,  pour  prix  de 
ma  complaisance,  vous  me  décernez  le  sarcasme  :  je  ne  suis, 
à  vous  entendre,  qu'un  sophiste.  Est-ce  sérieux? 

Je  fais  plus  encore.  Vous  aviez  dit,  —  je  cite  vos  propres 
paroles  :  —  Montrez-moi  comment  l'intérêt,  de  légitime  de- 
vient illégitime,  et  je  consens  à  discuter  la  théorie  du  crédit 
gratuit. 

Pour  satisfaire  à  ce  désir,  d'ailleurs  très-légitime,  je  fais 
l'historique  de  l'intérêt,  j'écris  la  biographie  de  l'usure.  Je 
montre  que  cette  pratique  a  sa  cause  dans  un  concours  de 
circonstances  politi([U('s  et  économiques,  indepondant  de  la 
volonté  des  contractants,  et  inéxitable  ii  l'origine  des  socié- 
tés, savoir  :  1"  L'incounnensurabilité  des  valeurs,  résultant 
de  la  non-séparation  des  industries,  et  de  l'absence  des  ter- 
mes de  comparaison  ;  -2"  les  risques  du  commerce;  ."{'  Ih;;- 


208  PAMPHLETS. 

bitude,  introduite  de  bonne  heure  parmi  les  négociants  et 
devenue  peu  à  peu  constante  et  générale,  de  compter  un 
excédant  proportionnel  à  titre  d'amende  ou  indemnité  [dom- 
mage-intérêt), a  tout  débiteur  retardataire  ;  \°  la  prépon- 
dérance des  métaux  précieux  et  monnayés  sur  les  autres 
marchandises  ;  5°  la  pratique  combinée  des  contrats  de  pa- 
cotille, d'assurance,  et  à  la  grosse;  6°  enfin,  l'établissement 
de  la  rente  foncière,  imitée  de  l'intérêt  de  l'argent,  et  qui, 
admise  sans  contestation  par  les  casuistes,  devait  servir  plus 
tard  à  la  justification  de  ce  même  intérêt. 

Pour  rendre  la  démonstration  complète,  je  prouve  en- 
suite, par  un  simple  rapport  arithmétique,  que  l'intérêt, 
excusable  comme  accident,  dans  les  conditions  où  il  a  pris 
naissance,  et  où  il  s'est  ensuite  développé,  devient  absurde 
et  spoliateur,  dès  qu'on  prétend  le  généraliser  et  en  faire 
une  RÈGLE  d'économie  publique;  qu'il  est  en  contradiction 
formelle  avec  le  principe  économique,  que  dans  la  société 
le  produit  net  est  identique  au  produit  brut,  en  sorte  que 
tout  prélèvement  exercé  par  le  capital  sur  le  travail  consti- 
tue, dans  la  balance  sociale,  une  erreur  de  compte  et  une 
impossibilité.  Je  prouve,  enfin,  que  si,  à  une  autre  époque, 
l'intérêt  a  servi  de  mobile  à  la  circulation  des  capitaux,  il 
n'est  plus  aujourd'hui  pour  cette  circulation,  de  même  que 
l'impôt  sur  le  sel,  le  vin,  le  sucre,  la  viande,  de  même  que 
la  douane  elle-même,  qu'une  entrave;  que  c'est  à  lui  qu'il 
faut  rapporter  la  stagnation  des  affaires,  le  chômage  de  l'in- 
dustrie, la  détresse  de  l'agriculture,  et  l'imminence  toujours 
grandissante  d'une  banqueroute  universelle. 

Tout  cela  était  d'histoire,  de  théorie  et  de  pratique,  comme 
de  calcul  :  vous  avez  remarqué  vous-même  que  je  n'avais 
pas  une  seule  fois  fait  appel,  contre  l'intérêt,  à  la  fraternité, 
à  la  philanthropie,  à  l'autorité  de  l'Evangile  et  des  pères  de 
l'Eglise.  J'ai  peu  de  foi  à  la  philanthropie  ;  quanta  l'Eglise, 
elle  n'a  jamais  rien  entendu  à  cette  matière,  et  sa  casuisti- 


CUATUITÉ   DU   CRÉDIT.  209 

que,  depuis  le  Christ  jusqu'à  Pie  IX,  est  tout  simplement 
absurde.  Absurde,  dis-je,  soit  quand  elle  condamne  l'inté- 
rêt, sans  aucune  considération  des  circonstances  qui  l'excu- 
sent, qui  l'exigent;  soit  quand  elle  restreint  ses  anathèmes 
à  l'usure  d'argent,  et  fait,  pour  ainsi  dire,  acception  de  l'u- 
sure terrienne. 

A  cette  exposition,  dont  vous  avez  vous-même  apprécié 
l'intérêt,  que  répondez-vous,  dans  votre  quatrième  lettre  ? 
—  Rien. 

Niez-vous  l'histoire?  —  Point. 
Contestez-vous  mes  calculs?  —  Non. 
Que  dites-vous  donc?  —  Vous  rebattez  votre  éternel  re- 
frain :  Celui  qui  prête  rend  service  ;  dès  lors  il  est  prouvé 
que  le  capital  porte  en  soi  l' indestructible  principe  de  la  ré- 
munération. Sur  quoi,  vous  me  donnez,  comme  expression 
de  la  sagesse  des  siècles,  cinq  ou  six  aphorismes,  excellents 
pour  endormir  les  mauvaises  consciences,  mais  qui,  je  vous 
le  prouverai  tout  à  l'heure,  sont  tout  ce  que  la  routine  la 
plus  brute  a  fait  jamais  dire  de  plus  absurde.  Puis,  faisant 
votre  signe  de  croix,  vous  déclarez  la  discussion  close.  Amen  / 
Vous  êtes  économiste,  monsieur  Bastiat,  membre  de  l'Aca- 
démie des  sciences  morales  et  politiques,  membre  du  comité 
des  finances,  membre  du  congrès  de  la  Paix, membre  delà 
ligue  anglo-française  pour  le  libre-éehange,  et,  ce  qui  vaut 
mieux  que  tout  cela,  honnête  homme  et  hommed'esprit.  Eh 
bien  !  je  suis  forcé.pour  mettre  à  couvert  votre  intelligence 
et  votre  loyauté,  devons  prouver,  par  A  plus  B,  que  vous  ne 
savez  cas  le  premier  mot  des  choses  dont  vous  avez  entre- 
pris de  parler,  ni  (lu  capital,  ni  de  l'intérêt,  ni  du  prix,  ni  delà 
valeur,  ni  (le  la  circulation,  ni  de  la  finance,  ni  de  toutel'éco- 
nomie  politique,  pas  plus  que  de  la  métaphysique  allemande. 
Avez-vous,  dans  votre  vie,  entendu  parler  de  la  Banque 
de  France?  Faites-nioi  le  plaisir,  quelque  jour,  d'y  jeter  le 
pied;  ce  n'est  pas  loin  de  l'Institut.  Vous  trouverez  là 

VBuvrrs  complètes,  I.  V.  ,  . 


2  1  0  PAMPHLETS. 

M.  d'Argout^  qui,  en  fait  de  capital  et  d'intérêt,  en  sait  plus 
que  vous  et  que  tous  les  économistes  de  Guillaumin.  La  Ban- 
que de  France  est  une  compagnie  de  capitalistes,  formée,  il 
y  a  une  cinquantaine  d'années,  à  la  sollicitation  de  l'Etat, 
et  par  privilège  de  l'Etat,  pour  exercer  l'usure  sur  tout  le 
territoire  de  France.  Depuis  sa  fondation,  elle  n'a  cessé  de 
prendre  de  continuels  accroissements  :  la  révolution  de  Fé- 
vrier en  a  fait,  par  l'adjonction  des  banques  départemen- 
tales, le  premier  pouvoir  de  la  République.  Le  principe  sur 
lequel  cette  compagnie  s'est  formée  est  exactement  le  vôtre. 
Ils  ont  dit  :  Nous  avons  acquis  nos  capitaux  par  notre  tra- 
vail, ou  par  le  travail  de  nos  pères.  Pom-quoi  donc,  en  les 
faisant  servir  à  la  circulation  générale,  en  les  mettant  au 
service  de  notre  pays,  n'en  tirerions-nous  pas  un  salaire  lé- 
gitime, quand  le  propriétaire  foncier  tire  un  revenu  de  sa 
terre;  quand  le  constructeur  de  maisons  tire  loyer  de  ses 
maisons  ;  quand  l'entrepreneur  tire  de  sa  marchandise  un 
bénéfice  supérieur  aux  frais  de  sa  gestion  ;  quand  l'ouvrier 
qui  assemble  nos  parquets  fait  entrer  dans  le  prix  de  sa 
journée  un  quantum  pour  l'usure  de  ses  outils,  lequel  quant 
tum  dépasse  assurément  ce  qui  serait  nécessaire  pour  amortir 
la  somme  qu'ils  lui  ont  coûtée? 

Cette  argumentation,  vous  le  voyez,  est  on  ne  peut  plus 
plausible.  C'est  celle  qu'on  a  opposée  de  tout  temps,  et  avec 
juste  raison,  à  l'Église,  quand  elle  a  voulu  condamner  l'in- 
térêt exclusivement  à  la  rente  ;  c'est  le  thème  qui  revient 
'dans  chacune  de  vos  lettres. 

Or,  savez-vous  où  ce  beau  raisonnement  a  conduit  les 
actionnaires,  que  je  tiens  tous,  ainsi  que  M.  d'Argout,  pour 
très-honnêtes  gens,  de  la  Banque  de  France?  —  Au  vol, 
oui,  monsieur,  au  vol  le  plus  manifeste,  le  plus  éhonté,  le 
plus  détestable  :  car  c'est  ce  vol  qui,  lui  seul,  depuis  Fé- 
vrier, arrête  le  travail,  empêche  les  affaires,  fait  périr  le 
peuple  du  choléra,  de  la  faim  et  du  froid,  et  qui,  dans  le 


(,!{ATL1TE   DL    CREDIT.  211 

but  secret  d'une  lestaui'ation  monarcliique,  souffle  le  déses 
poir  parmi  les  classes  travailleuses. 

C'est  ici  surtout  que  je  me  propose  de  vous  faire  voir 
comment  l'intérêt^  de  légitime  devient  illégitime  ;  et,  ce  qui 
vous  surprendra  bien  davantage  encore,  comment  le  crédi' 
payé,  dès  l'instant  qu'il  ne  se  fait  pas  voleur,  qu'il  ne  ré- 
clame que  le  prix  qui  lui  est  légitimement  du,  devient  cré- 
dit gratuit. 
Quel  est  le  capital  de  la  Banque  de  France  ? 
D'après  le  dernier  inventaire,  90  millions. 
Quel  est  le  taux  légal,  convenu  entre  la  Banque  et  FÉtat, 
pour  les  escomptes  ?  —  4  p.  100  l'an. 

Donc  le  produit  annuel,  légal  et  légitime  de  la  Banque  de 
France,  le  juste  prix  de  ses  services,  c'est,  pour  un  capital 
de  90  millions  à  -4  p.  100  l'an,  3  millions  000  mille  francs 
de  revenu. 

3,600,000  francs,  voilà,  suivant  la  fiction  de  la  producti- 
vité du  capital,  ce  que  le  commerce  français  doit  chaque 
année  à  la  Banque  de  France  en  rémunération  de  son  ca- 
pital, qui  est  90  millions. 

Dans  ces  conditions,  les  actions  de  la  Banque  de  France 
sont  comme  des  immeubles  qui  rendraient  régulièrement 
iO  francs  de  revenu  :  émises  à   1,000  francs,  elles  valent 
1,000  francs. 
Or,  savez-vous  ce  qui  arrive  ? 

Consultez  le  même  inventaire  :  vous  y  verrez  quelosdites 
actions,  au  lieu  d'être  cotées  1,000  fr.,  le  sont  à  '2,iO(i.  — 
Elles  étaient  la  semaine  dernière,  à  '2,iiri  ;  et,  pour  peu  qu<' 
le  portefeuille  se  remplît,  elles  monteraient  à  -2,r>()0  et 
3,000  fr.  —  Ce  qui  veut  dire  que  le  capital  de  la  Banque, 
au  lieu  de  lui  rapporter  i  pour  KM»,  taux  légal  et  convenu, 
produit  8,  10  et  12  pour  l(l(». 

Le  capital  de  la  Banque  sest  donc  doublé,  triplé  ?  — 
C'est,  en  effet,  ce  qui  de\Tait  avoir  lieu  d'après  la  théorie 


2  I  2  PAMPHLETS. 

énoncée  dans  vos  troisième  et  quatrième  propositions,  sa- 
voir_,  que  l'intérêt  baisse  à  mesure  que  le  capital  s'accroît, 
mais  de  telle  sorte  que  le  revenu  total  du  capitaliste  aug- 
mente. 

Eh  bien,  il  n'en  est  rien.  Le  capital  de  la  Banque  est  resté 
le  même,  90  millions.  Seulement,  la  Compagnie,  en  vertu 
de  son  privilège,  et  à  l'aide  de  son  mécanisme  financier,  a 
trouvé  moyen  d'opérer  avec  le  commerce  comme  si  son  ca- 
pital était,  non  plus  seulement  de  90  millions,  mais  de  450, 
c'est-à-dire  cinq  fois  plus  grand. 

Est-il  possible,  dii'ez-vous?  —  Voici  le  procédé;  il  est 
fort  simple,  et  j'en  puis  parler  :  c'est  précisément  un  de 
ceux  que  se  proposait  d'employer  la  Banque  du  Peuple, 
pour  arriver  à  l'annihilation  de  l'intérêt. 

Pour  éviter  les  ports  d'espèces,  et  la  manipulation  encom- 
brante des  écus,  la  Banque  de  France  fait  usage  de  bons 
de  crédit,  représentatifs  de  l'argent  qu'elle  a  dans  ses  caves, 
et  qu'on  appelle  Billets  de  Banque.  Ce  sont  ces  billets 
qu'elle  remet  d'ordinaire  à  ses  clients,  contre  les  lettres  de 
change  et  billets  à  ordre  quils  lui  portent,  et  dont  elle  se 
charge  d'opérer,  sous  garantie  toutefois  des  tireurs  comme 
des  tirés,  le  recouvrement. 

Le  papier  de  la  Banque  a,  de  la  sorte,  un  double  gage  : 
le  giige  des  écus  qui  sont  dans  la  caisse,  et  le  gage  des  va- 
leurs de  commerce  qui  sont  dans  le  portefeuille.  La  sécurité 
donnée  par  ce  double  gage  est  si  grande,  qu'il  est  reçu  dans 
le  commerce  de  préférer  le  papier  aux  espèces,  que  chacun 
aime  autant  savoir  à  la  Banque  que  dans  le  tiroir  de  sa 
commode. 

On  conçoit  même,  en  thèse  absolue,  qu'à  l'aide  de  ce 
procédé,  la  Banque  de  France  puisse  se  passer  entièrement 
de  capital  et  faire  l'escompte  sans  numéraire  :  en  effet,  les 
valeurs  de  commerce  qu'elle  reçoit  à  l'escompte,  et  contre 
lesquelles  elle  donne  ses  billets,  devant  lui  être  remboursées. 


GRATUITE   DL    CREDIT.  2  I  3 

à  l'échéance,  par  pai'eille  somme,  soit  en  argent,  soit  en 
billets,  il  suffirait  que  les  porteurs  de  billets  n'eussent  ja- 
mais la  fantaisie  de  les  convertir  en  écus,  pour  que  le  rou- 
lement s'effectuât  tout  en  papier.  Alors,  la  circulation  aurait 
pour  base,  non  plus  le  crédit  de  la  Banque,  dont  le  capital 
serait  ainsi  hors  de  service,  mais  le  crédit  public,  par  l'ac- 
ceptation générale  des  billets. 

Dans  la  pratique,  les  faits  ne  se  passent  pas  tout  à  fait 
comme  l'indique  la  théorie.  Jamais  on  n'a  vu  le  papier  de 
Banque  se  substituer  entièrement  au  numéraire;  il  y  a  seu- 
lement tendance  à  cette  substitution.  Or,  voici  ce  qui  ré- 
sulte de  cette  tendance. 

La  Banque  spéculant,  et  avec  pleine  sécurité,  sur  le  crédit 
public,  sûre  d'ailleurs  de  ses  recouvrements,  ne  limite  pas 
ses  escomptes  au  montant  de  son  encaisse;  elle  émet  tou- 
jours plus  de  billets  qu'elle  n'a  d'argent  :  ce  qui  signifie  que 
pour  une  partie  de  ses  crédits,  au  lieu  de  remettre  une  va- 
leur réelle  et  d'opérer  un  véritable  change,  elle  ne  fait  qu  im 
transport  d'écritures,  ou  virement  de  parties,  sans  aucun 
emploi  de  capital.  Ce  qui  tient  ici  lieu  décapitai  à  la  Banque, 
c'est,  je  le  répète,  l'usage  établi,  la  contiance  du  commerce, 
en  un  mot,  le  crédit  public. 

11  semble  donc  qu'alors  le  taux  de  l'escompte  doive 
baisser  dans  la  proportion  de  la  surémission  des  billets;  que 
si,  par  exemple,  le  capital  de  la  Banque  est  90  millions,  et 
la  somme  des  billets  1 1*2  millions,  le  capital  fictif  étant  le 
quart  du  capital  réel,  Tintérét  de  \  pour  100  devra  se  ré- 
duire, pour  les  escomptes,  à  II.  Quoi  de  plus  juste,  en  effet? 
Le  crédit  public  n'est-il  pas  une  propriété  publique?  Les 
billets  surémis  par  la  Banque  n'ont-ils  pas  pour  gage  unique 
les  obligations  réciproques  des  citoyens?  L'acceptation  de 
(;e  papier,  sans  gage  métallique,  ne  repose-t-elle  pas  exclu- 
sivement sur  leur  confiance  nnituelle  ?  N'est-ce  pas  cette 
confiance  qui  crée  seule  toute  la  probabilité  du  signe?  En 


2  1  4  PAMPHLETS. 

quoi  le  capital  de  la  Banque  y  est-il  intervenu?  En  quoi  la 
garantie  y  paraît-elle  ? 

Vous  pouvez  déjà,  par  ce  simple  aperçu,  juger  combien 
est  fausse  votre  proposition  no  3,  suivant  laquelle  :  baisse 
d'intérêt  suppose  augmentation  corrélative  de  capitaux.  Rien 
n'est  plus  faux  que  cette  proposition  :  il  est  démontré,  au 
contraire,  par  la  théorie  et  par  la  pratique  de  toutes  les  ban- 
ques, qu'une  banque  peut  très-bien  tirer  un  intérêt  de  4 
pour  100  de  ses  capitaux  en  mettant  à  3  pour  100  le  taux  de 
ses  escomptes  :  nous  verrons  tout  à  l'heure  qu'elle  peut  des- 
cendre beaucoup  plus  bas. 

Pourquoi  donc  la  Banque,  qui,  avec  90  millions  de  ca- 
pital, émet^  par  hypothèse,  pour  112  millions  de  billeîs; 
qui,  par  conséquent,  opère,  à  l'aide  du  crédit  public,  comme 
si  son  capital  s'était  accru  de  90  miUions  à  112;  pourquoi, 
dis-je,  ne  réduit-elle  pas  ses  escomptes  dans  la  même  pro- 
portion? Pourquoi  cet  intérêt  de  4  pour  100,  encaissé  par 
la  Banquft,  pour  loyer  d'un  capital  qui  n'est  pas  le  sien  ?  Me 
donnerez-vous  une  raison  qui  justifie  ce  trop  perçu  de  1 
pour  100  sur  1 12  millions?  Quant  à  moi,  monsieur. 

J'appelle  un  chat  un  chat,  et  Rollet  un  fripon, 

et  je  dis  tout  uniquement  que  la  Banque  vole. 

Mais  ceci  n'est  rien. 

Tandis  que  la  Banque  de  France  émet,  en  place  d'écus,. 
des  billets,  une  partie  de  ses  recouvrements  continue  à  s'o- 
pérer en  numéraire  :  en  sorte  que,  le  capital  de  fondation 
restant  toujours  le  même,  90  millions,  l'encaisse,  soit  le 
montant  des  espèces  présentes  à  la  Banque,  s'élève  pro- 
gressivement à  100,  200,  300  millions  :  il  est  aujourd'hui 
de  431  milUons! 

Cette  accumulation  d'espèces,  dont  certaines  gens  ont  la 
manie  de  s'affliger,  est  le  fait  décisif  qui  anéantit  la  théorie 


GRATIITE   DL    CIŒDIT.  2l6 

de  l'intérêt,  et  qui  démontre  de  la  manière  la  plus  palpable  la 
nécessité  du  crédit  gratuit.  Il  est  facile  de  s'en  rendre  compte. 

C'est  un  point  admis  en  théorie,  que  l'échange  (ies  pro- 
duits peut  très-bien  s'opérer  sans  monnaie  :  vous  le  recon- 
naissez vous-même,  et  tous  les  économistes  le  savent.  Or, 
ce  que  démontre  la  théorie  est  justement  ce  que  la  pratique 
réalise  sous  nos  yeux.  La  circulation  fiduciaire  remplaçant 
peu  à  peu  la  circulation  métallique,  le  papier  étant  préféré 
à  l'écu,  le  public  aimant  mieux  s'acquitter  avec  le  numé- 
raire qu'avec  les  billets,  et  la  Banque  étant  toujours  provo- 
quée, soit  par  les  besoins  de  l'Etat  qui  lui  emprunte,  soit 
par  ceux  du  commerce  qui  vient  en  masse  à  l'escompte, 
soit  par  toute  autre  cause,  à  faire  sans  cesse  des  émissions 
nouvelles;  il  en  résulte  que  l'or  et  l'ai^gent  sortent  de  la  cir- 
culation et  vont  s'engouffrer  à  la  Banque,  et  que  là,  s'ajou- 
tant  sans  cesse  à  l'encaisse,  la  faculté  de  multiplier  les  billets 
devient  littéralement  illimitée. 

C'est  par  cette  conversion  que  l'encaisse  de  la  Banque 
est  arrivé  à  la  somme  énorme  de  431  millions.  De  ce  lait, 
il  résulte  que  la  compagnie  de  la  Banque,  malgré  le  renou- 
vellement de  son  privilège,  n'est  plus  seule  en  titre  :  elle  a 
acquis,  par  le  fait  de  l'augmentation  de  son  encaisse,  un 
associé  plus  puissant  qu'elle  :  cet  associé,  c'est  le  pays,  le 
pays,  qui  figure  (iKupu'  semaine  dans  le  bilan  de  la  Banque 
de  France,  pour  un  capital  variable  de  3i0  à  3ri()  millions. 
Et,  comme  les  intérêts  sont  conjoints  et  indivisibles,  on  peut 
dire,  en  toute  vérité,  que  ce  n'est  plus  la  compagnie  privi- 
légiée de  IS()3,  qui  est  banquière;  ce  n'est  pas  non  plus 
l'Etat  qui  lui  a  donné  son  bievet  :  c'est  le  commerce,  c'est 
l'industrie,  ce  sont  les  producteurs,  c'est  toute  la  nation, 
qui,  en  acceptant  le  papier  de  la  Banque,  de  préférence  aux 
écus,  l'a  véritablement  gagée,  et  fondé,  à  la  place  de  l'an- 
cienne Banque  de  France,  au  capital  de  90  millions,  une 
Banque  nationale  au  capital  île  i.U . 


2  \  G  PAMPHLETS. 

Un  décret  de  l'Assemblée  nationale,  qui  aurait  pour  objet 
de  rembourser  les  actions  de  la  Banque  de  France,  et  de  la 
convertir  en  une  Banque  centrale,  commanditée  par  tous  les 
citoyens  français,  ne  serait  qu'une  déclaration  de  ce  fait, 
maintenant  accompli,  de  l'absorption  de  la  compagnie  dans 
la  nation. 

Ceci  posé,  je  reprends  mon  raisonnement  de  tout  à 
l'heure. 

L  intérêt,  convenu  entre  la  Compagnie  et  l'État,  est 
4  pour  100  l'an  de  son  capital. 

Ce  capital  est  de  90  millions. 

L'encaisse  est  aujourd'hui,  31  décembre  1849,  431  mil- 
lions. 

Le  montant  des  billets  émis,  436  millions. 

Le  capital,  réel  ou  fictif,  sur  lequel  la  Banque  opère, 
ayant  presque  quintuplé,  le  taux  de  l'escompte  devrait  être 
réduit  au  cinquième  de  l'intérêt  stipulé  dans  le  contrat 
d'institution  de  la  Banque,  quelque  chose  comme  3/4 
pour  100. 

Vous  devez  vous  apercevoir,  monsieur,  qu'il  s'en  faut  que 
vos  propositions  soient  aussi  sûres  que  celles  d'Euclide.  II 
n'est  pas  vrai,  et  les  faits  que  je  viens  de  vous  citer  le  prou- 
vent sans  réplique,  que  l'intérêt  ne  baisse  qu'au  fur  et  à 
mesure  de  l'augmentation  des  capitaux.  Entre  le  prix  de  la 
marchandise  et  V intérêt  du  capital,  il  n'y  a  point  la  moin- 
dre analogie  ;  la  loi  de  leurs  oscillations  n'est  pas  la  même; 
et  tout  ce  que  vous  avec  ressassé  depuis  six  semaines ,  à 
propos  du  capital  et  de  l'intérêt,  est  entièrement  dépourvu 
de  raison.  La  pratique  universelle  des  banques  et  la  raison 
spontanée  du  peuple  vous  donnent,  sur  tous  ces  points,  le 
plus  humiliant  démenti. 

Croirièz-vous  maintenant,  monsieur,  car,  en  vérité,  vous 
ne  me  paraissez  au  courant  de  rien,  que  la  Banque  de 
France,  compagnie  d'honnêtes  gens,   de  philanthropes. 


GRATUITE   DL    CRÉDIT.  217 

d'hommes  craignant  Dieu,  incapables  de  transiger  avec  leur 
conscience,  continue  à  prendre  A  p.  100  sui*  tous  ses  escomp- 
tes, sans  faire  jouir  le  public  de  la  plus  légère  bonification? 
Croiriez-vous  que  c'est  sur  ce  pied  de  4  p.  100  sur  un  ca- 
pital de  -431  millions,  dont  elle  n'est  pas  propriétaire,  qu'elle 
règle  les  dividendes  de  ses  actionnaires,  et  quelle  fait  coter 
ses  actions  à  la  Boui'se?  Est-ce  du  vol,  cela,  oui  ou  non? 

Nous  ne  sommes  pas  au  bout.  Je  ne  vous  ai  dit  que  lamoin- 
dre  partie  des  méfaits  de  cette  socité  d'agioteurs,  instituée 
par  Napoléon  tout  exprès  dans  le  but  de  faire  fleurir  le  pa- 
rasitisme gouvernemental  et  propriétaire,  et  de  sucer  le 
sang  du  peuple.  Ce  ne  sont  pas  quelques  millions  de  plus 
ou  de  moins  qui  peuvent  atteindre  d'une  manière  dange- 
reuse un  peuple  de  36  millions  d'hommes. Ce  que  je  vous  ai 
révélé  des  larcins  de  la  Banque  de  France  n'est  que  baga- 
telle: ce  sont  les  conséquences  qu'il  faut  surtout  considérer. 

La  Banque  de  France  tient  aujourd'hui  dans  ses  mains 
la  fortune  et  la  destinée  du  pays. 

Si  elle  faisait  remise  à  l'industrie  et  au  commerce  d'une 
diff'érence  sur  le  taux  de  ses  escomptes,  proportionnelle  à 
l'augmentation  de  son  encaisse;  si, en  autres  termes,  le  prix 
de  son  crédit  était  réduit  à  3/i  p.  100,  ce  qu'elle  devrait 
faire  pour  s'exempter  de  tout  vol,  cette  réduction  produi- 
rait instantanément,  sur  toute  la  face  de  la  République,  et 
en  Europe,  des  conséquences  incalculables.  Lu  livre  ne 
suffirait  pas  à  les  énumérer  :je  me  bornerai  à  vuus  en  si- 
gnaler quelques-unes. 

Si  donc  le  crédit  de  la  Banque  de  France,  devenue  Ban- 
que nationale,  était  de  3/  i  p.  I(i(i  au  liru  de  i,  les  banquiers 
ordinaires,  les  notaires,  les  capitalistes,  et  jusqu'aux  action- 
naires de  la  Banque  même,  seraient  bientôt  forcés,  par  la 
concurrence,  de  réduire  leurs  intérêts,  escomptes  et  di- 
videndes au  maximum  de  1  p.  100,  frais  d'acte  et  com- 
mission compris.  Quel  mal.  pensez-vous,  ferait  cette  ré- 


2!8  PAMPHLETS. 

duction  aux  débiteurs  chirograph aires,  ainsi  qu'au  com- 
merce et  à  l'industrie ,  dont  la  charge  annuelle ,  de  ce  seul 
fait,  est  d'au  moins  deux  milliards? 

Si  la  circulation  financière  s'opérait  à  un  taux  d'escompte 
représentant  seulement  les  frais  d'administration  et  de  ré- 
daction, enregistrement,  etc.,  l'intérêt  compté  dans  les 
achats  et  ventes  qui  se  font  à  terme  ,  tomberait  à  son  tour 
de  fi  p.  100  à  zéro,  ce  qui  veut  dire  qu'alors  les  atfaircs  se 
feraient  au  comptant  :  il  n'y  aurait  plus  de  dettes.  De  com- 
bien pensez-vous  encore  que  s'en  trouverait  diminué  le 
chiffre  honteux  des  suspensions  de  payements,  failHtes  et 
banqueroutes? 

Mais,  de  même  que  dans  la  sociét*'  le  produit  net  ne  se 
distingue  pas  du  produit  brut  ;  de  même,  dans  l'ensemble 
des  faits  économiques,  le  capital  ne  se  distingue  pas  du 
PRODUIT.  Ces  deux  termes  ne  désignent  point  en  réalité 
deux  choses  distinctes;  ils  ne  désignent  que  des  relations. 
Produit,  c'est  capital;  capital,  c'est  produit  :  il  n'y  a  de  dif- 
férence entre  eux  que  dans  l'économie  domestique;  elle  est 
nulle  dans  l'économie  publique.  Si  donc  l'intérêt,  après 
être  tombé,  pour  le  numéraire,  à  3/4  p.  100,  c'est-à-dire  à 
zéro,  puisque  3/i  p.  100  ne  représentent  plus  que  le  service 
de  la  Banque,  tombait  encore  à  zéro  pour  les  marchandises; 
par  l'analogie  des  principes  et  des  faits,  il  tomberait  encore 
à  zéro  pour  les  immeubles  :  le  fermage  et  le  loyer  finiraient 
par  se  confondre  dans  l'amortissement.  —  Croyez-vous, 
monsieur,  que  cela  empêchât  d'habiter  les  maisons  et  de 
cultiver  la  terre?... 

Si,  grâce  à  cette  réforme  essentielle  de  l'appareil  circula- 
toire, le  travail  n'avait  plus  à  payer  au  capital  qu'un  intérêt 
représentant  le  juste  prix  du  service  que  rend  le  capitaliste, 
l'argent  et  les  immeubles  n'ayant  plus  aucune  valeur  repro- 
ductive, n'étant  plus  estimés  que  comme  produits,  comme 
choses  consommables  et  fongibles,  la  faveur  qui  s'attache  à 


GRATllTE   DU   CREDIT.  219 

l'argent  et  aux  capitaux  se  porterait  tout  entière  sur  les 
produits  ;  chacun ,  au  lieu  de  resserrer  sa  consommation, 
ne  songerait  qu'à  l'étendre.  Tandis  qu'aujourd'hui,  grâce  à 
l'interdiction  mise  sur  les  objets  de  consommation  pai*  l'in- 
térêt, le  débouché  reste  toujours,  et  de  beaucoup,  insuffi- 
sant; ce  serait  la  production  qui,  à  son  tour,  ne  suffirait 
pas  :  le  travail  serait  donc  de  fait,  comme  de  droit,  garanti. 

La  classe  travailleuse  gagnant  d'un  seul  coup  3  milliards 
environ  d'intérêt,  qu'on  lui  prend  sur  les  10  qu'elle  produit, 
plus  5  milliards  que  le  même  intérêt  lui  fait  perdre  en  chô- 
mage, plus  5  milliards  que  la  classe  parasite,  coupée  aux  vi- 
vres, serait  alors  forcée  de  produire  :  la  production  nationale 
se  trouverait  doublée,  et  le  bien-être  du  travailleur  quadru- 
plerait.—  Et  vous,  monsieur,  que  le  culte  de  l'intérêt  n'em- 
pêche point  délever  votre  pensée  vers  un  autre  monde,  que 
dites-vous  de  cet  amendement  aux  choses  d'ici-bas?  Est-il 
clair,  à  présent,  que  ce  n'est  pas  la  multiplication  des  capi- 
taux qui  fait  baisser  l'intérêt ,  mais  bien ,  au  contraire ,  la 
baisse  de  l'intérêt  qui  multiplie  les  capitaux  ? 

Mais  tout  cela  déplaît  à  MM.  les  capitalistes,  et  n'est  point 
du  goût  de  la  Banque.  La  Banque  tient  à  la  main  la  corne 
d'abondance  que  lui  a  contiée  le  peuple  :  ce  sont  ces  311 
millions  de  numéraire  accumulé  dans  ses  caves,  et  qui  té- 
moignent si  haut  de  la  puissance  du  crédit  public.  Pour  ra- 
nimer le  travail  et  répandre  partout  la  richesse,  la  Fianqui' 
n'aurait  à  faire  qu'une  chose  :  ce  serait  de  réduire  le  taux 
de  ses  escomptes  au  chitfre  voulu  pour  la  production  d'un 
intérêt  à  i  pour  100  sur  Oo  millions.  Elle  ne  le  veut  pas. 
Pom*  quelques  millions  de  plus  ii  distribuer  à  ses  actioiniai- 
res,  et  qu'elle  vole,  elle  préfère  faire  perdre  au  pays,  sur  la 
production  de  chaque  année,  10  milliards.  Afin  de  payer  le 
parasitisme,  de  solder  les  vices,  d'assouvir  la  crapule  de 
deux  millions  de  fonctionnaires,  d'agioteurs,  d'usuriers,  de 
prostituées,  de  mouchards,  et  d'entretenir  et  tfe  lèpre  du 


220  PAMPHLETS. 

gouvernement,  elle  fera  pourrir,  s'il  le  faut,  dans  la  misère, 
trente-quatre  millions  d'hommes.  —  Encore  un  fois,  est-ce 
du  vol,  cela?  Est-ce  de  la  rapine,  du  brigandage,  de  l'as- 
sassinat avec  préméditation  et  guet-apens  ? 

Ai-je  tout  dit?  —  Non;  j'en  aurais  pour  dix  volumes; 
mais  il  faut  en  finir.  Je  terminerai  par  un  irait  qui  me  pa- 
raît ,  à  moi ,  le  chef-d'œuvre  du  genre ,  et  sur  lequel  j'ap- 
pelle toute  votre  attention.  Avocat  du  capital,  vous  ne  con- 
naissez pas  toutes  les  roueries  du  capital. 

La  somme  de  numéraire,  je  ne  dirai  pas  existant,  mais 
circulant  en  France,  y  compris  l'encaisse  de  la  Banque,  ne 
dépasse  pas,  suivant  l'évaluation  la  plus  commune,  1  mil- 
liard. 

A  4.  pour  100  d'intérêt, — je  raisonne  toujours  dans  l'hy- 
pothèse du  crédit  payé,  —  c'est  donc  une  somme  de  40  mil- 
lions que  le  peuple  travailleur  doit  chaque  année  pour  le 
service  de  ce  capital. 

Sauriez-vous,  monsieur,  me  dire  pourquoi,  au  lieu  de 
40  millions,  nous  payons  1,600  millions, — je  dis  sme 
cents  millions,  —  le  louage  dudit  capital  ? 

1,600  millions,  160  pour  100  !  dites-vous  :  Impossible  !... 
—  Quand  je  vous  dis,  monsieur,  que  vous  n'entendez  rien 
à  l'économie  politique.  Voici  le  fait  qui,  pour  vous,  j'en 
suis  sûr,  est  encore  une  énigme. 

La  somme  des  créances  hypothécaires,  d'après  les  au- 
teurs les  mieux  informés,  est  de  12  milliards ,  quelques- 
uns  la  portent  à  16  milliards,  ci  :  12  milliards. 

Celle  des  créances  chirographaires,   au 
moins  6 

La  commandite,  environ  2 

A  quoi  il  convient  d'ajouter  la  dette  publi- 
que ,  8 

Total.  28  milliards. 


GRATUITÉ   DU   CRÉDIT.  221 

que  lagiiculture,  l'industrie,  le  commerce,  en  un  mot,  le 
travail,  fjui  produit  tout,  et  l'Etat,  qui  ne  produit  rien,  et 
pour  qui  le  travail  paye,  doivent  au  capital. 

Toutes  ces  dettes,  notez  ce  point,  proviennent  d'argent 
prêté,  ou  censé  l'avoir  été,  qui  à  A  pour  100,  qui  à  5,  qui 
à  6,  qui  à  8,  qui  à  12,  et  jusqu'à  15. 

Je  prends  pour  moyenne  de  l'intérêt,  en  ce  qui  concerne 
les  trois  premières  catégories,  6  pour  100  :  soit  donc,  sur 
20  milliards,  1,200  millions.  —  Ajoutez  l'intérêt  de  la  dette 
publique,  environ  400  millions:  en  tout  1,600  millions 
d'intérêt  annuel,  pour  un  capital  de  1  milliard. 

Or  çà,  dites-moi,  est-ce  aussi  la  rareté  de  l'argent  qui  est 
cause  de  la  multiplication  exorbitante  de  ces  usm-es  ?  Non, 
puisque  toutes  ces  sommes  ont  été  prêtées ,  comme  nous 
venons  de  le  dire,  à  un  taux  moyen  de  G  pour  100.  Com- 
ment donc  un  intérêt,  stipulé  à  0  pour  100,  est-il  devenu 
un  intérêt  de  100  pour  100?  Je  m'en  vais  vous  le  dire. 

Vous  saurez,  monsieur,  vous  qui  croyez  que  tout  capital 
est  naturellement  et  nécessairement  productif,  que  cette 
productivité  n'a  pas  lieu  également  pour  tous;  qu'elle  ne 
s'exerce  d'habitude  que  sous  deux  espèces ,  l'espèce  dite 
immeubles  (terre  et  maison),  quand  on  en  trouve  le  place- 
ment, ce  qui  n'est  ni  toujours  facile,  ni  toujoiu-s  sur;  et 
l'espèce  argent.  L'argent,  l'argent  surtout  !  Voilà  le  capital 
par  excellence ,  le  capital  qui  se  prête  ,  c'est-à-dire  qui  se 
loue,  qui  se  fait  payer,  qui  produit  toutes  ces  merveilles  fi- 
nancières, que  nous  voyons  s'élaborer  à  la  Banque,  à  la 
Bourse,  dans  tous  les  ateliers  de  l'usure  et  de  lintérêt. 

Mais  l'argent  n'est  point  chose  qui  s'exploite  comme  la 
terre,  ni  qui  se  consomme  par  l'usage  comme  une  maison 
ou  un  habit.  Ce  n'est  pas  autre  chose  qu'un  bon  d'échange, 
ayant  créance  chez  tous  les  négociants  et  producteurs,  et 
avec  lequel,  vous  qui  faites  des  sabots ,  vous  j)Ouvez  vous 
procurer  une  casquette.  En  vain,  par  le  ministère  de  la 


222  PAMPHLETS. 

Banque,  le  papier  se  substitue  peu  à  peu,  et  du  consente- 
ment de  tous,  au  numéraire  :  le  préjugé  tient  bon,  et  si  le 
papier  de  banque  est  reçu  à  l'égal  de  l'argent,  c'est  qu'on 
se  flatte  de  pouvoir,  à  volonté,  l'échanger  contre  de  l'argent. 
On  ne  veut  que  de  l'argent. 

Lorsque  je  loue  de  l'argent,  c'est  donc ,  au  fond ,  la  fa- 
culté d'échanger  mon  produit,  présent  ou  futur,  mais  non 
encore  vendu,  que  je  loue  :  l'argent,  en  lui-même,  m'est 
inutile.  Je  ne  le  prends  que  pour  le  dépenser;  je  ne  le  con- 
somme ni  ne  le  cultive.  L'échange  conclu,  l'argent  redevient 
disponible,  capable,  par  conséquent,  de  donner  lieu  à  une 
nouvelle  location.  C'est  aussi  ce  qui  a  lieu  :  et  comme,  par 
l'accumulation  des  intérêts,  le  capital-argent,  d'échange  en 
échange,  revient  toujours  à  sa  source,  il  s'ensuit  que  la  re- 
location, toujours  faite  par  la  même  main,  profite  toujours 
au  même  personnage. 

Direz-vous  que,  l'argent  servant  à  l'échange  des  capitaux 
et  des  produits,  l'intérêt  qu'on  lui  paye  s'adresse  moins  à  lui 
qu'aux  capitaux  échangés;  et  qu'ainsi  1,600  millions  d'in- 
térêts payés  pour  1  milliard  de  numéraire,  représentent  en 
réalité  le  loyer  de  25  à  30  milliards  de  capitaux  ?  Cela  a  été 
dit  ou  écrit  quelque  part  par  un  économiste  de  votre 
école  (•). 

Une  pareille  allégation  ne  peut  se  soutenir  un  instant. 
D'où  vient,  je  vous  prie,  que  les  maisons  se  louent,  que  les 
terres  s'afferment ,  que  les  marchandises  vendues  à  terme 
portent  intérêt?  Cela  vient  précisément  de  l'usage  de  l'argent; 
de  l'argent,  qui  intervient,  comme  un  agent  fiscal,  dans  toutes 

(')  Que  M.  Prouihon  se  soil  fait  illusion  sur  la  valeur  très-dou- 
teuse des  chiffres  et  des  arguments  employés  dans  cette  lettre,  cela 
se  conçoit  à  la  rigueur.  Mais  il  est  bien  difficile  de  regarder  comme 
une  erreur  involontaire  l'incroyable  confusion  qu'il  fait  ici  entre  le 
numéraire  et  le  capital  de  la  nation. 

{Note  de  l'éditeur.) 


GRATIITE  DU    CREDIT.  22  3 

les  transactions;  de  l'argent,  qui  empêche  les  maisons  et  les 
terres^  au  lieu  de  se  louer,  de  s'échanger,  et  les  mai^chan- 
dises  de  se  placer  au  comptant.  L'ai^gent,  donc,  intervenant 
partout  comme  capital  supplémentaire  ,  agent  de  circula- 
tion, instrument  de  garantie,  c'est  bien  lui  qu'il  s'agit  de 
payer,  c'est  bien  le  service  qu'il  rend,  qu'il  est  question  de 
rémunérer. 

Et,  puisque  d'un  autre  côté  nous  avons  vu,  d'après  l'ex- 
posé du  mécanisme  de  la  Banque  de  France  et  les  consé- 
quences de  l'accumulation  de  son  encaisse,  qu'un  capital  de 
90  millions  espèces,  devant  produire  un  intérêt  de  i  p.  100 
l'an,  ne  comporte,  selon  la  masse  d'aflfaires  traitées  par  la 
Banque,  qu'un  escompte  de  3,  de  ii,  de  1,  de  3|4  p.  100, 
il  est  bien  évident  que  les  1,600  millions  d'intérêts  que  le 
peuple  paye  à  ses  usuriers,  banquiers,  rentiers,  notaires  et 
commanditaires  ont  uniquement  pour  objet  d'acquitter  le 
loyer  d'un  milliard,  or  et  argent,  à  moins  que  vous  ne  préfé- 
riez reconnaître,  avec  moi ,  que  ces  1,600  millions  sont  le 
produit  du  vol... 

Je  vous  l'ai  dit,  monsieur,  dès  le  commencement  de  cette 
dispute,  et  je  le  répète,  il  n'est  jamais  entré  dans  ma  pen- 
sée d'accuser  les  hommes.  Ce  que  j'incrimine,  ce  sont  les 
idées  et  les  institutions.  Sous  ce  rapport,  j'ai  été,  dans 
toute  cette  discussion,  plus  juste  que  l'Eglise,  plus  chari- 
table que  l'Evangile  même.  Vous  avez  vu  avec  (|uel  soin  j'ai 
séparé,  dans  la  question  du  prêt  à  intérêt,  lliôunne  de 
l'institution,  la  conscience  de  la  théorie.  Jamais  je  n'accu- 
serai la  société  :  en  dépit  de  tous  les  crimes  de  mes  sem- 
blables, et  des  vices  de  mon  propre  CŒ'ur,  je  crois  à  la  sain- 
teté du  genre  humain. 

Cependant,  quand  je  rélléchis  que  c'est  contre  des  folies 
pareilles  que  la  Révolution  se  débat  aujourd'hui;  quand  je 
vois  des  millions  d'hommes  sacritiés  à  de  si  exécrables  uto- 
pies, je  suis  près  de  céder  à  ma  misanthropie,  et  je  ne  me 


224  PAMPHLETS. 

sens  plus  le  courage  de  la  réfutation.  Alors,  j'essaye  d'éle- 
ver et  d'ennoblir,  par  la  sublimité  de  la  dialectique,  les  mi- 
sères de  mon  sujet  :  votre  impitoyable  routine  me  ramène 
sans  cesse  à  la  hideuse  réalité. 

La  production  à  doubler. 

Le  bien-être  du  travailleur  à  quadrupler  : 

Voilà  ce  qu'en  vingt-quatre  heures,  par  une  simple  ré- 
forme de  banque,  nous  pourrions,  si  nous  le  voulions,  réa- 
liser, sans  dictature,  sans  communisme,  sans  phalanstère, 
sans  Icarie  et  sans  Triade.  Un  décret,  en  douze  articles,  de 
l'Assemblée  nationale  ;  une  simple  déclaration  de  ce  fait , 
que  la  Banque  de  France,  par  l'augmentation  de  son  numé- 
raire ,  est  devenue  Banque  nationale  ;  qu'en  conséquence 
elle  doit  fonctionner  au  nom  et  pour  le  compte  de  la  nation, 
et  le  taux  des  escomptes  être  réduit  à  3|i  p.  100,  —  et  la 
Révolution  est  aux  trois  quarts  faite. 

Mais  c'est  ce  que  nous  ne  voulons  pas,  ce  que  nous  refu- 
sons de  comprendre,  tant  nos  bavardages  politiques  et  nos 
hâbleries  parlementaires  ont  étouffé  en  nous  à  la  fois  le  sens 
moral  et  le  sens  pratique; 

C'est  ce  que  ne  veut  pas  la  Banque  de  France,  citadelle 
du  parasitisme  ; 

Ce  que  ne  veut  pas  le  gouvernement,  créé  tout  exprès 
pour  soutenir,  protéger,  encourager  le  parasitisme  ; 

Ce  que  ne  veut  pas  la  majorité  de  l'Assemblée  nationale, 
composée  de  parasites  et  de  fauteurs  de  parasites  ; 

Ce  que  ne  veut  pas  la  minorité,  entêtée  de  gouvernement, 
et  qui  se  demande  ce  que  deviendra  la  société  quand  elle 
n'aura  plus  de  parasites; 

Ce  que  ne  veulent  pas  les  socialistes  eux-mêmes,  préten- 
dus révolutionnaires,  à  qui  la  liberté,  l'égalité,  la  richesse, 
le  travail,  ne  sont  rien ,  s'il  leur  faut  abandonner  ou  seule- 
ment ajourner  leurs  chimères,  et  renoncer  à  l'espoir  du 
gouvernement  ; 


GRATUITÉ    DU   CRÉDIT.  2?& 

Ce  que  ne  sait  pas  demander  le  prolétariat,  ahuri  de  théo- 
ries sociales,  de  toasts  à  l'amour  et  d'homélies  fraternelles. 

Va  donc,  capital;  va,  continue  d'exploiter  ce  misérable 
peuple  !  Consume  cette  bourgeoisie  hébétée,  pressure  l'ou- 
vrier, rançonne  le  paysan,  dévore  l'enfance,  prostitue  la 
femme ,  et  garde  tes  faveurs  pour  le  lâche  qui  dénonce , 
pour  le  juge  qui  condamne,  pour  le  soldat  qui  fusille,  pour 
l'esclave  qui  applaudit.  La  morale  des  marchands  de  co- 
chons est  devenue  celle  des  honnêtes  gens.  Malédiction  sur 
mes  contemporains  ! 

p.  J.  PROUDHON. 


DIXIÈME  LETTRE. 
F.  BASTIAT  A  P.  J.  PROL  DHOX. 

A  qui  le  droit  de  se  plaindre  d'avoir  été  trompé  ?  Dialogue.  —  Les  in- 
ductions Urées  d'un  établissement  privilégfjé,  b  Banque  de  France 
ne   prouvent  rien  dans   le   débat.  -  Ouvertures  conciliantes.  - 
Prendre  la  liberté  du  crédit  pour   juge   en  dernier    ressort  de  la 
question  de  gratuité.  —  Souvenir  à  l'antinomie. 

6  janvier  1860. 

Je  vous  ai  trompé,  dites-vous;  non,  je  me  suis  trompé. 

Admis  sous  ^  otre  tente,  à  votre  foyer,  pour  discuter,  au 
milieu  de  vos  propres  amis,  une  question  grave,  si  mes  ar- 
guments tombaient  sous  votre  critique,  je  devais  croire, 
du  moins,  que  ma  personne  vous  serait  sacrée.  Vous  né- 
gligez mes  arguments  et  qualifiez  ma  personne.  —  Je  me 
suis  trompé. 

En  .v-rivant  dans  votre  journal,  niadressant  à  vos  lec- 
teurs, mon  devoir  était  de  me  renfermer  sévèrement  dans 
I»'  sujet  en  discussion.  J'ai  cni  que,  comprenant  la  gène  de 

Œuvres  complétée,  t.  V. 


226  PAMPHLETS. 

ma  position,  vous  vous  croiriez  tenu  de  vous  imposer,  chez 
vous,  sous  votre  toit,  la  même  gêne.  —  Je  me  suis  trompé. 

Je  me  disais  :  M.  Proudhon  a  un  esprit  indépendant.  Rien 
au  monde  ne  l'entraînera  à  manquer  aux  aevoirs  de  l'hos- 
pitalité. —  Mais  M.  Louis  Blanc  vous  ayant  fait  honte  de 
votre  urbanité  envers  un  économiste,  vous  en  avez  eu  honte, 
en  effet.  —  Je  me  suis  trompé. 

Je  me  disais  encore  :  la  discussion  sera  loyale.  Le  droit  a. 
une  rémunération  est-il  inhérent  au  capital  comme  au  travail 
lui-même  ?  Telle  était  la  question  à  résoudre,  afin  d'en  con- 
clure, pour  ou  contre,  la  gratuité  du  crédit.  Sans  espérer 
tomber  d'accord  avec  vous  sur  la  solution,  je  croyais  du 
moins  que  nous  nous  accorderions  sur  la  question.  Mais 
voici,  chose  étrange,  que  ce  que  vous  me  reprochez  sans 
cesse  avec  amertume ,  presque  avec  colère ,  c'est  de  l'ap- 
profondir et  de  m'y  renfermer.  Nous  avions  avant  tout  à 
vérifier  un  PRINXIPE  doù  dépend,  selon  vous,  la  valeur 
du  socialisme,  et  vous  redoutez  la  lumière  que  je  cherche  à 
concentrer  sur  ce  principe.  Vous  êtes  mal  à  l'aise  sur  le 
terrain  du  débat  ;  vous  le  fuyez  sans  cesse.  —  Je  me  suis 
trompé. 

Quel  singulier  spectacle  ne  donnons-nous  pas  à  nos  lec- 
teurs, et  sans  qu'il  y  ait  de  ma  faute,  par  ce  débat  qui  peut 
se  résumer  ainsi  : 

—  Il  fait  jour. 

—  Il  fait  nuit. 

—  Voyez  :  le  soleil  brille  au-dessus  de  l'horizon.  Tous  les 
hommes,  sur  la  surface  entière  du  pays,  vont,  viennent, 
marchent,  se  conduisent  de  manière  à  rendre  témoignage  à 
la  lumière. 

—  Cela  prouve  qu'zV  fait  jour.  Mais  j'affirme  qu'en  mémo 
temps  il  fait  nuit. 

—  Comment  cela  se  peut-il? 

—  En  vertu  de  la  belle  loi  des  Contradictions.  N'avr/- 


GRATLITE  DU  CREDIT.  2  27 

VOUS  pas  lu  Kant,  et  ne  savez-vous  pas  qu'il  n'y  a  de  vrai  au 
monde  que  les  propositions  qui  se  contredisent. 

—  Alors^  cessons  de  discuter;  car^  avec  cette  logique, 
nous  ne  saurions  nous  entendre. 

—  Eh  bien  !  puisque  vous  ne  comprenez  pas  la  sublime 
clarté  des  contradictions,  je  vais  condescendre  à  votre  igno- 
rance et  vous  prouver  ma  thèse  par  la  méthode  des  distinc- 
tions. Il  y  a  du  jour  qui  éclaire  et  du  jour  qui  n'éclaire  pas. 

—  Je  ne  suis  pas  plus  avancé. 

—  11  me  reste  encore  poui'  ressource  le  système  des  di- 
gressions. Suivez-moi,  et  je  vous  ferai  faire  du  chemin. 

—  Je  n'ai  pas  à  vous  suivre.  J'ai  prouvé  (\vLil  fait  jour] 
vous  en  convenez,  tout  est  dit, 

—  Vous  ressassez  toujours  même  assertion  et  mêmes 
preuves  :  vous  avez  prouvé  qu"//  ptitjour,  soit;  maintenant, 
prouvez-moi  qu'«/  ne  fait  pas  nuit. 

Cela  est-il  sérieux  ? 

Quand  un  homme  se  lève,  et,  s'adressant  au  peuple,  lui 
dit  :  le  moment  est  venu  où  la  société  ie  doit  le  capital  gratis, 
où  tu  dois  avoir  des  maisons,  des  outils,  des  instruments, 
des  matériaux,  des  approvisionnements  pour  rien;  quand 
un  homme,  dis-je,  tient  ce  langage,  il  doit  s'attendre  à  ren- 
contrer un  adversaire  qui  lui  demande  quelle  est  la  nature 
intime  du  capital.  Vous  aurez  beau  invoquer  la  contradic- 
tion, la  distinction  et  la  digression,  je  vous  ramènerai  au 
sujet  principal  et  essentiel.  C'est  mon  rôle;  et  peut-être, 
est-ce  le  vôtre  de  dire  que  je  suis  un  ignorant  opiniâtre,  et 
que  je  ne  sais  pas  raisonner. 

Car  enfin,  pour  qu'il  y  ait  entre  nous  une  divergence  si 
profonde,  il  faut  bien  que  nous  ne  nous  entendions  pas  sur 
la  signification  de  ce  mot  :  Capital. 

Dans  votre  lettre  du  17  décembre  vous  disiez  :  «  Si  la 
peine  du  créancier  est  zéro,  lintcrêt  du  créancier  doit  dr- 
venir  zéro.  » 


:2S  PAMPHLETS. 

Soit.  Mais  il  en  résulte  ceci  : 

Si  la  peine  du  créancier  est  quelque  chose,  l'intérêt  doit 
être  quelque  chose. 

Prouvez  donc  que  le  temps  est  venu  où  les  maisons,  les 
outils,  les  provisions  naissent  spontanément.  Hors  de  là, 
vous  n'êtes  pas  fondé  à  dire  que  la  peine  du  capitaliste  est 
zéro,  et  que,  par  ce  motif,  sa  rémunération  doit  être  zéro. 

En  vérité,  je  ne  sais  pas  ce  que  vous  entendez  par  ce  mot: 
Capital;  car  vous  en  donnez,  dans  votre  lettre,  deux  défini- 
tions toutes  différentes. 

D'un  côté,  le  capital  d'une  nation,  ce  serait  le  numéraire 
qu  elle  possède.  C'est  de  cette  donnée  que  vous  partez  pour 
prouver  que  le  taux  de  l'intérêt,  en  France,  est  de  160  pour 
100.  Vous  calculez  ainsi  :  La  somme  du  numéraire  est  de 
un  milliard.  On  paye  pour  les  intérêts  de  toutes  les  dettes 
hypothécaires ,  chirographaires ,  commanditaires  et  pu- 
bliques 1,600  millions.  Donc  le  capital  se  fait  payer  au  taux 
de  100  pour  100. 

11  résulte  de  là  qu'à  vos  yeux  capital  et  numéraire  c'est 
une  seule  et  même  chose. 

Partant  de  cette  donnée,  je  trouve  votre  évaluation  de 
l'intérêt  bien  modérée.  Vous  eussiez  du  dire  que  le  capital 
prélève  encore  quelque  chose  sur  le  prix  de  tout  produit , 
et  vous  seriez  arrivé  ainsi  à  estimer  l'intérêt  à  4  ou  500 
pour  100. 

Mais  voici  qu'après  avoir  raisonné  de  la  sorte  sur  cette 
singulière  définition  du  capital ,  vous  la  renversez  vous- 
même  en  ces  termes  : 

«  Le  capital  ne  se  distingue  pas  du  produit.  Ces  deux 
termes  ne  désignent  point,  en  réahté ,  deux  choses  dis- 
tinctes; ils  ne  désignent  que  des  relations.  Produit,  c'est 
capital  ;  capital ,  c'est  produit.  » 

Voici  une  base  autrement  largo  que  celle  du  numéraire. 
Si  le  Capital  est  le  produit  ou  l'ensemble  des  produits 


GRATLITE   DL    CREDIT.  22  9 

(terres,  maisons,  marchandises,  argent,  etc.),  assurément  le 
capital  national  est  de  plus  d'un  milliard,  et  votre  évalua- 
tion du  taux  de  l'intérêt  est  un  non-sens. 

Convaincu  que  tout  ce  débat  repose  sur  la  notion  du  ca- 
pital, souffrez  que,  au  risque  de  vous  ennuyer,  je  dise  ce 
que  j'en  pense,  non  par  voie  de  définition,  mais  par  voie  de 
description. 

Un  menuisier  travaille  pendant  trois  cents  jours,  gagne 
et  dépense  5  fr.  par  jour. 

Cela  veut  dire  quil  rend  des  services  à  la  société  et  que 
la  société  lui  rend  des  services  équivalents,  les  uns  et  les 
autres  estimés  l,oOO  fr.,  les  pièces  de  cent  sous  n'étant  ici 
quun  moyen  de  faciliter  les  échanges. 

Supposons  que  cet  artisan  écononiise  l  franc  par  jour. 
Uu'est-ce  que  cela  signifie?  Cela  signifie  qu'il  rend  à  la  so- 
(;iété  des  services  pour  1,500  francs,  et  qu'il  n'en  retire  ac- 
tuellement des  services  que  pour  i,2(H).  Il  acquiert  le  droit 
de  puiser  dans  le  milieu  social,  où,  quand  et  sous  la  forme 
(|u'il  lui  plaira,  des  services,  bien  et  dûment  gagnés,  jus- 
ciu'à  concurrence  de  300  fr.  Les  soixante  pièces  de  cent 
sous  qu'il  a  conservées  sont  à  la  fois  le  titre  et  le  moyen 
(l'exécution  de  son  droit. 

Au  bout  de  l'an  ,  notre  menuisier  peut  donc,  s'il  le  juge 
à  propos,  revendiquer  son  droit  acquis  sur  la  société.  Il 
peut  lui  demander  des  satisfactions.  Il  peut  choisir  entre  le 
cabaret,  le  spectacle,  la  boutique  ;  il  peut  encore  augmenter 
son  outillage,  acquérir  des  instruments  plus  pai  faits .  se 
mettre  à  même  de  rendre  son  travail  ultérieur  plus  pro- 
ductif. C'est  ce  droit  acquit  que  j'appelle  en  pi  toi. 

Les  choses  en  sont  là,  quand  !••  forgeron,  son  voisin, 
vient  dire  au  menuisier  :  Tu  as  acquis,  par  ton  travail,  tes 
économies,  tes  avances,  le  droit  de  retirer  du  milieu  social 
des  services  jusqu'à  concurrence  de  .'100  fr.  ;  substitue-moi 
ton  droit  pour  un  an;  car  j'en  userai  de  niaiiièi»'  à  a\(iii'  à 


T3«  l'AMIMn.ETS. 

plus  de  marteaux,  plus  de  fer,  plus  de  houille,  en  un  mot,. 
à  améliorer  ma  condition  et  mon  industrie. 

—  Je  suis  dans  le  même  cas,.dit  le  menuisier;  cependant 
je  veux  bien  te  céder  mes  droits  et  m'en  priver  pour  un  an, 
si  tu  veux  me  faire  participer  pour  quelque  chose  à  l'excé- 
dant des  profits  que  tu  vas  faire. 

Si  ce  marché,  profitable  aux  deux  parties,  est  librement 
conclu,  qui  osera  le  déclarer  illégitime  ? 

Voilà  donc  l'intérêt  défini,  et,  comme  vous  l'avez  dit,  il 
a  dû  se  présenter,  à  l'origine,  sous  forme  d'un  partage  de 
bénéfices,  d'une  part  accordée  au  capital  sur  l'excédant  des 
profits  qu'il  a  aidé  à  réaliser. 

C'est  cette  part  afférente  au  capital  que  je  dis  être  d'au- 
tant plus  grande  ou  plus  petite,  que  le  capital  lui-même  est 
plus  rare  ou  plus  abondant. 

Plus  tard,  les  parties  contractantes,  pour  leur  commo- 
dité, pour  n'avoir  pas  à  se  surveiller  réciproquement,  à  dé- 
battre des  comptes,  etc.,  ont  traité  à  forfait  sur  cette  part. 
Comme  le  métayage  s'est  transformé  en  fermage ,  la  prime 
incertaine  de  l'assurance  en  prime  fixe,  de  même  l'intérêt, 
au  lieu  d'être  une  participation  variable  aux  bénéfices,  est 
devenu  une  rémunération  déterminée.  Il  a  un  taux,  et  ce 
taux,  gi'àce  au  ciel,  tend  à  baisser  eir  proportion  de  l'ordre, 
de  l'activité,  de  l'économie,  de  la  sécurité  qui  régnent  dans 
la  société  ! 

Et  certes,  si  vous  voulez  la  gratuité  du  crédit,  vous  êtes 
tenu  de  prouver  que  le  capital  n'est  pas  né  du  travail  de 
celui  qui  le  prête  et  qu'il  ne  féconde  pas  le  travail  de  celui 
qui  l'emprunte. 

Qu'on  dise  donc  qui  perd  à  cet  arrangement.  Est-ce  le 
menuisier  qui  en  tire  un  profit?  Est-ce  le  forgeron  qui  y 
trouve  un  moyen  d'accroître  la  production  et  ne  cède 
qu'une  partie  de  l'excédant?  Est-ce  un  tiers  quelconque 
dans  la  société  ?  Est-ce  la  société  elle-même  qui  obtient  de 


(.RATL'ITE   Dl    CKF.DIT.  231 

la  forge  plus  de  produits  et  des  produits  moins  cliers? 

Il  est  vrai  que  les  transactions  relatives  au  capital  peuvent 
donner  lieu  à  des  tromperies,  à  des  abus  de  force  ou  de 
ruse,  à  des  escroqueries,  à  des  extorsions.  L'ai-je  jamais 
nié  et  est-ce  là  l'objet  de  notre  débat?  N'y  a-t-il  pas  beau- 
coup de  transactions  relatives  au  travail,  où  le  capital  n'est 
pour  rien,  et  auxquelles  on  peut  adresser  le  même  reproche  ? 
Et  serait-il  plus  logique  de  conclure  de  ces  abus ,  dans  le 
premier  cas,  à  la  gratuité  du  crédit,  que  dans  le  second  à  la 
gratuité  du  travail  ? 

Ceci  m'amène  à  dire  quelques  mots  de  la  nouvelle  série 
d'arguments  que  vous  cherchez  dans  les  procédés  de  la 
Banque  de  France.  Si  même  je  me  décide  à  revenir  sur  la 
résolution  que  j'avais  prise  de  clore  cette  discussion,  c'est 
que  je  suis  bien  aise  de  saisir  cette  occasion  de  protester 
énergiquement  contre  une  imputation  qui  a  été  mal  à  pro- 
pos dirigée  contre  moi. 

On  a  dit  que  je  m'étais  constitué  le  défenseur  du  privilège 
capitaliste. 

Non;  je  ne  défends  aucun  privilège;  je  ne  défends  autre 
chose  que  les  droits  du  capital  considéré  en  lui-mèmo.  Vous 
serez  assez  juste,  monsieur,  pour  reconnaître  qu'il  ne  s'a- 
gissait pas  entre  nous  de  questions  de  faits  particuliers,  mais 
d'une  question  de  science. 

Ce  que  je  défends,  c'est  la  liberté  des  transactions. 

Par  votre  théorie  des  contradictions,  vous  rendez  contra- 
dictoire ce  qui  est  identique,  est-ce  que  vous  voudriez  aussi, 
par  une  théorie  de  conciliation  non  moins  étrange,  rendre 
identique  ce  qui  est  contradictoire  ;  par  exemple,  la  liberté 
et  le  privilège? 

Qu'avait  donc  à  Aiire  le  privilège  de  la  Banque  de  France 
dans  notre  débat?  Quand,  oîi  ai-je  justifié  ce  privilège  et  le 
mal  qu'il  engendre?  Ce  mal  a-t-il  été  contesté  par  aucun  de 
mes  amis?  Lisez  plutôt  le  livre  de  M.  ('h.  Coquelin. 


232  PAMPHLETS. 

Mais  quand^  pour  atteindre  la  légitime  rénumération  du 
capital,  vous  frappez  les  illégitimes  extorsions  du  privilège, 
cet  artifice  ne  renferme-t-il  pas  l'aveu  que  vous  êtes  im- 
puissant contre  les  droits  du  Capital  exercés  sous  l'empire 
de  la  liberté  ? 

L'émission  d'une  chose  que  le  public  recherche ,  —  à 
savoir,  les  Bons  au  porteur,  —  est  interdite  à  tous  les  Fran- 
çais ,  hors  un.  Ce  privilège  met  celui  qui  en  est  investi  en 
situation  de  faire  de  gros  profits.  Quel  rapport  cela  a-t-il 
avec  la  question  de  savoir  si  le  capital  a  droit  de  recevoir 
une  récompense  librement  consentie  V 

Remarquez  ceci  :  le  capital^  qui,  comme  vous  dites,  ne 
se  distingue  pas  du  produit,  représente  du  travail,  tellement 
que,  depuis  le  début  de  cette  discussion,  vous  ne  portez 
jamais  un  coup  à  l'un  qui  ne  retombe  sur  l'autre  ;  c'est  ce 
que  je  vous  ai  montré,  dans  ma  dernière  lettre,  à  propos  de 
deux  apologues  :  Pour  prouver  qu'il  est  des  cas  où  on  est 
tenu,  en  conscience,  de  prêter  gratis,  vous  supposez  un  ri- 
che capitaliste  en  face  d'un  pauvre  naufragé.  —  Et  vous- 
même,  un  instant  avant,  vous  aviez  placé  un  ouvrier  en  pré- 
sence d'un  capitaliste  près  d'être  englouti  dans  les  flots.  Que 
s'ensuit-il  ?  qu'il  est  des  circonstances  où  le  capital,  comme 
le  travail ,  doivent  se  donner.  Mais  on  n'en  peut  pas  plus 
conclure  à  la  gratuité  normale  de  l'un,  qu'à  la  gratuité  nor- 
male de  l'autre. 

Maintenant,  vous  me  parlez  des  méfaits  du  capital,  et  me 
citez  en  exemple  un  capital  privilégié.  Je  vous  répondrai , 
en  vous  citant  du  travail  privilégié. 

Je  suppose  qu'un  réformateur,  plus  radical  que  vous,  se 
lève  au  milieu  du  peuple  et  lui  dise  :  «  Le  travail  doit  être 
gratuit  ;  le  salaire  est  un  vol.  Mutuum  dote,  nil  indè  spe- 
rantes.  El,  ponv  vous  prouver  que  les  produits  du  travail  sont 
illégitimes,  je  vous  signale  cet  agent  de  change  qui  exploite 
le  privilège  exclusif  de  faire  des  courtages,  ce  boucher  qui  a 


GRATUITE   DU   CREDIT.  233 

le  droit  exclusif  d'alimenter  la  ville,  ce  fabricant  qui  a  fait 
fermer  toutes  les  boutiques,  excepté  la  siemie  :  vous  voyez 
bien  que  le  travail  ne  porte  pas  en  lui-même  le  principe  de 
la  rémunération,  qu'il  vole  tout  ce  qu'on  lui  paye,  et  que  le 
salaire  doit  être  aboli.  » 

Assurément,  en  entendant  le  réformateur  assimiler  les  ré- 
tributions forcées  aux  rétributions  libres,  vous  seriez  fondé  à 
lui  adresser  cette  question  :  Où  avez-vous  appris  à  raisonner? 

Eh  bien  !  monsieur,  si  vous  concluez  du  privilège  de  la 
Banque  à  la  gratuité  du  crédit ,  je  crois  pouvoir  retourner 
contre  vous  cette  question  que  vous  m'adressez  dans  votre 
dernière  lettre  :  Ou  avez-vous  appris  à  raisonner  ? 

«  Dans  Hegel ,  direz-vous.  Il  m'a  fourni  une  logique  in- 
faillible. »  Malebranche  aussi  avait  imaginé  une  méthode  de 
raisonnement ,  au  moyen  de  laquelle  il  ne  devait  jamais  se 
tromper...  et  il  s'est  trompé  toute  sa  vie,  au  point  qu'on  a 
pu  dire  de  ce  philosophe  : 

Lui  qui  voit  tout  en  Dieu,  n'y  voit  pas  qu  il  est  fou. 

Laissons  donc  là  la  Banque  de  France.  Que  vous  appré- 
ciiez bien  ou  mal  ses  torts,  que  vous  exagériez  ou  non  son 
action  funeste,  elle  a  un  privilège,  cela  suffit  pour  qu'elle  ne 
puisse  en  rien  éclairer  ce  débat. 

Peut-être,  néanmoins,  pourrions-nous  trouver  là  un  ter- 
rain de  conciliation.  N'y  a-t-il  pas  un  point  sur  lequel  nous 
sommes  d'accord  ?  C'est  de  recianier  et  poursuivre  avec 
énergie  la  liberté  des  transactions,  aussi  bien  celles  qui  sont 
relatives  aux  capitaux,  au  numéraire,  aux  billets  de  banque, 
que  toutes  les  autres.  Je  voudrais  qu'on  pt'it  librement  ou- 
vrir partout  des  boutiques  d'argent,  des  bureaux  de  prêt  et 
d'emprunts,  comme  on  ouvre  boutique  de  souliers  ou  de 
comestibles. 

Vous  croyez  à  la  gratuité  du  crédit  ;  je  n'y  crois  pas.  Mais 


2 '4  l'AMi-lILKI'-. 

enfin,  à  quoi  bon  disputer,  si  nous  sommes  d'accord  sur  ce 
fait  que  les  transactions  de  crédit  doivent  être  libres? 

Assurément,  sil  est  dans  la  nature  du  capital  de  se  prêter 
gratuitement,  ce  sera  sous  le  régime  de  la  liberté,  et  sans 
doute  vous  ne  demandez  pas  cette  révolution  à  la  contrainte. 

Attaquons  donc  le  privilège  de  la  Banque  de  France, 
ainsi  que  tous  les  privilèges.  Réalisons  la  liberté  et  laissons- 
la  agir.  Si  vous  avez  raison,  s'il  est  dans  la  nature  du  crédit 
d'être  gratuit,  la  liberté  développera  cette  nature,  —  et 
soyez  bien  convaincu  que  je  serai,  si  je  vis  encore,  le  pre- 
mier à  m'en  réjouir.  J'emprunterai  gratis,  et  pour  le  reste 
de  mes  jours,  une  belle  maison  sur  le  boulevard,  avec  un 
mobilier  assorti  et  un  million  au  bout.  Mon  exemple  sera 
sans  doute  contagieux,  et  il  y  aura  force  emprunteurs  dans 
le  monde.  Pourvu  que  les  prêteurs  ne  fassent  pas  défaut , 
nous  mènerons  tousjoyeuse  vie. 

Et  puisque  le  sujet  m'y  entraine,  voulez-vous,  tout  pro- 
fane que  je  suis,  que  je  dise  un  mot,  en  terminant,  de  la 
métaphysique  des  antinomies  ?  le  n'ai  pas  étudié  Hegel, 
mais  je  vous  ai  lu,  et  voici  l'idée  que  je  m'en  suis  formée. 

Oui ,  il  est  une  multitude  de  choses  dont  on  peut  dire 
avec  vérité  qu'elles  sont  un  bien  et  un  mal,  selon  qu'on  les 
considère  dans  leur  rapport  avec  l'infirmité  humaine  ou  au 
point  de  vue  de  la  perfection  absolue. 

Nos  jambes  sont  un  bien ,  car  elles  nous  permettent  de 
nous  transporter  d'un  lieu  à  un  autre.  Elles  sont  un  mal 
aussi ,  car  elles  attestent  que  nous  n'avons  pas  le  don  de 
l'ubiquité. 

Il  en  est  ainsi  de  tout  remède  douloureux  et  efficace  ;  il 
est  un  bien  et  un  mal  :  un  bien  parce  qu'il  est  efficace  ;  un 
mal  parce  qu'il  est  douloureux. 

Il  est  donc  vrai  que  l'on  peut  voir  des  antinomies  dans 
chacune  de  ces  idées  :  Capital ,  intérêt ,  propriété,  concur- 
rences, machines,  Etat,  travail,  etc. 


(.lîAiiiii:  i)L   ci{i:i)ir.  235 

Oui ,  si  riiomme  était  absolumejit  parfait,  il  n'aurait  pas 
à  payer  d'intérêts,  car  les  capitaux  naîtraient  pour  lui  spon- 
tanément et  sans  mesure,  ou  plutôt  il  n'aurait  pas  besoin  de 
capitaux. 

Oui,  si  l'homme  était  absolument  parfait,  il  n'aurait  pas 
à  travailler  :  un  fiât  suffirait  à  satisfaire  ses  désirs. 

Oui,  si  l'homme  était  absolument  parfait,  nous  n'au- 
rions que  faire  de  gouvernement  ni  d'État.  Comme  il  n'y 
aurait  pas  de  procès,  il  ne  faudrait  pas  de  juges.  Comme 
il  n'y  aurait  ni  crimes  ni  délits,  il  ne  faudrait  pas  de  police. 
Comme  il  n'y  aurait  pas  de  guerres,  il  ne  faudrait  pas  d'ai'- 
mées. 

Oui,  si  l'homme  était  absolument  parfait,  il  n'y  aurait  pas 
de  propriété,  car  chacun  ayant,  comme  Dieu,  la  plénitude 
des  satisfactions,  on  ne  pourrait  imaginer  la  distinction  du 
tien  et  du  mien. 

Les  choses  étant  ainsi,  on  conçoit  qu'une  métaphysique 
subtile,  abusant  du  dogme  incontestable  de  la  perfectibilité 
humaine,  vienne  dire  :  Nous  marchons  vers  un  temps  où  le 
crédit  sera  gratuit,  où  l'État  sera  anéanti.  Ce  n'est  même 
qu'alors  que  la  société  sera  parfaite,  cai*  les  idées  intérêt, 
Etat,  sont  exclusives  de  l'idée  :  Perfection. 

Autant  elle  en  pourrait  dire  des  idées  :  travail,  brus, 
jambes,  yeux,  estomac,  intelligence,  vertu,  etc. 

Etcertes,  cette  métaphysique  tomberait  dans  le  plus  gi'os- 
sier  sophisme,  si  elle  ajoutait  :  Puisque  la  société  ne  sera  ar- 
rivée à  la  perfection  que  lorsqu'elle  ne  connaîtra  plus  l'inté- 
rêt et  l'Étal,  supprimons  lÉtat  et  l'intérêt,  et  nous  aurons 
la  société  parfaite. 

C'est  connue  si  elle  disait  :  Puisque  l'homme  n'aura  plus 
que  faire  de  ses  jambes  quand  il  aura  le  don  de  l'ubiquité, 
pour  le  rendre  ubiquiste,  coupons-lui  les  jambes. 

Le  sophisme  consiste  à  dissimuler  que  ce  qu'on  nomme 
ici  un  mal  est  un  remède;  que  ce  n'est  pas  la  suppression  du 


23  3  PAMPHLETS. 

remède  qui  fait  la  perfection^  que  c'est  au  contraire^  la  per- 
fection qui  rend  le  remède  inutile  (*). 

Mais  on  conçoit  combien  la  métaphysique  dont  je  parle 
peut  troubler  et  égarer  les  esprits^  si  elle  est  habilement 
maniée  par  un  vigoureux  publiciste. 

11  lui  sera  aisé^  en  effet,  de  montrer,  tour  à  tour,  comme 
un  bien  et  comme  un  mal,  la  propriété,  la  liberté,  le  travail, 
les  machines,  le  capital,  l'intérêt,  la  magistrature,  l'État. 

Il  pourra  intituler  son  Xïwe  :  Contradictions  économiques. 
Tout  y  sera  alternativement  attaqué  et  défendu.  Le  faux  y 
revêtira  toujours  les  couleurs  du  vrai.  Si  l'auteur  est  un 
grand  écrivain,  il  comTira  les  principes  du  bouclier  le  plus 
solide,  en  même  temps  qu'il  tournera  contre  eux  les  armes 
les  plus  dangereuses. 

Son  livre  sera  un  inépuisable  arsenal  pour  et  contre  toutes 
les  causes.  Le  lecteur  arrivera  au  bout  sans  savoir  où  est  la 
vérité,  où  est  l'erreur.  Effrayé  de  se  sentir  envahi  par  le 
scepticisme,  il  implorera  le  maître  et  lui  dira  ce  qu'on  di- 
sait à  Kant  :  De  grâce,  dégagez  l'inconnue.  Mais  l'inconnue  ne 
se  dégagera  pas. 

Que  si,  jouteur  téméraire,  vous  entrez  dans  la  lice,  vous 
ne  saurez  par  où  prendre  le  terrible  athlète,  car  celui-ci 
s'est  ménagé,  par  son  système,  un  monde  de  refuges. 

Lui  direz-vous  :  Je  viens  défendre  la  propriété  ?  Il  vous 
répondra  :  Je  l'ai  défendue  mieux  que  vous.  —  Et  cela  est 
vrai.  Lui  direz-vous  :  Je  viens  attaquer  la  propriété  ?  Il  vous 
répondra  :  Je  l'ai  attaquée  avant  vous.  —  Et  c'est  encore 
vrai.  Soyez  pour  ou  contre  le  crédit,  l'État,  le  travail,  la  re- 
ligion, vous  le  trouverez  toujours  prêt  à  approuver  ou  à  con- 
tredire, son  livre  à  la  main. 

Et  tout  cela,  pour  avoir  faussement  conclu  de  la  perfecti- 

(')  L'auteur  avait  déjà  présenté,  sous  une  autre  forme,  la  réfutation 
(le  ce  sophisme.  Voy.  page  67.  {Note  de  l'éditeur.) 


GUAllITE   DL    CUIiDlT.  237 

bilité  indétiiiie  à  la  perfection  absolue,  ce  qui  n'est,  certes 
jamais  permis,  quand  on  traite  de  Thomme. 

Mais  ce  que  vous  pouvez  dire,  monsiem*  Proudhon,  et  ce 
que  ma  faible  voix  répétera  avec  vous,  c'est  ceci  :  Appro- 
chons de  la  perfection,  pour  rendre  de  plus  en  plus  inutiles 
rintérêt,  l'Etat,  le  travail,  tous  les  remèdes  onéreux  et 
douloureux. 

Créons  autour  de  nous  l'ordre,  la  sécurité,  les  habitudes 
d'économie  et  de  tempérance,  afin  que  les  capitaux  se  mul- 
tiplient et  que  l'iMÉRÊT  baisse. 

Créons  parmi  nous  l'esprit  de  justice,  de  paix  et  de  con- 
corde, afin  de  rendre  de  plus  en  plus  inutiles  l'armée,  la  ma- 
rine, la  police,  la  magistrature,  la  répression,  en  un  mot 

TÉTAT. 

Et  surtout,  réalisons  la  LIBERTÉ,  par  qui  s'engendrent 
toutes  les  puissances  civilisatrices. 

Aujourd'hui  même,  G  janvier  1850,  la  Voix  du  Peuple 
interpelle  la  Patrie  en  ces  termes  : 

rf  La  Patrie  veut-elle  demander  avec  nous  la  suppression 
du  privilège  des  banques,  la  suppression  des  monopoles  des 
notaires,  des  agents  de  change,  des  avoués,  des  huissiers, 
des  imprimeurs,  des  boulangers  ;  la  liberté  du  transport  des 
lettres,  de  la  fabrication  des  sels,  des  poudres  et  des  tabacs  ; 
l'abolition  de  la  loi  sur  les  coalitions,  labolition  de  la 
douane,  de  l'octroi,  de  l'impôt  sur  les  boissons,  de  l'impôt 
sur  les  sucres  ?  La  Patrie  veut-elle  appuyer  l'impôt  sur  le 
capital,  le  seul  proportionnel;  le  licenciement  de  l'armée  et 
son  remplacement  par  la  gardfMiationale  ;  la  substitution 
du  jury  à  la  magistrature,  la  liberté  de  renseignement  à 
tous  les  degrés?  » 

C'est  mon  programme  ;  je  n'en  eus  jamais  d'autre.  Qu'en 
résulte-t-il  ?  C'est  que  le  capital  doit  se  prêter  non  tjmt in- 
ternent, mais  librement. 

Frédéric  Rastiat. 


238  PAMPHLETS. 


ONZIÈME  LETTRE. 

P.  J.  PROUDHON  A.  F  BASTIAT. 

Maintien  de  l'imputation  d'ignorance.  —  Définition  du  capital  sub- 
stituée aux  définitions  inexactes  des  économistes.  —  Appel  à  l'au- 
torité de  la  tenue  des  livres  en  partie  double.  —  Comptabilité  des 
classes  sociales.  —  Preuve  qui  en  dérive.  —  Concession  conciliante 
sur  le  risque  des  capitaux.  —  Révolution  politique,  économique  et 
scientifique. 

21  janvier  1850. 

Vous  ne  m'avez  pas  trompé  :  le  ton  de  bonne  foi  et  d'ex- 
trême sincérité,  qui  éclate  à  chaque  li^ne  de  votre  dernière 
lettre,  m'en  est  une  preuve.  Aussi,  est-ce  avec  une  joie  bien 
franche  que  je  rétracte  mes  paroles. 

Je  ne  vous  ai  pas  trompé  non  plus  ;  je  n'ai  pas  manqué, 
comme  vous  dites,  au  devoir  de  l'hospitalité.  Toutes  vos  let- 
tres ont  été,  comme  je  l'avais  promis,  religieusement  insé- 
rées dans  la  Voix  du  /'cuple,  sans  réserves,  sans  réflexions, 
sans  commentaires.  De  mon  cùté,  j'ai  fait  les  plus  grands 
efforts  pour  donner  à  la  discussion  une  marche  régulière, 
me  plaçant,  pour  cela,  tantôt  dans  la  métaphysique,  tantôt 
dans  l'histoire,  tantôt,  enfin,  dans  la  pratique,  dans  la  rou- 
tine même.  Vous  seul,  et  nos  lecteurs  en  sont  témoins,  avez 
résisté  à  toute  espèce  de  méthode.  Enfin,  quant  au  ton  gé- 
néral de  notre  polémique,  vous  reconnaissez  que  la  manière 
dont  j'en  ai  usé  avec  vous  défenseur  du  capital,  a  fait  envie 
à  ceux  de  mes  coreligionnaires  qui  soutiennent  en  ce  mo- 
ment contre  moi  une  cause  plus  malheureuse  encore  que 
celle  de  l'intérêt,  et  qui,  par  malheur,  ont  à  défendre,  dans 
cette  cause,  quelque  chose  de  plus  que  leur  opinion,  qui  ont 
à  venger  leur  amour-propre.  Si,  dans  ma  dernière  réplique, 
mon  style  s'est  empreint  de  quelque   amertune,  vous  ne 


GRATIITÉ   UL   CRÉDIT.  239 

<levez  l'attribuer  qu'à  rimpatience,  certes  bien  naturelle,  où 
j'étais  de  voir  mes  efforts  se  briser  sans  cesse  contre  cette 
obstination,  cette  force  d'inertie  intellectuelle  qui,  ne  fai- 
sant compte  ni  de  la  philosophie,  ni  du  progrès,  ni  de  la 
finance,  se  borne  à  reproduire  éternellement  cette  question 
puérile  :  Quand  j'ai  épargné  cent  écus,  et  que  pouvant  les 
utiliser  dans  mon  industrie,  je  les  prête  moyennant  intérêt 
ou  part  de  bénéfice,  est-ce  que  je  vole  ?,.. 

Je  rends  donc  pleine  justice  à  votre  loyauté  ;  j  "ose  dire 
que  ma  courtoisie  vis-à-vis  de  vous  ne  s'est  pas  démentie  un 
instant.  Mais,  aujourd'hui  plus  que  jamais,  je  suis  forcé 
d'insister  sur  mon  dernier  jugement  :  Non,  monsieur  Bastiat, 
vous  ne  savez  pas  l'économie  politique. 

Laissons  de  côté,  je  vous  prie,  la  loi  de  contradiction,  à 
laquelle,  décidément,  votre  esprit  répugne;  laissons  l'his- 
toire, ou  plutôt  le  progrès,  dont  vous  méconnaissez  la 
tendance,  dont  vous  récusez  l'autorité  ;  laissons  la  Banque, 
au  moyen  de  laquelle  je  vous  prouve  que  Ton  peut,  sans  y 
rien  changer,  réduire  instantanément  l'intérêt  des  capitaux 
à  1/2  pour  KJO.  Je  vais,  puisque  tel  est  votre  désir,  me  ren- 
fermer dans  la  notion  pure  du  capital.  J'analyserai  cette 
notion;  j'en  ferai,  au  point  de  vue  de  l'intérêt,  la  déduction 
théorique  et  mathématique  ;  après  avoir  établi  ma  thèse 
par  la  métaphysique,  par  l'histoire  et  parla  Banque, je 
l'établirai  une  quatrième  fois  ;  je  justifierai  chacune  de  mes 
assertions,  par  la  comptabilité,  cette  science  modeste  et  trop 
dédaignée,  qui  est  à  l'économie  sociale  ce  que  l'algèbre  est 
à  la  géométrie.  Peut-être,  cette  fois,  mon  esprit  parvien- 
dra-t-il  à  saisir  le  vôtre  :  mais  qui  mo  garantit  que  vous 
n'allez  pas  me  reprocher  encore  de  changer,  pour  la  qua- 
trième fois,  de  méthode  ? 

Qu'est-ce  que  le  capital  ? 

Les  auteurs  ne  sont  point  d'accord  de  la  delinitio.i  :  a 
peine  s'ils  s'entendent  même  sur  la  chose. 


2  ^  0  PAMPHLETS. 

i.  B.  Say  définit  le  capital  :  La  simple  accumulation  des 
produits. 

Rossi  :  Un  produit  épargné,  et  destiné  à  la  reproduction. 

J.  Garnier,  qui  les  cite  :  Du  travail  accumulé  ;  ce  qui 
rentre  dans  la  définition  de  J.  B.  Say,  accumulation  des 
produits. 

Ce  dernier,  toutefois^  s'exprime  ailleurs  d'une  façon  plus 
explicite  :  On  entend,  dit-il,  par  capital,  ime  somme  de  va- 
leurs consacrées  à  faire  des  avances  à  la  production. 

Suivant  ^  ous  enfin,  le  capital  est  un  excédant  ou  i^este  de 
produit  non  consommé,  et  destiné  à  la  repi^oduction.  —  C'est 
ce  qui  résulte  de  votre  apologue  de  l'ouvrier  qui  gagne 
1 ,500  fr.  par  an,  en  consomme  1,200,  et  réserve  les  300  fr. 
restants,  soit  pour  les  mettre  dans  son  fonds  d'exploitation, 
soit,  ce  qui  revient,  selon  vous,  au  même,  pour  les  prêter  à 
intérêt. 

Il  est  visible,  d'après  cette  incertitude  des  définitions,  que 
la  notion  de  capital  conserve  quelque  chose  de  louche,  et 
la  grande  majorité  de  nos  lecteurs  ne  sera  pas  peu  surprise 
d'apprendre  que  l'économie  politique,  science,  suivant 
ceux  qui  font  profession  de  l'enseigner,  et  vous  êtes  du 
nombre,  positive,  réelle,  exacte,  en  est  encore  à  trouver  ses 
définitions  ! 

J.  Garnier  désespérant,  par  la  parole,  de  doimer  l'idée 
de  la  chose,  essaye,  comme  vous,  de  la  montrer  :  «  Ce  sont 
«  produits,  dit-il,  tels  que  marchandises,  outils,  bâtiments, 
«  bestiaux,  sommes  de  monnaie,  etc.,  fruits  d'une  industrie 
«  antérieure,  et  qui  servent  à  la  reproduction.  » 

Plus  loin  il  fait  observer,  tant  il  y  a  d'hésitation  en  son 
esprit,  que  dans  la  notion  de  capital  entre  celle  ^'avance. 
«  Or,  qu'est-ce  qu'une  avance  ?  —  Une  avance  est  une  va- 
«  leur  employée  de  telle  sorte  qu'elle  se  trouvera  rétablie  plus 
tard.  »  Ainsi  dit  M.  Garnier  ;  et  je  pense  que  le  lecteur,  après 
cette  explication,  n'en  sera  lui-même  guère  plus  avancé. 


GRATLIfÉ    DL    CRÉDIT.  24  1 

Essayons  de  venir  au  secours  des  économistes. 

Ce  qui  résulte  jusqu'ici  des  définitions  des  auteurs,  c'est 
qu'ils  ont  tous  le  sentiment  d'un  quelque  chose  qui  a  nom 
capital;  mais  ce  quelque  chose,  ils  sont  impuissants  à  le 
déterminer,  ils  ne  le  savent  pas.  A  travers  le  fatras  de  leurs 
explications,  on  entrevoit  l'idée  qui  leur  est  commune, 
mais  cette  idée,  faute  de  philosophie,  ils  ne  savent  point  la 
dégager,  ils  n'en  trouvent  pas  le  mot,  la  formule.  Eh  bien. 
Monsieur,  vous  allez  voir  que  la  dialectique,  même  hégé- 
lienne, peut  être  bonne  à  quelque  chose. 

Vous  remarquerez  d'abord  que  l'idée  de  produit  se  trouve 
implicitement  ou  explicitement  dans  toutes  les  définitions 
qu'on  a  essayé  de  donner  du  capital.  C'est  déjà  un  premier 
pas.  Mais  à  quelle  condition,  comment  et  quand  le  produit 
peut-il  se  dire  capital  ?  Voilà  ce  qu'il  s'agit  de  déterminer. 
Reprenons  nos  auteurs,  et,  corrigeant  leurs  définitions  les 
unes  par  les  autres,  nous  viendrons  peut-être  à  bout  de 
leur  faire  nommer  ce  que  tous  ont  dans  la  conscience, 
mais  que  lesprit  d'aucun  d'eux  ne  perçoit. 

Ce  qui  fait  le  capital,  suivant  J.  B.  Say,  c'est  la  simple 
accljiulation  des  produits. 

L'idée  d'accumuhition,  comme  celle  de  produit,  entre 
donc  dans  la  notion  de  capital.  Voilà  un  second  pas.  Or, 
tous  les  produits  sont  susceptibles  d'accumulation;  donc 
tous  les  produits  peuvent  devenir  capitaux;  donc  lenunié- 
ration  que  M.  Joseph  Garnier  a  faite  des  différentes  formes 
que  prend  le  capital,  est  incomplète,  partant  inexacte,  en 
ce  qu'elle  exclut  de  la  notion  les  produits  servant  à  la  sub- 
sistance des  travailleurs,  tels  que  blé,  vin,  huile,  provisions 
de  bouche,  etc.  Ces  produits  peuvent  être  réputés  capitaux 
aussi  bien  que  les  bâtiments,  les  outils,  les  bestiaux,  l'ar- 
gent, et  tout  ce  que  l'on  considère  comme  instrument  ou 
matière  première. 

CEuvres  lumptelei,  l.   V.  i  g 


24  2  PAMPHLETS. 

Rossi  :  Le  capital  est  un  produit  épargné,  destiné  à  la 

REPRODUCTION. 

La  rej'jroduction,  c'est-à-dire  la  destination  du  produit, 
voilà  une  troisième  idée  contenue  dans  la  notion  de  capital. 
Produit,  accumulation,  i^eproduction  :  trois  idées  qui  en- 
trent déjà  dans  la  notion  de  capital. 

Or,  de  même  que  tous  les  produits  peuvent  être  accu- 
mulés, de  même  ils  peuvent  servir,  et  servent  effectivement, 
quand  c'est  le  travailleur  qui  les  consomme,  à  la  reproduc- 
tion. Le  pain  qui  sustente  l'ouvrier,  le  fourrage  qui  ali- 
mente les  animaux,  la  houille  qui  produit  la  vapeur,  aussi 
bien  que  la  terre,  les  chariots  et  les  machines,  tout  cela  sert 
à  la  reproduction,  tout  cela,  au  moment  où  il  se  consomme, 
est  du  capital.  Tout  ce  qui  se  consomme,  en  effet,  se  con- 
somme, du  moins  est  censé  se  consommer  reproductive- 
ment.  Ce  qui  sert  à  entretenir  ou  à  faire  mouvoir  l'instru- 
ment, aussi  bien  que  l'instrument  même  ;  ce  qui  nourrit  le 
travailleur,  aussi  bien  que  la  matière  même  du  travail.  Tout 
produit  devient  donc,  à  un  moment  donné,  capital  :  la 
théorie  qui  distingue  entre  consommation  productive  et 
improductive,  et  qui  entend  par  celle-ci  la  consommation 
quotidienne  du  blé,  du  vin,  de  la  viande,  des  vêtements,  etc., 
est  fausse.  Nous  verrons  plus  bas  qu'il  n'y  a  de  consomma- 
tion improductive  que  celle  du  capitaliste  même. 

Ainsi  le  capital  n'est  point  chose  spécifique  et  déterminée, 
ayant  une  existence  ou  réalité  propre,  comme  la  terre,  qui 
est  une  chose;  le  travail,  qui  en  est  une  autre;  elle  pro- 
duit, qui  est  la  façon  donnée  par  le  travail  aux  choses  de  la 
nature,  lesquelles  deviennent  par  là  une  troisième  chose. 
Le  capital  ne  forme  point,  comme  l'enseignent  les  écono- 
mistes, une  quatrième  catégorie  avec  la  terre,  le  travail  et 
le  produit  :  il  indique  simplement,  comme  j'ai  dit,  un  état, 
un  rapport;  c'est,  de  l'aveu  de  tous  les  auteurs,  du  produit 
accumulé  et  destiné  à  la  reproduction. 


GRATIITE   DL    CKEDIT.  243 

Un  pas  de  plus,  et  nous  tenons  notre  définition. 

Comment  le  produit  devient-il  capital?  Car  il  ne  suffit  pas, 
il  s'en  faut  bien,  que  le  produit  ait  été  accumulé,  emmaga- 
siné, pour  être  censé  capital.  Il  ne  suffit  pas  même  qu'il  soit 
destiné  à  la  reproduction  :  tous  les  produits  ont  cette  des- 
tination. N'entendez-vous  pas  dire  tous  les  jours  que  l'indus- 
trie regorge  de  produits,  tandis  qu'elle  manque  de  capitaux? 
Or,  c'est  ce  qui  n'aurait  pas  lieu  si  la  simple  accumu- 
lation de  produits,  comme  dit  Say,  ou  la  destination  repro- 
ductive de  ces  produits,  comme  le  veut  Rossi,  suffisait  à  les 
faire  réputer  capitaux.  Chaque  producteur  n'aurait  alors 
qu'à  reprendre  son  propre  produit,  et  à  se  créditer  lui- 
même  de  ce  que  ce  produit  lui  coûte,  pour  être  en  mesure 
de  produire  encore,  sans  fin  et  sans  limite.  Je  réitère  donc 
ma  question  :  Qu'est-ce  qui  fait  que  la  notion  de  produit  se 
transforme  tout  à  coup  en  celle  de  capital?  Voilà  ce  que  les 
économistes  ne  disent  pas,  ce  qu'ils  ne  savent  point,  je  dirai 
même,  ce  qu'aucun  d'eux  ne  se  demande. 

C'est  ici  que  se  place  une  idée  intermédiaire  dont  la  vertu 
particulière  est  de  convertir  le  produit  en  capital,  comme, 
au  souflle  du  vent  d'ouest,  la  neige,  tombée  à  Paris  ces 
jours  derniers,  est  passée  à  l'état  de  liquide  :  cette  idée  est 
l'idée  de  valei  r. 

Voilà  ce  qu'entrevoyait  Garnier,  quand  il  définissait  le 
capital  une  so)nme  de  valeurs  consacrées  à  foire  des  avances  à 
la  production  ;  —  ce  que  vous  sentiez  vous-même,  quand 
vous  cherchiez  la  notion  de  capital,  non  pas  simplement, 
avec  J.  B.  Say,  dans  Yaccnmulation  des  produits,  ni,  avec 
Rossi,  dans  Vépargne  destinée  à  la  reproduction,  mais  dans 
la  partie  non  consommée  du  salaire  de  l'ouvrier,  c'est-à- 
dire,  évidemment,  dans  la  valeur  de  sou  travail  ou  produit. 

Cela  veut  dire  que  le  produit,  [lour  devenir  capital,  doit 
avoir  passé  par  une  évaluation  authentique,  avoir  été  acheté, 
vendu,  apprécié  ;  son  prix  débattu  et  fixé  par  une  sorte  de 


24  4  PAMPHLETS. 

convention  légale.  En  sorte  que  Tidée  de  capital  indique  un 
rapport  essentiellement  social,  un  acte  synallagmatique, 
hors  duquel  le  produit  reste  produit. 

Ainsi  le  cuir,  sortant  de  la  boucherie,  est  le  produit  du 
boucher  :  quand  vous  en  empliriez  une  halle,  ce  ne  serait 
jamais  que  du  cuir,  ce  ne  serait  point  une  valeur,  je  veux 
dire  une  valeur /aiïe;  ce  ne  serait  point  capital,  ce  serait 
toujours  produit.  —  Ce  cuir  est-il  acheté  par  le  tanneur, 
aussitôt  celui-ci  le  porte,  ou,  pour  parler  plus  exactement, 
en  porte  la  valeur  à  son  fonds  d'exploitation,  dans  son 
avance,  conséquemment  la  répute  capital.  Par  le  travail  du 
tanneur,  ce  capital  redevient  produit;  lequel  produit,  acquis 
à  son  tour,  à  prix  convenu,  par  le  bottier,  passe  de  nouveau 
à  l'état  de  capital,  pour  redevenir  encore,  par  le  travail  du 
bottier,  produit.  Ce  dernier  produit  n'étant  plus  susceptible 
de  recevoir  une  façon  nouvelle,  sa  consommation  est  dite, 
par  les  économistes,  improductive,  ce  qui  est  une  aberra- 
tion de  la  théorie.  La  chaussure  faite  par  le  bottier,  et  ac- 
quise par  le  travailleur,  devient,  par  le  fait  de  cette  acquisi- 
tion, comme  le  cuir  passant  du  boucher  au  tanneur,  et  du 
tanneur  au  bottier,  de  simple  produit  valeur  :  cette  valeur 
entre  dans  l'avance  de  l'acheteur,  et  lui  sert,  comme  les 
autres  objets  de  sa  consommation,  comme  le  logement  qu'il 
habite,  comme  les  outils  dont  il  se  sert,  mais  d'une  autre 
manière,  à  créer  de  nouveaux  produits.  La  consommation 
est  donc  toujours  production;  il  suffit,  pour  cela,  que  le 
consommateur  travaille.  Ce  mouvement,  une  fois  com- 
mencé, se  perpétue  à  l'infini. 

Tel  est  le  capital.  Ce  n'est  pas  simplement  une  accumu- 
lation de  produits,  comme  dit  Say  :  —  ce  n'est  pas  même 
encore  une  accumulation  de  produits  faite  en  vue  d'une  re- 
production ultérieure,  comme  le  veut  Rossi  :  tout  cela  ne 
répond  point  à  la  notion  du  capital.  Pour  que  le  capital 
existe,  il  faut  que  le  produit  ait  été,  si  j'ose  ainsi  dire,  au- 


GRATUITÉ   DU   CRÉDIT.  24  5 

thentiqué  par  l'échange.  C'est  ce  que  savent  parfaitement 
tous  les  comptables,  lorsque,  par  exemple,  ils  portent  dans 
leurs  écritures,  les  cuirs  verts  achetés  par  le  tanneur,  à  son 
débit,  ce  qui  veut  dire  à  son  capital;  et  les  cuirs  tannés  ou 
corroyés  à  son  crédit  ou  avoir,  ce  qui  veut  dire  à  son  pro- 
duit; ce  que  comprennent  encore  mieux  le  commerçant  et 
l'industriel,  quand,  à  la  moindre  émotion  de  la  politique, 
ils  se  voient  périr  à  côté  des  marchandises  accumulées  dans 
leurs  magasins,  sans  qu'ils  puissent  les  employer  à  aucune 
reproduction  :  situation  douloureuse,  que  l'on  exprime  en 
disant  que  le  capital  engcujé  ne  se  dégage  plus. 

Tout  ce  qui  est  capital  est  nécessairement  produit;  mais 
tout  ce  qui  est  produit,  même  accumulé,  même  destiné  à 
la  reproduction,  conmie  les  instruments  de  travail  qui  sont 
dans  les  magasins  des  constructeurs,  n'est  pas  pour  cela  ca- 
pital. Le  capital,  encore  une  fois,  suppose  une  évaluation 
préalable,  opération  de  change,  ou  mise  en  circulation,  hors 
de  laquelle  pas  de  capital.  S'il  n'existait  au  monde  qu'un 
seul  homme,  un  travailleur  unique,  produisant  tout  pour 
lui  seul ,  les  produits  qui  sortiraient  de  ses  mains  resteraient 
produits  :  ils  ne  deviendraient  pas  capitaux.  Son  esprit  ne 
distinguerait  point  entre  ces  termes  :  produit,  valeur,  ca- 
pital, avance,  reproduction,  fonds  de  consommation,  fonds 
de  roulement,  etc.  De  telles  notions  ne  naîtraient  jamais  dans 
l'esprit  d'un  solitaire. 

Mais,  dans  hi  société,  le  mouvement  d'échange  une  fois 
établi,  la  valeur  coutradictoircment  fixée,  le  produit  de  l'un 
devient  incessamment  le  capital  de  l'autre  ;  puis,  à  son  tour, 
ce  capital,  soit  comme  matière  première,  soit  comme  in- 
strument de  travail,  soit  comme  subsistance,  se  transforme 
de  nouveau  en  produit.  En  deux  mots,  la  notion  de  capital, 
opposée  à  celle  de  produit,  indique  la  situation  des  échan- 
gistes les  uns  à  l'égard  des  autres.  Unaiit  à  la  société, 
l'homme  collectif,  qui  est  justement  ce  travailleur  solitaire' 


24  6  PAMPHLETS. 

dont  je  parlais  tout  à  l'heure^  la  distinction  n'existe  plus;  il 
y  a  identité  entre  le  capital  et  le  produit,  de  même  qu'entre 
le  produit  net  et  le  produit  brut. 

J'ai  donc  eu  raison  de  dire,  et  je  m'étonne  qu'après  l'exé- 
gl'se  que  vous  avez  faite  vous-même  du  capital,  vous  n'ayez 
su  comprendre  mes  paroles  : 

«  Le  capital  ne  se  distingue  pas  du  produit.  Ces  deux 
«  termes  ne  désignent  point,  en  réalité,  deux  choses  dis- 
«  linctes;  ils  ne  désignent  que  des  relations.  Produit,  c'est 
«  capital  ;  capital,  c'est  produit.  » 

Et  mon  ami  Duchêne,  soutenant  la  même  thèse  contre 
Louis  Blanc,  a  eu  bien  plus  raison  encore  de  dire  : 

«  Les  distinctions  de  capital  et  de  produit,  retenez-le 
«  bien  une  fois  pour  toutes,  n'indiquent  que  des  relations 
«  d'individu  à  individu  :  dans  la  société,  il  y  a  simplement 
«  production,  consommation,  échange.  On  peut  dire  de  toutes 
«  les  industries  qu'elles  créent  des  capitaux  ou  des  produits, 
«  indistinctement.  Le  mécanicien  est  fabricant  de  capitaux 
«  pour  les  chemins  de  fer,  les  usines,  les  manufactures;  le 
«  drapier  est  fabricant  de  capitaux  pour  les  tailleurs;  le 
«  taillandier  est  fabricant  de  capitaux  pour  la  menuiserie, 
«  la  charpente,  la  maçonnerie  ;  une  charrue  est  produit 
«  pour  le  charron  qui  la  vend,  et  capital  pour  le  cultiva- 
«  teur  qui  l'achète.  Toutes  les  professions  ont  besoin  de 
«  produits  pour  produire ,  ou,  ce  qui  revient  au  même,  de 
«  capitaux  pour  confectionner  des  capitaux .  » 

Cela  vous  semblerait-il  donc  inintelligible  ?  Il  n'y  a  pas 
d'antinomie,  cependant. 

Au  point  de  vue  des  intérêts  privés,  le  capital  indique  un 
rapport  d'échange,  précédé  d'une  évaluation  synallagma- 
tique.  C'est  le  produit  apprécié,  pour  ainsi  dire,  juridique- 
ment, par  deux  arbitres  responsables,  qui  sont  le  vendeur 
et  l'acheteur,  et  déclaré,  à  la  suite  de  cette  appréciation,  in- 
strument ou  matière  de  reproduction.  —  Au  point  de  vue 


GRATUITE   DU   CREDIT.  24  7 

social,  capital  et  produit  ne  se  distinguent  plus.  Les  produits 
s'échangent  contre  des  produits,  ou  bien  :  Les  capitaux  s'é- 
changent contrée  les  capitaux,  sont  deux  propositions  parfai- 
tement synonymes.  Quoi  de  plus  simple,  de  plus  clair,  de 
plus  positif,  de  plus  scientifique,  enfin,  que  tout  cela? 

J'appelle  donc  capital,  toute  valeur  faite,  en  terres,  instru- 
ments de  travail,  marchandises,  subsistances,  ou  monnaies, 
et  servant  ou  étant  susceptible  de  servir  à  la  production. 

La  langue  usuelle  confirme  cette  définition.  Le  capital  est 
dit  //6re,  quand  le  produit  quel  qu'il  soit,  ayant  été  seule- 
ment évalué  entre  les  parties,  peut  être  considéré  comme 
réalisé,  ou  immédiatement  réalisable,  c'est-à-dire  converti 
en  tel  autre  produit  qu'on  voudra  :  dans  ce  cas,  la  forme 
que  le  capital  aff'ecte  le  plus  volontiers,  est  celle  de  mon- 
naie. Le  capital  est  dit  engagé,  au  contraire,  quand  la  va- 
leur qui  le  constitue  est  entrée  définitivement  dans  la  pro- 
duction :  dans  ce  cas,  il  prend  toutes  les  formes  possibles. 

La  pratique  est  aussi  d'accord  avec  moi.  Dans  toute  en- 
treprise qui  se  fonde,  l'entrepreneur,  qui,  au  lieu  d'argent, 
engage  dans  son  industrie  des  instruments  ou  des  matières 
premières,  commence  par  en  faire  l'estimation  vis-à-vis  de 
lui-même,  à  ses  risques  et  périls  ;  et  cette  estimation  pour 
ainsi  dire  unilatérale,  constitue  son  capital,  ou  sa  mise  de 
fonds  :  c'est  la  première  chose  dont  il  soit  passé  écriture. 

Nous  savons  ce  qu'est  le  capital  :  il  s'agit  maintenant  de 
tirer  les  conséquences  de  cette  notion,  en  ce  qui  concerne 
l'intérêt.  Ce  sera  peut-être  un  peu  long,  quant  à  l'exposé 
graphique,  mais  très-simple  de  raisonnement. 

Les  produits  s'échangent  contre  des  produits,  a  dit 
J.  B.  Say  ;  ou  bien,  les  capitaux  s'échangent  contre  des  ca- 
pitaux ;  ou  bien  encore,  les  capitaux  s'échangent  contre  des 
produits,  et  vice  versa  :  voilà  le  fait  brut. 

La  condition  absolue,  sine  qua  non,  de  cet  échange  ;  ce 
qui  en  fait  l'essence  et  la  règle,  est  l'évaluation  contradic- 


2  4  8  PAMPHLETS. 

toire  et  réciprocpie  des  produits.  Otez  de  l'échange  l'idée  de 
prix,  et  l'échange  disparaît.  Il  y  a  transposition;  il  n'y  a  pas 
transaction,  il  n'y  a  pas  échange.  Le  produit,  sans  le  prix,  est 
comme  s'il  n'existait  pas  :  tant  qu'il  n'a  pas  reçu,  par  le  con- 
trat de  vente  et  d'achat,  sa  valeur  authentique,  il  est  censé 
non  avenu,  il  est  nul.  Voilà  le  fait  intelligible. 

Chacun  donne  et  reçoit,  d'après  la  formule  de  J.  B.  Say, 
énonciative  du  fait  matériel  ;  —  mais,  d'après  la  notion  du 
capital,  telle  que  nous  la  fournit  l'analyse,  chacun  doit  don- 
ner et  recevoir  une  valeur  égale.  Un  échange  inégal  est  une 
idée  contradictoire  :  le  consentement  universel  l'a  appelé 
fraude  et  vol . 

Or,  de  ce  fait  primitif  que  les  producteurs  sont  entre  eux 
en  rapport  perpétuel  d'éciiange,  qu'ils  sont  les  uns  pour  les 
autres,  tour  à  tour  et  tout  à  la  fois  producteurs  et  consom- 
mateurs, travailleurs  et  capitalistes,  et  de  l'appréciation  nu- 
mériquement égalitaire  qui  constitue  l'échange,  il  résulte 
que  les  comptes  de  tous  les  producteurs  et  consommateurs 
doivent  se  balancer  les  uns  les  autres;  que  la  société,  consi- 
dérée au  point  de  vue  de  la  science  économique,  n'est 
autre  chose  que  cet  équilibre  général  des  produits,  services, 
salaires,  consommations  et  fortunes;  que,  hors  de  cet  équi- 
ibre,  l'économie  politique  n'est  qu'un  mot,  et  l'ordre  pu- 
blic, le  bien-être  des  travailleurs,  la  sécurité  des  capitalistes 
et  propriétaires,  ime  utopie. 

Or,  cet  équilibre,  duquel  doivent  naître  l'accord  des  in- 
térêts et  l'iiarmonie  dans  la  société,  aujourd'hui  n'existe 
pas  :  il  est  rompu  par  diverses  causes,  selon  moi,  faciles  à 
détruire,  et  au  nombre  desquelles  je  signale,  en  première 
ligne,  l'usure,  l'intérêt,  la  rente.  11  y  a,  comme  je  l'ai  dit 
tant  de  fois,  erreur  et  malversation  dans  les  comptes,  falsi- 
fication dans  les  écritures  de  la  société  :  de  là  le  luxe  mal 
acquis  des  uns,  la  misère  croissante  des  autres;  de  là,  dans 
les  sociétés  modernes,  l'inégalité  des  fortunes  et  toutes  les 


GRATUITE   DL    CREDIT.  24  9 

agitations  révolutionnaires.  Je  vais.  Monsieur,  vous  en 
donner,  par  écriture  de  commerce,  la  preuve  et  la  contre- 
preuve. 

Constatons  d'abord  les  faits. 

Les  produits  s'échangent  contre  des  produits,  ou,  pour 
parler  plus  juste,  les  valeurs  s'échangent  contre  les  valeurs  : 
telle  est  la  loi. 

Mais  cet  échange  ne  se  fait  pas  toujours,  comme  l'on  dit, 
donnant  donnant;  la  tradition  des  objets  échangés  n'a  pas 
toujours  lieu  simultanément  de  part  et  d'autre  ;  souvent,  et 
c'est  le  cas  le  plus  ordinaire,  il  y  a  entre  les  deux  li\Taisons, 
un  intervalle.  Or,  il  se  passe  dans  cet  intervalle  des  choses 
curieuses,  des  choses  qui  dérangent  l'équilibre,  et  faussent 
la  balance.  Vous  allez  voir. 

Tantôt  l'un  des  échangistes  n'a  pas  le  produit  qui  convient 
à  l'autre,  ou,  ce  qui  revient  au  même,  celui-ci,  qui  consent 
bien  à  vendre,  veut  se  réserver  d'acheter.  Il  veut  bien  rece- 
voir le  prix  de  sa  chose,  mais  il  ne  veut,  pour  le  moment  du 
moins,  rien  accepter  en  échange.  Dans  l'un  et  l'autre  cas, 
les  échangistes  ont  recours  à  une  marchandise  intermé- 
diaire, faisant  dans  le  commerce  l'oflice  de  proxénète,  tou- 
jours acceptable  et  toujours  acceptée  :  c'est  la  monnaie.  Et 
comme  la  monnaie,  recherchée  de  tout  le  monde,  manque 
pour  tout  le  monde,  l'acheteur  s'en  procure,  contre  son 
obligation,  auprès  du  banquier,  moyennant  une  prime  plus 
ou  moins  considérable,  appelée  escompte.  —  L'escompte  se 
compose  de  deux  parties  :  la  commission,  qui  est  le  salaire 
du  service  rendu  par  le  banquier,  et  Yintérèt.  Nous  dirons 
tout  à  l'heure  ce  que  c'est  que  Yintérèt. 

Tantôt  l'acheteur  n'a  ni  produit,  ni  argent  à  donner  en 
échange  du  produit  ou  du  capital  dont  il  a  besoin ,  mais  il 
offre  de  payer  dans  un  certain  laps  de  temps,  en  un  ou  plu- 
sieurs termes.  Dans  les  deux  cas  sus-mentionnés  la  vente 
était  faite  au  comptant  ;  dans  celui-ci,  elle  a  lieu  <'  crédit. 


2  60  PAMPHLETS. 

Ici  donc,  la  condition  du  vendeur  était  moins  avantageuse 
que  celle  de  l'acheteur,  on  compense  l'inégalité  en  faisant 
porter  au  produit  vendu,  et  jusqu'à  parfait  paiement,  im 
intérêt.  C'est  cet  intérêt  compensatoire,  origine  première 
de  l'usure,  que  j'ai  signalé  dans  mie  de  mes  précédentes 
lettres  comme  l'agent  coercitif  du  remboursement.  Il  dure 
autant  que  le  crédit;  il  est  la  rémunération  du  crédit  :  mais 
il  a  surtout  pour  objet,  notez  ce  point.  A.' abréger  la  durée  du 
crédit.  Tel  est  le  sens,  la  signification  légitime  de  l'intérêt. 

Souvent  il  arrive,  et  c'est  l'extrémité  où  se  trouvent  gé- 
néralement les  travailleurs,  que  le  capital  est  absolument  in- 
dispensable au  producteur,  et  que  cependant  celui-ci  n'es- 
père pouvoir  de  longtemps,  ni  par  son  travail,  ni  par  son 
épargne,  bien  moins  encore  par  les  sommes  de  monnaie 
dont  il  dispose,  en  recomposer  l'équivalent,  en  un  mot,  le 
rembourser.  Il  lui  faudrait  20  ans,  30  ans,  50  ans,  un  siècle 
quelquefois  ;  et  le  capitaliste  ou  propriétaire  ne  veut  point 
accorder  un  si  long  terme.  Comment  sortir  de  cette  diffi- 
culté ? 

Ici  commence  la  spéculation  usuraire.  Tout  à  l'heure 
nous  avons  vu  l'intérêt  imposé  au  débiteur  comme  indem- 
nité du  crédit,  et  moyen  de  hâter  le  remboursement  ;  à  pré- 
sent nous  allons  voir  l'intérêt  cherché  pour  lui-même,  l'u- 
sure pour  l'usure,  comme  la  guerre  pour  la  guerre,  ou  l'art 
pour  l'art.  Par  convention  expresse,  légale,  authentique, 
consacrée  par  toutes  les  jurisprudences,  toutes  les  législa- 
tions, toutes  les  religions,  le  demandeur  s'engage  envers  le 
bailleur  à  lui  payer  —  à  -perpétuité,  l'intérêt  de  son  capital, 
terre,  meuble  ou  argent;  il  s'inféode,  corps  et  âme,  lui  et 
les  siens,  au  capitaliste,  et  devient  son  tributaire  ad  vitam 
œternam.  C'est  ce  qu'on  appelle  Constitution  de  rente,  et, 
dans  certains  cas,  emphytéose.  Par  cette  espèce  de  contrat, 
l'objet  passe  en  la  possession  du  demandeur,  qui  n'en  peut 
plus  être  dépossédé  ;  qui  en  jouit  comme  acquéreur  et  pro- 


GRATUITE   DU  CREDIT.  251 

priétaire;  mais  qui  en  doit,  à  tout  jamais,  payer  le  revenu, 
comme  un  amortissement  sans  fin.  Telle  est  l'origine  éco- 
nomique du  système  féodal. 

Mais  voici  qui  est  mieux. 

La  constitution  de  rente  et  l'emphytéose  sont  aujour- 
d'hui, presque  partout,  hors  d'usage.  On  a  trouvé  qu'un 
produit  ou  capital  échangé  contre  un  intérêt  perpétuel  était 
encore  trop  de  la  part  du  capitaliste  :  le  besoin  d'un  per- 
fectionnement se  faisait  sentir  dans  le  système.  De  nos 
jours,  les  capitaux  et  immeubles  ne  se  placent  plus  en  rente 
perpétuelle,  si  ce  n'est  sur  l'État  :  ils  se  louent,  c'est-à-dire 
se  prêtent,  toujours  contre  intérêt,  mais  à  comle  échéance. 
Cette  nouvelle  espèce  d'usure  a  nom  loyer  ou  fermage. 

Concevez-vous,  Monsieur,  ce  que  c'est  que  le  prêt  à  in- 
térêt (loyer  ou  fermage)  à  courte  échéance?  Dans  l'emphy- 
téose et  la  constitution  de  rente,  dont  je  parlais  tout  à 
l'heure,  si  la  rente  était  perpétuelle,  la  cession  du  capital 
l'était  aussi  :  entre  le  paiement  et  la  jouissance,  il  y  avait 
encore  une  sorte  de  parité.  Ici,  le  capital  ne  cesse  jamais  d'ap- 
partenir à  celui  qui  le  loue  et  qui  peut  en  exiger,  à  volonté, 
la  restitution.  En  sorte  que  le  capitaliste  n'échange  point 
capital  contre  capital,  produit  contre  produit  :  il  ne  donne 
rien,  il  garde  tout,  ne  travaille  pas,  et  vit  de  ses  loyers,  in- 
térêts, et  usures,  comme  1,000,  10,000  et  100,000  travail- 
leurs réunis  ne  vivent  pas  de  leur  production. 

Par  le  prêt  à  intérêt,  —  fermage  ou  loyer,  —  avec  fa- 
culté d'exiger,  à  volonté,  le  remboursement  de  la  sonnne 
prêtée,  et  d'élimiiier  le  Icrniier  ou  h»  ataire,  le  capitaliste  a 
imaginé  quelque  cliose  de  plus  grand  que  l'espace,  de  plus 
dm-able  que  le  temps.  Il  n'y  a  pas  d'infini  qui  égale  l'infini 
<le  l'usure  locative,  de  celte  usure  qui  dépasse  autant  la  per- 
pétuité de  la  rente,  que  la  perpétuité  de  la  rente  elle-même 
dépasse  le  remboursement  à  terme  et  au  comptant.  L'em- 
prunteur à  intérêt  et  courte  échéance  paie,  paie  encore. 


252  PAMPHLETS. 

paie  toujours  ;  et  il  ne  jouit  point  de  ce  qu'il  paie  ;  il  n'en 
a  que  la  vue,  il  n'en  possède  que  l'ombre.  N'est-ce  pas  à 
cette  image  de  l'usurier,  que  le  théologien  a  imaginé  son 
Dieu,  ce  Dieu  atroce,  qui  fait  éternellement  payer  le  pé- 
cheur, et  qui  jamais  ne  lui  fait  remise  de  sa  dette  !  Toujours! 
Jamais!  Yoilà  le  dieu  du  catholicisme,  voilà  l'usurier!... 

Eh  bien,  je  dis  que  tout  échange  de  produits  et  de  capi- 
taux peut  s'effectuer  au  comptant  ; 

Qu'en  conséquence,  l'escompte  du  banquier  doit  se  ré- 
duire aux  frais  de  bureaux  et  à  l'indemnité  du  métal  im- 
productivement  engagé  dans  la  monnaie  ; 

Partant,  que  tout  intérêt,  loyer,  fermage  ou  rente,  n'est 
qu'un  déni  de  remboursement,  un  vol  à  l'égard  de  l'em- 
prunteur ou  locataire,  la  cause  première  de  toutes  les  mi- 
sères et  subversions  de  la  société. 

Je  vous  ai  prouvé,  en  dernier  lieu,  par  l'exemple  de  la 
Banque  de  France,  que  c'était  chose  facile  et  pratique  d'or- 
ganiser l'égalité  dans  l'échange,  soit  la  circulation  gratuite 
des  capitaux  et  des  produits.  Vous  n'avez  voulu  voir,  dans 
ce  fait  catégorique  et  décisif,  qu'un  cas  particulier  de  mo- 
nopole, étranger  à  la  théorie  de  l'intérêt.  Que  me  fait,  ré- 
pondez-vous avec  nonchalance,  la  Banque  de  France  et  son 
privilège  ?  Je  vous  parle  de  l'intérêt  des  capitaux.  —  Comme 
si  le  crédit  foncier  et  commercial  étant  organisé  partout 
sur  le  pied  de  1/2  pour  100,  il  pouvait  exister  quelque  part 
encore  un  intérêt  ! . . .  Je  vais  vous  montrer  à  présent,  à  la 
façon  des  teneurs  de  livres,  que  ce  solde  particulier,  qui 
vient  se  placer  constamment  entre  les  deux  termes  de  l'é- 
change, ce  péage  imposé  à  la  circulation,  ce  droit  établi  sur 
la  conversion  des  produits  en  valeurs,  et  des  valeurs  en  ca- 
pitaux, cet  intérêt,  enfin,  ou,  pour  l'appeler  par  son  nom, 
cet  entremetteur  {interesse)  du  commerce,  dont  vous  ^  ous 
obstinez  à  prendre  la  défense,  est  précisément  le  grand 
faussaire  qui,  pour  s'approprier,  frauduleusement  et  sans 


GRATUITE  DU   CREDIT.  253 

travail,  des  produits  qu'il  ne  crée  pas,  des  services  qu'il  ne 
rend  jamais,  falsifie  les  comptes,  fait  des  surcharges  et  des 
suppositions  dans  les  écritures,  détruit  l'équilibre  des  tran- 
sactions, met  le  désordre  dans  les  affaires,  et  produit  fata- 
lement dans  les  nations  le  désespoir  et  la  misère. 

"Vous  trouverez,  dans  ce  qui  va  suivre,  la  représentation 
graphique  des  opérations  de  la  société,  exposées  torn*  à 
tour  dans  les  deux  systèmes,  le  système  de  Yintérêt,  actuel- 
lement régnant,  et  le  système  de  la  gratuité,  qui  est  celui 
que  je  propose.  Tout  raisonnement,  toute  dialectique,  toute 
controverse  tombe  devant  cette  image  intelligible  du  mou- 
vement économique. 

I.  — .Système  de  Ptntérêt. 

Dans  ce  système,  la  production,  la  circulation  et  la  con- 
sommation des  richesses  s'opèrent  par  le  concours  de  deux 
classes  de  citoyens,  distinctes  et  séparées  :  les  propriétaires, 
capitalistes  et  entrepreneurs  d'une  part,  et  les  travailleurs 
salariés  d'autre  part.  Ces  deux  classes,  quoiqu'en  état  flagrant 
d'antagonisme,  constituent  ensemble  un  organisme  clos, 
qui  agit  en  lui-même,  sur  lui-même,  et  par  lui-même. 

Il  suit  de  là  que  toutes  les  opérations  d'agricultiu'e,  de 
commerce,  d'industrie,  qui  peuvent  se  traiter  dans  un  pays, 
tous  les  comptes  de  chaque  manufacture,  fabrique,  ban- 
que, etc.,  peuvent  se  résumer  et  être  représentés  par  un 
seul  compte,  dont  je  vais  donner  les  parties. 

Je  désigne  par  A  la  classe  entière  des  propriétaires,  capi- 
talistes et  entrepreneurs,  que  je  considère  comme  une  per- 
sonne unique,  et  par  B,  C,  D,  E,  F,  G,  11,  I,  K,  L,  la  classe 
des  travailleurs  salariés. 


2  54  PAMPHLETS. 


COMPTES 


entre  A,  propriêtaire-capitaliste-entrepreneur,  el  B,  C,  D,  E,  F,  Tr 
H,  I,  K,  L,  travailleurs  salariés. 

CHAPITRE    PREMIER. 

Compte  et  résumé   des  opérations  personnelles  à  A, 
propriétaire-capitaliste-entrepreneur. 

A  l'ouverture  du  compte,  A  commence  sa  spéculation 
avec  un  capital  que  je  suppose  de  10,000  fr.  Cette  somme 
forme  sa  mise  de  fonds  ;  c'est  avec  cela  qu'il  va  travailler  et 
entamer  des  opérations  de  commerce.  Cet  acte  d'installation 
de  A  s'exprime  de  la  manière  suivante  : 

1.  Caisse  doit  à  À. 

l'T  janvier,  compte  de  capital 10,000  fr. 

Le  capital  formé,  que  va  faire  A  ?  Il  louera  des  ouvriers, 
dont  il  paiera  les  produits  et  services  avec  ses  10,000  fr.; 
c'est-à-dire  qu'il  convertira  ces  10,000  fr.  en  marchandises, 
c^  que  le  comptable  exprime  comme  suit. 

2.  Marchandises  générales,  à  Caisse. 

Achat  au  comptant,  ou  par  anticipation,   des  produits  de   l'année 
courante,  des  travailleurs  ci-après  dénommés  : 
De  B,  X  (journées  de  travail  ou  produit)  :  ensemble.        1,000  fr. 
De  C,                          -                               —  1,000 

De  D,  —  —  1,001) 

De  E,  —  —  1,000 

De  F,  —  —  1,000 

De  G,  —  —  1,000 

De  H,  —  —  1,000 

De  I,  —  —  1,000 

DeK,  —  —  1,000 

De  L,  —  —  1,000 

Total 10,000  fr. 

L'argent  converti  en  marchandises,  il  s'agit,  pour  le  pro- 
priétaire-capitaliste-entrepreneur  A,  de  faire  l'opération  in- 
verse, et  de  convertir  ses  marchandises  en  argent.  Cette 
conversion  suppose  un  bénéfice  (agio,  intérêt,  etc.),  puis- 


GRATUITE   DU   CREDIT.  255 

que,  par  l'hypothèse  et  d'après  la  théorie  de  l'intérêt,  la 
terre  et  les  maisons  ne  se  prêtent  pas  pour  rien,  les  capitaux 
poui'  rien,  la  garantie  et  la  considération  de  l'entrepreneur 
pour  rien.  Admettons,  suivant  les  règles  ordinaires  du  com- 
merce, que  le  bénéfice  soit  10  pour  100. 

A  qui  se  fera  la  vente  des  produits  de  A  ?  Nécessaire- 
ment à  B,  C,  D,  etc.,  travailleurs  :  puisque  la  société  tout 
entière  se  compose  de  A,  propriétaire-capitaliste-entrepre- 
neur,  et  de  B,  C,  D,  etc.,  travailleurs  salariés,  hors  desquels 
il  n'y  a  personne.  Voici  comment  s'établit  le  compte  : 

3.  Les  Suivants,  à  Marchandises  générales  : 

B,  mes  ventes  à  lui  faites  dans  le  courant  de  l'année,       1.100  fr. 

C,  —  —  1,109 

D,  —  —  1,100 

E,  —  —  1,100 

F,  —  —  1,100 

G,  —  —  1,100 
H,  —  —  l.iOO 
I,  —  —  1,100 
K,  —  —  1,100 
L,  —  —  1,100 

Total 1 1,000  fr. 

La  vente  terminée,  reste  à  faire  l'encaissement  des  .som- 
mes dues  par  les  acheteurs.  Nouvelle  opération  que  le 
comptable  couche  sur  son  livre,  en  la  façon  ci-après  : 

4.  Doit  Caisse  aux  Suivants  : 
à  B,  son  versement  en  espèces  pour  solde  de  son  compte 

au 31  décembre I,i00  fr. 

àC,  —  —  1,100 

àD,  —  —  MOO 

à  E,  .        —  —  1,100 

à  F,  —  —  l.lOO 

à  G,  —  —  l.«00 

à  H,  —  —  l.'OO 

à  I,  —  —  J.lOO 

à  K,  —  -  1,100 

à  L,  -  —  1.100 

Somme  égrale Il ,000  fr. 


2  56  PAMPHLETS. 

Ainsi,  le  capital  avancé  par  A,  —  après  conversion  de  ce 
capital  en  produits,  puis  vente  de  ces  produits  aux  travail- 
leurs-consommateurs B,  C,  D,  etc.,  et,  enfin,  paiement  de 
la  vente,  —  lui  rentre  augmenté  d'un  dixième,  ce  qui  s'ex- 
prime à  l'inventaire  par  la  balance  ci-dessous  : 

5.  Résumé  des  opérations  de  X,  propriétaire-capitaliste-entrepreneur, 
pour  son  inventaire  au  31   décembre. 

Doixient.  marchandises  générales.  Avoir. 

lO.OCO  fr.  Débit  de  ce  compte    Crédit  de  ce  compte 

au  31  décembre.        au  3 1  décembre ll.OOOfr. 

1,000  Bénéfice      sur     ce  i 

compte  à  porter  au  : 
crédit  du  compte  i 
du  capital  A. 


ll.OOOfr.  1  Balance 1 1,000  fr. 

On  voit  ici,  pour  le  dire  en  passant,  comment  et  à  quelle 
condition  les  produits  deviennent  capitaux.  Ce  ne  sont  pas 
les  marchandises  en  magasin  qui,  à  l'inventaire,  sont  portées 
au  crédit  du  compte  de  capital,  c'est  le  bénéfice.  Le  béné- 
fice, c'est-à-dire  le  produit  vendu,  livré,  dont  le  prix  a  été 
encaissé  ou  doit  l'être  prochainement  :  en  deux  mots,  c'est 
le  produit  fait  valeur. 

Passons  à  la  contre-partie  de  ce  compte,  au  compte  des 
travailleurs. 

CHAPITRE    DEUXIÈME. 

Compte  des  opérations  de  B,  travailleur,  avec  A,  propriétaire-capi- 
taliste-entrepreneur. 

B,  travailleur,  sans  propriété,  sans  capital,  sans  ouvrage, 
est  embauché  par  A,  qui  lui  donne  de  l'occupation  et  ac- 
quiert son  produit.  Première  opération,  que  l'on  fait  figu- 
rer _au  compte  de  B,  ainsi  : 

1.  Doit  Caisse,  i"  janvier,  à  B.  —  Compte  de  Capital. 

Vente  au  comptant   ou  par  anticipation  de   tout   le  produit    de 


GRATUITE  DU  CREDIT.  267 

son    travail     de    l'année,    à   A,   propriétaire- capitaliste -entrepre- 
neur, ci 1 ,000    fr. 

En  échange  de  son  produit,  le  travailleur  reçoit  donc 
1,  000  fr.,  somme  égale  à  celle  que  nous  avons  vue  figurer 
au  chapitre  précédent,  art.  2,  Compte  de  marchandises  gé- 
nérales. 

Mais  B  vit  de  son  salaire,  c'est-à-dire  qu'avec  l'argent 
que  lui  donne  A,  propriétaire-capitaliste-entrepreneur,  il 
se  pourvoit  chez  ledit  A  de  tous  les  objets  nécessaires  à  la 
consommation  de  lui  B,  objets  qui  lui  sont  facturés,  comme 
nous  l'avons  vu  plus  haut,  chap.  l^'^,  art.  3,  à  10  pour  100 
de  bénéfice  en  sus  du  prix  de  revient.  L'opération  a  donc 
pour  B  le  résultat  que  voici  : 

2.  Doit  B,  compte  de  Capital,  à  A,  propriétaire-capitaliste-entrepre- 

neur : 
Montant  des  fournitures  de  toute  espèce  de  ce  dernier 

dans  le  cours  de  l'année.     1,100  fr. 

3.  Résumé  des  opérations  de  B,  pour  son  inventaire  : 

Doit,  COMPTE   DE    CAPITAL.  Avoiv. 

1,100  fr.      Débit  de  ce  compte  au  31  décembre. 

Crédit  de  ce  compte  au  31  décembre 1,000  fr. 

Perte  sur   ce  compte,  que  B  ne  peut  payer 
qu'au  moyen  d'un  emprunt. .   100 

1,100  fr.  I,l0()fr. 

Tous  les  autres  travailleurs  se  trouvant  dans  les  mêmes 
conditions  que  B,  leurs  comptes  présentent  individuelle- 
ment le  même  résultat.  Pour  rintelligence  du  fait  que  j'ai 
voulu  faire  ressortir,  savoir,  le  défaut  d'équilibre  dans  la 
circulation  générale,  par  suite  des  prélt'veinents  du  capital, 
il  est  donc  inutile  de  reproduire  cliacun  de  ces  comptes. 

Le  tableau  qui  précède,  bien  autrement  instructif  et  dé- 
monstratif que  celui  de  Quesnay,  est  l'image  fidèle,  pré- 

OEuvrts  eompl'elti,  L  V.  17 


258  PAMPHLETS. 

sentée  algébriquement,  de  l'économie  actuelle  de  la  so- 
ciété. C'est  là  qu'on  peut  se  convaincre  que  le  prolétariat 
et  la  misère  sont  l'effet,  non  pas  seulement  de  causes  acci- 
dentelles, telles  qu'inondation,  guerre,  épidémie;  mais 
qu'ils  résultent  aussi  d'une  cause  organique,  inhérente  à  la 
constitution  de  la  société. 

Par  la  fiction  de  la  productivité  du  capital,  et  par  les 
prérogatives  sans  nombre  que  s'arroge  le  monopoleur,  il 
arrive  toujours  et  nécessairement  l'une  de  ces  deux  choses  : 

Ou  bien  c'est  le  monopoleur  qui  enlève  au  salarié  partie 
de  son  capital  social.  B,  C,  D,  E,  F,  G,  H,  I,  K,  L,  ont  pro- 
duit dans  l'année  comme  10,  et  ils  n'ont  consommé  que 
comme  9.  En  autres  termes,  le  capitaliste  a  mangé  un  tra- 
vailleur. —  En  outre,  par  la  capitalisation  de  l'intérêt,  la 
position  des  travailleurs  s'aggrave  chaque  année  de  plus  en 
plus;  de  telle  sorte  qu'en  poussant  la  démonstration  jus- 
qu'au bout  on  arrive,  vers  la  septième  année,  a  trouver 
que  tout  l'apport  primitif  des  travailleurs  est  passé,  à  titre 
d'intérêts  et  de  bénéfices,  entre  les  mains  du  propriétaire- 
capitaliste-entrepreneuE,  ce  qui  signifie  que  les  travailleurs 
salariés,  s'ils  voulaient  payer  leurs  dettes,  devraient  travail- 
ler chaque  septième  année  pour  rien. 

Ou  bien,  c'est  le  travailleur  qui,  ne  pouvant  donner  de 
son  produit  que  le  prix  qu'il  en  a  lui-même  reçu,  pousse  le 
monopoleur  à  la  baisse,  et  par  conséquent  le  met  à  dé- 
couvert de  tout  le  montant  des  intérêts,  loyers  et  bénéfices 
dont  l'exercice  de  la  propriété  lui  faisait  un  droit  et  une 
nécessité. 

On  est  donc  amené  à  reconnaître  que  le  crédit,  dans  le 
système  de  l'intérêt,  a  pour  résultat  inévitable  la  spoliation 
du  travailleur,  et  pour  correctif  non  moins  inévitable,  la 
banqueroute  de  l'entrepreneur,  la  ruine  du  capitaliste  pro- 
priétaire. L'intérêt  est  comme  une  épée  à  deux  tranchants: 
de  quelque  côté  qu'il  frappe,  il  tue. 


GRATUITÉ  DU   CRÉDIT.  269 

Je  viens  de  vous  montrer  comment  les  choses  se  passent 
dans  le  régime  de  l'intérêt.  Voyons  maintenant  comment 
elles  se  passeraient  sous  le  régime  de  la  gratuité. 

11.  —  Système  de  g^ratuité. 

D'après  la  théorie  du  crédit  gratuit_,  la  qualité  de  travail- 
leur salarié  et  celle  de  propriétaire-capitaliste-entreprenem' 
sont  identiques  l'une  à  l'autre  et  adéquates  :  elles  se  confon- 
dent sous  celle  de  producteur-consommateur.  L'effet  de  ce 
changement  est  de  ramener  toutes  les  opérations  du  cré- 
ait actuel,  prêt,  vente  à  terme,  agio,  loyer,  fermage,  etc., 
à  la  simple  forme  de  l'échange  ;  comme  toutes  les  opéra- 
tions de  banque  à  un  simple  virement  de  parties. 

Admettons  donc  que  la  Banque  de  France,  organe  prin- 
cipal de  ce  système,  ait  été  réorganisée  suivant  les  idées 
du  crédit  gratuit,  et  le  taux  de  ses  escomptes  réduit  à  1 
pour  100,  taux  que  nous  regarderons  provisoirement 
comme  le  juste  salaire  du  service  particulier  de  la  Banque, 
et,  conséquemment,  comme  représentant  un  intérêt  égal  à 
zéro.  Et  voyons  les  changements  qui  en  résultent  pour  la 
comptabilité  générale.  C'est  par  l'entremise  de  la  Banque 
et  de  ses  succursales,  remplaçant  toutes  les  vai'iétés  du 
crédit  usuraire,  que  s'effectuent  désormais  les  transactions  : 
c'est  donc  avec  la  Banque  que  B,  C,  D,  etc.,  travailleurs, 
associés,  groupés  ou  libres,  entrent  d'abord,  et  directement, 
en  compte. 

ciiAi'iiiib:  l'iiEMiEn. 

I.  Compte  des  opérations  de  B,  travailleur,   avec  y.  Unique  nu- 
tionale. 

Doit  Caisse,  !«■■  janvier,  à  x,  Banque  nalionaie^ 

Avance  de  celle-ci  sur  tous  les  produits  de  mon  travail  de 
l'annùe  ,  à  lui  rembourser  au  fur  et  à  mesure  de  mes 
ventes,  1,000  fr.;  escompte  J  pour  100  déduit,  ci.     990  fr. 


2«;0  PAMPHLETS. 

Ainsi  qu'on  Ta  vu  plus  haut,  B  vit  exclusivement  de  son 
travail  :  c'est-à-dire  que  sur  la  garantie  de  son  produit,  il 
obtient  de  x,  Banque  nationale,  soit  des  billets^  soit  des  es- 
pèces, avec  lesquels  il  achète  chez  A,  —  travailleur  comme 
lui,  mais  qui  dans  les  opérations  de  vente  ou  échange  dont 
nous  parlerons  tout  à  l'heure,  remplit  le  rôle  de  proprié- 
taire-capitaliste-entrepreneur, —  tous  les  objets  nécessai- 
res à  son  industrie  et  à  sa  consommation.  Par  le  fait,  B 
achète  tons  ces  objets  au  comptant  :  il  peut  donc,  et  d'au- 
tant plus  rigoureusement  en  débattre  le  prix. 

Cet  achat,  fait  avec  les  billets  ou  espèces  de  la  Banque, 
donne  ouverture  au  compte  suivant  sur  les  livres  de  B  : 

2.  Doivent  Marchandises  générales  à  Caisse, 

Achat  au  comptant,  chez  A,  de  toute  ma  consommation  de 
l'année 990  fr. 

Au  fiu"  et  à  mesure  de  sa  fabrication,  B  vend  ses  produits. 
Mais  la  production  se  règle  sur  la  consommation  :  or,  celle 
ci  n'étant  plus  entravée,  comme  sous  le  régime  de  l'intérêt, 
par  l'usure,  c'est-à-dire  par  la  vente  à  terme,  par  le  loyer 
des  instruments  de  travail  et  les  charges  qui  en  résultent, 
surtout  par  le  préjugé  de  la  monnaie,  devenue  improduc- 
tive, et  même  inutile  ;  il  s'ensuit  que  B,  comme  tous  les 
autres  travailleurs,  peut  non-seulement  racheter,  à  une  frac- 
tion minime  près,  son  propre  produit,  mais  donner  car- 
rière à  son  énergie,  à  sa  puissance  productive,  sans  crainte 
de  créer  des  non-valeurs  ou  d'amener  l'avilissement  des 
prix,  avec  l'espoir  légitimement  fondé,  au  contraire,  de  se 
compenser,  par  ce  surcroît  de  production  et  d'échange,  de 
la  faible  rétribution  qu'il  paie  à  la  Banque,  pour  la  négo- 
ciation de  ses  valeurs.  C'est  ce  qui  va  paraître  dans  l'article 
suivant  du  compte  de  B. 

Tout  travail  doit  laisser  un  excédant  ;  cet  aphorisme  est 
un  des  premiers  de  l'économie  politique.  Il  est  fondé  sur 


GRATIITE   DU   CREDIT.  261 

ce  principe  que,  dans  l'ordre  économique,  quel  que  soit  le 
capital  mis  en  œuvre,  toute  valeur  est  créée,  par  le  travail, 
de  rien  ;  de  même  que,  selon  la  théologie  chrétienne,  toutes 
choses  dans  la  nature  ont  été  créées  de  Dieu,  également  de 
rien.  En  effet,  le  produit  étant  défini  :  Vutilité  ajoutée  par 
le  travail  aux  objets  que  fournit  la  nature  (J.  B.  Say  et  tous 
les  économistes),  il  est  clair  que  le  produit  tout  entier  est  le 
fait  des  travailleurs;  et  si  l'objet  auquel  s'ajoute  l'utilité 
nouvelle  est  déjà  lui-même  un  produit,  la  valeur  reproduite 
est  nécessairement  plus  grande  que  la  valeur  consommée. 
Admettons  que  par  son  travail,  B  ait  augmenté  de  10  pour 
100  la  valeur  qu'il  consomme,  et  constatons,  par  ses  écri- 
tures, le  résultat  : 

3.  Doit  Caisse  à  Marcliaiidises  générales, 
Mes  ventes  au  complanl  à  liivers,  courant  de  l'année,       1,089  fr. 

Il  appert  de  ce  compte  que  l'usure  est  une  cause  de  mi- 
sère, en  ce  qu'elle  empêche  la  consommation  et  la  repro- 
duction, d'abord  en  élevant  le  prix  de  vente  des  produits 
d'une  quantité  plus  forte  que  l'excédant  obtenu  par  le  tra- 
vail reproducteur  :  la  somme  des  usui*es,  en  France,  sur  un 
produit  total  de  lOmiUiards,  est  de  6  milliards,  00  pour  100; 
—  puis  en  entravant  la  circulation  par  toutes  les  formalités 
de  l'escompte,  de  l'intérêt,  du  loyer,  du  fermage,  etc.  :  — 
toutes  difficultés  qui  disparaissent  sous  le  régime  du  crédit 
gratuit. 

Nous  voici  au  moment  où  B  a  réalisé  tout  le  produit  de 
son  travail  de  l'année.  11  faut  qu'il  se  liquide  avec  x.  Ban- 
que nationale,  ce  qui  donne  lieu  à  l'opération  que  voici  : 

■i.   D(jil  .T,  Uanqiii;  nationale,  a  Caisse, 

Mon  vei'sciiienl  |iour  solde 1 ,000  fr. 

Maintenant  B  doit  se  rendre  compte  :  il  le  fait  de  la  ma- 
nière suivante  : 


262  PAMPHLETS. 

5.  Résumé  des  opérations  de  B  pour  son  inventaire. 

Doit.  COMPTE  DE  MARCHANDISES    GÉNÉRALES.  ÂVOÎT. 

990  fr.     Débit  de    ce  compte  [  Crédit  de  ce  compte 

au  3|  décembre.        |     au  31  décembre 1,089  fr. 

99  Bénéfice      sur        ce  i 

compte.  I 


1,089  fr.  Somme  égale.  1,089  fr. 

L'année  suivante,  B,  au  lieu  d'opérer  sur  un  produit  de 
1,000  opérera  sur  un  produit  de  1,089,  ce  qui  lui  donnera 
un  nouveau  surcroît  de  bénéfice  ;  puis  le  même  mouve- 
ment se  renouvelant  la3«,  la  4«,  la  5«,  etc.,  année,  le  pro- 
grès de  sa  richesse  suivra  le  progrès  de  son  industrie;  il  ira 
à  l'infini. 

Les  autres  travailleurs,  C,  D,  E,  F,  etc.,  étant  dans  les 
mêmes  conditions  que  B,  leurs  comptes  présentent  indivi- 
duellement le  même  résultat  ;  il  est  inutile  de  les  repro- 
duire. 

Je  passe  à  la  contre-partie  des  comptes  ouverts  chez  B,. 
et  tout  d'abord  à  celui  de  la  Banque. 

CHAPITRE   II. 

On  a  vu  plus  haut  que  x,  Banque  nationale,  a  fait  à  B 
une  avance  sur  son  travail  ou  produit;  qu'elle  en  a  usé  de 
même  avec  tous  les  autres  travailleurs  ;  et  qu'ensuite  elle 
s'est  couverte  et  rémunérée,  par  le  remboursement  des  va- 
leurs qu'ils  lui  avaient  remises,  et  par  la  déduction,  faite  à 
son  profit,  de  1  pour  100  d'escompte.  Voici  comment  se 
traduiraient  ces  diverses  opérations  sur  les  livres  de  la 
Banque. 


GRATUITE  DU  CREDIT.  263 

Doivent  les  Suivants  à  Caisse  : 

B,  mes   avances    sur    le  produit  de    son    travail    de     l'année, 

contre    son    engagement  de   1,000  fr.  ;    escompte    dé- 
duit       990  fr. 

C,  —  —  990 

D,  —  —  990 

E,  -  —  990 

F,  —  —  990 

G,  —  —  990 
H,  —  —  990 
I*  —  —  990 
K,  —  —  990 
L,            —  —  990 


9,900  fr. 


Lors  du  remboursement  par  les  débiteurs,  nouvelle  opé- 
ration que  le  comptable  coucherait  sur  les  livres  comme 
suit  : 

Doit  Caisse  aux  Suivants  : 

à  B,  son  versement  pour  solde 990  fr. 

à  C,                          —  _  990 

à  D,                         —  _  990 

à  E.                         —  —  990 

à  F,                         —  _  990 

à  G,                          —  _  990 

à  H.                         —  —  990 

à  I,                            —  —  990 

à  K,                          —  —  990 

à  L.                           —  _  990 

à  Profits    el    perles,    reçu  desdits    pour  escompte 

1  pour  100 100 

Total 10,000  fr. 

Le  crédit  donné  par  x.  Banque  nationale,  —  après  con- 
version de  la  somme  créditée,  en  produits,  puis  vente  de  ces 
produits  à  tous  les  membres  de  la  société,  producteurs- 
consommateurs,  depuis  A  jusqu'à  L,  et  enfin  paiement  de 
la  vente  au  moyen  de  la  même  somme  fournie  par  la  Ban- 


26  4  PAMPHLETS. 

que;  —  ce  crédit^  disons-nous^  lui  rentre,  sous  forme  de 
billets  ou  espèces,  augmenté  de  l'escompte  de  1  pour  100, 
avec  lequel  la  Banque  paie  ses  employés  et  acquitte  ses 
frais.  Si  même,  après  avoir  couvert  ses  dépenses,  il  restait 
à  la  Banque  un  bénéfice  net  tant  soit  peu  considérable,  elle 
réduirait  proportionnellement  le  taux  de  son  escompte,  de 
manière  à  ce  qu'il  lui  restât  toujours,  pour  intérêt  du  ca- 
pital, zéro. 

Résumé  des  opérations  de  x,  Banque  nationale,  pour  son  inventaire 
au  31  décembre. 

Doit.  PROFITS    ET    PERTES.  AvOtr. 

lOO  fr.       Bénéfice        sur        ce  i   Produit  des   escomptes   de  l'an- 
compte.  I        née 100  fr. 

En  se  reportant  au  compte  de  caisse  de  x,  Banque  natio- 
nale, on  voit  tout  d'abord  que  l'excédant  du  débit  de  ce 
compte  sur  le  crédit  est  de  fr.  100,  somme  égale  à  celle  du 
bénéfice  d'escompte  constatée  par  le  compte  de  profits  et 
pertes. 

CHAPITRE    III. 

Venons  enfin  au  compte  de  A,  propriétaire-capitaliste- 
entrepreneur,  lequel  ne  se  distingue  plus,  comme  nous  l'a- 
vons dit,  de  B,  C,  D,  etc.,  travailleurs  salariés,  et  ne  prend 
ce  titre  que  fictivement,  par  suite  de  ses  opérations  avec  ces 
derniers. 

Dans  le  régime  du  crédit  gratuit,  A  ne  prête  plus  les  ma- 
tières premières,  l'instrument  du  travail,  le  capital,  en  un 
mot;  il  ne  le  donne  pas  non  plus  pour  rien;  il  le  vend.  Dès 
qu'il  en  a  reçu  le  prix,  il  est  déchu  de  ses  droits  sur  son  ca- 
pital; il  ne  peut  plus  s'en  faire  payer  éternellement,  et  au 
delà  de  l'éternité  même,  l'intérêt. 

Voyons  donc  comment  se  comportera  le  compte  de  A, 
dans  ce  nouveau  système. 


GRATLITÉ   DU   CRÉDIT.  2  65 

D'abord,  la  monnaie  n'étant  qu'un  instrument  de  circu- 
lation^ devenu,  par  son  accumulation  à  la  Banque  et  la  sub- 
stitution presque  générale  du  papier  au  numéraire,  une 
propriété  commune,  dont  l'usage,  partout  dédaigné,  est 
gratuit,  les  producteurs-consommateurs  B,  C,  D,  etc.,  n'ont 
plus  que  faire  des  écus  de  A .  Ce  qu'il  leur  faut,  ce  sont  les 
matières  premières,  instruments  de  travail  et  subsistances 
dont  A  est  détenteur. 

A  commence  donc  ses  opérations  avec  son  capital,  mar- 
chandises, que  par  hypothèse  nous  fixerons  à  10,000  fr. 
Cette  ouverture  d'opérations  de  A  s'exprime  sm'  ses  livres 
de  la  manière  suivante  : 

1.  Doit  Marchandise  générale  à  A,  compte  de  Capital  : 

marchandises  en  magasin,  au  l^'' janvier  dernier,  suivant  in- 
ventaire         10,000  fr. 

Que  fera  A  de  cette  marchandise  ?  Il  la  vend  aux  tra- 
vailleurs B,  C,  D,  etc.,  c'est-à-dire  à  la  société  consom- 
matrice et  reproductrice  qu'ici  ils  représentent,  de  même 
que  lui.  A,  représente,  pour  le  moment,  la  société  capita- 
liste et  propriétaire.  C'est  ce  que  le  comptable  de  A  consta- 
tera comme  suit  : 

2.  Vente  au  comptant  à  B 990 

—  à  C .  }I90 

—  àD 990 

—  à  E 990 

—  à  F 990 

—  à  G 990 

—  à  U 990 

—  à  1 990 

—  à  K 990 

—  àL 990 

Total 9,900  fr. 

Mais  si  les  travailleurs  B,  C,  D,  etc.,  consoiiiiut'nt  les 
articles  de  A,  à  sou  tour  le  propriétaire-capitaliste-eiitre- 


leO  PAMPHLETS. 

preneur  A  consomme  les  produits  des  travailleurs  B,  C,  D, 
etc.^  de  qui  il  doit  les  acheter,  comme  ils  achètent  eux- 
mêmes  les  siens.  Or,  nous  avons  vu,  chapitre  l^"",  article  3, 
que  la  mieux-value  donnée  aux  valeurs  consommées  par 
B,  C,  D,  etc.,  étant,  par  hypothèse,  dans  un  régime  exempt 
de  tout  chômage,  stagnation,  avilissement  de  prix,  de 
10  pour  100,  le  capital  de  990  fr.  que  B  a  obtenu,  par  cré- 
dit, de  la  Banque,  reproductivement  consommé,  se  trans- 
forme en  un  autre  de  1,089  fr.  :  c'est  donc  d'après  ce  prix 
que  A  fait  ses  achats  auprès  de  B,  et  en  acquitte  les  fac- 
tures. Ce  qui  se  traduit  dans  les  écritures  comme  suit  : 

3.  Doit  Marchandise  générale  à  Caisse  : 
Achat  au  comptant,  aux  travailleurs  ci-aprés  : 

à    B,  ses  livraisons    de   divers  articles  pour  ma  consomma- 
tion. ., 1,089  fr. 

C,  —  —                   —  1,089 

D,  —  —                   —  1,089 

E,  —  —                   —  1,089 

F,  —  —                   —  1,089 

G,  —  —  —  1,089 
H,  —  —  —  1,089 
I,  —  —  —  1,089 
K,  —  —  —  1,089 
L.  —                   —                   —  1,089 

Total 10,890  fr. 

Pour  achever  la  démonstration,  nous  n'avons  plus  qu'à 
dresser  l'inventaire  de  A. 

Résumé  des  opérations  de  A,   propriétaire-capitaliste- entrepreneur 
pour  son  inventaire  ou  31  décembre. 

Doit.  MARCHANDISE    GÉNÉRALE.  ÂVOÏr. 

10,890  fr.  Débit    de  ce  compte!  Crédit  de  ce  compte 

au  31   décembre,    i      au  3i  décembre...      9,900  fr. 
Restant    en   magasin 
I      des      marchandises 
i      inventoriées   au   1" 

'      janvier  dernier 100 

,  Perle  sur  ce  compte.. .        890 

10,890  fr.  Somme  égale.  10,890  fr. 


GRATUITE   DU   CREDIT.  267 

Maintenant  que  nous  avons  établi  notre  double  compta- 
bilité, rapprochons  les  comptes,  et  notons  les  différences  : 

l»  Sous  le  régime  de  Vusure,  le  compte  de  chaque  tra- 
vailleur se  solde  par  une  perte  de  100  fr.,  soit  pour 
les  10  :  1,000  fr. 

En  même  temps,  celui  de  A,  propriétaire-capitaliste-en- 
trepreneur, se  solde  par  un  bénéfice  de  1,000  fr.  ;  ce  qui 
prouve  que  dans  la  société  capitaliste  le  déficit,  soit  la  mi- 
sère, est  en  raison  de  l'agio. 

2°  Sous  le  régime  du  crédit  gratuit,  au  contraire,  le 
compte  de  chaque  travailleur  se  solde  par  un  boni  de  99  fr., 
soit  pour  les  dix,  990  fr.  ;  et  celui  de  A,  propriétaire-capi- 
taliste, par  un  déficit,  de  890  fr.,  qui,  avec  les  100  fr.  de 
marchandises  restant  en  magasin  et  venant  en  couverture 
du  déficit  de  l'année,  font  bien  les  990  fr.  dont  la  fortune 
des  dix  travailleurs  s'est  augmentée.  Ce  qui  prouve  que, 
dans  la  société  mutuelliste,  c'est-à-dire  de  l'égal  échange, 
la  fortune  de  l'ouvrier  augmente  en  raison  directe  de  son 
travail,  tandis  que  celle  du  capitaliste  diminue  aussi  en 
raison  directe  de  sa  consommation  improductive,  et  qui  dé- 
truit le  reproche  que  m'adressait  Pierre  Leroux,  qu'il  n'a 
cessé  depuis  deux  mois  de  reproduire  dans  sa  polémique, 
savoir,  que  le  crédit  gratuit,  la  Banque  du  peuple,  la  nnitua- 
lité  ne  sont  aussi  que  du  propriétarisme,  du  bourgeoisisme, 
de  l'exploitation,  enfin,  comme  le  régime  que  la  Banque  du 
peuple  avait  la  prétention  d'abolir. 

Dans  le  régime  mutuelliste,  la  fortune  de  ^ouvrier  aug- 
mente en  tmson  directe  de  son  travail,  tandis  que  celle  du 
propriétaire-capitaliste  diminue  en  raison  directe  de  sa  con- 
sommation improductive  :  —  Cette  proposition,  matliéma- 
tiquement  démontrée,  répond  à  toutes  les  divagations  de 
Pierre  Leroux  et  Louis  Blanc,  sur  la  communauté,  la  fra- 
ternité et  la  solidarité. 

Renversons  maintenant  la  fornuih^  : 


2  68  PAMPHLETS. 

Sous  le  régime  de  l'usure,  la  fortune  de  l'ouvrier  décroît 
en  7'aison  directe  de  son  travail,  tandis  que  celle  du  proprié- 
taire-capitaliste augmente  en  raison  directe  de  sa  consomma- 
tion improductive  :  —  Cette  proposition^  démontrée  comme 
la  précédente,  mathématiquement,  répond  à  toutes  les  di- 
vagations des  jésuites,  malthusiens  et  philanthropes,  sur 
l'inégalité  des  talents,  les  compensations  de  Tautre  vie, 
etc.,  etc. 

Comme  corollaire  à  ce  qui  précède,  et  en  nous  basant 
toujours  sur  la  logique  des  chiffres,  nous  disons  encore  : 

Dans  la  société  capitaliste,  l'ouvrier  ne  pouvant  jamais 
racheter  son  produit  pour  le  prix  qu'il  l'a  vendu,  est  cons- 
tamment en  déficit.  D'où,  nécessité  pour  lui  de  réduire  indé- 
finiment sa  consommation,  et,  par  suite,  nécessité  pour  la 
société  entière  de  réduire  indéfiniment  la  production  ;  par- 
tant, interdiction  de  la  vie,  obstacle  à  la  formation  des  ca- 
pitaux, comme  des  subsistances. 

Dans  la  société  mutuelliste,  au  contraire, louvrier échan- 
geant, sans  retenue,  produit  contre  produit,  valeur  contre 
valeur,  ne  supportant  qu'un  droit  léger  d'escompte  large- 
ment compensé  par  l'excédant  que  lui  laisse,  au  bout  de 
l'année,  son  travail,  l'ouvrier  profite  exclusivement  de  son 
produit.  D'où,  faculté  pour  lui  de  produire  indéfiniment,  et, 
pour  la  société,  accroissement  indéfini  de  la  vie  et  de  la  ri- 
chesse. 

Direz-vous  qu'une  pareille  révolution  dans  les  rapports 
économiques  ne  ferait,  après  tout,  que  déplacer  la  misère  ; 
qu'au  lieu  de  la  misère  du  travailleur  salarié,  qui  ne  peut 
racheter  son  propre  produit,  et  qui  devient  d'autant  plus 
pauvre  qu'il  travaille  davantage,  nous  aurions  la  misère  du 
propriétaire-capitaliste-entrepreneur,  qui  se  verrait  forcé 
d'entamer  son  capital,  et,  partant,  de  détruire  incessam- 
ment, avec  la  matière  du  produit,  l'instrument  du  travail 
même  ? 


GRATUITÉ  Dl    CRÉDIT.  V69 

Mais  qui  ne  voit  que  si,  comme  cela  est  inévitable  dans  le 
régime  de  la  gratuité,  les  deux  qualités  de  travailleur  sa- 
larié d'une  pai't,  ^yàepropriétaire-capito liste-entrepreneur, 
de  l'autre,  deviennent  égales  et  inséparables  dans  la  per- 
sonne de  chaque  ouvrier,  le  déficit  qu'éprouve  A  dans  les 
opérations  qu'il  fait  comme  capitaliste,  il  le  couvre  immé- 
diatement par  le  bénéfice  qu'il  obtient  à  son  tour  comme 
travailleur  :  de  sorte  que,  tandis  que  d'un  côté,  par  l'anni- 
hilation de  l'intérêt,  la  somme  des  produits  du  travail  s'ac- 
croît indéfiniment;  de  l'autre,  par  les  facilités  de  la  circula- 
tion, ces  produits  se  convertissent  incessamment  en  valeur, 
et  les  valeurs  en  CAPITAUX  ? 

Que  chacun,  au  lieu  de  crier  à  la  spoliation  contre  le  so- 
cialisme, fasse  donc  son  propre  compte,  que  chacun  dresse 
l'inventaire  de  sa  fortune  et  de  son  industrie,  de  ce  qu'il 
gagne  comme  capitaliste-propriétaire,  et  de  ce  qu'il  peut 
obtenir  comme  tra\ailleur  :  et,  je  me  trompe  fort,  ou  sur 
les  10  millions  de  citoyens  inscrits  sur  les  listes  électorales 
il  ne  s'en  trouvera  pas  200,000,  1  sur  oO,  qui  aient  intérêt  à 
conserver  le  régime  usuraire,  et  à  repousser  le  crédit  gi-a- 
tuit.  Quiconque,  encore  une  fois,  gagne  plus  par  son  tra- 
vail, par  son  talent,  par  son  industrie,  par  sa  science,  que 
par  son  capital,  est  directement  et  surabondamment  inté 
ressé  à  l'abolition  la  plus  immédiate  et  la  plus  complète  de 
l'usure  ;  celui-là,  dis-je,  qu'il  le  sache  ou  qu'il  l'ignore,  est, 
au  premier  chef,  partisan  de  la  République  démocratique  et 
sociale;  il  est,  dans  l'acception  la  plus  hu-ge,  la  plus  con- 
servatrice, RÉVOLUTIONNAIRE.  Quoi  douc?  Sci'ait-il  vrai, 
parce  qu'ainsi  l'a  dit  Malthus  et  qu'ainsi  le  veut,  à  sa  suite, 
une  poignée  de  pédants,  que  10  millions  de  travailleurs, 
avec  leurs  enfants  et  leurs  femmes,  doivent  servir  éternelle- 
ment de  pâture  à  200,000  parasites,  et  que  c'est  afin  de  pro- 
téger cette  exploitation  de  l'homme  par  l'iiomme,  que 
l'Etat  existe,  qu'il  dispose  d'une  force  armée  de  500,000  sol- 


i70  PAMPHLETS. 

dats,  d'un  million  de  fonctionnaires,  et  que  nous  lui  payons 
deux  milliards  d'impôts?... 

Mais  qu'ai-je  besoin,  après  tout  ce  qui  a  été  dit  dans  le 
cours  de  cette  polémique,  d'entretenir  plus  longtemps  l'op- 
position purement  factice  de  travailleurs-salariés  et  capi- 
talistes-propriétaires? Le  moment  est  venu  de  faire  cesser 
tout  antagonisme  entre  les  classes,  et  d'intéresser  à  l'aboli- 
tion de  la  rente  et  de  l'intérêt,  jusqu'aux  propriétaires  et 
aux  capitalistes  eux-mêmes.  La  Révolution,  ayant  assuré 
son  triomphe  par  la  justice,  peut,  sans  manquer  à  sa  di- 
gnité, s'adi'esser  aux  intérêts. 

N'avons-nous  pas  vu  que  l'intérêt  est  né  des  risques  de 
l'industrie  et  du  commerce,  qu'il  s'est  manifesté  d'abord 
dans  les  contrats  plus  ou  moins  aléatoires  de  pacotille  et  à 
la  grosse?  Or,  ce  qui  fut  au  commencement  l'effet  inévi- 
table de  l'état  de  guerre,  ce  qui  devait,  de  toute  nécessité, 
apparaître  dans  une  société  antagoniste,  se  reproduira  en- 
core ettoujom's,  dans  la  société  harmonique  et  pacifiée.  Le 
progrès,  dans  l'industrie  comme  dans  la  science,  est  sans 
fin;  le  travail  ne  connaît  pas  de  bornes  à  ses  aventureuses 
entreprises.  Mais  qui  dit  entreprise,  dit  toujours  chose  plus 
ou  moins  aléatoire,  par  conséquent,  risque  plus  ou  moins 
grand  du  capital  engagé,  partant  nécessité  d'un  intérêt  com- 
pensateur. 

Au  loyer,  au  fermage,  à  la  rente,  au  prêt  sur  hypothè- 
que, à  l'agio  mercantile,  aux  spéculations  de  bourse,  à  la 
spoliation  bancocratique,  doit  succéder  pour  le  capital,  dans 
des  conditions  de  plus  en  plus  heureuses,  la  Commandite. 
Alors  le  capital,  divisé  par  actions  et  fourni  par  les  masses 
ouvTières,  au  lieu  de  spolier  le  travail,  produira  pour  le  tra- 
vail; alors  le  dividende  ne  sera  qu'une  manière  de  faire  par- 
ticiper la  société  tout  entière  aux  bénéfices  des  spécu- 
lations privées  :  ce  sera  le  gam  légitime  du  génie  contre  " 
la  fortune.  Que  les  capitalistes  actuels,  au  lieu  de  s'en- 


GRATUITE   DU    CREDIT.  27  1 

tasser  à  la  Bourse,  de  comprimer  la  révolution  et  de 
mettre  l'embargo  sur  les  bras,  osent  donc  se  faire  nos 
chefs  de  file;  qu'ils  deviennent,  comme  en  92,  nos  gé- 
néraux dans  cette  nouvelle  guerre  du  travail  contre  la 
misère,  dans  cette  grande  croisade  de  l'industrie  contre 
la  nature.  N'y  a-t-il  donc  plus  rien  à  découvrir,  plus  rien  à 
oser,  plus  rien  à  faire  pour  le  développement  de  notre  na- 
tionalité, pour  l'augmentation  de  notre  richesse  et  de  notre 
gloire?... 

Je  m'arrête  :  il  est  temps.  Malgré  moi,  Monsieur,  vous 
m'avez  poussé  à  cette  déduction  abstraite,  fatigante  pour 
le  public  et  peu  facile  pour  les  colonnes  d'un  journal  po- 
pulaire. Fallait-il  donc  m'entraîner  à  cette  dissertation  épi- 
neuse, quand  il  était  si  facile,  si  simple,  de  nous  renfermer 
dans  cette  question  péremptoire  autant  que  positive  :  Le 
crédit  peut-il  ou  ne  peut-il  pas  être  gratuit  ?  Au  risque  de 
rebuter  les  lecteurs  de  la  Voix  du  Peuple,  j'ai  voulu  satis- 
faire à  votre  désir  :  vous  me  direz,  si  vous  le  jugez  convena- 
ble, ce  que  vous  trouvez  à  reprendre,  d'abord  à  l'analyse 
que  j'ai  faite  de  la  notion  de  capital  ;  puis  à  la  définition  que 
j'en  ai  fait  sortir  ;  enfin  aux  théorèmes  et  aux  corollaires  qui 
en  ont  fait  le  développement. 

Dans  ce  que  vous  venez  de  lire  il  y  a,  vous  ne  le  nie- 
rez pas,  toute  une  révolution,  non-seulement  politique 
et  économique,  mais  encore,  ce  qui  doit  vous  être,  ainsi 
qu'à  moi-même,  beaucoup  plus  sensible,  scientifique.  A 
vous  de  voir  si  vous  acceptez,  pour  votre  compte  et  pour 
celui  de  vos  coreligionnaires,  la  conclusion  qui  ressort  avec 
éclat  de  toute  cette  discussion,  savoir,  que  ni  vous,  mon- 
sieur Bastiat,  ni  personne  de  votre  école,  n'entendez  rien  à 
l'économie  politique. 

Je  suis,  etc. 

P.  J.  Proudhon. 


27  2  PAMPHLETS. 

DOUZIÈME  LETTRE. 

F.  BASTIAT  A  P.  J.  PHOUDHON. 

Le  système  de  la  gratuité  du  crédit  se  réduit  au  papier-monnaie.  — 
Quelles  conséquences  tirer  de  la  comptabilité  établie  par  M.  Prou- 
dhon  ?  —  Des  billets  de  banque.  —  Des  profits  qu'ils  procurent.  — 
Pénétration  de  J.  B.  Say.  —  Le  vrai  moyen  de  faire  profiter  du 
crédit  le  public,  qui  lui-même  l'accorde,  c'est  la  liberté.  —  Analyse 
du  crédit  et  de  l'intérêt.  —  Exhortation  à  M.  Proudhon  de  changer 
sa  bannière. 

4  février  1860. 

Vous  venez  de  rendre  à  la  société  un  signalé  service.  Jus- 
qu'ici la  gratuité  du  crédit  était  demeurée  enveloppée  de 
nuages  philosophiques,  métaphysiques,  économiques,  anti- 
nomiques, historiques.  En  la  soumettant  à  la  simple  épreuve 
de  la  comptabilité,  vous  la  faites  descendre  de  ces  vagues 
régions;  vous  l'exposez  nue  à  tous  les  regards;  chacun 
poiura  la  reconnaître  :  c'est  la  monnaie  de  papier. 

Multiplier  et  égaliser  les  richesses  sur  la  terre  en  y  jetant 
une  pluie  de  papier-monnaie,  voilà  tout  le  mystère.  Voilà  le 
conclusum,  Vultimatum,  et  le  desideratum  du  socialisme. 

La  gratuité  du  crédit,  c'est  son  dernier  mot,  sa  dernière 
formule,  son  dernier  effort.  Vous  l'avez  dit  cent  fois  avec 
raison.  D'autres,  il  est  \Tai,  donnent  à  ce  mot  un  autre  sens. 
Est  socialiste,  disait,  ces  jours-ci,  la  Démocratie  pacifique, 
quiconque  aspire  à  réaliser  un  peu  de  bien.  —  Certes,  si 
la  définition  est  vague,  elle  est  du  moins  compréhensive  et 
surtout  prudente.  Ainsi  défini,  le  socialisme  est  impéris- 
sable. 

Mais  un  désir,  non  plus  que  vingt  aspirations  qui  s'entre- 
détruisent,  ne  constituent  pas  une  science.  Qu'est  devenue 
VIcarie  ?  Où  en  sont  le  phalanstère,  l'atelier  national,  la 


GRATllTE   Dl    CREDIT.  27  3 

/>vw,'V' ?  Ces  formules  sont  mortes,  et  vous  n'avez  pas  peu 
contribué  à  les  tuer.  Si  quelques  autres  ont  fait  récemment 
leur  entrée  dans  le  monde,  sous  des  noms  sanscrits  (que  j'ai 
oubliés),  il  est  permis  de  croire  qu'elles  ne  sont  pas  nées 
viables.  Une  seule  survivait  encore  :  gratuité  du  crédit.  11 
m'a  semblé  qu'elle  puisait  sa  vie  dans  le  mystère.  Vous 
l'exposez  au  grand  jour  :  survivra-t-elle  longtemps? 

L'altération  des  monnaies,  pouvant  aller  jusqu'à  la  mon- 
naie fictive,  c'est  une  invention  qui  nest  ni  neuve,  ni  d'ori- 
gine très-démocratique.  Jusqu'ici  cependant,  on  avait  pris  la 
peine  de  donner  ou  de  supposer  au  popier-monnnie  quel- 
ques garanties,  les  futures  richesses  du  Mississipi,  le  sol  na- 
tional, les  forêts  de  l'Etat,  les  biens  des  émigrés,  etc.  On 
comprenait  bien  que  le  papier  n'a  pas  de  valeur  intrinsèque, 
qu'il  ne  vaut  que  comme  promesse,  et  qu'il  faut  que  cette 
promesse  inspire  quelque  confiance  pour  que  le  papier  qui 
la  constate  soit  volontairement  reçu  en  échange  de  réalités. 
De  là  le  mot  crédit  {credere,  croire,  avoir  foi).  Vous  ne  pa- 
raissez pas  vous  être  préoccupé  de  ces  nécessités.  Une  fa- 
brique inépuisable  de  papier-monnaie,  voilà  votre  solution. 

Permettez-moi  d'intervertir  l'ordre  de  la  discussion  que 
vous  m'indiquez,  et  d'examiner  d'abord  votre  mécanisme 
social,  exposé  sous  ce  titre  :  Gratuité  du  crédit. 

Il  est  bon  de  constater  que  vous  définissez  ainsi  le  capital  : 
loute  valeur  faite,  en  terres,  insi?Htm(:nts  de  travail,  marchan- 
dises, subsistances  ou  monnaies,  et  servant  ou  pouvant  servir 
à  la  production.  Cette  définition,  je  l'accepte.  Elle  suffit  à 
la  discussion  actuelle. 

Ceci  posé,  A,  B,  C,  D,  E,  F,  (i,  H,  I,  K,  L,  etc.,  sont 
tout  à  lafoiscapitalist(^s  et  travailleurs. 

Vous  faites  le  compte  de  l'un  d'eux.  A,  pris  en  sa  qua- 
lité de  capitaliste  ;  puis  celui  de  \i,  représentant  tons  les  tra 
vailleurs;  enfin  vous  dressez  la  comptabilité  de  la  Banque 

A  est  détenteur  de  capitaux,  de  valeurs  faites,  eu  terres, 

OEuvrei  complètes,  t.  V.  1  • 


27  4  PAMPHLETS. 

instruments,  subsistances,  etc.;  B  désire  se  les  approprier, 
mais  il  n"a  rien  adonner  en  échange  et  ne  doit  pas  les  em- 
prunter sous  peine  de  payer  un  intérêt. 

Il  se  présente  à  la  Banque  et  lui  dit  :  Livrez-moi  pour 
mille  francs  de  billets,  je  vous  rembourserai  sur  le  produit 
de  mon  travail  futur  au  fur  et  à  mesure  de  mes  ventes.  La 
Banque  s'exécute  et  donne  des  billets  poiu"  990  fr.  (').  Muni 
de  ces  précieux  talismans,  B  se  présente  à  A  et  lui  dit  : 
«  Vous  espériez  peut-être  me  prêter  vos  capitaux,  mais  vous 
voilà  réduit  à  me  les  vendre,  car  je  suis  en  mesure  de  les 
payer.  »  A  s'empresse  de  li\Ter  ses  capitaux  (terres,  mar- 
chandises, subsistances)  à  B  contre  les  billets.  B  entreprend 
son  travail.  En  vertu  de  l'aphorisme  :  Tout  travail  doit  lais- 
ser un  excédant,  W  ajoute  10  pour  100  à  la  valeur  qu'il  vient 
d'acheter,  court  à  la  Banque  payer  (en  billets  sans  doute) 
les  990  fr.  qu'ii  lui  doit,  et  se  trouve  avoir  réalisé  99  fr.  de 
profits.  Ainsi  de  C,  D,  E,  F,  etc.,  en  un  mot  de  tous  les 
hommes. 

Ayant  imaginé  ces  données,  vous  dressez  la  comptabilité 
de  A,  de  B  et  celle  de  la  Banque.  Certes,  cette  comptabilité, 
les  données  étant  admises,  est  irréprochable. 

Mais  peut-on  admettre  vos  données  ?  Sont-elles  confor- 
mes à  la  nature  de>  hommes  et  des  choses  ?  C'est  ce  qu'il 
s'agit  d'examiner. 

Les  billets  de  la  Banque  otfriront-ils  quelques  garanties  ? 
en  d'autres  termes,  inspireront-ils  ou  non  de  la  confiance  ? 
En  d'autres  termes,  encore,  la  Banque  aura-t-elle  ou  n'aura- 
t-elle  pas  un  capital  primitif  et  des  valeurs  faites  suffisantes 
pour  répondre  de  toutes  ses  émissions? 

Comment  réunira-t-elle  le  capital  en  valeurs  faites  '/  Si 

(•)  Celte  retenue  de  10  fr.  n'ayant  pour  objet  gue  les  frais  de  bu- 
reau, est  improprement  nommée  escompte.  Elle  pourrait  être  réduite 
à  quelques  centimes.  Peut-être  même  eût-il  mieux  valu,  dans  la  théo- 
rie et  la  comptabilité,  ne  point  s'en  préoccuper. 


GRATUITÉ   DU   CREDIT.  275 

elle  a  des  actionnaires^  dans  Tordre  de  choses  actuel,  qui 
est  notre  point  de  départ,  ils  voudront  toucher  un  intérêt,  et 
comment  la  Banque  prêtera-t-elle,  à  titre  gratuit,  ce  qu'elle 
emprunte  à  titre  onéreux  ? 

On  s'emparera  du  capital  de  la  Banque  de  France,  dites- 
vous,  et  on  remboursera  les  actionnaires  en  rentes  sur  l'Etat. 
Ceci  recule  la  difficulté  sans  la  résoudre.  C'est  la  masse,  la 
nation  qui  empruntera  le  capital  à  5  pour  100  pour  le  prê- 
ter gratis.  L'intérêt  ne  sera  pas  anéanti,  mais  mis  sur  le  dos 
du  contribuable. 

Mais  enfin,  admettons  que  ce  capital  de  10,000  fr.,  sur 
lequel  vous  opérez  fictivement,  soit  réuni,  et  mettons  de  côté 
ce  cercle  vicieux  qui  consiste  à  supposer  la  gratuité  pour  la 
réaliser.  Puisque  vous  l'avez  cru  nécessaire,vous  jugez  sans 
doute  indispensable  qu'il  se  conserve. 

Pour  cela  vous  raisonnez  siu*  cette  hypothèse  que  B,  C, 
D,  E,  etc.,  rembourseront  chaque  année  à  la  Banque  les 
billots  qu'ils  lui  auront  pris.  Mais  si  cette  hypothèse  fait  dé- 
faut? Si  B  est  un  débauché  qui  va  dépenser  ses  1,000  fr.  au 
cabaret  ?  Si  C  les  donne  à  sa  maîtresse?  Si  D  les  jette  dans 
une  entreprise  ridicule  ?  Si  E  fait  une  fugue  en  Belgi- 
que? etc.,  etc.,  que  deviendra  la  Banque?  A  qui  A  s'adres- 
sera-t-il  pour  avoir  la  contre-valeur  des  capitaux  dont  il  se 
sera  défait  ? 

Car  enfin  votre  Banque  n'aura  pas  la  vertu  de  changer 
notre  nature,  de  réformer  nos  mauvaises  inclinations.  Bien 
au  contraire,  et  il  faut  reconnaitre  que  rextrême  facilité  de 
se  procurer  du  papier- inonnaie,  sur  la  simple  promesse  de 
travailler  à  le  rembourser  ultérieurement,  serait  un  puissant 
encouragement  au  jeu,  aux  entreprises  folles,  aux  opérations 
hasardeuses,  aux  spéculations  téméraires,  aux  dépenses  im- 
mordles  ou  inconsidérées.  C'est  une  chose  grave  que  de  pla- 
cer tous  les  hommes  en  situation  de  se  dire  :  «  Tentons  la 
fortune  avec  le  bien  d'autrui  ;  si  je  réussis,  tant  mieux  pour 


2:  a  PAMPHLETS. 

moi;  si  j'éctioue,  tant  pis  pour  les  autres.  »  Je  ne  puis  con- 
cevoir, quant  à  moi,  le  jeu  régulier  des  transactions  hu- 
maines en  dehors  de  la  loi  de  responsabilité.  Mais,  sans 
rechercher  ici  les  effets  moraux  de  votre  invention,  toujours 
est-il  qu'elle  ôte  à  la  Banque  nationale  toute  condition  de 
crédit  et  de  durée. 

Vous  me  direz  peut-être  qu'avant  de  livrer  ses  billets  la 
Banque  s'enquerra  avec  soin  du  degré  de  confiance  que 
méritent  les  demandeurs.  Propriété,  moralité,  activité,  in- 
telligence, prudence ,  tout  sera  scruté  et  pesé  avec  soin. 
Mais  prenez  garde;  si ,  d'un  côté,  vous  exigez  que  la  Ban- 
que ait  mi  capital  primitif  de  garantie,  si,  de  l'autre,  elle 
ne  firête  qu'en  toute  sécurité ,  que  fera-t-elle  de  plus  que 
ne  font  aux  États-Unis  les  Banques  libres?  Et  celui  qui  est 
pauvre  diable  aujourd'hui  ne  sera-t-il  pas  pauvre  diable 
sous  votre  régime? 

Je  ne  crois  pas  que  vous  puissiez  sortir  de  ces  alter- 
natives : 

Ou  la  Banque  aura  un  capital  dont  elle  paiera  l'intérêt, 
et  alors  elle  ne  pourra,  sans  se  ruiner,  prêter  sans  intérêt. 

Ou  elle  disposera  d'un  capital  gratuit ,  et ,  en  ce  cas , 
expliquez-nous  d'oîi  elle  le  tirera,  en  dehors  de  A,  B,  C, 
D,  etc.,  qui  forment  toute  la  nation? 

Dans  l'une  et  l'autre  hypothèse,  ou  elle  prêtera  avec  me- 
sure et  discernement ,  et  alors  vous  n'aurez  pas  le  crédit 
universel  ;  ou  elle  prêtera  sans  garantie ,  et  en  ce  cas  elle 
fera  faillite  avant  deux  mois. 

Mais  passons  sur  ces  premières  difficultés. 

A,  que  vous  mettez  en  scène,  est  capitahste,  partant 
avisé,  prudent,  timoré,  peureux  même.  Ce  n'est  pas  vous 
qui  le  nierez.  Après  tout,  cela  lui  est  bien  permis.  Tout  ce 
qu'il  a,  il  l'a  acquis  au  prix  de  ses  sueurs,  et  ne  veut  pas 
s'exposer  à  le  perdre.  Ce  sentiment,  au  point  de  vue  social, 
est  éminemment  conservateur.  Avant  donc  de  livrer  ses  ca- 


grahitk  dl  cuÉDiT.  2:7 

pitaiix  contre  des  billets,  A  tournera  et  retournera  bien  sou- 
vent ces  billets  dans  ses  mains.  Peut-être  finira-t-il  par  les 
refuser,  et  voilà  votre  système  en  fumée.  Que  ferez-vous  ? 
Décréterez-vous  le  cours  /brce.'' Que  devient  alors  la  liberté, 
dont  vous  êtes  le  champion  ?  Après  avoir  fait  de  la  Banque 
une  inquisition,  en  ferez-vous  une  gendarmerie?  Ce  n'était 
pas  la  peine  de  supprimer  l'État. 

Mais  je  vous  concède ,  pour  la  discussion  seulement,  le 
cours  forcé.  Vous  n'empêcherez  pas  A  de  calculer  ses  ris- 
ques. Il  est  vrai  qu'il  n'y  a  guère  de  risques  qu'un  vendem- 
n'affronte,  pourvu  qu'il  trouve  dans  l'élévation  du  prix  une 
prime  d'assurance  satisfaisante.  A,  capitaliste,  c'est-à-dii-e 
menuisier,  cordonnier,  forgeron,  tailleur,  etc.,  etc.,  dira 
donc  à  B,  C,  D  :  Messieurs,  si  vous  voulez  mes  meubles, 
mes  souliers,  mes  clous,  mes  habits,  qui  sont  des  valeurs 
faites,  donnez-moi  une  valeur  faite,  c'est-à-dire  20  fr.  en 
argent.  —  Voilà  20  fr.  en  billets,  répond  B.  —  Ce  n'est 
qu'une  promesse,  répond  A,  et  je  n'y  ai  pas  confiance.  — 
Le  cours  forcé  est  décrété,  réplique  B.  —  Soit,  riposte  A, 
mais  je  veux  100  fr.  de  ma  marchandise. 

Comment  arrêterez-vous  cette  hausse  de  prix,  évidem- 
ment destructive  de  tous  les  bienfaits  que  vous  attendez  de 
la  Banque?  Que  ferez-vous?  Décréterez-vous  le  maximum? 

L'universelle  cherté  se  manifestera  encore  par  une  autre 
cause.  Certes,  vous  ne  doutez  pas  que  la  Banque,  dès 
qu'elle  aura  fait  battre  le  rappel  par  tous  les  organes  de  la 
publicité,  dès  qu'elle  aura  annoncé  qu'elle  prête  pour  rien, 
n'attire  à  elle  de  nombreux  clients.  Tous  ceux  qui  ont  des 
dettes,  dont  ils  paient  l'intérêt,  voudront  profiter  de  cette 
belle  occasiitn  de  se  libérer.  En  voilà  pour  une  vingtaine  de 
milliards.  L'État  voudra  s'acquitter  aussi  des  T)  milliards 
qu'il  doit.  La  Banque  sera  encore  assaillie  de  tout  négociant 
qui  a  conçu  une  opération,  de  tout  manufacturier  qui  \  eut 
fonder  ou  agrandir  une  fal)rique,  de  tout  monomane  qui 


27  6  PAMPHLETS. 

a  fait  une  découverte  merveilleuse ,  de  tout  ouvrier ,  com- 
pagnon^ ou  apprenti  qui  veut  devenir  maître. 

Je  ne  crains  pas  de  trop  m'avancer  en  disant  que  l'émis- 
sion des  billets,  si  elle  a  la  prétention  de  satisfaire  tous  les 
appétits,  toutes  les  cupidités,  toutes  les  rêveries,  dépassera 
50  milliards  dès  les  six  premiers  mois.  Voilà  de  quel  poids 
la  demande  des  capitaux  pèsera  sur  le  marché.  Mais  où  en 
sera  l'offre?  Dans  six  mois,  la  France  n'aura  pas  créé  assez 
de  valeurs  faites  (terres,  instruments,  marchandises,  sub- 
sistances), pour  satisfaire  à  ce  prodigieux  accroissement  de 
prétentions  ;  car  les  valeurs  faites,  les  réalités,  ne  tombent 
pas  aussi  facilement  dans  le  tablier  de  dame  Offre,  que  les 
valeurs  fictives  dans  celui  de  dame  Demande.  Cependant 
vendre  et  acheter  sont  des  termes  corrélatifs;  ils  expriment 
deux  actes  qui  s'impliquent,  et,  à  vrai  dire,  ne  font  qu'un. 
Quel  sera  le  résultat  ?  Une  hausse  exorbitante  de  tous  les 
prix,  ou,  pour  mieux  dire,  une  désorganisation  sociale 
telle  que  le  monde  n'en  a  jamais  vu.  —  Et,  soyez-en  sûr, 
si  quelqu'un  en  réchappe,  ce  ne  sera  pas  le  moins  fripon, 
ce  ne  sera  pas  surtout  le  pauvre  diable  à  qui  la  Banque  a 
refusé  crédit. 

Ainsi,  mesures  arbitraires  pour  fonder  la  Banque,  inqui- 
sition si  elle  veut  mesurer  la  confiance,  cours  forcé,  maximum, 
et,  en  définitive,  banqueroute  et  désorganisation ,  dont  les 
plus  pauvres  et  les  moins  roués  seront  les  premières  victi- 
mes; voilà  les  conséquences  logiques  du  papier-monnaie. 
Ce  n'est  pas  tout. 

Vous  pourriez  me  dire  :  Votre  critique  porte  sur  les 
moyens  d'exécution.  On  y  avisera.  Il  ne  s'agit  que  du  prin- 
cipe. Or,  vous  ne  pouvez  nier  que  ma  Banque,  sauf  les 
moyens  d'exécution,  détruit  l'intérêt.  Donc  la  gratuité  du 
crédit  est  au  moins  possible. 

Je  pourrais  répondre  :  Non ,  si  les  moyens  d'exécution 
ne  le  sont  pas.  Mais  je  vais  droit  au  fond,  et  je  dis  :  Votre 


GKATLIIK    I)L    CHEDIT.  2:9 

invention  n'eùt-elle  pas  tous  les  dangers  que  j'ai  signalés, 
n'atteint  pas  votre  but.  Elle  ne  réalise  pas  la  yratuité  du 
cnklit. 

Vous  savez  aussi  bien  que  moi.  Monsieur,  que  cette  ré- 
munération du  capital ,  qu'on  nomme  intérêt,  ne  s'attache 
pas  seulement  au  prêt.  Elle  est  aussi  comprise  dans  le  prix 
de  revient  des  produits.  Et  puisque  ^  ous  invoquez  la  comp- 
tabilité,je  l'invoque  à  mon  tour.  Ouvrons  les  livres  du  pre- 
mier entrepreneur  venu.  Nous  y  verrons  qu'il  n'opère  ja- 
mais sans  s'être  assuré ,  non-seulement  le  salaire  de  son 
travail,  mais  encore  la  rentrée,  l'amortissement  et  l'intérêt 
de  son  capital.  Cet  intérêt  se  trouve  confondu  dans  le  prix 
de  vente.  En  réduisant  toutes  les  transactions  à  des  achats 
et  des  ventes,  \  otre  Banque  ne  résout  donc  pas,  ne  touche 
même  pas  le  problème  de  la  suppression  de  l'intérêt. 

Eh  quoi  1  Monsieur ,  vous  prt'tendez  arriver  à  des  arran- 
gements tels,  que  celui  qui  travaille  sur  son  propre  capital 
ne  gagne  pas  plus  que  celui  qui  travaille  sur  le  capital  d'au- 
trui  emprunté  pour  rien  !  Vous  poursuivez  une  impossi- 
bilité et  une  injustice». 

hi  vais  plus  loin,  et  je  dis  qu'eussiez-vous  raison  sur  tout 
le  reste,  vous  auriez  encore  tort  de  prendre  pour  devise  ce^ 
mots  :  gratuité  du  crédit.  Prenez-y  garde  en  elTet,  vous 
n'aspirez  pas  à  rendre  le  crédit  gratuit,  mais  à  le  tuer.  Vous 
\()ulez  tout  réduire  à  des  achats  et  des  ventes,  à  des  vire- 
ments de  parties.  Vous  croyez  que ,  grâce  à  votre  papier- 
monnaie,  il  n'y  aura  plus  occasion  de  prêter  ni  emprunter; 
que  tout  crédit  sera  inutile,  nul,  aboli,  éteint  faute  d'occa- 
sion. Mais  peut-on  dire  d'une  chose  qui  n'existe  pas,  ou 
qui  a  cessé  d'exister,  qu'elle  est  gratuite? 

Et  ceci  n'est  point  une  querelle  de  mots.  Après  tout, 
d'ailleurs,  les  mots  sont  les  véhicules  des  idées.  En  annon- 
çant la  gratuité  du  crédit,  vous  donnez  certainement  à  en- 
tendre, (jue  ce  soit  ou  non  votre  intention,  que  chacun 


280  VAMPHLETS. 

pourra  jouir,  pendant  un  temps  indéterminé,  de  la  pro- 
priété d'autrui  sans  rien  payer.  Les  malheureux ,  qui  n'ont 
pas  le  temps  d'approfondir  les  choses  et  de  discerner  en 
quoi  vos  expressions  manquent  d'exactitude,  ouvrent  de 
grands  yeux.  Ils  sentent  se  remuer  en  eux  les  plus  déplo- 
rables appétits.  Mettre  la  main  sur  le  bien  d'autrui,  et  cela 
sans  injustice,  quelle  attrayante  perspective!  Aussi  vous 
avez  eu  et  vous  deviez  avoir  d'abord  beaucoup  d'adeptes. 
Mais  si  votre  mot  d'ordre  eût  été  anéantissement  du  cré- 
dit, qui  exprime  votre  pensée  réelle,  on  aurait  compris  que 
sous  votre  r.'gime,  on  n'aura  rien  pour  rien.  La  cupidité, 
ce  grand  organe  de  la  créance,  comme  dit  Pascal,  eût  été 
neutre.  On  se  serait  borné  à  examiner  froidement,  d'abord, 
si  votre  système  est  un  progrès  sur  ce  qui  est,  ensuite,  s'il 
est  praticable.  Le  mot  gratuité  est  toujours  fort  séduisant; 
mais  je  ne  crains  pas  de  dire  que  s'il  a  été  un  leurre  pour 
beaucoup  de  vos  adeptes ,  il  a  été  un  piège  pour  votre 
esprit. 

Il  explique  les  hésitations  qu'on  a  pu  remarquer  dans 
votre  polémique.  Quand  je  m'attachais  à  circonscrire  le  dé- 
bat dans  cette  question  de  la  (jrutuité ,  vous  étiez  mal  à 
l'aise.  Vous  sentiez  bien,  au  fond  de  votre  conscience  et  de 
votre  science,  que  le  crédit,  tant  qu'il  existe,  ne  peut  être 
gratuit  ;  que  le  remboursement  d'une  valeur  empruntée  ne 
peut  être  identique,  soit  qu'on  l'opère  immédiatement,  soit 
qu'on  l'ajourne  indéfiniment.  Vous  faisiez  à  cet  égard  des 
concessions  loyales  qui  vous  ont  été  reprochées  dans  votre 
église.  D'un  autre  côté,  entraîné,  engagé  par  votre  devise  : 
gratuité  du  crédit,  vous  faisiez  des  efforts  incroyables  pour 
vous  tirer  de  ce  mauvais  pas.  Vous  invoquiez  Vantimmie, 
vous  alliez  jusqu'à  dire  que  le  oui  et  le  non  peuvent  être 
vrais  de  la  même  chose  et  en  même  temps.  Après  la  dia- 
lectique, venait  la  rhétorique.  Vous  apostrophiez  l'intérêt, 
le  qualifiant  de  vol,  etc.,  etc. 


GRATUITE   DU   CREDIT.  281 

Et  tout  cela  pour  avoir  revêtu  votre  pensée  d'une  expres- 
sion fausse.  Notre  débat  eût  été  bien  abrégé,  si  vous  ma- 
viez  dit  :  Tant  que  le  crédit  existe,  il  ne  peut  être  gratuit; 
mais  j'ai  trouvé  le  moyen  de  faire  qu'il  n'existe  pas,  et  do- 
rénavant j'écrirai  sur  mon  drapeau,  au  lieu  de  ces  mots  : 
Gratuité  du  crédit,  ceux-ci  :  Anéantissement  du  crédit. 

La  question  ainsi  posée,  je  n'aurais  eu  qu'à  examiner  vos 
moyens  d'exécution.  C'est  ce  que,  par  votre  dernière  let- 
tre, vous  m'avez  mis  à  même  de  faire.  J'ai  prouvé  que  ces 
moyens  d'exécution  se  résument  en  un  mot  :  papier- 
monnaie. 

J'ai  prouvé,  en  outre  : 

Que,  pour  que  les  billets  d'une  Banque  soient  reçus,  il 
faut  qu'ils  inspirent  confiance; 

Que,  pour  qu'ils  inspirent  confiance ,  il  faut  que  la  Ban- 
que ait  des  capitaux; 

Que,  pour  que  la  Banque  ait  des  capitaux,  il  faut  qu'elle 
les  emprunte  précisément  à  A,  B,  C,  D,  qui  sont  le  peuple, 
et  en  paie  l'intérêt  au  cours  ; 

Que  si  elle  en  paie  l'intérêt ,  elle  ne  peut  les  prêter  sans 
intérêt  ; 

Que,  si  elle  les  prête  à  A,  B,  C,  D,  gratis,  après  les  leur 
avoir  pris  de  force  sous  forme  de  contribution,  il  n'y  a  rien 
de  changé  dans  le  monde,  si  ce  n'e&t  une  oppression  de 
plus; 

Et  enfin  que,  dans  aucune  hypothèse,  même  en  réduisant 
toutes  les  transactions  à  des  ventes,  vous  ne  détruisez  pas 
cette  rémunération  du  capital ,  toujours  confondue  avec  le 
prix  de  vente. 

II  K'sulte  de  là,  que  si  votre  Banque  n'est  ((u'ime  fabri(|«ie 
de  pa[)ier-monnaie,  elle  amènera  la  désorganisation  s(»ciale. 

Que  si ,  au  contraire ,  elle  est  établie  sur  les  bases  de  la 
justice,  de  la  prudence  et  de  la  raison,  elle  ne  fera  rien  ([ue 
ne  puisse  faire  inieiu  (pielle  la  liberté  des  banques. 


28  2  PAMPHLETS. 

Est-ffi  à  dire,  Monsieur,  qu'il  n'y  a'.t  ririi  d»'  \rai,  selon 
inoi,  dans  les  idées  que  vous  soutenez?  En  m'expliquant  à 
cet  égard,  je  vais  faire  un  mouvement  vers  vous.  Puisse-t-il 
vous  déterminer  à  en  faire  un  vers  moi,  ou  plutôt  vers  la 
vraie  solution  :  la  liberté  des  Banques. 

Mais,  pour  être  compris,  j'ai  besoin,  au  risque  de  me  ré- 
péter, d'établir  quelques  notions  fondamentales  sur  le  crédit. 

Le  Temps  est  précieux.  Time  is  money,  disent  les  Anglais. 
Le  temjjs,  c'est  l'étoffe  dont  la  vie  est  faite,  dit  le  Bonhomme 
Bichard. 

C'est  de  cette  vérité  incontestable  que  se  déduit  la  notion 
et  la  pratique  de  l'intérêt. 

Car  faire  crédit,  c'est  accorder  du  temps. 

Sacrifier  du  temps  à  autrui ,  c'est  lui  sacrifier  une  chose 
précieuse,  et  il  n'est  pas  possible  de  soutenir  qu'en  affaires 
un  tel  sacrifice  doive  être  gratuit. 

A  dit  à  B  :  Consacrez  cette  semaine  à  faire  pour  moi  un 
chapeau  ;  je  l'emploierai  à  faire  pour  vous  des  souliers.  — 
Souliers  et  chapeau  se  valent,  répond  B,  j'accepte. 

Un  instant  après,  B  s'étant  ravisé  dit  à  A  :  J'ai  réfléchi 
que  le  temps  m'est  précieux;  je  désire  me  consacrer  à  moi- 
même  cette  semaine  et  les  suivantes  ;  ainsi ,  faites-moi  les 
souliers  tout  de  suite,  je  vous  ferai  le  chapeau  danfe  un  an. 
—  J'y  consens,  répond  A,  mais,  dans  un  an,  vous  me  don- 
nerez une  semaine  et  deux  heures. 

Je  le  demande  à  tout  homme  de  bonne  foi,  A  fait-il  acte 
de  p'u'aterie  en  plaçant  une  nouvelle  condition  à  son  profit 
à  côté  d'une  nouvelle  condition  à  sa  charge? 

Ce  fait  primitif  contient  en  germe  toute  la  théorie  du 
crédit. 

Je  sais  que,  dans  la  société ,  les  transactions  ne  sont  pas 
aussi  simples  que  celle  que  je  viens  de  décrire ,  mais  elles 
sont  identiques  par  leur  essence. 

Ainsi,  il  est  possible  que  A  vende  les  souliers  à  un  tiers 


GUATLllÉ    Dl    CllÉDM.  -^8  3 

pour  10  fr.  et  remette  cette  somme  à  B  en  lui  disant  :  Don- 
nez-moi le  chapeau  immédiatement,  ou  si  vous  voulez  un 
délai  d'un  an,  vous  me  restituerez  une  semaine  de  travail, 
plus  deux  heures,  ou  bien  10  fr.,  plus  un  vingtième  en  sus. 
Nous  rentrons  tout  à  fait  dans  l'hypothèse  précédente. 

D'accord,  je  l'espère  du  moins,  sur  la  légitimité  du  cré- 
dit, voyons  maintenant  à  quels  arrangements  il  peut  donner 
lieu. 

B  peut  n'avoir  pris  qu'un  engagement  verbal,  et  cepen- 
dant, il  n'est  pas  impossible  que  A  ne  le  transmette  et  ne 
l'escompte.  Il  peut  dire  à  C  :  Je  vous  dois  10  fr.  B  m'a 
donné  sa  parole  qu'il  me  donnerait  10  fr.  et  10  sous  dans 
un  an.  Voulez-vous  accepter  en  paiement  mes  droits 
sur  B?  —  Si  C  a  confiance,  s'il  croit,  l'opération  pourra  se 
faire.  Mais  qui  oserait  dire  que,  pour  multiplier  les  souliers 
et  les  chapeaux,  il  suffit  de  multiplier  les  promesses  de  ce 
genre,  indépendanmient  de  la  confiance  qui  s'y  attache? 

B  peut  livrer  un  titre  écrit.  Le  titre,  sous  cette  forme, 
évitera  les  contestations  et  dénégations;  il  inspirera  plus  de 
confiance  et  circulera  plus  facilement  que  la  promesse  ver- 
bale. Mais  ni  la  nature  ni  les  efï'ets  du  crédit  n'auront  changé. 

Enfin  un  tiers,  une  Banque,  peut  garantir  B,  se  charger 
de  son  titre  et  émettre  à  la  place  son  propre  billet.  Ce  sera 
une  nouvelle  facilité  à  la  circulation.  Mais  pourquoi  ?  pré- 
cisément parce  que  la  signature  de  la  Banque  inspire  au  pu- 
blic plus  de  confiance  que  celle  de  B.  Comment  donc  peut- 
on  penser  qu'une  Banque  soit  bonne  à  quelque  chose,  si 
elle  n'a  pas  pour  base  la  confiance,  et  comment  l'aurait- 
elle,  si  ses  billets  ofî'rent  moins  de  garantie  que  ceux 
deB? 

Il  ne  faut  donc  pas  que  ces  titres  divers  nous  fassent  il- 
lusion. 11  ne  faut  pas  y  voir  une  valeur  propre,  mais  la 
simple  promesse  de  livrer  une  valeur,  promesse  souscrite 
par  quel([u'un  qui  est  en  mesure  de  la  tenir. 


28  4  'pamphlets. 

Mais  ce  que  je  veux  faire  remarquer,  car  c'est  ici  que 
s^opère  le  rapprochement  que  j'ai  annoncé  entre  votre  opi- 
nion et  la  mienne^  c'est  un  singulier  déplacement  du  droit 
à  l'intérêt,  qui  s'opère  par  l'intervention  des  Banques. 

Dans  le  cas  d'un  billet  à  ordre  ou  d'une  lettre  de  change, 
qui  paie  l'intérêt?  Évidemment  l'emprunteur,  celui  à  qui 
d'autres  ont  sacrifié  du  temps.  Et  qui  profite  de  cet  intérêt? 
Ceux  qui  ont  fait  ce  sacrifice.  Ainsi,  si  B  a  emprunté,  pour 
un  an,  1,000  fr.  à  A.  et  lui  a  souscrit  un  billet  de  1,040  ft"., 
c'est  A  qui  profite  des  40  fr.  S'il  négocie  immédiatement 
ce  billet,  à  A  pour  100  d'escompte,  c'est  le  preneur  qui 
gagne  l'intérêt ,  comme  il  est  juste,  puisque  c'est  lui  qui 
fait  V avance  ou  le  sacrifice  du  temps.  Si  A  négocie  son 
billet  au  bout  de  six  mois  à  C,  celui-ci  ne  lui  en  donne 
que  1,020  fr.,  et  l'intérêt  se  partage  entre  A  et  C,  parce 
que  chacun  a  sacrifié  six  mois. 

Mais  quand  la  Banque  intervient,  les  choses  se  passent 
différemment. 

C'est  toujours  B,  l'emprunteur ,  qui  paie  l'intérêt.  Mais 
ce  n'est  plus  A  et  C  qui  en  profitent,  c'est  la  Banque. 

En  effet,  A  vient  de  recevoir  son  titre.  S'il  le  gardait,  à 
quelque  époque  qu'il  le  négociât,  il  toucherait  toujours 
l'intérêt  pour  tout  le  temps  où  il  aurait  été  privé  de  son 
capital.  Mais  il  le  porte  à  la  Banque.  Il  remet  à  celle-ci  un 
titre  de  1,040  fr.,  et  elle  lui  donne  en  échange  un  billet 
de  1,000  fr.  C'est  donc  elle  qui  gagne  les  40  fr. 

Quelle  est  la  raison  de  ce  phénomène?  Il  s'explique  par 
la  disposition  où  sont  les  hommes  de  faire  des  sacrifices  à  la 
commodité.  Le  billet  de  banque  est  un  titre  très-com- 
mode. Quand  on  le  prend  on  ne  se  propose  pas  de  le  gar- 
der. On  se  dit  :  il  ne  restera  pas  en  mes  mains  plus  de  huit 
à  dix  jours,  et  je  puis  bien  sacrifier  l'intérêt  de  1,000  fr. 
pendant  une  semaine  en  vue  des  avantages  que  le  billet  me 
procure.  Au  reste,  les  billets  ont  cela  de  commun  avec 


GRATLITÉ   DL    CUÉDIT.  2«5 

l'argent  ;  celui  qu'on  a  dans  sa  bourse  ou  dans  sa  caisse  ne 
rapporte  pas  d'intérêt ,  ce  qui  montre,  poiu-  le  dire  en  pas- 
sant, l'absurdité  des  personnes  qui  déclament  sans  cesse 
contre  la  productivité  de  l'argent,  rien  au  monde  n'étant 
plus  improductif  d'intérêts  que  la  monnaie. 

Ainsi,  si  un  billet  de  banque  reste  un  an  dans  la  circula- 
tion, et  passe  par  quarante  mains,  séjournant  neuf  jours 
dans  chacune,  c'est  quarante  personnes  qui  ont  renoncé, 
en  faveur  de  la  Banque,  aux  droits  (Qu'elles  avaient  sur  les 
40  fr.  d'intérêts  dus  et  payés  par  B.  Chacune  d'elles  a  fait 
un  sacrifice  de  1  fr. 

Dès  lors  on  a  pu  se  demander  si  cet  arrangement  était 
juste,  s'il  n'y  aurait  pas  moyen  d'organiser  une  Banque  na- 
tionale, commune,  qui  fit  profiter  le  public  du  sacrifice 
supporté  par  le  public,  en  un  mot,  qui  ne  perçût  pas  d'in- 
térêts. 

Si  je  ne  me  trompe.  Monsieur,  c'est  sur  l'observation  de 
ce  phénomène  que  se  fonde  votre  invention.  Elle  n'est  pas 
nouvelle.  Ricardo  avait  conçu  un  plan  moins  radical,  mais 
analogue  (') ,  et  je  trouve  dans  Say  (Commento.ires  sur 
Storcli)  ces  lignes  remaiïjuables  : 

<.<  Celte  idée  ingrénieuse  ne  laisse  qu'une  question  non  résolue.  Oui 
devra  jouir  de  l'intérêt  de  celle  somme  considérable  mise  dans  la  cir- 
culation? Serait-ce  le  Gouvernemenl?  Ce  ne  serait  pour  lui  qu'un 
moyen  d'augmenter  les  abus,  tels  que  les  sinécures^  la  corruption 
parlementaire,  le  nombre  des  délateurs  de  la  police  et  les  armées 
permanentes.  Serait-ce  une  compagnie  financière,  comme  la  Banque 
d'Angleterre,  la  Banque  de  France?  Mais  à  quoi  bon  faire  à  une 
compagnie  financière  déjà  riche  le  cadeau  des  intérêts  payes  en  détail 
"par  le  public?...  Telles  sont  les  questions  qui  naissent  à  ce  sujet. 
Peut-être  ne  sont-elles  pas  insolubles.  Peut-être  y  a-t-il  des  moyens 
de  rendre  hautement  profitable  au  public  l'économie  qui  en  résulle- 
rail;  mais  je  ne  suis  pas  appelé  à  développer  ici  ce  nouvel  ordre 
d'idées. 

(*,  Proposais  for  on  economiral  and  securc  currency. 


286  PAMPHLETS. 

Puisque  c'est  le  public  qui  paie  en  détail  ces  intérêts, 
c'est  au  public  d'en  profiter.  Certes,  il  n'y  avait  qu'un  pas 
de  ces  prémisses  à  la  conclusion.  Quant  au  moyen,  je  le 
crois  tout  trouvé  ;  ce  n'est  pas  la  Banque  nationale,  mais  la 
liberté  des  banques. 

Remarquons  d'abord  que  la  Banque  ne  bénéficie  pas  de 
la  totalité  de  l'intérêt. 

Outre  les  frais,  elle  a  un  capital.  Et  puis  elle  est  dans  la 
nécessité  de  tenir  toujours  prête,  dans  ses  caisses,  une 
somme  d'argent  improductive. 

Les  billets  d'une  banque,  on  ne  saurait  trop  le  répéter, 
sont  des  titres  de  confiance.  Le  jour  où  elle  les  émet,  la 
Banque  proclame  hautement  qu'elle  est  prête  à  les  rem- 
bourser à  bureau  ouvert  et  à  toute  heure.  Rigoureusement, 
elle  devrait  donc  tenir  toujours  en  disponibilité  une  valeur 
faite  égale  à  la  valeur  représentative  lancée  dans  la  circu- 
lation, et  alors  l'intérêt  payé  par  B  serait  perdu  pour  tout 
le  monde.  Mais  l'expérience  ayant  appris  à  la  Banque  que 
ses  billets  courent  le  monde  pendant  un  temps  déterminé, 
elle  ne  prend  ses  précautions  qu'en  conséquence.  Au  lieu 
de  garder  1,000  fr.  elle  n'en  garde  que  400  (par  hypo- 
thèse), et  fait  valoir  000  fr.  C'est  l'intérêt  de  ces  600  fr. 
qui  est  supporté  par  le  public,  par  les  détenteurs  succes- 
sifs du  billet,  et  gagné  par  la  Banque. 

Or,  cela  ne  devrait  pas  être.  Elle  ne  devrait  gagner  que 
ses  frais,  l'intérêt  de  tout  capital  de  fondation,  et  les  justes 
profits  de  tout  travail,  de  toute  spéculation.  C'est  ce  qui 
arri\erait  avec  la  liberté  des  banques  ;  car  la  concurrence, 
tendant  à  rendre  uniforme  le  taux  de  l'intérêt,  ne  permet- 
trait pas  aux  actionnaires  d'une  banque  d'être  mieux  trai- 
tés que  les  actionnaires  de  toute  autre  entreprise  analogue. 
En  d'autres  termes,  les  banques  rivales  seraient  forcées  de 
réduire  le  taux  des  escomptes  à  ce  qui  est  nécessaire  pour 
placer  leurs  capitaux  dans  la  condition  commune ,  et  ce 


GUAILIIÉ   DU   CRÉDIT.  28  7 

phénomène  étrange  que  j'ai  signalé,  je  veux  dire  l'aban- 
don volontaire  des  intérêts,  auxquels  se  soumettent  les 
détenteurs  successifs  de  ces  billets ,  profiterait  au  public 
sous  forme  de  réduction  dans  le  taux  des  escomptes.  Pour 
être  plus  précisée  dirai  que  l'intérêt  d'un  billet  de  1,000  fr. 
mis  en  circulation,  se  partagerait.  Une  partie  irait  à  la  Ban- 
que pour  couvrir  la  somme  qu'elle  est  obligée  de  tenir  en 
réserve,  les  frais,  et  la  rente  de  son  capital  primitif;  — 
l'autre  partie  serait  forcée,  par  la  concurrence,  à  se  con- 
vertir en  diminution  d'escompte. 

Et  cela,  prenez-y  garde,  ne  veut  pas  dire  que  l'intérêt 
tendra  à  devenir  gratuit  ou  à  s'anéantir.  Cela  veut  dire 
seulement  qu'il  tendrait  à  être  perçu  par  celui  qui  y  adroit. 
Mais  le  privilège  est  intervenu  qui  en  a  disposé  autre- 
ment, et  la  Banque  de  France  n'ayant  pas  de  concurrents, 
au  lieu  de  retenir  la  partie,  empoche  le  tout. 

Je  voudrais,  iMonsieur,  montrer  la  liberté  des  banques 
sous  un  autre  aspect  ;  mais  cette  lettre  est  déjà  trop  longue. 
Je  me  bornerai  à  indiquer  ma  pensée. 

Ce  qu'on  nomme  vulgairement  lintérêt  (i)  comprend  trois 
éléments  qu'on  a  trop  l'habitude  de  confondre  : 

1°  L'intérêt  proprement  dit,  (,ui  est  la  rémunération  du 
délai,  le  prix  du  temps; 
2°  Les  frais  de  circulation  ; 
3°  La  prime  d'assurance. 

La  liberté  des  ban.pies  agirait  à  la  fois  d'une  manière  fa- 
vorable, et  dans  le  sens  de  la  réduction,  sur  ces  trois  élé- 
ments. Elle  maintiendrait  au  taux  le  plus  bas,  p;u-  les  rai- 
sons que  j'ai  dites,  l'intérêt  proprement  dit,  sans  jamais 
l'anéantir.  Elle  fei-ait  tomber  les  frais  de  circulation  à  un 
cliilliv  ((ui.  dans  la  pratique,  se  confondrait  avec  zc-ro.  Enfin 

(')  Ouanl  i  la  réiiiunOralin,,  ,lu  capital  i.ulépon.lanle  de  la  circoii- 
slance  du  prêl,  voyez,  à  la  (lualiiéme  lellre,  les  pajr.-s  140  el  suiv. 

{Noie  de  l'éditeur.) 


288  PAMPHLETS. 

elle  tendrait  à  diminuer  et  surtout  à  égaliser  la  prime  d'as- 
surance, qui  est  de  beaucoup  l'élément  le  plus  onéreux , 
—  principalement  pour  les  classes  laborieuses,  —  dont  se 
compose  l'intérêt  total. 

Si,  en  effet,  les  hommes  qui  jouissent  de  la  plénitude  du 
crédit  en  France,  comme  les  Mallet,  les  Hottinger,  les 
Rothschild,  trouvent  des  capitaux  à  3  pour  100,  on  peut 
dire  que  c'est  là  l'élément  intérêt,  et  que  tout  ce  que  les 
autres  paient  en  sus  représente  l'élément  frais,  et  surtout 
l'élément  prime  d'assurance  ;  ce  n'est  plus  le  prix  du  temps, 
c'est  le  prix  du  risque,  ou  de  la  difficulté  et  de  l'incertitude 
du  recouvrement. 

Comment  la  liberté  des  banques  améliorerait-elle  et  éga- 
liserait-elle la  condition  des  emprunteurs  sous  ces  rapports  ? 
Que  le  lecteur  veuille  bien  résoudre  la  question.  J'aime 
mieux  lui  laisser  cette  fatigue  que  de  la  lui  donner. 

En  cette  matière,  comme  en  toutes,  la  véritable  solution 
est  donc  la  liberté.  La  liberté  fera  surgir  des  banques  par- 
tout où  il  y  a  un  centre  d'activité,  et  associera  ces  banques 
entre  elles  ;  elle  mettra  à  portée  de  chaque  marchand,  de 
chaque  artisan,  ces  deux  grands  leviers  du  progrès,  l'épar- 
gne et  le  crédit.  Elle  restreindra  l'intérêt  au  taux  le  plus 
bas  où  il  puisse  descendre.  Elle  répandra  les  habitudes  les 
plus  favorables  à  la  formation  des  capitaux.  Elle  fera  dispa- 
raître toute  ligne  de  démarcation  entre  les  classes  et  réali- 
sera la  mutualité  des  services,  sans  anéantir  ce  prix  du 
temps,  qui  est  un  des  éléments  légitimes  et  nécessaires  des 
transactions  humaines. 

Liberté  des  banques  !  Liberté  du  crédit  !  Oh  !  pourquoi , 
monsieur  Proudhon,  votre  brûlante  propagande  n'a-t-elle 
pas  pris  cette  direction  ?  Est-ce  qu'à  tous  autres  égards,  vous 
ne  réclamez  pas  ce  qui  est  pour  tous,  les  hommes  un  droit, 
un  attribut,  un  enseignement,  la  liberté?  Est-ce  que  vous  ne 
demandez  pas  la  liberté  des  achats  et  des  ventes  ?  Et 


GUATLIÏE   DU   CREDIT.  289 

qu'est-ce,  après  tout,  que  le  prêt,  si  ce  n'est  la  vente  d\in 
usage,  la  vente  du  temps  ?  Pourquoi  faut-il  que  cette  trans- 
action seule  soit  réglementée  par  l'État  ou  renfermée  dans 
le  cercle  de  vos  conceptions  ?  Avez-vous  foi  dans  l'huma- 
nité? Travaillez  à  faire  tomber  ses  chaînes  et  non  à  lui  en 
forger  de  nouvelles.  Admettez  que  le  mobile  qui  la  pousse 
vers  son  perfectionnement  indéfini  réside  en  elle-même  et 
non  dans  le  cerveau  du  législateur.  Réalisons  la  liberté,  et 
l'humanité  saura  bien  en  faire  sortir  tout  le  progrès  que  sa 
nature  comporte.  S'il  est  possible  et  bon  que  le  crédit  soit 
jamais  gratuit  ou  anéanti,  comme  vous  le  croyez,  l'huma- 
nité libre  accomplira  cette  œuvre  plus  si!irement  que  votre 
banque.  Si  cela  n'est  ni  bon  ni  possible,  comme  j'en  suis 
convaincu,  l'humanité  libre  évitera  les  abîmes  où  votre 
banque  la  pousse. 

Au  nom  du  droit,  au  nom  de  la  justice,  au  nom  de  votre 
foi  dans  les  destinées  humaines,  au  nom  de  cette  concor- 
dance qu'il  est  toujours  désirable  de  mettre  entre  toutes  les 
parties  d'une  propagande,  je  vous  adjure  donc  de  substi- 
tuer sur  votre  drapeau  à  ces  mots  :  Gratuité  du  crédit,  ceux 
de  Liberté  du  crédit.  —  Mais  j'oublie  qu'il  ne  m'appartient 
pas  de  donner  des  conseils.  D'ailleurs  à  quoi  serviraient-ils  ? 
A-t-on  jamais  vu  un  chef  d'école  revenir  sur  ses  pas  et  bra- 
ver ce  mot  injuste,  mais  terrible  :  Apostasie  ?  —  Il  y  eu  a 
(jui  ont  fait  dans  leur  vie  bien  des  témérités;  ils  ne  feront  pas 
celle-là,  encore  qu'elle  soit  plus  digne  que  toutes  les  autres 
de  flatter  l'orgueil  d'un  noble  cœur. 

Fhédéuk:  Bastiai  . 


Œuvres  compiles,  t.  V.  .  u 


290  PAMPHLETS. 

TUEIZIÈME  LETTRE. 

P.  J.  PROUDHON  A  F.  BASTIAT. 

Consultalidn  psychologique. —  Rêcapilulalion.  —  l,a  complabililé  est 
une  méthode  infaillible. —  Clôture  de  la  iliscu.-sion. 

Il  février  1S50. 
MONSEUR  BaSTIAT, 

Votre  dernière  lettre  justifie  toutes  mes  prévisions.  J'étais 
si  sûr  de  ce  qui  m'arrive,  qu'avant  même  d'avoir  reçu  la 
Voix  du  Peuple  du  4  février,  j'avais  écrit  les  trois  quarts 
de  la  réponse  que  vous  allez  lire,  et  à  laquelle  je  n'ai  plus 
qu'à  mettre  une  fin. 

Vous  êtes  de  bonne  foi,  monsieur  Bastiat,  vous  ne  souf- 
frez pas  qu'on  en  doute  ;  je  l'ai  d'ailleurs  reconnu  et  ne  pré- 
tends point  me  rétracter.  Mais  il  ftiut  bien  que  je  vous  le 
dise,  votre  intelligence  sommeille,  ou  plutôt  elle  n'a  jamais 
vu  le  jour  :  c'est  ce  que  je  vais  avoir  l'honneur  de  vous  dé- 
montrer à  vous-même,  en  faisant  le  résumé  de  notre  débat. 
Je  souhaite  que  l'espèce  de  consultation  psychologique  à 
laquelle  vous  allez  assister,  et  dont  le  sujet  sera  votre  pro- 
pre esprit,  commence  pour  vous  cette  éducation  intellec- 
tuelle, sans  laquelle  un  homme,  quelque  dignité  de  carac- 
tère qui  le  distingue,  quelque  talent  qu'il  déploie,  n'est  et 
ne  sera  jamais  autre  chose  qu'un  animal  parlant,  comme 
dit  Aristote. 

Ce  qui  constitue  dans  l'homme  l'intelligence,  c'est  l'exer- 
cice complet,  harmonique,  suivi,  des  quatre  facultés  sui- 
vantes :  Attention,  Comparaison,  Mémoire,  Jugement.  — 
Voilà  du  moins  ce  qu'on  m'a  appris  au  collège,  et  que  vous 
trouverez  dans  toutes  les  philosophies. 


(iKATLIIK    m     CUEDIT.  29  1 

Deux  (iu  plusieurs  jugements  enchaînés  l'un  à  l'autre,  et 
formant  un  tout  systématique  sont  une  opération.  —  Les 
opérations  de  l'entendement  sont  de  plusieurs  espèces,  syl- 
logisme, induction,  sorite,  dilemme,  etc.  Ou  leur  donne  à 
toutes  le  nom  commun  de  raisonnement. 

L'art  de  raisonner  s'appelle  la  logique  :  c'est,  à  propre- 
ment parler,  la  mécanique  intellectuelle.  —  L'ensemble 
des  facultés  est  la  Raison. 

L'induction  de  Platon,  le  syllogisme  d'Aristote,  la  con- 
tradiction des  sophistes,  l'identité  de  Condillac,  l'antinomie 
de  Kant  et  Hegel,  ne  sont  que  des  formes  variées  du  rai- 
sonnement, des  applications  particulières  de  la  logique  : 
c'est  ainsi  que  l'emploi  de  la  vapeur  comme  force  motrice 
a  fait  inventer  des  machines  de  toute  espèce,  locomotives, 
bateaux  à  vapeur,  machines  fixes,  machines  à  haute  ou 
l)asse  pression,  etc.;  mais  qui  toutes  découlent  du  même 
principe,  la  vapeur. 

Toutes  les  sciences,  sans  exception,  sont  fondées  sur  la 
logique,  c'est-à-dire  sur  l'exercice  des  quatre  facultés  pri- 
mordiales :  attention,  comparaison,  mémoire,  jugement. 
(>'est  pourquoi  la  science  est  essentiellement  démonstra- 
tive :  la  spontanéité,  l'intuition,  l'imagination,  ne  sont  d'au- 
cune autorité  scientifique.  C'est  pour  cela  aussi,  c'est  en 
\ertu  de  leurs  facultés  rationnelles,  que  les  hommes  de- 
viennent capables  de  se  comnuniiciuer  leurs  pensées  et  de 
converser  entre  eux  :  ôtez-leur  rattention,  la  comparaison, 
la  mémoire  et  le  jugement;  ils  parlent  l'un  après  l'autre  ou 
tout  à  la  fois,  ils  ne  se  répondent  pas,  ils  ne  s'entendent 
plus. 

Appliquons  ces  règles  de  la  raison  humaine,  notre  con> 
mun  critérium. 

Dès  le  commencement  de  cette  dispute,  répondant  caté- 
goriquement à  la  question  que  vous  m'avez  posée,  savoir, 
si  l'intérêt  du  prêt  est  légitime,  je  vous  ai  dit  que,  dans  les 


2:j2  pamphlets. 

conditions  économiques  actuelles^  et  tant  que  le  crédit  ne 
serait  pas  démocratiquement  organisé,  Taffirmative  me  pa- 
raissait indubitable  ;  qu'ainsi  les  démonstrations  que  vous 
preniez  la  peine  de  me  faire  étaient  inutiles;  que  je  les 
acceptais  d'avance  ;  que  toute  la  question,  pour  moi,  était 
de  savoir  si  le  milieu  économique  pouvait  être  changé,  et 
que  le  socialisme,  au  nom  duquel  je  prenais  la  parole, 
affirmait  cette  possibilité.  J'ajoutais  que  le  changement  des 
conditions  du  crédit  était  une  nécessité  de  la  tradition  elle- 
même,  le  dernier  terme  de  cette  routine  que  vous  défendez 
avec  tant  d'obstination  et  si  peu  de  philosophie. 

Ainsi  donc,  à  la  question  que  vous  m'adressiez,  l'intérêt 
du  capital  est-il  légitime?  j'ai  répondu  sans  hésiter  :  — 
Oui,  dans  l'ordre  actuel  des  choses,  l'intérêt  est  légitime. 
Mais  j'affirme  que  cet  ordre  peut  et  doit  être  modifié,  et 
qu'inévitablement,  de  gré  ou  de  force,  il  le  sera.  Était-ce 
donc  une  réponse  obscure?  Et  n'avais-je  pas  le  droit  d'es- 
pérer qu'après  avoir  répondu  si  nettement  à  votre  ques- 
tion, vous  répondriez  à  votre  tour  à  la  mienne  ? 

Mais  j'avais  affaire  à  un  homme  dont  l'intelligence  est 
hermétiquement  fermée,  et  pour  qui  la  logique  n'existe 
pas.  C'est  en  vain  que  je  vous  crie  :  Oui,  l'intérêt  est  légi- 
time dans  certaines  conditions  indépendantes  de  la  volonté 
du  capitaliste  ;  non,  il  ne  l'est  pas  dans  telles  autres,  qu'il  dt';- 
pend  aujom'dhui  de  la  société  de  faire  naître  ;  et  c'est  pour 
cela  que  l'intérêt ,  excusable  dans  le  préteur,  est,  au  point 
de  vue  de  la  société  et  de  l'histoire,  une  spoliation  !  Vous 
n'entendez  rien,  vous  ne  comprenez  pas,  vous  n'écoutez 
seulement  pas  ma  réponse.  Vous  manquez  de  la  première 
faculté  de  l'intelligence,  l'attention. 

C'est  ce  qui  résulte,  au  surplus,  de  votre  seconde  lettre, 
dont  voici  le  début  :  «  Monsieur,  vous  me  posez  sept  ques- 
«  tions.  Rappelez-vous  qu'il  ne  s'agit  en  ce  moment  que 
«  ;lune  seule  :  L'intérêt  du  capital  est-il  légitime?  »  Tout 


GRATUITÉ  DU   CRÉDIT.  20  3 

le  rosto  (1(>  votre  épitro  n'est  qu'une  reproduction  des  argu- 
ments (lt>  la  première;  arguments  auxquels  je  n'avais  pas 
répondu,  parce  que  je  n'avais  que  faire  d'y  répondre. 
Changez  le  milieu,  vous  disais-je,  et  vous  changez  le  prin- 
cipe, vous  changez  la  pratique.  —  Vous  n'avez  pas  tenu 
compte  de  mes  paroles.  Vous  avez  cru  plus  utile  de  plai- 
santer sur  la  contradiction  et  l'antinomie,  sur  la  thèse, 
l'antithèse  et  la  synthèse,  mettant  de  votre  côté,  à  si  peu 
de  frais,  les  usuriers  et  les  sots,  heureux  de  rire  de  ce 
qu'ils  tremhlent  de  concevoir. 
Que  fais-je  alors? 

Pour  exciter  en  vous  cette  attention  rebelle,  je  prends 
di\  ers  termes  de  comparaison.  Je  vous  montre,  par  l'exem- 
ple de  la  monarchie,  de  la  polygamie,  du  combat  judiciaire, 
des  corporations  industrielles,  qu'une  même  chose  peut 
très-bien  avoir  été  bonne,  utile,  légitime,  respectable,  puis 
après  devenir  mauvaise,  illicite  et  funeste,  tout  cela  suivant 
les  circonstances  qui  l'environnent;  que  le  progrès,  la 
grande  loi  de  l'humanité,  n'est  pas  autre  chose  que  cette 
transformation  incessante  du  bien  en  mal,  et  du  mal  en 
bien;  qu'il  en  est  ainsi,  entre  autres,  de  l'intérêt;  que 
l'hcui'c  est  venue  pour  lui  de  disparaître,  ainsi  qu'il  est 
facile  d'en  juger  aux  signes  politiques,  historiques  et  écono- 
miques, que  je  me  contente  de  vous  indiquer  en  les  ré- 
sumant. 

C'était  faire  appel  à  la  |)lus  précieuse  de  vos  facultés. 
C'était  vous  dire  :  Quand  j'aftirme  que  les  conditions  qui 
rendent  le  prêt  excusable  et  licite  ont  disparu,  je  n'affirme 
point  une  chose  cxlraordinairt^,  je  ne  fais  qu'énoncer  un 
cas  particulier  du  progrès  social.  Observez,  comparez;  et, 
la  comparaison  faite,  l'analogie  reconnue,  re^■enons  à  la 
question  posée  par  moi  à  la  suite  de  la  vôtre.  Les  formes 
du  crédit  peuvent-elles,  doixcnt-elles  être  modifiées,  de 
manière  à  amener  la  suppression  de  l'intérêt  ?  Voilà,  sans 


294  PAMPHLETS. 

préjudice  de  l'absolution  que  la  science  doit  à  tous  prê- 
teurs, spéculateurs  capitalistes  et  usuriers,  ce  que  nous 
avons  à  examiner. 

Mais,  bah  1  est-ce  que  M.  Bastiat  compare,  lui?  Est-ce  que 
seulement  il  est  capable  de  comparaison,  plus  que  d'atten- 
tion? Les  analoiiies  de  l'histoire,  vous  ne  les  saisissez  point; 
le  mouvement  des  institutions  et  la  loi  générale  qui  en 
ressort,  vous  l'apppelez  du  fatalisme.  —  «  Je  veux,  dites- 
vous  dans  votre  troisième  lettre,  rester  sur  mon  terrain  !  » 
Et  là-dessus,  faisant  tourner  votre  crécelle,  vous  accro- 
chant à  tous  les  mots  qui  peuvent  vous  fournir  un  prétexte, 
vous  reproduisez,  comme  arguments  nouveaux,  quelques 
faits  dont  je  n'attaque  point  la  légitimité  dans  la  routine 
établie,  mais  dont  je  conteste  la  nécessité,  dont,  par  con- 
séquent, je  demande  la  révision,  la  réforme. 

Quand  un  homme,  qui  se  dit  économiste,  qui  a  la  pré- 
tention de  raisonner,  de  démontrer,  de  soutenir  une  discus- 
sion scientifique,  en  est  là,  j'ose  dire.  Monsieur,  que  c'est 
un  homme  désespéré.  Ni  attention,  ni  comparaison]  inca- 
pacité absolue  découter  et  de  répondre  1  Que  puis-je  dé- 
sormais tirer  de  vous  ?  Vous  êtes  hors  de  la  philosophie, 
hors  de  la  science,  hors  de  l'humanité. 

Cependant  je  ne  me  rebute  pas.  Peut-être,  me  dis-je, 
l'attention  et  la  comparaison  s'évcilleront-elles  en  M.  Bas- 
tiat, à  l'aide  d'une  autre  faculté.  Observer  avec  attention 
une  idée,  comparer  ensuite  cette  idée  avec  une  autre,  c'est 
chose  trop  subtile,  trop  abstraite.  Essayons  de  l'histoire  : 
l'histoire  est  la  série  des  observations  et  des  expériences  du 
genre  humain.  Montrons  à  M.  Bastiat  le  progrès  :  pour 
saisir  le  progrès  dans  son  unité,  et  conséquemment  dans 
sa  loi,  il  ne  faut  que  de  la  mémoire. 

Quand  je  parle  de  la  mémoire,  comme,  faculté  de  l'en- 
tendement humain,  je  la  distingue  essentiellement  du  sou- 
venir. Les  animaux  se  souviennent ,  ils  n'ont  pas  la  mé- 


GRATUITÉ   DU   CRÉDIT.  2  95 

moire.  La  mémoire  est  la  faculté  d'enchaîner  et  classer 
les  souvenirs;  de  considérer  plusieurs  faits  consécutifs 
comme  un  seul  et  même  fait,  d'y  mettre  de  la  série  et  de 
l'unité.  C'est  l'attention  appliquée  à  une  suite  de  choses 
accomplies  dans  le  temps  et  généralisée. 

J'écris  donc  la  monographie  de  l'usure.  Je  vous  montre 
l'usure  dans  son  origine,  ses  causes,  ses  prétextes,  ses  ana- 
logies, son  développement,  ses  effets,  ses  conséquences. 
Je  prouve  que  les  résultats  du  principe  de  l'usure  sont  tout 
à  l'impossible  et  à  l'absurde,  qu'ils  engendrent  fatalement 
l'immoralité  et  la  misère.  Cela  fait,  je  vous  dis  :  Vous 
voyez  que  l'ordre  et  la  conservation  de  la  société  sont  dé- 
sormais incompatibles  avec  l'usure;  que  les  conditions  du 
crédit  ne  peuvent  plus  rester  les  mêmes;  que  l'intérêt, 
licite  au  commencement,  excusable  encore  aujourd'hui 
dans  le  prêteur,  dont  il  ne  dépend  pas  de  s'en  priver,  est 
devenu,  au  point  de  vue  de  la  conscience  sociale,  une  loi 
spoliatrice,  une  institution  monstrueuse,  qui  appelle  invin- 
ciblement une  réforme. 

C'était  le  cas,  si  je  ne  me  trompe,  d'étudier  enfin  Ihis- 
toire,  les  conditions  nouvelles  du  crédit,  la  possibilité,  at- 
testée par  moi,  de  le  rendre  gratuit.  Et  rappelez-vous 
qu'écartant  avec  le  plus  grand  soin  la  question  de  per- 
sonnes, je  vous  disais  sans  cesse  :  Je  n'accuse  point  les  ca- 
pitalistes; je  ne  me  plains  pas  des  propriétaires;  je  n'ai 
garde  de  condamner,  comme  a  fait  l'Église,  les  banquiers 
et  les  usuriers  :  je  reconnais  la  bonne  foi  de  tous  ceux  qui 
profitent  de  l'intérêt.  Je  dénonce  une  erreur  exclusivement 
collective,  une  utopie  antisociale  et  pleine  d'iniquité.  Eh 
bien  !  m'avez-vous  seulement  compris  ?  Car  pour  ce  qui 
est  de  me  réfuter,  vous  n'y  songez  seulement  pas. 

J'ai  sous  les  yeux  votre  quatrième  lettre  :  y  a-t-il  ombre 
de  cette  aperception  liistoriciue.  (|ui  est,  comme  je  vous  le 
dis,  la  mémoirr'?  Non.  Les  faits  acconqilis  (existent  pour 


2  96  PAMPHLETS. 

VOUS  uniquement  comme  souvenirs  :  c'est-à-dire-  qu'ils  ne 
sont  rien.  Vous  ne  les  niez  point  :  mais  comme  il  vous  est 
impossible  d'en  suivre  la  filière  et  de  les  généraliser,  vous 
n'en  dégagez  pas  le  contenu  ;  leur  intelligence  vous  échappe. 
Votre  faculté  mnémonique ,  comme  votre  faculté  d'atten- 
tion et  de  comparaison,  est  nulle.  Vous  ne  savez  que  répé- 
ter toujours  la  même  chose  :  Celui  qui  prête  à  intérêt  n'est 
point  un  voleur;  et  nul  ne  peut  être  contraint  de  prêter. 
Que  sert,  après  cela,  de  savoir  si  le  crédit  peut  être  orga- 
nisé sur  d'autres  bases,  ou  d'examiner  ce  qui  résulte  pour 
les  classes  travailleuses  de  la  pratique  de  l'intérêt?  —  Votre 
thème  est  fait  :  vous  ne  vous  en  départez  point.  Et  sur 
cela ,  après  avoir  exposé  la  routine  usuraire,  sous  forme 
d'exemples ,  vous  la  reproduisez  sous  forme  de  proposi- 
tions, et  vous  dites  :  Voilà  la  science  ! 

Je  vous  l'avoue.  Monsieur,  j'ai  douté  un  instant  qu'il  y 
eût  sur  la  terre  un  homme  aussi  disgracié  de  la  nature  sous 
le  rapport  de  l'intellect,  et  j'ai  accusé  votre  volonté.  Pour 
ma  part,  je  préférerais  mille  fois  être  suspect  dans  ma  fran- 
chise ,  que  de  me  voir  dépouillé  du  plus  bel  apanage  de 
l'homme,  de  ce  qui  fait  sa  force  et  son  essence  (^).  C'est 

(')  Quelques  mois  après  la  clôture  de  cette  discussion,  M.  Prou- 
dhon,  au  nom  d'une  compagnie  industrielle,  demandait  au  gouver- 
nement une  garantie  de  5  pour  %  d'intérêt,  pour  certaine  entreprise 
de  transports,  entre  Châlons  et  Avignon.  Choqué  dune  telle  demande 
de  la  part  de  l'apôtre  du  crédit  gratuit  et  de  l'anarchie,  Bastiat 
manifesta  son  impression  par  une  lettre  restée  inédite,  dont  nous  re- 
produisons les  dernières  lignes. 

«  M.  Proudhon,  déplorant  la  faiblesse  de  mes  facultés  intellec- 
«.  tuelles,  disait  :  —  Pour  ma  [art,  je  préférerais  mille  fois  être  sus- 
»  [lect  dans  ma  franchise  que  de  me  voir  dépouillé  du  plus  bel  apa- 
<  nage  de  l'homme,  de  ce  qui  fait  sa  force  et  son  essence.  —  Que 
«c  .M.  Proudhon  le  sache  bien  :  j'accepte  le  partage.  A  moi  l'humble 
«  intelligence  qu'il  a  plu  à  Dieu  de  me  départir;  à  lui,  puisqu'il  le 
«  préfère,  d'êtr  a;  suspecté  dans  sa  franchise.  ^ 

(Note  de  l'éditeur.) 


GRATIITÉ   DL    CRÉDIT.  2  97 

SOUS  cette  impression  pénible  qu'a  été  écrite  ma  lettre  du 
31  déccml)re,  dont  il  vous  est  facile  à  présent  d'apprécier 
la  siynitication. 

Je  me  suis  dit  :  Puisque  M.  Bastiat  ne  daig:ne  ni  honorer 
de  son  attention  ma  réponse ,  ni  comparer  les  faits  qui  la 
motivent,  ni  faii'e  état  du  mouvement  historique  qui  met 
à  néant  sa  théorie;  puisqu'il  est  incapable  d'entrer  avec 
moi  en  dialogue  et  d'entendre  les  raisons  de  son  contra- 
dicteur, il  faut  croire  qu'il  y  a  en  lui  excès  de  personnalité. 
C'est  un  homme,  comme  l'on  dit,  qui  abonde  dans  son  pro- 
pre jugement,  et  qui ,  à  force  de  n'écouter  que  soi,  s'est 
séquestré  de  toute  conversation  avec  ses  semblables.  Atta- 
quons-le donc  dans  son  jugement ,  c'est-à-dire  dans  sa 
conscience,  dans  sa  personnalité,  dans  son  moi. 

Voilà  comment.  Monsieur,  j 'ai  été  conduit  à  m'en  pren- 
dre, non  plus  à  vos  raisonnements,  radicalement  nuls  dans 
la  question,  mais  à  votre  volonté.  J'ai  accusé  votre  bonne 
foi  :  c'était  une  expérience,  je  vous  en  demande  pardon, 
que  je  me  permettais  sur  votre  individu.  Pour  donner  corps 
et  figure  à  mon  accusation,  j'ai  Ci-ncentré  toute  notre  dis- 
cussion sur  un  fait  contemporain,  palpable,  décisif,  avec 
lequel  j'ai  identifié,  non-seulement  votre  théorie,  mais  vous- 
même,  sur  la  Banque  de  France. 

La  Banque  de  France ,  vous  ai-je  fait  observer,  est  la 
preuve  vivante  de  ce  que  je  ne  cesse  de  vous  répéter  depuis 
six  semaines,  savoir,  que  si  l'intérêt  fut  un  jour  nécessaire 
et  licite,  il  y  a  aujourd'hui,  jjour  la  société,  devoir  et  pos- 
sibilité de  l'abolir. 

Il  est  prouvé,  en  effet,  par  la  comparaison  du  capital  de 
la  Ban(|iie  avec  son  encaisse,  que  tout  en  servant  à  ses  ac-- 
tionnaires  l'intérêt  (ludit  capital  à  Ipour  100,  elle  peut  faire 
le  crédit  et  l'escompte  \\  1  pour  100,  et  réaliser  encore  de 
beaux  bénéfices.  Elle  le  peut ,  elle  le  doit  :  en  ne  le  faisant 
pas,  elle  vole.  File  estc.iuse,  par  son  refus,  (jne  le  taux  des 


298  PAMPHLETS. 

intérêts,  loyers  et  fermages ,  qui  devrait  descendre  partout 
à  1  pour  100,  en  maximum,  reste  élevé  à  5,4,5,6,7,8, 10, 
12  et  15  pour  100.  Elle  est  cause  que  le  peuple  paie  cha- 
que année  aux  classes  improductives  plus  de  six  milliards 
de  gratifications  et  pots-de-vin,  et  que,  tandis  qu'il  pourrait 
produire  chaque  année  vingt  milliards  de  valeurs ,  il  n'en 
produit  que  dix.  Donc,  ou  vous  justifierez  la  Banque  de 
France,  ou,  si  vous  ne  le  pouvez  pas,  si  vous  ne  l'osez  pas, 
vous  reconnaîtrez  que  la  pratique  de  l'intérêt  n'est  qu'une 
pratique  de  transition,  qui  doit  disparaître  dans  une  société 
supérieure. 

Voilà,  monsieur,  ce  que  je  vous  ai  dit,  et  en  termes  assez 
vifs  pour  provoquer  de  votre  part,  à  défaut  d'attention,  de 
comparaison,  de  mémoire ,  sur  la  question  tout  historique 
que  je  vous  avais  jusqu'alors  soumise,  cet  acte  simple  et 
tout  intuitif  de  la  pensée,  lorsqu'elle  se  trouve  en  présence 
d'un  fait,  et  interrogée  par  oui  ou  par  non,  je  veux  dire,  un 
jugement.  Vous  n'aviez  qu'à  répondre,  en  deux  mots,  cela 
est,  ou  cela  n'est  pas,  et  le  procès  était  fini. 

Cela  est,  c'est-à-dire,  oui,  la  Banque  de  France  peut,  sans 
faire  tort  à  ses  actionnaires  et  se  nuire  à  elle-même,  faire 
l'escompte  à  1  pour  100;  elle  peut  donc,  en  vertu  delà 
couciurence  qu'elle  créerait  par  cette  diminution,  faire 
baisser  le  loyer  de  tous  les  capitaux,  et  du  sien  propre,  au- 
dessous  de  1  pour  100.  Et  puisque  le  mouvement  de  dé- 
croissance, une  fois  commencé,  ne  s'arrêterait  plus,  elle 
peut,  si  elle  veut,  faire  disparaître  tout  à  fait  l'intérêt.  Donc 
le  crédit  payé,  quand  il  ne  prend  que  ce  qui  lui  est  dû, 
mène  droit  au  crédit  gratuit  ;  donc  l'intérêt  n'est  qu'un  fait 
d'ignorance  et  de  barbarie  ;  donc  l'usure  et  la  rente ,  dans 
une  démocratie  organisée,  sont  illicites. 

Cela  n'est  pas,  c'est-à-dire,  ion,  il  n'est  pas  vrai,  quoi 
qu'en  dise  le  bilan  publié  chaque  semaine  par  la  Banque 
de  France,  qu'elle  ait  un  capital  de  90  millions  et  un  encaisse 


GKATLITÉ  Dl    CUÉDIT.  2  09 

de  iOO  millions;  il  n'est  pas  vrai  que  cet  encaisse  énorme 
\  ienne  de  la  substitution  du  papier  de  banque  au  numéraire 
dans  la  circulation  commerciale,  etc.,  etc.  Dans  ce  cas,  je 
vous  renvoyais  à  M.  d'Argout,  à  qui  revenait  le  débat. 

L'eùt-on  jamais  cru,  si  vous  ne  nous  l'aviez  fait  voir?  A 
ce  fait  si  catégorique ,  si  palpitant  de  la  Banque  de  France, 
vous  ne  répondez  ni  oui  ni  non.  Vous  ne  vous  doutez  seu- 
lement pas  de  l'identité  qui  existe  entre  le  fait  soumis  à 
votre  jugement  et  votre  théorie  de  l'intérêt.  Vous  n'aper- 
cevez point  la  synonymie  de  ces  deux  propositions  :  Oui, 
la  Banque  de  France  peut  faire  crédit  à  1  pour  100,  donc 
ma  théorie  est  fausse;  —  Non,  la  Banque  de  France  ne  peut 
pas  faire  crédit  à  1  pour  100,  donc  ma  théorie  est  vraie. 

Votre  réponse,  monument  irrécusable  d'une  intelligence 
que  le  Verbe  divin  n'illumina  jamais,  c'est  :  qu'il  ne  s'agit 
pas  pour  vous  de  la  Banque  de  France ,  mais  du  capital  ; 
que  vous  ne  défendez  point  le  privilège  de  la  Banque,  mais 
seulement  la  légitimité  de  l'intérêt;  que  vous  êtes  pour  la 
liberté  des  banques,  comme  pour  la  liberté  du  prêt;  que, 
s'il  est  possible  à  la  Banque  de  France  de  faire  le  crédit  et 
l'escompte  pour  rien,  vous  ne  l'empêchez  point;  que  vous 
\  ous  bornez  à  affirmer  une  chose,  à  savoir,  que  la  notion 
de  capital  suppose  et  impli(iue  nécessairement  celle  de  l'in- 
térêt; que  le  premier  ne  va  pas  sans  le  second,  bien  que  le 
second  existe  quelquefois  sans  le  premier,  etc. 

Ainsi,  vous  êtes  aussi  impuissant  à  jugt>r  qu'à  observer, 
comparer  et  vous  remémorer.  Il  vous  manque  cette  con- 
science juridique  qui,  en  présence  de  deux  faits  identiques 
ou  contraires,  prunonce  :  Oui,  l'identité  existe;  non,  l'i- 
dentité n'existe  pas.  Sans  doute,  puisque  vous  êtes  un  être 
pensant,  vous  avez  des  intuitions,  des  illuminations,  desré- 
\  élations;  je  ne  me  charge  pas,  quant  à  moi,  de  dire  ce  (jui 
se  passe  dans  votre  cerveau.  ^lais,  à  coup  sûr,  vous  ne  rai- 
sonnez pas,  vous  ne  réfléchissez  pas.  Quelle  espèce  d'homme 


3  00  PAMPHLETS. 

êtes-vous,  monsieur  Bastiat?  Étes-vous  seulement  un 
homme?... 

Comment!  après  m'avoir- abandonné  successivement  la 
métaphysique,  à  laquelle  vous  n'entendez  rien;  la  philoso- 
phie de  Ihistoire,  que  vous  traitez  de  fatalisme;  le  progrès 
économique,  dont  le  dernier  terme  est  la  réduction  à  l'ab- 
surde de  l'intérêt;  vous  m'abandonnez  encore  la  pratique 
financière ,  dont  le  plus  magnifique  corollaire  est  précisé- 
ment la  conversion  du  crédit  payé  en  crédit  gratuit  ;  et  vous 
n'en  persistez  pas  moins  à  soutenir  la  vérité  absolue  de  votre 
théorie,  que  vous  avez  ainsi  détruite  de  vos  propres  mains  ! 
Vous  lâchez  pied  partout;  la  métaphysique,  l'histoire,  l'é- 
conomie sociale,  la  banque,  font  successivement  défaut  à 
votre  thèse,  comme  l'attention,  la  comparaison,  la  mémoire 
et  le  jugement  à  votre  intelligence  :  encore  une  fois,  quelle 
dialectique  est  la  vôtre,  et  comment  voulez-vous  qu'on 
vous  prenne? 

Et  cependant,  je  ne  me  suis  point  découragé.  J'ai  voulu 
aller  jusqu'au  bout  et  tenter  un  dernier  effort.  J'ai  cru  que 
cette  inertie  des  facultés  intellectuelles  pouvait  provenir  de 
l'absence  de  notions,  et  je  me  suis  flatté  de  l'espérance  de 
faire  jaillir  enfin  l'étincelle  dans  votre  âme.  Vous-même  pa- 
raissiez m'indiquer  cette  marche,  quand  vous  me  disiez  : 
Convaincu  que  tout  ce  débat  repose  sur  la  notion  du  capital; 
et,  qu'en  conséquence,  vous  essayiez  de  m'expliquer  ce  que 
vous  entendez  par  capital;  puis  donc  qu'il  est  inabordable 
par  la  logique,  me  dis-je,  attaquons-le  par  les  notions.  Il 
serait  honteux  qu'une  pareille  discussion  finit  sans  que  les 
deux  adversaires  pussent  se  rendre  le  témoignage,  que  s'ils 
n'ont  pu  s'accorder,  au  moins  ils  se  sont  compris  ! 

J'analyse  donc,  pour  vous  exprès,  la  notion  de  capital. 
Cette  analyse  terminée,  je  donne  la  définition;  j'en  déduis 
les  corollaires;  puis  afin  de  ne  laisser  aucune  ambiguïté 
dans  les  term*^     ''appelle  à  moi  la  science  du  comptable. 


GRATUITE   DU    CREDUl .  301 

Je  représente  par  écritures  de  commerce,  sm"  deux  tableaux 
comparatifs,  d'un  côté,  la  théorie  du  capital  d'après  vos 
idées;  de  l'autre,  cette  même  théorie  d'après  les  miennes. 
Je  consacre  treize  colonnes  de  la  Voix  du  Peuple  à  cette 
exposition,  toute  de  complaisance,  mais  de  laquelle,  selon 
moi,  doit  sortir  une  révolution  économique,  mieux  que 
cela,  une  science  nouvelle. 

C'était  une  dernière  fois  vous  dire  : 
Prenez  garde  !  les  temps  sont  changés.  Le  principe  de 
l'intérêt  a  épuisé  toutes  ses  conséquences  ;  elles  sont  au- 
i(iurd'hui  reconnues  immorales,  destructives  de  la  félicité, 
publique,  mathématiquement  fausses;  la  tenue  des  Uvres 
les  dément,  et,  ce  qui  ne  vous  laisse  aucune  ressource,  avec 
la  tenue  des  livres,  la  notion  même  du  capital.  Poiu*  Dieu, 
soyez  donc  attentif  aux  faits  que  je  vous  signale;  observez, 
comparez,  synthétisez,  jugez,  remontez  aux  notions  :  alors 
seulement  vous  aurez  le  droit  d'exprimer  une  opinion.  Vous 
persisterez  dans  votre  erreur,  sans  doute,  mais  du  moins 
votre  erreur  sera  raisonnée;  vous  vous  tromperez  en  con- 
naissance de  cause. 

Comment  êtes-vous  sorti  de  cette  épreuve?  C'est  ce  que 
je  vais  examiner,  en  répondant  à  votre  dernière. 

Je  laisse  de  côté  votre  exorde,  magnifique  et  pompeux, 
dans  lequel  vous  félicitez  la  société  du  service  que  je  lui  ai 
rendu  en  dévoilant  le  dernier  mot  du  socialisme,  et  célé- 
brez votre  victoire.  Je  ne  relèverai  pas  davantage  certaines 
plaisanteries  sur  les  hésitations  et  oscillations  de  ma  polé- 
mi  ue  :  nos  lecteurs  sont  à  cet  égard  suffisamment  instruits. 
Ils  savent  que  ce  que  vous  appelez  en  moi  hésitation,  n'est 
autre  que  la  distinction  fondamentale  que  j'ai  faite,  dès  le 
premier  jour,  sur  le  passé  et  le  présent  de  l'économie  des 
sociétés,  distinction  que  j'ai  appuyée  successivement  de 
toutes  les  preuves  que  me  fournissaient  la  métaphysique, 
1  histoire,  le  progrès,  la  routine  même,  et  sur  laqucllt' je 


302  PAMPHLETS. 

m'ettbiTP^  mais  inutilement,  depuis  deux  mois,  d'appeler 
votre  attention.  Je  néglige,  en  un  mot,  tout  ce  qui,  dans 
votre  épître,  n'a  point  directement  trait  à  la  question,  et  ne 
m'attache  qu'à  l'essentiel. 

J'avais  défini  le  capital  :  Toute  valeur  faite,  en  terres, 
instrumenU  de  travail,  marchandises,  subsistances,  ou  mon- 
naies, et  servant,  ou  pouvant  servir  à  la  production. 

Chose  singulière  !  cette  définition  vous  agrée  ;  vous  l'ac- 
ceptez, vous  vous  en  emparez.  Hélas!  mieux  eût  valu  pour 
vous  cent  fois  la  rejeter,  avec  l'antinomie  et  la  philosophie 
de  l'histoire,  que  d'encombrer  d'une  pareille  formule  votre 
entendement  !  Il  faut  voir  quel  affreux  ravage  cette  terrible 
définition  a  fait  sur  votre  esprit  ! 

D'abord,  vous  ne  l'avez  point  du  tout  comprise.  Malgré 
la  peine  que  je  me  suis  donnée  de  vous  l'expliquer,  vous 
ignorez  ce  que  c'est  qu'une  valeur  faite  :  sans  cela,  eussiez- 
vous  fait  tenir,  à  l'un  des  personnages  que  vous  mettez  en 
scène,  le  discours  suivant  :  «  Messieurs,  si  vous  voulez  mes 
«  meubles,  mes  souliers,  mes  clous ,  mes  habits,  qui  sont 
«  des  valeurs  faites,  donnez-moi  une  valeur  faite,  c'est-à- 
«  dire  vingt  francs  d'argent?  » 

On  appelle  valeur  faite,  dans  le  commerce,  une  lettre  de 
change,  par  exemple,  ayant  une  cause  réelle,  revêtue  des 
formes  légales,  émanée  d'une  source  connue  et  solvable, 
acceptée,  et  au  besoin  endossée  par  des  personnes  égale- 
ment solvables  et  connues,  offrant  ainsi  triple,  quadru- 
ple, etc.,  garantie,  et  susceptible,  par  le  nombre  et  la  soli- 
dité des  cautions,  de  circuler  comme  numéraire.  Plus  il  y 
a  de  cautions  et  d'acceptations,  mieux  la  valeur  est  faite  : 
elle  serait  parfaite,  si  elle  avait,  pour  garants  et  pour  accep- 
teurs, tous  les  citoyens.  Telle  est  la  monnaie,  la  mieux 
faite  de  toutes  les  valeurs  :  car,  outre  qu'elle  porte  son 
gage  en  elle-même,  elle  est  revêtue  de  la  signature  de  l'Etat, 
qui  la  lance  dans  la  circulation  comme  une  lettre  de  change. 


(iRATiriK    1)1    CliKDir.  303 

et  assurée  de  l'acceptation  du  public.  Piu-  iuudoi^io,  je  dis 
que  des  meubles,  des  souliers,  et  tous  autres  produits,  sont 
reconnus  valeurs  faites,  non  pas  lorsque  la  confection  en 
est  achevée  et  qu'ils  sont  exposes  à  la  vente,  comme  vous 
le  dites;  mais  après  qu'ils  ont  été  appréciés  contradictoire- 
ment,  que  la  valeur  en  a  été  fixée,  la  livraison  effectuée  ;  et 
cela  encore,  seulement ,  pour  celui  qui  les  achète ,  ou  qui 
consent  à  les  reprendre  au  même  prix.  C'est  ainsi,  vous 
ai-je  flit,  que  le  produit  devient  capital;  et  il  n'est  capital 
que  pour  l'acquéreur,  qui  s'en  fait  soit  un  instrument,  soit 
un  élément  de  reproduction.  Pour  celui-là,  dis-je,  et  pour 
lui  seul,  le  produit  devient  valeur  faite,  en  un  mot,  capital. 

Ici,  Monsieur,  j'ai  du  moins  l'avantage  que  vous  ne  me 
contredirez  point.  Je  suis  l'auteur  de  la  définition  ;  je  sais 
ce  que  j'ai  voulu  dire;  vos  paroles  déposent  de  ce  que  vous 
avez  entendu.  Vous  ne  me  comprenez  pas. 

Quoi  qu'il  en  soit,  et  sans  y  regarder  de  si  près,  vous 
prenez  ma  définition  du  capital  pour  bonne  ;  vous  dites 
qu'elle  suffit  à  la  discussion.  Vous  reconnaissez  donc, 
implicitement,  que  capital  et  jjroduit  sont,  dans  la  société, 
termes  synonymes;  conséquemment,  que  toute  opération 
de  crédit  se  résout,  à  peine  de  fraude,  dans  un  échange  : 
deux  choses  que  vous  aviez  d'abord  niées,  et  que  je  vous 
féliciterais  d'avoir  enfin  comprises,  s'il  m'était  possible  de 
croire  que  vous  donnez  à  mes  paroles  le  sens  que  je  leur 
applique.  Quoi  de  plus  fécond,  en  effet,  que  cette  analyse  : 
Puisque  la  valeur  n'est  autre  chose  qu'une  proportion,  et 
que  tous  les  produits  sont  nécessairement  proportionnels 
entre  eux,  il  s'ensuit  qu'au  point  de  vue  social  les  produits 
sont  toujours  valeurs  et  valeurs  faites  :  la  différence,  pour 
la  société,  entre  capital  et  produit,  n'existe  pas.  Cette  diffé- 
rence est  toute  subjective  aux  individus  :  elle  vient  de  l'im- 
puissance où  ils  se  trouvent  d'exprimer  la  proportionna- 
lité des  produits  en  nombre  exact  et  de  leurs  elforts  poui' 


304  PAiMlIiLEfS. 

arriver  à  une  approximation.  Car,  ne  l'oublions  pas .  la  loi 
secrète  de  l'échange,  la  règle  absolue  des  transactions,  loi 
non  écrite  mais  intuitive,  règle  non  de  convention  mais  de 
nature,  c'est  de  conformer,  le  plus  possible,  les  actes  de  la 
vie  privée  aux  formules  de  la  vie  sociale. 

Or,  et  c'est  ce  qui  fait  naître  mes  doutes,  cette  défini- 
tion, si  profonde  et  si  nette,  du  capital,  que  vous  trouvez 
bon  d'accepter  ;  cette  identité  du  capital  et  du  produit,  du 
crédit  et  de  l'échange,  tout  cela.  Monsieur,  est  la  négation 
de  votre  théorie  de  l'intérêt  ;  et  certes,  vous  ne  vous  en  dou- 
tiez pas  ?  Dès  lors,  en  effet,  que  la  formule  de  J.  B.  Say, 
les  produits  s'échangent  contre  les  produits,  est  synonyme 
de  cette  autre,  les  capitaux  s' échangent  contre  les  capitaux  ; 
que  la  définition  du  capital,  par  vous  acceptée,  n'est  autre 
chose  que  cette  synonymie  ;  que  tout  concourt,  dans  la 
société,  à  rendre  les  faits  de  commerce  de  plus  en  plus  con- 
formes à  cette  loi  ;  il  est  évident,  à  priori,  qu'un  jour  doit 
venir  où  les  relations  de  prêt,  loyer,  fermage,  intérêt,  et 
autres  analogues,  seront  abolies  et  converties  en  rapports 
d'échange  ;  et  qu'ainsi  la  prestation  des  capitaux,  devenant 
simplement  échange  de  capitaux,  et  toutes  les  affaires  se 
réglant  au  comptant,  l'intérêt  devra  disparaître.  L'idée 
d'usure,  dans  cette  définition  du  capital,  implique  contra- 
diction. 

C'est  ce  que  vous  eussiez  infailliblement  compris,  si,  tout 
en  adoptant  ma  définition  du  capital,  vous  lui  aviez  ac- 
cordé une  seule  minute  de  réflexion.  Mais  croire  que  vous 
allez  réfléchir  sur  vos  propres  notions  ;  s'imaginer  qu'après 
avoir  admis  un  principe,  vous  en  adopterez  les  conséquen- 
ces, le  mouvement  et  les  lois  ;  c'est,  j'en  ai  fait  la  triste 
expérience,  se  tromper  étrangement.  Raisonner,  pour  vous, 
c'est  contredire  à  tort  et  à  travers,  sans  suite  et  sans  mé- 
thode. La  notion  glisse  sur  votre  esprit  sans  le  pénétrer. 
Vous  prenez  le  mot,  que  vous  appliquez  ensuite  à  votre 


GRATllTÉ    m    CRÉDIT.  30S 

guise,  et  suivant  les  préocupations  de  \ otie  esprit  :  vous 
laissez  l'idée,  le  germe,  qui  seul  fr(  ondp  l'intelligence  et 
dénoue  les  difficultés. 

Je  n'avais  rien  épargné,  cependant,  pour  vous  éclairer 
siu"  le  sens  et  la  portée  de  ma  définition,  et  vous  mettre  en 
garde  contre  elle.  Désespérant  de  vous  la  faire  concevoir 
par  la  seule  métaphysique  du  langage,  je  l'avais  réduite  en 
équations,  pour  ainsi  dire,  algébriques.  Car.  qu'est-ce  que 
la  science  du  comptable,  dont  j'ai  fait  usage  à  cette  occa- 
sion, sinon  une  sorte  d'algèbre  ?  Mais  voici  bien  une  autre 
affaire.  Vous  raisonnez  de  la  tenue  des  li^Tes  absolument 
comme  de  la  valeur  faite  :  il  vous  était  réservé,  après  avoir 
accepté  une  définition  sans  en    comprendre  les  termes, 
sans  en  aperce\  oir  les  conséquences,  d'en  nier  encore  la 
démonstration.  Mais,  .Monsieur,  la  démonstration,  c'est  la 
définition  :  où  donc  en  ètes-vous  ? 
Je  lis  dans  votre  lettre  du  3  février  : 
a  Ayant  imaginé  ces  données,  vous  dressez  la  compta- 
«  bilité  de    A,  de  B,  et  celle  de  la  Banque.   Certes  cette 
«  comptabilité,  les  données  étant  admi.-ies,  est  irréprochable. 
«  Mais  peut-on  admettre  vos  données?  sont-elles  conformes 
«  à  la  nature  des  hommes  et  des  choses  ?  » 

Ceci,  j'ose  vous  le  dire,  est  le  renversement  de  l'arithmé- 
tique et  du  sens  commun.  Mais.  Monsiem*,  si  vous  aviez  eu 
la  plus  légère  teinture  de  comptabilité,  vous  n'eussiez  pas 
écrit  de  pareilles  lignes.  Vous  auriez  su  que  si,  comme  vous 
êtes  forcé  de  l'avouer,  ma  comptabilité  est  irréprochable,  les 
données  économiques  sur  lesquelles  je  l'ai  établie  sont, 
dans  le  premier  système,  qui  est  le  vôtre,  nécessairement 
fausses;  dans  le  second,  qui  est  le  mien,  nécessjiirement 
vraies.  Telle  est  l'essence  de  la  comptabilité,  qu'elle  ne  dé- 
pend pas  de  la  certitude  de  ses  données  ;  elle  ne  souffre  pas 
de  données  fausses;  eWe  est,  par  elle-même,  et  malgré  la 
volonté  du  comptable,  la  tlémonstration  delà  vérité  ou  de 

20 


30  0  PAMPHLETS. 

la  fausseté  de  ses  propres  données.  C'est  en  vertu  de  cette 
propriété  que  les  livres  du  négociant  font  foi  en  justice, 
non-seulement  pour  lui,  mais  contre  lui;  l'erreur,  la 
fraude,  le  mensonge,  les  fausses  données,  enfin,  sont  in- 
compatibles avec  la  tenue  des  livres.  Le  banqueroutier  est 
condamné  sur  le  témoignage  de  ses  écritures  beaucoup 
plus  que  sur  la  dénonciation  du  ministère  public.  Telle  est, 
vous  dis-je,  l'incorruptibilité  de  cette  science,  que  j'ai 
signalée,  dans  mon  Système  des  contradictions  économiques ^ 
comme  la  plus  belle  application  de  la  métaphysique  mo- 
derne. 

Vous  parlez  de  fausses  données.  Mais  la  donnée  sur  la- 
quelle j'ai  établi  ma  comptabilité  est  précisément  la  vôtre, 
la  donnée  du  capital  productif  d'intérêt.  Cette  donnée  étant 
pour  vous  réputée  vraie,  je  la  soumets  à  lépreuve  de  la 
comptabilité.  J'en  fais  autant  pour  la  donnée  contraire, 
qui  est  celle  que  je  défends.  L'opération  faite,  vous  la  pro- 
clamez irréprochable  ;  mais  comme  elle  conclut  contre  vous, 
vous  vous  récriez  que  les  données  sont  fausses.  Je  vous  de- 
mande, monsieur  Bastiat,  ce  que  vous  avez  voulu  dire  ? 

Certes,  je  ne  m'étonne  plus,  à  présent,  qu'à  force  de  ne 
pas  voir  dans  une  définition  ce  qui  y  est,  vous  ayez  fini  par 
découvrir  ce  qui  n'y  est  point,  et  que,  de  bévue  en  bévue, 
vous  soyez  tombé  dans  la  plus  inconcevable  hallucina- 
tion. Où  donc  avez-vous  vu,  dans  cette  comptabilité  irré- 
prochable, bien  que,  selon  vous,  la  donnée  en  soit  fausse, 
(jue  le  système  de  crédit  que  je  défends,  c'est  le  papier- 
monnaie  ?  Je  vous  défie  de  citer  un  seul  mot  de  moi,  dans 
cette  longue  controverse,  qui  vous  autorise  à  dire,  comme 
vous  le  faites,  et,  je  crois,  pour  vous  tirer  d'embarras,  que 
la  théorie  du  crédit  gratuit,  c'est  la  théorie  des  assignats.  Je 
n'ai  pas  dit  un  mot  du  système  que  je  voudrais  voir  substi- 
tué à  celui  qui  nous  gouverne  et  dans  lequel  je  persiste  à  voir 
hi  cause  de  tous  les  malheurs  de  la  société.  Vous  n'avez  pas 


GRATIITE   DU   CREDIT.  307 

voulu  qu'il  fût  mis  en  discussion,  ce  système;  vous  êtes 
resté  sur  votre  tei^rain  ;  tout  ce  que  j'ai  pu  faire,  c'a  été  de 
vous  prouver,  sans  toutefois  me  faire  comprendre,  que  la 
pratique  de  l'intérêt  mène  droit  à  la  pratique  de  la  gra- 
tuité, et  que  l'heure  est  sonnée  d'accomplir  cette  révolution. 
De  mon  système,  à  moi,  il  n'en  a  jamais  été  question.  J'ai 
raisonné  constamment  sur  vos  données  ;  je  me  suis  tenu, 
n\Tec  vous,  dans  les  us  et  coutumes  du  capital.  Relisez  ma 
lettre  du  3 1  décembre  ;  il  ne  s'agit  point  là  de  la  Banque  du 
Peuple,  mais  bien  de  la  Banque  de  France,  de  cette  Banque 
privilégiée,  gouvernée  par  M.  d'Argout,  que  vous  ne 
soupçonnez  point ,  sans  doute,  d'être  partisan  du  papier- 
monnaie,  ni  de  la  monnaie  de  papier,  ni  des  assignats  ;  de 
cette  Banque,  enfin,  qui,  depuis  la  réunion  des  Banques 
départementales,  et  l'émission  des  billets  à  100  francs,  a 
vu  continuellement  augmenter  son  encaisse  ;  qui  possède 
aujourd'hui  400  millions  de  lingots  et  d'espèces;  qui  finira 
par  engloutir  dans  ses  caves  un  milliard.de  numéraire,  pour 
peu  que  l'administration  réduise  encore  la  coupure  des 
billets,  établisse  d'autres  succursales,  et  que  les  affaires  re- 
prennent ;  c'est  de  cette  Banque-là  que  je  vous  ai  entretenu  : 
l'auriez-vous  prise,  par  hasard,  pour  une  hypothèse,  et 
ses  400  millions  d'espèces  pour  une  utopie  ? 

Voici  ce  que  je  vous  ai  dit  : 

Le  capital  de  la  Bauque  de  France  est  de  00  millions; 
son  encaisse  400  millions;  ses  émissions  de  472  :  soit  donc 
\m  capital,  réalisé  ou  garanti,  de  :]H>2  millions,  appartenant 
au  peuple  français,  et  sur  lequel  la  Banque  ne  doit  percevoir 
aucun  intérêt. 

Or,  les  intérêts  dus  par  la  Baii<|U('  à  ses  actionnaires  étant 
de  4  pour  100  sur  un  capital  de  00  millions;  les  frais  d'ad- 
ministration, risques  compris,  1/2  pour  100;  l'accumulation 
des  rspèces  se  faisant  d'une  manière  progressive,  et  la 
somme  des  émissions  pouvant,  sans  danger  être  d'un  tiers 


308  PAMPHLETS. 

supérieure  à  celle  de  l'encaisse  :  je  dis  que  la  Banque  de 
France  peut,  que  si  elle  peut  elle  doit,  à  peine  de  concussion 
et  de  vol,  réduire  le  taux  de  ses  escomptes  à  1  pour  100, 
et  organiser  le  crédit  foncier,  en  même  temps  que  le  crédit 
commercial.  Que  me  parlez-vous  donc  de  papier-monnaie, 
d'assignats,  de  cours  forcé,  de  maximum,  de  débiteurs  in- 
solvables, d'emprunteurs  sans  bonne  foi,  de  travailleurs 
débauchés,  et  autres  l)alivernes  ?  Que  la  Banque  de  France 
fasse  son  métier  avec  prudence  et  sévérité,  comme  elle  a 
fait  jusqu'à  présent  ;  ce  n'est  pas  mon  atfaire.  Je  dis  qu'elle 
a  le  pouvoir  et  le  devoir  de  faire  le  crédit  et  l'escompte,  à 
ceux  à  qui  elle  a  coutume  de  le  faire,  à  l  pour  100  l'an, 
commission  comprise.  M.  Bastiat  me  fera-t-il  une  fois  l'hon- 
neur de  m'entendre  ? 

M.  Bastiat.  «  Pour  que  les  billets  d'une  Banque  soient 
«  reçus,  il  faut  qu'ils  inspirent  confiance  ; 

«  Pour  qu'ils  inspirent  confiance,  il  faut  f[ue  la  Banque 
«  ait  des  capitaux  : 

«  Pour  que  la  Banque  ait  des  capitaux,  il  faut  qu'elle  les 
«  emprunte,  et  conséquemment  qu'elle  en  paie  l'intérêt  ; 

«  Si  elle  en  paie  lintérèt,  elle  ne  peut  les  prêter  sans 
«  intérêt .  » 

Mer.  Eh  bien  !  Monsieur,  la  Banque  de  France  a  trouve'' 
des  capitaux  sans  intérêts;  elle  possède,  en  ce  moment, 
.'}82  millions  qui  ne  lui  appartiennent  pas  ;  elle  en  aura , 
quand  elle  voudra,  le  double  à  pareille  condition.  —  Doit- 
elle  faire  payer  un  intérêt  1 

M.  Bastiat.  «  Le  temps  est  précieux.  Le  temps,  c'est  de 
«l'argent,  disent  les  Anglais.  Le  temps,  c'est  l'étoffe  dont 
«  la  vie  est  faite,  dit  le  Bonhomme  Richard. 

«  Faire  crédit,  c'est  accorder  du  temps. 

«  Sacrifier  du  temps  à  autrui,  c'est  lui  sacrifier  une  chose 
«  précieuse;  un  pareil  sacrifice  ne  peut  être  gratuit.  » 

Moi.  Vous  n'y  arriverez  donc  jamais  î  Je  vous  ai  dit,  te 


cuATini!:  lii  Cia::;rr.  :;oo 

je  vous  répète,  qu'en  matière  de  crédit,  ce  qui  t'ait  qu'on  a 
l)esoin  de  temps,  c'est  la  ditTiculté  de  se  procurer  de  l'ar- 
jient  ;  que  cette  difficulté''  tient  surtout  à  l'intérêt  exigé  par 
les  détenteurs  d'argent;  en  sorte  que  si  l'intérêt  était  zéro, 
le  temps  du  crédit  serait  aussi  zéro.  Or,  la  Banque  de 
France,  dans  les  conditions  que  lui  fait  le  public  depuis  la 
révolution  de  Février,  peut  réduire  son  intérêt  presque  à 
zéro;  qui  de  vous  ou  de  moi  tourne  dans  le  cercle? 

M.  Bastiat.  «  Ah  !  oui....  il  me  semble....  je  crois  com- 
«  prendre  enfin  ce  que  vous  voulez  dire.  Le  public  a  re- 
«  nonce,  en  faveur  de  la  Banque,  à  l'intérêt  de  38'2  millions 
«  (le  billets  qui  circulent  sous  sa  seule  garantie.  Vous  de- 
ce  mandez  s'il  n'y  aurait  pas  moyen  de  faire  profiter  le  pu- 
ce 1)1  ic  de  cet  intérêt,  ou,  ce  qui  revient  au  même,  d'orga- 
«  niser  une  Banque  nationale,  qui  ne  perçût  pas  d'intérêts. 
«  Si  je  ne  me  trompe  pas,  c'est  sur  l'observation  de  ce 
«  i^hénomène  (jue  se  fonde  votre  invention.  Ricardo  avait 
"  conçu  un  plan  moins  radical,  mais  analogue,  et  je  trouve 
«  dans  Say  ces  lignes  remarquables  : 

('elle  idée  ingénieuse  ne  laise  qu'une  quoslion  non  résolue.  Qui 
(lo\ia  jouir  del'inlérèl  de  celle  somme  considéralde,  mise  dans  la  cir- 
cul'Uion  ?  Serait-ce  le  {jouvernemenl?  Ce  ne  serait  pour  lui  qu'un 
niuyen  d'aufjmenler  les  abus,  tels  que  les  sinécures,  la  corruption  par- 
lemenlaire,  le  nombre  des  délateurs  de  la  police,  et  les  armées  per- 
manentes. Serait-ce  une  compa^fiiie  financière,  comme  la  Banque 
d'Angleterre,  la  Banque  de  France?  Mais  à  quoi  bon  faire  à  une  com- 
pagnie financière  le  cadeau  des  inlérêts  payésen  détail  par  le  public  ?... 
Telles  sont  les  questions  qui  naissent  à  ce  sujet  :  pcut-circ  ne  sont- 
elles  pas  insolubles.  Peut-être  y  a-t-il  des  moyens  de  rendre  haute- 
ment profitable  au  public  l'économie  qui  en  résulterait  ;  mais  je  ne 
suis  pas  appelé  à  dévelopfier  ici  ce  nouvel  ordre  d'idées. 

Moi.  Eh!  Monsieur,  votre  J.  B.  Say,  avec  tout  son  génie, 
est  un  imbécile.  La  question  est  toute  résolue;  c'est  (|ue 
le  i)etq)l(» ,  qui  fait  les  fonds,  le  peuple  ,  (jui  est  ici  le  seul 


3  l  0  PAMPHLETS. 

capitaliste,  le  seul  commanditaire,  le  vrai  propriétaire;  le 
peuple,  qui  seul  doit  profiter  de  l'intérêt,  le  peuple,  dis-je, 
ne  doit  pas  payer  d'intérêts.  Est-il  au  monde  quelque  chose 
de  plus  simple  et  de  plus  juste? 

Ainsi,  vous  convenez,  sur  la  foi  de  Ricardo  et  de  J.  B.  Say, 
qu'il  existe  un  moyen  de  faire  profiter  le  public,  je  cite  vos 
propres  expressions,  des  intérêts  qu'il  paie  à  la  Banque,  et 
que  ce  moyen,  c'est  d'organiser  une  Banque  nationale,  fai- 
sant crédit  à  zéro  d'intérêt  ? 

M.  Bastiat.  Non  pas  cela.  Dieu  m'en  préserve  !  Je  recon- 
nais, il  est  vrai,  que  la  Banque  ne  doit  pas  profiter  des  in- 
térêts payés  par  le  public  pour  un  capital  appartenant  au 
public;  je  conviens  de  plus  qu'il  existe  un  moyen  de  faire 
profiter  desdits  intérêts  le  public.  Mais  je  nie  que  ce  moyen 
soit  celui  que  vous  indiquez;  à  savoir,  l'organisation  d'une 
Banque  nationale;  je  dis  et  j'affirme  que  ce  moyen,  c'est  la 
liberté  des  Banques  ! 

«  Liberté  des  banques  !  Liberté  du  crédit  !  Oh  !  pourquoi, 
monsieur  Proudhon,  votre  brûlante  propagande  n'a-t-elle 
pas  pris  cette  direction?  » 

Je  fais  grâce  au  lecteur  de  votre  péroraison,  dans  laquelle 
vous  déplorez  mon  endurcissement,  et  m'adjurez,  avec  un 
sérieux  comique,  de  substituer  à  ma  formule  :  Gratuité  du 
crédit ,  la  vôtre  :  Liberté  du  crédit ,  comme  si  le  crédit 
pouvait  être  plus  libre  que  lorsqu'il  ne  coûte  rien  !  Je  n'ai 
veine  au  corps,  sachez-le  bien,  qui  résiste  à  la  liberté  du 
crédit  :  en  fait  de  banque,  comme  en  fait  d'enseignement, 
la  liberté  est  ma  loi  suprême.  xMais  je  dis  que,  jusqu'à  ce 
que  la  liberté  des  banques  et  la  concurrence  des  banquiers 
fasse  jouir  le  public  des  intérêts  qu'il  leur  paie,  il  serait  bon, 
utile,  constitutionnel,  et  dune  économie  tout  à  fait  républi- 
caine ,  de  créer,  au  milieu  des  autres  banques ,  et  en  con- 
currence avec  elles,  une  Banque  nationale  faisant  provisoi- 
rement crédit  à  1  ou  l/:2  pour  100,  au  risque  de  ce  qui  en 


r.UATl  ITE   DU  CREDIT.  3  1  t 

arriverait.  Vous  répugne-t-il  de  faire  de  la  Banque  de 
France,  par  le  remboursement  de  ses  actionnaires,  cette 
Banque  nationale  que  je  propose?  Alors  que  la  Banque  de 
France  restitue  les  382  millions  d'espèces  qui  appartiennent 
au  public,  et  dont  elle  n'est  que  la  détentrice.  Avec  382 
millions  on  peut  très-bien  organiser  une  banque;  qu'en 
pensez-vous?  Et  la  plus  grosse  de  l'univers.  En  quoi  donc 
cette  banque,  formée  par  la  commandite  de  tout  le  peuple, 
ne  serait-elle  pas  libre?  Faites  cela  seulement,  et  quand 
vous  aurez  attaché  ce  grelot  révolutionnaire,  quand  vous 
aurez  de  la  sorte  édicté  le  premier  acte  de  la  République 
démocratique  et  sociale,  je  me  charge  de  vous  déduire  les 
conséquences  de  cette  grande  innovation.  Vous  saurez  alors 
quel  est  mon  système. 

Quant  à  vous,  monsieur  Bastiat,  qui,  économiste,  vous 
moquez  de  la  métaphysique,  dont  l'économie  politique 
n'est  que  l'expression  concrète;  qui,  membre  de  1  Institut, 
ne  savez  pas  même  où  en  est  la  philosophie  de  votre  siècle; 
qui,  auteur  d'un  livre  intitulé  Harmonies  économiques,  pro- 
bablement par  opposition  aux  Contradictions  économi- 
ques ('),  ne  concevez  rien  aux  harmonies  de  l'histoire,  et 
ne  voyez  dans  le  progrès  qu'un  désolant  fatalisme;  qui, 
champion  du  capital  et  de  l'intérêt,  ignorez  jusqu'aux  prin- 
cipes de  la  comptabilité  commerciale  ;  qui,  concevant  enlin, 
à  travers  les  ambages  d'une  imagination  ettarée,  et  sur  la 
foi  de  vos  auteurs  beaucoup  plus  que  d'après  votre  intime 
conviction,  qu  il  est  {mssible  d'organiser,  avec  les  fonds  du 

(•)  M.  PiDudhon  s'est  trompé  dans  sa  conjecture.-  Bastiat  n'a  pas 
écrit  les  Harmonies  par  oppcisilion  aux  Contradictions  rcunomiques, 
car,  le  5  juin  1845,  c'est-à-dire  antérieurenicnl  à  l'apparition  des  Con- 
tradictions, il  communiquait  par  lettre  à  un  ami  le  projet  d'écrire  les 
Harmonies  sociales.  Rappclnns  aussi  que  Bastiat  était  seulement 
membre  correspondant  de  l'Inslilut. 

(lYole  de  l'éditeur.) 


3  1  2  PAMPHLETS. 

public^  une  banque  faisant  crédit  sans  intérêt,  continuez  ce- 
pendant à  protester,  au  nom  de  la  Liberté  du  Crédit,  contre 
la  Gratuité  du  Crédit  :  vous  êtes  sans  doute  un  bon  et 
digne  citoyen,  un  économiste  honnête ,  un  écrivain  con- 
sciencieux, un  représentant  loyal,  un  républicain  tidèle,  un 
véritable  ami  du  peuple  :  mais  vos  dernières  paroles  me 
donnent  le  droit  de  vous  le  dire,  scientifiquement,  monsieur 
Bastiat,  vous  êtes  un  homme  mort. 

P.  J.  Proudhon. 


QUATORZIEME  LETTRE. 
F.  BASTIAT  A  P.  J.  PROUDHON. 

Droit  légfitime  de  la  défense.  —  Origrineet  résumé  d'une  discussion, 
donl  le  pnblic  est  le  seul  juge. 

7  mars  1860. 

La  cause  est  entendue  et  le  débat  est  clos,  dit  M.  Prou- 
dhon, de  partie  se  faisant  juge.  M.  Bastiat  est  condamné...  à 
mort.  Je  le  condamne  dans  son  intelligence;  je  le  condamne 
dans  son  attention,  dans  ses  comparaisons,  dans  sa  mémoire 
et  dans  son  jugement;  je  le  condamne  dans  sa  raison  ;  je 
le  condamne  dans  sa  logique;  je  le  condamne  par  indue- 
tion,  par  syllogisme,  par  contradiction,  par  identité  et  par 
antinomie. 

Oh  !  monsieur  Proudhon,  vous  deviez  être  bien  en  colère 
quand  vous  avez  jeté  sur  moi  ce  cruel  anathème! 

II  me  rappelle  la  formule  de  l'excommunication  : 

Mak'dictus  sit  vivendo,  moriendo,  manducando,  bibendo. 

Maledictus  sit  inti/s  et  exterius. 

Maledictus  sit  in  capillis  et  in  cenbro. 


Gi;A;iriÉ  r.i  cr.rnir.  31  3 

Malechclus  sll  in  ccrtice,  i)i  aculia,  i.ii  aunculis,  in  bra- 
chiis,  etc.,  etc.  ;  maledictus  sit  in  pcctore  et  in  corde,  in  re- 
nibus,  in  yenubus,  in  cniribus,  in  pedibus,  et  in  unguibus. 

Hélas  !  toutes  les  Églises  se  ressemblent,  quand  elles  ont 
tort  elles  se  fâchent. 

Cependant  je  récuse  l'arrêt,  et  je  proteste  contre  la  clô- 
ture du  débat. 

Je  récuse  l'arrêt,  parce  qu'il  n'appartient  pas  à  mon 
adversaire  de  le  prononcer.  Je  ne  reconnais  pour  juge  que 
le  public. 

Je  proteste  contre  la  clôture  du  débat,  parce  que,  dé- 
fendeur, je  dois  avoir  le  dernier  mot.  M.  Chevé  m'a  écrit, 
j'ai  répondu  ;  —  M.  Proudhon  m'a  écrit,  j'ai  répondu;  —  il 
m'a  écrit  de  nouveau,  j'ai  répondu  derechef;  —  il  lui 
plaît  de  m'adresser  une  quatrième,  une  cinquième,  une 
sixième  lettre.  11  me  convient  de  lui  faire  autant  de  ré- 
ponses; et  il  a  beau  dire,  à  moins  que  la  justice  et  les  con- 
venances ne  soient  aussi  des  antinomies,  je  suis  dans  mon 
droit. 

Au  reste,  je  me  bornerai  à  me  résumer.  Outre  que  je 
ne  puis  continuer  à  discuter  avec  M.  Proudhon,  malgré  lui, 
et  moins  encore  quand  les  personnalités  conniiencent  à 
remplacer  les  arguments,  je  serais  aujourd'hui  dans  une 
situation  trop  défavorable. 

M.  Proudhon  est  persécuté;  partant  toutes  les  préven- 
tions, toutes  les  sympathies  publiques  passeraient  de  son 
côté.  Il  avait  compromis  la  cause  du  crédit  gratuit,  voici 
que  le  pouvoir  la  relève  en  la  plaçant  sur  le  piédestal  de  la 
persécution.  Je  n'avais  qu'un  adversaire,  j'en  aurais  trois  : 
M.  Proudhon,  la  police  et  la  popularité. 

M.  Proudhon  me  reproche  deux  choses  :  d'abord,  de 
m'en  tenir  toujours  à  défendre  mon  assertion,  la  légitimité 
de  V intérêt;  ensuite,  de  ne  pas  discuter  son  système,  la 
gratuité  du  crédit. 


3  1  4  PAMPHLETS. 

Oui_,  dans  chacune  de  mes  lettres,  je  me  suis  attaché  à 
pénétrer,  sous  des  points  de  vue  divers,  la  nature  intime 
du  capital  pour  en  déduire  la  légitimité  de  l'intérêt.  Pour 
tout  esprit  logique,  cette  manière  de  procéder  était  déci- 
sive :  car  il  est  bien  clair  que  la  chimère  du  crédit  gratuit 
s'évapore,  si  une  fois  il  est  démontré  que  l'intérêt  est  légi- 
time, utile,  indestructible,  de  même  essence  que  toute  autre 
rémunération,  profit  ou  salaire;  —  la  juste  récompense 
d'un  sacrifice  de  temps  et  de  travail,  volontairement  allouée 
à  celui  qui  fait  le  sacritice  par  celui  qui  en  profite  ;  —  en 
d'autres  termes,  que  le  prêt  est  une  des  variétés  de  la  vente. 
D'ailleurs,  ne  devais-je  pas  m'effbrcer  de  donner  à  cette 
polémique  une  portée  utile?  Et  quand  les  classes  laborieuses 
égarées  attribuent  leurs  souffrances  au  Capital,  quand  les 
flatteurs  du  peuple,  abondant  lâchement  dans  le  sens  de  ses 
préjugés,  ne  cessent  de  l'irriter  contre  l'/n/rtwe  capital,  Yin- 
ferna.1  capital,  que  pouvais-je  faire  de  mieux  que  d'exposer 
à  tous  les  yeux  l'origine  et  les  effets  de  cette  puissance  si 
mal  comprise,  puisque  aussi  bien  j'atteignais  du  même 
coup  l'objet  précis  de  notre  polémique  ? 

En  procédant  ainsi,  j'ai  fait  quelque  preuve  de  patriotisme 
et  d'abnégation.  Si  je  n'avais  écouté  que  l' amour-propre 
de  l'écrivain,  je  me  serais  borné  à  discuter  et  réfuter  les 
arguties  de  M.  Proudhon.  Critiquer  est  un  rôle  facile  et 
brillant;  exposer  une  doctrine  sans  y  être  obligé,  c'est 
abandonner  ce  beau  rôle  pour  le  céder  à  son  adversaire. 
Je  l'ai  fait,  cependant,  parce  que  je  me  préoccupais  plus  de 
la  polémique  que  du  polémiste,  et  des  lecteurs  que  de 
moi-même  (i). 

(1)  Quelques  personnes  ont  trouvé  excessive  la  patience  de  Bastiat 
pendant  le  cours  de  cette  discussion.  Ce  paragraphe  et  le  précédent 
motivent  parfaitement  son  altitude.  Il  attachait  un  grand  prix  à  faire 
pénétrer,  parmi  les  ouvriers,  quelques  vérités  salutaires,  à  l'aide  même 
de  la  Voix  du  Peuple.  Ce  résultat,  il  fut  encouragé  bientôt  à  s'applau- 


GRATUITÉ    DU  CRÉDIT.  3l5 

Est-ce  à  dire  que  j'aie  négligé  les  arguments  de  M.  Prou- 
dlîon?  Je  montrerai  que  j'ai  répondu  à  tous,  et  dune 
manière  si  catégorique^,  qu'il  les  a  tous  successivement 
abandonnés.  Je  n'en  veux  que  cette  preuve  :  M.  Proudhon 
a  fini  par  où  on  tinit  quand  on  a  tort;  il  s'est  fâché. 

Je  reprends  donc  la  même  marche,  et  après  avoir  de 
nouveau  appelé  l'attention  du  lecteur  sur  la  nature  du  ca- 
pital, je  passerai  en  revue  les  arguments  de  M.  Proudhon, 

Qu'on  me  permette  de  remonter  un  peu  haut,  seule- 
ment.... au  Déluge. 

Les  eaux  s'étant  retirées,  Deucalion  jeta  derrière  lui  des 
pierres,  et  il  en  naquit  des  hommes. 

Et  ces  hommes  étaient  bien  à  plaindre,  car  ils  n'avaient 
pas  de  capital.  Ils  étaient  dépourvus  d'armes,  de  filets,  d'in- 
struments, et  ils  ne  pouvaient  en  fabriquer,  parce  que,  pour 
cela,  il  aurait  fallu  qu'ils  eussent  quelques  provisions.  Or, 
c'est  à  peine  s'ils  réussissaient  à  prendre  chaque  jour  assez 
de  gibier  pour  satisfaire  la  faim  de  chaque  jour.  Us  se  sen- 
taient dans  un  cercle  difficile  à  franchir,  et  ils  comprenaient 
qu'ils  n'en  auraient  été  tirés,  ni  par  tout  l'or  de  la  Cali- 

ilir  de  l'avoir  poursuivi.  Un  malin,  peu  de  jours  avant  la  clôture  du 
débat,  il  reçut  la  visite  de  trois  ouvriers,  déiéffués  d'un  certain  nombre 
de  leurs  camarades  qui  s'étaient  rangés  sous  la  bannière  du  Crédit 
(jrafuit.  Ces  ouvriers  venaient  le  remercier  de  ses  bonnes  inten- 
tions, de  ses  efforts  pour  les  éclairer  sur  une  question  importante. 
Ils  n'étaient  point  convertis  à  la  légitimité  et  à  l'utilité  de  l'inté- 
rêt ;  mais  leur  foi  dans  le  principe  contraire  était  fort  ébranlée 
et  ne  tenait  plus  qu'à  leurs  vives  sjnipatbies  pour  M.  Proudbon. 
«  Il  nous  veut  beaucoup  de  bien,  M.  Proudbon,  disaient-ils,  et  nous 
«  lui  devons  une  grande  reconnaissance.  C'est  dommage  qu'il  aille 
«  souvent  ciiercber  des  mots  et  des  phrases  si  difficiles  à  compreii- 
«  dre.  »  Finalement,  ils  émirent  le  vœu  que  MM.  Bastiat  et  Proudlmn 
pussent  se  mettre  d'accord,  et  se  déclarèrent  prêts  à  accepter  lesjiux 
fermés  une  solution  quelconque,  si  elle  était  proposée  de  concert  par 
l'un  et  l'autre. 

liVofe  de  l'éditeur  ) 


3  1  G  PAMPHLETS. 

fornie,  ni  par  autant  de  l)illets  que  la  Banque  du  peuple  en 
pourrait  imprimer  dans  un  an,  et  ils  se  disaient  entre  eux  : 
le  capital  n'est  pas  ce  qu'on  dit. 

Cependant,  un  de  ces  infortunés,  nommé  Hellen,  plus 
énergique  que  les  autres,  se  dit  :  je  me  lèverai  plus  matin, 
je  me  coucherai  plus  tard;  je  ne  reculerai  devant  aucune 
fatigue;  je  souffrirai  la  faim  et  ferai  tant  que  j'aurai  une 
avance  de  trois  jours  de  vivres.  Ces  trois  jours,  je  les  consa- 
crerai à  fabriquer  un  arc  et  des  flèches. 

Et  il  réussit.  A  force  de  travailler  et  d'épargner,  il  eut 
une  provision  de  gibier.  C'est  le  premier  capital  qui  ait 
paru  dans  le  monde  depuis  le  déluge.  C'est  le  point  de 
départ  de  tous  les  progTès. 

Et  plusieurs  se  présentèrent  pour  remprunter.  Prêtez- 
nous  ces  provisions,  disaieut-ils  à  Hellen,  nous  vous  en 
rendrons  tout  juste  autant  dans  un  an.  —  Mais  Hellen  ré- 
pondit :  Si  je  vous  prêtais  mes  provisions,  je  demanderais 
à  partager  les  avantages  que  vous  en  retireriez  ;  mais  j'ai 
un  dessein,  j'ai  pris  assez  de  peine  pour  me  mettre  en 
mesure  de  l'accomplir,  et  je  l'accomplirai. 

Et,  en  effet,  il  vécut  trois  jours  sur  son  ti^avail  accumulé, 
et,  pendant  ces  trois  jours,  il  fit  un  arc  et  des  flèches. 

Un  de  ses  compagnons  se  présenta  de  nouveau,  et  lui 
dit  :  Prête-moi  tes  armes,  je  te  les  rendrai  dans  un  an.  A 
quoi  Hellen  répondit  :  Mon  capital  est  précieux.  Nous 
sommes  mille  ;  un  seul  peut  en  jouir,  et  il  est  naturel  que 
ce  soit  moi,  puisque  je  l'ai  créé. 

Mais,  grâce  à  son  arc  et  à  ses  flèches,  Hellen  put  beau- 
coup plus  facilement  que  la  première  fois  accumuler  d'au- 
tres provisions  et  fabriquer  d'autres  armes. 

Cest  pourquoi  il  prêtait  les  unes  ou  les  autres  à  ses 
compagnons,  stipulant  chaque  fois  une  part  pour  lui  dans 
l'excédant  de  gibier  qu'il  les  mettait  à  même  de  prendre. 

Et  malgré  ce  partage,  les  emprunteurs  voyaient  leur  tra- 


GRATUITÉ   DU  CRÉDIT.  •  3  17 

vail  facilité.  Ils  accumulaient  aussi  des  provisions,  ils  ta- 
briquaient  aussi  des  flèches,  des  filets  et  d'autres  instru- 
ments, en  sorte  que  le  capital,  devenant  de  plus  en  plus 
abondant,  se  louait  à  des  conditions  de  moins  en  moins 
onéreuses.  Le  premier  mouvement  avait  été  imprimé  à  la 
roue  du  progrès,  elle  tournait  avec  une  rapidité  toujours 
croissante. 

Cependant,  et  bien  que  la  facilité  d'emprunter  s'accrût 
sans  cesse,  les  retardataires  se  mirent  à  murmurer,  disant  : 
Pourquoi  ceux  qui  ont  des  provisions,  des  flèches,  des  fi- 
lets, des  haches,  des  scies,  stipulent -ils  une  part  pour  eux 
quand  ils  nous  prêtent  ces  choses  ?  N'avons-nous  pas  aussi 
le  droit  de  vivre  et  de  bien-vivre  ?  La  société  ne  doit-elle 
pas  nous  donner  tout  ce  qui  est  nécessaire  au  développe- 
ment de  nos  facultés  physiques,  intellectuelles  et  morales  ? 
Evidemment,  nous  serions  plus  heureux  si  nous  emprun- 
tions pour  rien.  C'est  donc  linfàme  capital  qui  cause  notre 
misère. 

Et  Hellen  les  ayant  assemblés  leur  dit  :  Examinez  atten- 
tivement ma  conduite  et  celle  de  tous  ceux  qui,  connue 
moi,  ont  réussi  à  se  créer  des  ressources;  vous  resterez 
convaincus  que ,  non-seulement  elle  ne  vous  fait  aucun 
tort,  mais  quelle  vous  est  utile,  alors  même  que  nous  au- 
rions assez  mauvais  cœur  pour  ne  pas  le  vouloir.  Quand 
nous  chassons  ou  péchons,  nous  attaquons  une  classe 
d'animaux  que  vous  ne  pouvez  atteindre,  de  telle  sorte 
que  nous  vous  avons  délivre  de  notre  rivalité.  Il  est  vrai 
que,  quand  vous  venez  nous  emin'unter  nos  instruments, 
nous  nous  réservons  une  part  dans  le  i)roduit  de  votre  tra- 
vail. Mais  d'abord  cela  (>>t  juste,  car  il  laiit  bien  que  le  nôtre 
ait  aussi  sa  réciimpense.  Ensuite,  cela  est  nécessaire,  car  si 
vous  décidez  ([ue  désormais  on  prêtera  les  armes  et  les 
filets  pour  rien,  (|ui  fera  des  armes  et  des  filets?  Enfin,  et 
•  •"est  ici  ce  qui  vous  intéresse  surtout,  maigre  la  rennuieia- 


3  1  8  PAMPHLETS. 

tion  convenue^,  l'emprunt,  quand  vous  le  faites,  vous  est 
toujours  profitable,  sans  quoi  vous  ne  le  feriez  pas.  Il  peut 
améliorer  votre  condition,  il  ne  peut  jamais  l'empirer;  car,^ 
considérez  que  la  part  que  vous  cédez  n'est  qu'une  portion 
de  l'excédant  que  vous  obtenez  du  fait  de  noire  capital. 
Ainsi,  après  cette  part  payée,  il  vous  reste  plus,  grâce  à 
l'emprunt,  que  si  vous  ne  l'aviez  pas  fait,  et  cet  excédant  vous 
facilite  les  moyens  de  faire  vous-mêmes  des  provisions  et 
des  instruments,  c'est-à-dire  du  capital.  D'où  il  suit  que  les 
conditions  du  prêt  deviennent  tous  les  jours  plus  avanta- 
geuses aux  emprunteurs,  et  que  vos  fils  seront,  à  cet  égard, 
mieux  partagés  que  vous. 

Ces  hommes  primitifs  se  mirent  à  réfléchir  sur  ce  dis- 
cours, et  ils  le  trouvèrent  sensé. 

Depuis,  les  relations  sociales  se  sont  bien  compliquées. 
Le  capital  a  pris  mille  formes  diverses  :  les  transactions 
ont  été  facilitées  par  l'introduction  de  la  monnaie,  des  pro- 
messes écrites,  etc.,  etc.  ;  mais  à  travers  toutes  ces  com- 
plications, il  est  deux  faits  qui  sont  restés  et  resteront  éter- 
nellement vrais,  savoir  : 

1°  Chaque  fois  qu'un  travail  antérieur  et  un  travail  ac- 
tuel s'associent  dans  l'œuvre  de  la  production,  le  produit  se 
partage  entre  eux,  selon  certaines  proportions. 

2'-  Plus  le  capital  est  abondant,  plus  sa  part  proportion- 
nelle dans  le  produit  est  réduite.  Et  comme  les  capitaux, 
en  augmentant,  augmentent  la  facilité  d'en  créer  d'autres, 
il  s'ensuit  que  la  condition  de  l'emprunteur  s'améliore  sans 
cesse. 

J'entends  qu'on  me  dit  :  Qu'avons-nous  à  faire  de  vos  dé- 
monstrations? Qui  vous  conteste  l'utilité  du  capital? 

Aussi,  ce  sur  quoi  j'appelle  la  réflexion  du  lecteur,  ce 
n'est  pas  sur  l'utilité  absolue  et  non  contestée  du  capital, 
ni  même  sur  son  utilité,  relativement  à  celui  qui  le  possède^ 
mais  bien  sur  l'utilité  dont  il  est  à  ceux  qui  ne  le  possèdent 


GRATUITE  DU    CREDIT.  31  9 

pas.  C'est  là  qu'est  la  science  économique,  c'est  là  que  se 
montre  l'harmonie  des  intérêts. 

Si  la  science  est  impassible,  le  savant  porte  dans  sa  poi- 
trine un  cœur  d'homme;  toutes  ses  sympathies  sont  pour 
les  déshérités  de  la  fortune,  pour  ceux  de  ses  frères  qui 
succombent  sous  le  triple  joug  des  nécessités  physiques, 
intellectuelles  et  morales  non  satisfaites.  Ce  n'est  pas  au 
point  de  vue  de  ceux,  qui  regorgent  de  richesses  que  la 
science  des  richesses  oifre  de  l'intérêt.  Ce  que  nous  dési- 
rons, c'est  l'approximation  constante  de  tous  les  hommes 
vers  un  niveau  qui  s'élève  toujours.  La  question  est  de  sa- 
voir si  cette  évolution  humanitaire  s'accomplit  par  la  liberté 
ou  parla  contrainte.  Si  donc  je  n'apercevais  pas  distinctement 
comment  le  capital  profite  à  ceux  même  qui  ne  le  possèdent 
pas,  comment,  sous  un  régime  libre,  il  s'accroît,  s'universa- 
lise et  se  nivelle  sans  cesse  ;  si  j'avais  le  malheur  de  ne  voir 
dans  le  capital  que  l'avantage  des  capitalistes,  et  de  ne  saisir 
ainsi  qu'un  côté,  et,  assurément,  le  côté  le  plus  étroit  et  le 
moins  consolant  de  la  science  économique,  je  me  ferais  So- 
cialiste ;  car  de  manière  ou  d'autre,  il  faut  que  l'inégalité 
s'efface  progressivement,  et  si  la  liberté  ne  renfermait  pas 
cette  solution,  comme  les  socialistes  je  la  demanderais  à  la 
loi,  à  l'État,  à  la  contrainte,  à  l'art,  à  l'utopie.  Mais  c'est  ma 
joie  de  reconnaître  que  les  arrangements  artificiels  sont  su- 
perflus là  où  la  liberté  suffit,  que  la  pensée  de  Dieu  est  supé- 
rieure à  celle  du  législateur,  que  la  vraie  science  consiste 
à  comprendre  l'œuvre  divine,  non  à  en  imaginer  une  aiitic 
à  la  place;  car  c'est  bien  Dieu  qui  a  créé  les  merveilles  du 
monde  social  comme  celles  du  monde  matériel,  et  sans 
doute  il  n'a  pas  moins  souri  à  un  de  ces  ouvrages  qu'à 
l'autre  :  Et  vidit  Dcus  quod  esset  bonntn.  11  ne  s'agit  donc 
pas  de  changer  les  lois  naturelles,  mais  de  les  connaître 
pour  nous  y  conformer. 

l^e  capital  est  comme  la  lumière. 


3  20  PAMPHLETS. 

Dans  un  hospice,  il  y  avait  des  aveugles  et  des  clair- 
voyants. Ceux-là  étaient  sans  doute  plus  malheureux,  mais 
leur  malheur  ne  provenait  pas  de  ce  que  d'autres  avaient 
la  faculté  de  voir.  Bien  au  contraire,  dans  les  arrangements 
journaliers,  ceux  qui  voyaient  rendaient  à  ceux  qui  ne 
voyaient  pas  des  services  que  ceux-ci  n'auraient  jamais  pu 
se  rendre  à  eux-mêmes,  et  que  l'habitude  les  empêchait 
d'assez  apprécier. 

Or,  la  haine,  la  jalousie,  la  défiance  vinrent  à  éclater 
entre  les  deux  classes.  Les  clairvoyants  disaient  :  Gardons- 
nous  de  déchirer  le  voile  qui  couvre  les  yeux  de  nos  frères. 
Si  la  vue  leur  était  rendue,  ils  se  livreraient  aux  mêmes  tra- 
vaux que  nous;  ils  nous  feraient  concurrence,  ils  paieraient 
moins  cher  nos  services,  et  que  deviendrions-nous? 

De  leur  cùté,  les  aveugles  s'écriaient  :  Le  plus  grand  des 
biens,  c'est  l'égalité  ;  et,  si  comme  nos  frères,  nous  ne  pou- 
vons voir,  il  faut  que,  comme  nous,  ils  perdent  la  vue. 

Mais  un  homme,  qui  avait  étudié  la  nature  et  les  effets  des 
transactions  qui  s'accomplissaient  dans  cet  hospice,  leur 
dit: 

La  passion  vous  égare.  Vous  qui  voyez,  vous  souffrez 
de  la  cécité  de  vos  frères,  et  la  communauté  atteindrait 
à  une  somme  de  jouissances  matérielles  et  morales  bien 
supérieure,  bien  moins  chèrement  achetée,  si  le  don  de 
\oir  avait  été  fait  à  tous.  Vous  qui  ne  voyez  pas,  rendez 
grâces  au  Ciel  de  ce  que  d'autres  voient.  Ils  peuvent  exé- 
cuter, et  vous  aider  à  exécuter  une  multitude  de  choses 
dont  vous  profitez  et  dont  vous  seriez  éternellement  privés. 

La  comparaison  cependant  pèche  par  un  point  essentiel. 
La  solidarité  entre  les  aveugles  et  les  clairvoyants  est  loin 
d'être  aussi  intime  que  celle  qui  lie  les  prolétaires  aux  capi- 
talistes ;  car  si  ceux  qui  voient  rendent  des  services  à  ceux 
qui  ne  voient  pas,  ces  services  ne  vont  pas  jusqu'à  leur 
rendre  la  vue,  et  l'égalité  est  à  jamais  impossible.  Mais  les 


GRATLITÉ   DU   CRÉDIT.  32, 

capitaux  de  ceux  qui  possèdent,  outre  qu'ils  sont  actuelle- 
ment utiles  à  ceux  qui  ne  possèdent  pas,  facilitent  à  ces 
derniers  les  moyens  d'en  acquérir. 

Userait  donc  plus  juste  de  comparer  le  capital  au  lan- 
gage. Quelle  folie  ne  serait-ce  pas  aux  enfants  (i)  de  ia 
louser,  dans  les  adultes  Ja  faculté  de  parler,  et  de  voir  là 
un  pruicipe  d'inégalité  irrémédiable;  puisque  c'est  précisé- 
ment pai^ce  que  les  adultes  parlent  aujourd'hui  que  les  en- 
fants parleront  demain  ! 

Supprimez  la  parole  chez  les  adultes,  et  vous  amez  l'é- 
gahte  dans  l'abrutissement.  Laissez  la  parole  libre  et  vous 
ouvrez  des  chances  à  1  égalité  dans  le  progrès  intellectuel. 

De  même,  supprimez  le  capital  (et  ce  serait  certes  le  sup- 
primer que  d'en  supprimer  la  récompense),  et  vous  aurez 
legahte  dans  la  misère.  Laissez  le  capital  libre,  et  vous 
aurez  la  plus  grande  somme  possible  de  chances  d'é-alité 
dans  le  bien-être. 

Voilà  l'idée  que  je  me  suis  efforcé  de  faire  sortir  de 
cette  polémique.  M.  Proudhon  me  le  reproche.  Si  j'ai  un 
regret,  c'est  de  n'avoir  pas  donné  à  cette  idée  assez  de 
place.  J'en  ai  été  empêché  par  la  nécessité  de  répondre  aux 
arguments  de  mon  adversaire  qui  me  reproclie  maintenant 
de  n'y  avoir  rien  répondu.  C'est  ce  qui  nous  reste  à  voir 

La  première  objection  qui  m'a  été  adressée  (elle  est  de 
M.  Chevé)  crjnsiste  à  dire  (pie  je  confonds  la  propriété  avec 
l'usage.  Celui  qui  prêle,  disait-il,  ne  cède  que  l'usage  d'une 
propriété  et  ne  pe..t  recevoir,  en  retour,  une  propriété  dé- 
finitive. 

J'ai  répondu  que  l'échange  est  légitime  quand  il  se  fait 
librement  et  volontairement  entre  deux  valeurs  égales,  que 
Tune  de  ces  valeurs  fût  attachée  ou  non  à  un  objet  matériel. 
Or,  l'usage  d'une  propriété  utile  a  une  valeurl  Si  je  prête, 

CJ  Enfant,  in  fans,  non  parlant. 

(Euire.i  compiles.  L  V.  o  1 


3  22  PAMPHLETS. 

pour  un  ail;,  le  champ  que  j'ai  clos,  défriché,  desséché;  j'ai 
droit  à  une  rémunération  susceptible  d'être  évaluée.  Pourvu 
qu'elle  soit  évaluée  librement,  encore  qu'on  me  la  paie  en 
objets  matériels,  comme  du  froment  et  de  la  monnaie, 
qu'avez-vous  à  dire  ?  Voulez-vous  donc  prohiber  les  trois 
quarts  des  transactions  que  les  hommes  font  volontaire- 
ment entre  eux  et  probablement  parce  que  cela  leur  con- 
vient? Vous  nous  parlez  toujours  de  nous  affranchir,  et  ne 
nous  présentez  jamais  que  de  nouvelles  entraves. 

Ici,  M.  Proudhon  intervenant,  a  abandonné  la  théorie 
de  M.  Chevé  et  m'a  opposé  V antinomie.  L'intérêt  est  à  la 
fois  légitime  et  illégitime,  a-t-il  dit.  Il  implique  une  contra- 
diction, comme  la  propriété,  comme  la  liberté,  comme 
tout;  car  \q.  contradiction  est  l'essence  même  des  phénomènes. 
J'ai  répondu  que,  sur  ce  principe,  ni  lui,  ni  moi,  ni  aucun 
homme,  ne  pouvait  jamais  avoir  ni  tort  ni  raison,  sur  ce 
sujet;  quadopter  ce  point  de  départ,  c'était  s'interdire 
d'arriver  jamais  à  aucune  solution,  puisque  c'était  proclamer 
d'avance  que  toute  proposition  est  à  la  fois  vraie  et  fausse. 
€nc  telle  théorie  ne  discrédite  pas  seulement  tout  raison- 
nement, mais  elle  récuse  jusqu'à  la  faculté  de  raisonner. 
Quel  est,  dans  une  discussion,  le  signe  auquel  on  peut  re- 
connaître qu'un  des  deux  adversaires  a  tort?  C'est  d'être 
forcé  d'avouer  que  ses  propres  arguments  se  contredisent. 
Or,  c'est  justement  quand  M.  Proudhon  en  est  réduit  là 
qu'il  triomphe.  Je  me  contredis ,  donc  je  suis  dans  le 
vrai,  car  la  contradiction  est  l'essence  des  phénomènes. 
Certes,  je  pouvais  refuser  le  combat,  si  M.  Proudhon  eût 
insisté  à  m'imposer  pour  arme  une  telle  logique. 

J'ai  été  plus  loin,  cependant,  et  je  me  suis  donné  la 
peine  de  rechercher  comment  M.  Proudhon  avait  suc- 
combé à  la  théorie  des  contradictions.  Je  l'attribue  à  ce 
qu'il  conclut  de  la  perfectibilité  à  la  perfection  absolue. 
Or,  il  est  très-vrai  que  la  perfection  absolue  est  pour  nous 


GRATllTE  DL    CREDIT.  32  3 

contradictoire  et  incompréhensible;  et  cest  pourquoi  nous 
croyons  en  Dieu,  mais  nous  ne  pouvons  l'expliquer.  Nous 
ne  pouvons  rien  concevoir  sans  limites  ,  et  toute  limite  est 
une  imperfection.  Oui,  l'intérêt  atteste  une  imperfection 
sociale.  Il  en  est  de  même  du  travail.  Nos  membres,  nos 
organes,  nos  yeux,  nos  oreilles,  notre  cerveau,  nos  nerfs 
attestent  de  même  une  imperfection  humaine.  L"être  par- 
fait n'est  pas  emprisonné  dans  de  tels  appareils. 

Mais  il  n'y  a  pas  de  raisonnement  plus  vicieux  que  celui 
qui  consisterait  à  dire  :  Puisque  l'intérêt  atteste  une  imper- 
fection sociale,  pour  réaliser  la  perfection  sociale,  suppri- 
mons l'intérêt.  C'est  justement  supprimer  le  remède  au 
mal.  Autant  vaudrait  dire,  puisque  nos  nerfs,  nos  orjanes, 
notre  cerveau  attestent  une  limite,  et  par  suite  une  imper- 
fection humaine,  supprimons  toutes  ces  choses  et  l'honnne 
sera  parfait. 

Voilà  ce  que  j'ai  répondu,  et  M.  Proudhon,  que  je  sache, 
n'a  pas  répliqué. 

Il  n'a  pas  répliqué,  mais  il  a  invoqué  la  théorie  des  com- 
pensations. 

Nous  ne  demandons  pas,  dit-il,  qu'on  prête  pour  rien, 
mais  qu'il  n'y  ait  plus  occasion  de  prêter.  Ce  à  quoi  nous 
aspirons,  ce  n'est  pas  précisément  l'abolition,  mais  la  com- 
pensation des  intérêts.  Nous  voulons  arriver  à  ce  que,  dans 
tout  échange,  la  mise  en  capital  et  travail  soit  la  même  de 
toutes  parts. 

Chimère  et  despotisme,  ai-je  répondu.  Vous  ne  ferez  ja- 
mais qu'un  facteur  de  M.  Bitlault  fasse  entrer  dans  ses  ser- 
vices du  travail  accumulé  et  du  travail  actuel  en  mêmes 
proportions  que  le  fabricant  de  bas.  Pourvu  que  les  valeurs 
échangées  soient  égales,  que  vous  importe  le  reste  ?  Vous 
voulez  la  compensation'.'  mais  vous  l'avez  sous  le  régime  de 
l'échange  libre.  Evaluer,  c'est  conipai'er  du  travail  actuel  à 
du  travail  af  tuel.  du  travail  antérieur  ;i  du  h-avail  antérieui'. 


324  PAMPHLtTS, 

OU  bien  enfin,  du  travail  actuel  à  du.  travail  antérieur.  De 
quel  droit  voulez-vous  supprimer  cette  dernière  nature  d'é- 
valuation ;  et  en  quoi  les  hommes  seront-ils  plus  heureux 
quand  ils  seront  moins  libres? 

Voilà  ce  que  j'ai  répondu,  et  M.  Proudhon,  que  je  sache, 
n"a  rien  répliqué. 

Il  n'a  rien  répliqué,  mais  se  fendant  à  fond  contre  le  ca- 
pitaliste, il  lui  a  porté  cette  botte  terrible  et  bien  connue  : 
Le  capitaliste  n'a  pas  droit  à  une  rémunération,  parce  (\n'il 
ne  se  prive  pas.  Il  ne  se  prive  pas  de  la  chose  qu'il  cède, 
puisqu'il  ne  pourrait  l'utiliser />erso/m<?//ewen^. 

J'ai  répondu  que  c'était  là  une  misérable  équivoque,  qui 
incrimine  la  vente  aussi  bien  que  le  prêt.  Si  l'homme  n'é- 
tait pas  un  être  sociable,  il  serait  obligé  de  produire  direc- 
tement tous  les  objets  nécessaires  à  la  satisfaction  de  ses 
besoins.  Mais  il  est  sociable  :  il  échange.  De  là  la  division 
du  travail,  et  la  séparation  des  occupations.  C'est  pourquoi 
chacun  ne  fait  qu'une  chose/et  en  fait  beaucoup  plus  qu'il 
n'en  peut  personnellement  consommer.  Cet  excédant,  il  le 
troque  contre  d'autres  choses  qu'il  ne  fait  pas,  et  qui  lui 
sont  indispensables.  Il  travaille  pour  les  autres  et  les  autres 
travaillent  pour  lui.  Sans  doute,  celui  qui  a  fait  deux  mai- 
sons et  n'en  habite  qu'une  ne  se  prive  pas  personnellement, 
en  louant  l'autre.  Il  ne  s'en  priverait  pas  davantage  en  la 
vendant;  et  si,  par  ce  motif,  le  prix  de  location  est  un  vol, 
il  en  est  de  même  du  prix  de  vente.  Le  chapelier,  qui  a  cent 
chapeaux  dans  sa  boutique,  quand  il  en  vend  un,  ne  se  prive 
pas  personnellement,  dans  ce  sens  qu'il  ne  se  réduit  pas  à 
aller  tête  nue.  L'éditeur  des  livres  de  M.  Proudhon,  qui  en 
a  mille  exemplaires  dans  ses  magasins,  ne  se  prive  pas  per- 
sonnellement, à  mesure  de  ses  ventes,  car  un  seul  exemplaire 
suffirait  à  son  instruction  ;  l'avocat  et  le  médecin  qui  don- 
nent des  conseils,  ne  se  privent  pas.  Ainsi  votre  objection 
attaque  non-seulement  lintérêt,  mais  le  principe  même  des 


GRATUITÉ  DU   CRÉDIT.  32 i 

transactions  et  de  la  société.  C'est  certainement  une  chose 
déplorable  d'en  être  réduit,  au  dix-neuvième  siècle,  à  ré- 
futer sérieusement  de  telles  équivoques,  de  telles  puérilités. 
Voilà  ce  que  j'ai  répondu ,  et  M.  Proudhon,  que  je  sache, 
n'a  rien  répliqué. 

Il  n'a  rien  répliqué  ;  mais  il  s'est  mis  à  invoquer  ce  qu'on 
pourrait  appeler  la  doctrine  des  métamorphoses  : 

L'intérêt  était  légitime  autrefois,  du  temps  où  la  violence 
entachait  toutes  les  transactions.  Il  est  illégitime  aujour- 
d'hui sous  le  régime  du  droit.  Combien  n'y  a-t-il  pas 
d'institutions  qui  ont  été  bonnes,  justes,  utiles  à  l'humanité, 
et  seraient  maintenant  abusives  ?  Tels  sont  l'esclavage,  la 
torture,  la  polygamie,  le  combat  judiciaire,  etc.  Le  progrès, 
la  gronde  loi  de  l'humanité ,  n'eut  pas  autre  chose  que  cette 
transformation  du  bien  en  mal  et  du  mal  en  bien. 

J'ai  répondu  que  c'était  là  un  fatalisme  aussi  pernicieux 
en  morale  que  Vantinomie  est  funeste  en  logique.  Quoi  ! 
selon  le  caprice  des  circonstances,  ce  qui  était  respectable 
devient  odieux,  et  ce  qui  était  inique  devient  juste  !  Je  re- 
pousse de  toutes  mes  forces  cette  iiidilîérence  au  bien  et  au 
mal.  Les  actes  sont  bons  ou  mauvais,  moraux  ou  immoraux, 
légitimes  ou  illégitimes  par  eux-mêmes,  par  les  mobiles  qui 
les  déterminent,  par  les  conséquences  qu'ils  entraînent,  et 
non  par  des  considérations  de  temps  et  de  lieux.  Jamais  je 
ne  conviendrai  que  l'esclavage  ait  été  autrefois  légitime  et 
bon;  qu'il  a  été  utile  que  des  hommes  en  réduisissent  d'au- 
tres en  servitude.  Jamais  je  ne  conviendrai  que  soumettre 
un  accusé  à  d'inexprimables  tourments,  ait  été  un  moyen 
légitime  et  bon  de  lui  faire  dire  la  vérité.  Que  l'humanité 
n'ait  pu  échapper  à  ces  horreurs,  soit.  La  perfectibilité  étant 
son  essence,  le  mal  doit  se  trouver  à  ses  cominencenients  ; 
mais  il  n'eu  est  pas  moins  le  mal,  et  au  lieu  de  seconder  la 
civilisation,  il  la  retarde. 
La  rémunération  volontairement  attribuée  au  travail  an- 


326  P.VrlPIlLETS. 

térieur,  la  récompense  librement  accordée  à  nn  sacrifice  de 
temps,  en  un  mot^  l'intérêt  est-il  une  atrocité  comme  l'es- 
clavage^ une  absurdité  comme  la  torture?  11  ne  suffit  pas  de 
l'affirmer^  il  faut  le  prouver.  De  ce  qu'il  y  avait  dans  l'anti- 
quité des  abus  qui  ont  cessé,  il  ne  s'ensuit  pas  que  tous  les 
usages  de  ces  époques  étaient  des  abus  et  doivent  cesser. 

Voilà  ce  que  j'ai  répondu  à  M.  Proudlion,  qui  n'a  pas 
insisté. 

Il  n'a  pas  insisté;  mais  il  a  fait  une  nouvelle  et  non  moins 
étrange  fugue  dans  l'histoire. 

L'intérêt,  a-t-il  dit,  est  né  du  contrat  de  pacotille.  Quand, 
pour  une  expédition  maritime,  un  homme  donnait  Navire 
et  Marchandises,  et  un  autre  Talent  et  Travail,  le  profit  se 
partageait  entre  eux  dans  des  proportions  convenues. 

Rien  de  plus  naturel  et  de  plus  juste,  ai-je  répondu,  qu'un 
tel  partage.  Seulement,  il  n'est  pas  nécessairement  attaché 
aux  opérations  qui  se  font  par  mer.  Il  embrasse  la  totalité 
des  transactions  humaines.  Vous  faites  ici  une  exception  de 
ce  qui  est  la  règle  universelle;  et  par  là  vous  sapez  l'intérêt, 
parce  que  l'exception  est  toujours  prévenue  d'être  illégi- 
time, tandis  que  rien  ne  prouve  mieux  la  légitimité  d'une 
règle  que  son  universalité.  Le  jour  où  un  sauvage  a  prêté 
ses  armes  sous  condition  d'avoir  une  part  dans  le  gibier,  le 
jour  où  un  pasteur  a  prêté  son  troupeau  à  la  condition  d'a- 
voir une  part  dans  le  croît  ;  ce  jour-là,  et  il  remonte  sans 
doute  à  l'origine  des  sociétés, le  principe  de  l'intérêt  est  né; 
car  l'intérêt  n'est  que  cet  arrangement  fait  entre  le  travail 
antérieur  et  le  travail  actuel ,  qu'il  s'agisse  d'exploiter  la 
terre,  la  mer  ou  l'air.  Depuis,  et  quand  l'expérience  a  per- 
mis ce  progrès,  la  part  du  capital,  d'aléatoire  qu'elle  était, 
est  devenue  fixe,  comme  le  métayage  s'est  transformé  en 
fermage  ;  l'intérêt  s'est  régularisé  sans  changer  de  nature. 

Voilà  ce  que  j'ai  répondu ,  et  M.  Proudhon  n'a  pas  ré- 
pliqué. 


GRATUITÉ   DL    CIîÉDIT.  327 

Tl  n'a  pas  répliqué  ;  mais  il  s'est  jeté ,  contre  son  habi- 
tude, dans  l'argument  sentimentaliste.  Il  fallait  qu'il  fût  bien 
à  bout  de  ressources  pour  recourir  à  celle-là. 

Donc,  il  m'a  proposé  des  cas  extrêmes,  où  un  homme 
ne  pourrait,  sans  faire  horreur,  exiger  du  prêt  une  rému- 
nération. Par  exemple,  un  riche  propriétaire  habitant  la 
côte,  qui  recueillerait  un  naufragé  et  lui  prêterait  des  vête- 
ments, pourrait-il  pousser  ses  exigences  jusqu'à  l'extrême 
limite? 

J'ai  répondu  à  M.  Proudhon....  ou  plutôt  M.  Proudhon 
s'était  répondu  à  lui-même  par  un  autre  exemple,  d'où  il 
résulte  que  dans  certains  cas  extrêmes,  la  rémunération  de 
la  vente,  ou  même  celle  du  travail,  serait  tout  aussi  abomi- 
nable que  celle  du  prêt.  Il  en  serait  ainsi  de  l'homme  qui, 
pour  tendre  la  main  à  son  frère  près  d'être  englouti  dans 
les  flots,  exigerait  le  plus  grand  prix  qu'on  puisse  obtenir 
dans  ces  circonstances. 

Ainsi  cet  argument  de  M.  Proudhon  n'attaque  pas  seule- 
ment l'intérêt,  mais  toute  rémunération  :  moyen  certain 
d'établir  la  gratuité  universelle. 

De  plus,  il  ouvre  la  porte  à  toutes  ces  théories  sentimen- 
talistes  (que  M.  Proudhon  combat  avec  tant  de  force  et  de 
raison)  qui  veulent  à  toute  force  faire  reposer  les  affaires 
de  ce  monde  sur  le  principe  de  l'abnégation. 

Enfin ,  comme  le  Protée  de  la  Fable ,  dont  on  disait  : 
«  Pour  le  vaincre,  il  faut  l'épuiser,  »  M.  Proudhon  ,  chassé 
de  la  contt^adiction  à  la  compensation,  de  la  compensation  à 
la  privation,  de  la  privation  à  la  transformation,  de  la  trans- 
formation à  \'abnt}(jation,  a  quitté  tout  à  coup  la  controverse 
et  est  venu  à  V exécution. 

Le  moyen  d'exécution  qu'il  propose  pour  réaliser  la  gra- 
tuité du  crédit,  c'est  \e /japier-mommie.  —  Je  ne  l'ai  pas 
nommé,  dit-il.  —  C'est  vrai.  Mais  qu'est-ce  donc  qu'une 


328  PAMPHLETS. 

banque  nationale  prêtant  à  qui  en  désire,  et  gratuitement, 
de  prétendus  capitaux  sous  forme  de  billets  ï 

Evidemment  nous  retrouvons  ici  cette  erreur  funeste  et 
si  invétérée  qui  fait  confondre  l'instrument  de  l'échange 
avec  les  objets  échangés,  erreur  dont  M.  Proudhon  ,  dans 
ses  précédentes  lettres,  laissait  apercevoir  le  germe,  quand 
il  disait  :  Ce  ne  sont  pas  les  choses  qui  font  la  richesse  , 
mais  la  circulation.  —  Et  encore  ,  quand  il  calculait  que 
l'intérêt  en  France  était  à  100  pour  100,  parce  qu'il  com- 
parait toutes  les  rentes  payées  au  capital  en  numéraire. 

J'avais  posé  à  M.  Proudhon  ce  dilemme  :  ou  votre  Ban- 
que nationale  prêtera  indistinctement  des  billets  à  tous  ceux 
qui  se  présenteront  ;  et  en  ce  cas,  la  circulation  en  sera  tel- 
lement saturée ,  qu'ils  seront  dépréciés ,  —  ou  bien  elle  ne 
les  livrera  qu'avec  discernement  ;  et  alors  votre  but  n'est 
pas  atteint. 

11  est  clair,  en  effet,  que  si  chacun  peut  aller  se  pourvoir 
gratis  de  monnaie  fictive  h  la  Banque,  et  si  cette  monnaie 
est  reçue  à  sa  valeur  normale,  les  émissions  n'auront  pas  de 
limite  et  s'élèveront  à  plus  de  cinquante  milliards,  dès  la 
première  année.  L'effet  sera  le  même  que  si  l'or  et  l'argent 
devenaient  aussi  communs  que  la  boue.  —  L'illusion  qui 
consiste  à  croire  que  la  richesse  se  multiplie,  ou  même  que 
la  circulation  s'active  à  mesure  qu'on  accroît  l'instrument 
de  l'échange ,  ne  devrait  pas  entrer  dans  la  tête  d'un  pu- 
bliciste  qui,  de  nos  jours,  discute  des  questions  économi- 
ques. Nous  savons  tous,  par  notre  propre  expérience,  que 
le  numéraire,  non  plus  que  les  billets  de  banque,  ne  portant 
pas  intérêt,  chacun  n'en  garde  dans  son  coffre  ou  son  por- 
tefeuille que  le  moins  possible  ;  et  par  conséquent  la  quan- 
tité que  le  public  en  demande  est  limitée.  On  ne  peut  l'ac- 
croître sans  la  déprécier,  et  tout  ce  qui  résulte  de  cet 
accroissement,  c'est  que,  pour  chaque  échange,  il  faut  deux 
écus  ou  deux  billets  au  lii  u  d'un. 


GRATLIÏE  DU   CREDIT.  32  9 

Ce  qui  se  passe  à  la  Banque  de  France  est  une  leçon  qui 
ne  peut  être  perdue.  Elle  a  émis  depuis  deux  ans  beaucoup 
de  billets.  Mais  le  nombre  des  transactions  ne  s'en  est  pas 
accru.  Il  dépend  d'autres  causes,  et  ces  causes  ont  agi  dans 
le  sens  d'une  diminution  d'affaires.  Aussi,  qu'est-il  arrivé  ? 
C'est  qu'à  mesure  que  la  Banque  émettait  des  billets, 
le  numéraire  affluait  dans  ses  caves,  de  telle  sorte  qu'un 
instrument  d'échange  s'est  substitué  à  un  autre.  Voilà 
tout. 

Je  vais  plus  loin  ,  il  se  peut  que  les  transactions  augmen- 
tent sans  que  l'instrument  des  échanges  s'accroisse.  Il  se 
fait  plus  d'affaires  en  Angleterre  qu'en  France,  et  cependant 
la  somme  réunie  des  billets  et  des  espèces  y  est  moindre. 
Pourquoi  ?  Parce  que  les  Anglais ,  par  l'intermédiaire  des 
banquiers,  font  beaucoup  de  compensations,  de  virements 
de  parties. 

Dans  les  idées  de  M.  Proudhon ,  sa  banque  a  pour  objet 
de  réduire  les  paiements  à  des  virements  de  parties.  C'est 
précisément  ce  que  font  les  écus,  d'une  manière,  à  la  vé- 
rité, assez  dispendieuse.  Les  billets  de  banque  sont  un  ap- 
pareil qui  arrive  au  même  résultat  à  moins  de  frais;  et  le 
clearing  hnuse  des  Anglais  est  moins  coûteux  encore.  Mais 
de  quelque  manière  qu'on  s'y  prenne  pour  compenser  les 
paiements,  qu'ont  de  connnuii  ces  procédés  divers,  plus  ou 
moins  pert'ectioimés,  avec  le  principe  de  l'intérêt?  Y  en  a- 
t-il  un  seul  qui  fasse  que  le  travail  antérieur  ne  doive  pas 
être  rémunéré  et  que  le  temps  n'ait  son  prix  ? 

Gorger  la  circulation  de  bilh^ts  n'est  donc  le  moyen  ni 
d'accroître  la  richesse,  ni  de  détruire  la  rente.  De  plus,  li- 
vrer des  billets  à  tout  venant,  c'est  mettre  la  banque  eu  fail- 
lite avant  six  mois. 

Aussi  M.  Proudhon  fuit  le  premier  membre  de  mon  di- 
lemme et  se  réfugie  dans  le  second. 

«  Que  la  BaïKjuc  lasse  sou  métier  avec  prudence  et  bévé- 


3  3  0  PAMPHLETS. 

rité^  dit-il,  comme  elle  a  fait  jusqu'à  présent.  Cela  ne  me 
regarde  pas.  » 

Cela  ne  vous  regarde  pas  !  quoi  !  vous  imaginez  une 
banque  nouvelle  qui  doit  réaliser  le  crédit  gratuit  pour  tout 
le  monde,  et  quand  je  vous  demande  si  elle  prêtera  à  tout 
le  monde,  vous  me  répondez,  pour  échapper  à  la  conclu- 
sion dont  je  vous  menace,  cela  ne  me  regarde  pas  ! 

Mais  tout  en  disant  que  cela  ne  vous  regarde  pas ,  vous 
ajoutez  «  que  la  nouvelle  banque  fera  son  métier  avec  pru- 
dence et  sévérité.  »  Cela  ne  signifie  rien,  ou  cela  veut  dire 
qu'elle  prêtera  à  ceux  qui  peuvent  répondre  du  rembourse- 
ment. 

3Iais  alors  que  devient  l'Égalité  qui  est  votre  idole  ?  et  ne 
voyez-vous  pas  qu'au  lieu  de  rendre  les  hommes  égaux  de- 
vant le  crédit,  vous  constituez  une  inégalité  plus  choquante 
que  celle  que  vous  prétendez  détruire  ? 

En  effet,  dans  votre  système,  les  riches  emprunteront 
gratis,  et  les  pauvres  ne  pourront  emprunter  à  aucun  prix. 
Quand  un  riche  se  présentera  à  la  banque,  on  lui  dira: 
Vous  êtes  solvable,  voilà  des  capitaux,  nous  vous  les  prê- 
tons pour  rien. 

Mais  qu'un  ouvrier  ose  se  montrer.  On  lui  dira  :  Où  sont 
vos  garanties,  vos  terres,  vos  maisons,  vos  marchandises? 
—  Je  n'ai  que  mes  bras  et  ma  probité.  —  Gela  ne  nous 
rassure  pas ,  nous  devons  agir  avec  prudence  et  sévérité, 
nousne  pouvons  vous  prêter  gi^atis. — Eh  bien!  prêtez-nous, 
à  mes  compagnons  et  à  moi ,  aux  taux  de  4,5  et  0  pour 
cent,  ce  sera  une  prime  d'assurance  dont  le  produit  couvrira 
vos  risques.  — Y  pensez-vous?  notre  loi  est  de  prêter  gratis 
ou  de  ne  prêter  pas  du  tout.  Nous  sommes  trop  bons  phi- 
lanthropes pour  rien  faire  payer  à  qui  que  ce  soit,  pas  plus 
au  pauvre  qu'au  riche.  Voilà  pourquoi  le  riche  obtient  chez 
nous  du  crédit  gratuit,  et  pourquoi  vous  n'en  aurez  ni  en 
payant  ni  sans  payer. 


GRATUITÉ   Dl    CRÉDIT.  331 

Pour  nous  faire  comprendre  les  merveilles  de  son  inven- 
tion^ M.  Proudhon  la  soumet  à  une  épreuve  décisive,  celle 
de  la  comptabilité  commerciale. 

Il  compare  deux  systèmes. 

Dans  l'un,  le  travailleur  emprunte  gratis  (nous  venons 
de  voir  comment),  puis,  en  vertu  de  l'axiome,  tout  travail 
laisse  un  excédant,  il  réalise  dix  pour  cent  de  profit. 

Dans  l'autre,  le  travailleur  emprunte  à  10  pour  cent. 
L'axiome  économique  ne  reparaît  pas ,  et  il  s'ensuit  une 
perte. 

Appliquant  la  comptabilité  à  ces  hypothèses,  M.  Prou- 
dhon nous  prouve ,  par  des  chifïres,  que  le  travailleur  est 
beaucoup  plus  heureux  dans  un  cas  que  dans  l'autre. 

Je  n'avais  pas  besoin  de  la  partie  double  pour  en  tMre 
convaincu. 

Mais  je  fais  observer  à  M.  Proudhon  que  ses  comptes 
décident  la  question  par  la  question.  Je  n'ai  jamais  mis  en 
doute  qu'il  ne  fût  très-agréable  d'avoir,  sans  rien  payer, 
l'usage  de  maisons  bien  meublées,  de  terres  bien  prépa- 
rées, d'outils  et  de  machines  bien  puissantes.  Il  serait  plus 
agréable  encore  que  les  allouettes  nous  tombassent  toutes 
rôties  dans  la  bouche,  et  quand  M.  Proudhon  voudra,  je 
le  lui  prouverai  par  doit  et  avoir.  —  La  question  est  préci- 
sément de  savoir  si  tous  ces  miracles  sont  possibles. 

Je  me  suis  donc  permis  de  faire  observer  à  M.  Proudhon 
que  je  ne  contestais  pas  l'exactitude  de  sa  comptabilité, 
mais  bien  la  réalité  des  données  sur  lesquelles  elle  repose. 

Sa  réponse  est  curieuse  : 

«  Telle  est  l'essence  de  la  comptabilité  qu'elle  ne  dépend 
pas  de  la  certitude  de  ses  doiniées.  File  ne  souffre  pns  de 
dominées  fausses.  Elle  est  par  elle-même,  et  malgré  la  volonté 
du  comptable,  la  démonstration  de  la  vérité  ou  de  la  faus- 
seté de  ses  propres  données.  C'est  en  vertu  de  cetti^  pro- 
priété que  les  livres  du  négociant  font  foi  en  justice.  » 


332  PAMPHLETS. 

J'en  demande  pardon  à  M.  Proudhon,  mais  je  suis  forcé 
de  lui  dire  que  la  justice  ne  se  borne  pas,  comme  la  Cour 
des  comptes,  à  examiner  si  la  tenue  des  livres  est  régulière 
et  si  les  comptes  se  balancent.  Elle  recherche  de  plus  si  on 
n'y  a  pas  introduit  des  données  fausses. 

Mais,  vraiment,  M.  Proudhon  a  une  imagination  sans  pa- 
reille pour  inventer  des  moyens  commodes  de  s'enrichir, 
et,  k  sa  place,  je  me  hâterais  d'abandonner  le  crédit  gra- 
tuit, comme  un  appareil  suranné ,  compliqué  et  contesta- 
ble. Il  est  distancé,  et  de  bien  loin,  par  la  comptabilité,  qui 
est  par  elle-même  la  démonstration  de  la  vérité  de  ses  pro- 
pres données. 

Ayez  deux  sous  dans  la  poche  ,  c'est  tout  ce  qu'il  faut. 
Achetez  une  feuille  de  papier.  Ecrivez  dessus  un  compte 
simulé ,  le  plus  californien  que  vous  puissiez  trouver  dans 
votre  cervelle.  Supposez,  par  exemple,  que  vous  achetez  à 
bon  marché  et  à  crédit  un  navire ,  que  vous  le  chargez  de 
sable  et  de  galets  ramassés  sur  le  rivage,  que  vous  expédiez 
le  tout  en  Angleterre ,  qu'on  vous  donne  en  échange  un 
poids  égal  en  or,  argent,  dentelles,  pierres  précieuses,  co- 
chenille, vanille,  parfums,  etc.;  que  de  retour  en  France  les 
acheteurs  se  disputent  votre  opulente  cargaison.  Mettez  à 
tout  cela  des  chiffres.  Dressez  votre  comptabilité  en  parties 
doubles.  Ayez  soin  qu'elle  soit  exacte,  —  et  vous  voilà  à 
même  de  dire  de  Crésus  ce  que  M.  Rothschild  disait  d'A- 
guado  :  «  Il  a  laissé  trente  millions,  je  le  croyais  plus  à 
l'aise.  »  —  Car  votre  comptabilité,  si  elle  est  conforme  aux 
lois  de  M.  Juvigny,  impliquera  la  vérité  de  vos  données. 

Il  n'est  encore  parvenu  à  ma  connaissance  aucun  moyen 
de  s'enrichir  plus  commode  que  celui-là;  si  ce  n'est  pom*- 
tant  celui  du  fils  d'Eole.  Je  le  recommande  à  M.  Proudhon. 

«  Il  s'avisa  d'aller  dans  tous  les  carrefours  ,  où  il  criait 
sans  cesse,  d'une  voix  rauque  :  Peuples  de  Bétique,  voulez- 
vous  être  riches?  Imaginez-vous  que  je  le  suis  beaucoup  et 


GRATUITE  DU   CRÉDIT.  333 

que  vous  l'êtes  beaucoup  aussi.  Mettez-vous  tous  les  matins 
dans  l'esprit  que  votre  fortune  a  doublé  pendant  la  nuit. 
Levez-vous  ensuite,  et  si  vous  avez  des  créanciers,  allez  les 
payer  avec  ce  que  vous  aurez  imaginé,  et  dites-leur  d'ima- 
giner à  leur  tour  (•).  » 

Mais  je  laisse  là  M.  Proudhon,  et,  en  terminant  cette  po- 
lémique, je  m'adresse  aux  socialistes,  et  les  adjure  d'exa- 
miner impartialement,  non  au  point  de  vue  des  capitalistes, 
mais  dans  l'intérêt  des  travailleurs,  les  questions  suivantes  : 

La  rémunération  légitime  d'un  homme  doit-elle  être 
identique,  soit  qu'il  consacre  à  la  production  sa  journée 
actuelle,  soit  qu'il  y  consacre,  en  outre,  des  instruments, 
fruits  d'un  travail  antérieur? 

Personne  n'osera  le  soutenir.  Il  y  a  là  deux  éléments  de 
rémunération ,  et  qui  peut  s'en  plaindre  ?  Sera-ce  l'a- 
cheteur du  produit  ?  Mais  qui  n'aime  mieux  payer  3  fr. 
par  jour  à  un  menuisier  pourvu  d'une  scie,  que  2  f.  50  c. 
au  même  menuisier,  faisant  des  planches  avec  ses  dix 
doigts  ? 

Ici  les  deux  éléments  de  travail  et  de  rémunération  sont 
dans  les  mêmes  mains.  3Iais  s'ils  sont  séparés  et  s'associent, 
n'est-il  pasjuste,  utile,  inévitable  que  le  produit  se  partage 
entre  eux  selon  certaines  proportions  ? 

Quand  c'est  le  capitaliste  qui  fait  l'entreprise  à  ses  ris- 
ques, la  rémunération  du  travail  se  fixe  souvent  et  se  nomme 
salaire.  Quand  le  travailleur  entreprend  et  court  les  chances, 
c'est  la  rémunération  du  capital  qui  se  tixe,  et  elle  se 
nomme  intérêt  (2). 

On  peut  croire  à  des  arrangements  plus  perfectionnés,  à 
une  association  de  risques  et  de  récompenses  plus  étroite. 

(M  CXLIh  leiire  persane. 

(*)  \ij\r  le  cliap.  Salaires.  —  Harmonies  écon.,  tome  VI. 

(Note  de  l'éditeur.) 


334  PAMPHLETS, 

C'était  naguère  la  voie  qu'explorait  le  socialisme.  Cette  fixité 
de  l'un  des  deux  termes  lui  paraissait  rétrograde.  Je  pourrais 
démontrer  qu'elle  est  un  progrès  ;  mais  non  est  hic  locus. 

Voici  une  école  —  et  elle  se  dit  le  socialisme  tout  entier, 
—  qui  va  bien  plus  loin.  Elle  affirme  que  toute  récompense 
doit  être  déniée  à  l'un  des  éléments  de  la  production,  au 
capital.  Et  cette  école  a  écrit  sur  son  drapeau  :  Crédit  gra- 
tuit à  la  place  de  son  ancienne  devise  :  La  propriété,  c'est 
le  vol  ! 

Socialistes,  j'en  appelle  à  votre  bonne  foi,  n'est-ce  pas  un 
même  sens  sous  d'autres  mots  ? 

Il  n'est  pas  possible  de  contester,  en  principe,  la  justice 
et  l'utilité  d'une  répartition  entre  le  capital  et  le  travail. 

Reste  à  savoir  quelle  est  la  loi  de  cette  répartition. 

Et  vous  ne  tarderez  pas  à  la  trouver  dans  cette  formule  : 
plus  l'un  des  deux  éléments  abonde  relativement  à  l'autre, 
plus  sa  part  proportionnelle  se  réduit,  et  réciproquement. 

Et  s'il  en  est  ainsi,  la  propagande  du  crédit  gratuit  est 
une  calamité  pour  la  classe  ouvrière. 

Car,  de  même  que  les  capitalistes  se  feraient  tort  à  eux- 
mêmes  si,  après  avoir  proclamé  l'illégitimité  du  salaire,  ils 
réduisaient  les  travailleurs  à  mourir  ou  à  s'expatrier  ;  de 
même,  les  travailleurs  se  suicident  quand,  après  avoir  pro- 
clamé l'illégitimité  de  l'intérêt,  ils  forcent  le  capital  à  dis- 
paraître. 

Si  cette  doctrine  funeste  se  répand,  si  la  voix  du  suffrage 
universel  peut  faire  supposer  qu'elle  ne  tardera  pas  à  invo- 
quer le  secours  de  la  loi,  c'est-à-dire  de  la  force  organisée, 
n"est-il  pas  évident  que  le  capital  effrayé,  menacé  de  perdre 
son  droit  à  toute  récompense,  sera  contraint  de  fuir,  de  se 
cacher,  de  se  dissiper  ?  Il  y  aura  moins  d'entreprises  de  tout 
genre  pour  un  nombre  de  travailleurs  resté  le  même.  Le 
résultat  peut  s'exprimer  en  deux  mots  :  hausse  de  l'inté- 
rêt et  baisse  des  salaires. 


GRATUITE   DU   CREDIT.  335 

Il  y  a  des  pessimistes  qui  affirment  que  c'est  là  ce  que 
veulent  les  socialistes  :  que  l'ouvrier  souffre  ;  que  l'ordre  ne 
puisse  renaître  ;  que  le  pays  soit  toujours  sur  le  bord  d'un 
abîme.  —  S'il  existe  des  êtres  assez  pervers  pour  former  de 
tels  vœux,  que  la  société  les  flétrisse  et  que  Dieu  les  juge  ! 

Quant  à  moi,  je  n'ai  pas  à  me  prononcer  sur  des  inten- 
tions auxquelles,  d'ailleurs,  je  ne  puis  croire. 

Mais  je  dis  :  La  gratuité  du  crédit,  c'est  l'absurdité  scien- 
tifique, l'antagonisme  des  intérêts,  la  haine  des  classes,  la 
barbarie. 

La  liberté  du  crédit,  c'est  l'harmonie  sociale,  c'est  le 
droit,  c'est  le  respect  de  l'indépendance  et  de  la  dignité 
humaine,  c'est  la  foi  dans  le  progrès  et  les  destinées  de  la 
société. 

Frédéric  Bastiat. 


CE  QU'ON  VOIT 


CE  QU'ON  NE  VOIT  PAS^'l 


Dans  la  sphère  économique,  un  acte,  une  habitude,  une 
institution,  une  loi  n'engendrent  pas  seulement  un  effet, 
mais  une  série  d'effets.  De  ces  effets,  le  premier  seul  est 
immédiat;  il  se  manifeste  simuUanément  avec  sa  cause,  on 
le  voit.  Les  autres  ne  se  déroulent  que  successivement,  on 
ne  les  voit  pas;  heureux  si  on  les  prévoit. 

Entre  un  mauvais  et  un  bon  Économiste,  voici  toute  la 
différence  :  l'un  s'en  tient  à  l'effet  visible  ;  l'autre  tient 
compte  et  de  l'effet  qu'on  voit  et  de  ceux  qu'il  faut  prévoir. 

Mais  cette  différence  est  énorme,  car  il  arrive  presque 
toujours  que,  lorsque  la  conséquence  immédiate  est  favora- 
ble, les  conséquences  ultérieures  sont  funestes,  et  vice  versa. 

(')  Ce  pamphlet,  publié  en  juillet  1850,  est  le  dernier  que  Bastial 
ait  écrit.  Depuis  plus  d'un  an,  il  était  promis  au  public.  Vciici  com- 
ment son  apparition  fut  relardée.  L'auteur  en  perdit  le  manuscrit 
lorsqu'il  transporta  son  domicile  de  la  rue  de  Choiseul  à  la  rue 
d'.\.lger.  Après  de  longues  et  inutiles  recherches,,  il  se  décida  à  re- 
commencer entièrement  son  œuvre,  et  choisit  pour  base  principale  de 
ses  démonstrations  des  discours  récemment  prononcés  à  l'Assemblée 
nationale.  Cette  tâche  finie,  il  se  repruclia  d'avoir  été  trop  sérieux, 
jeta  au  feu  le  second  manuscrit  et  écrivit  celui  que  nous  réimpri- 
mons. [Note  de  l'éditeur.) 


CE  QL  ON  VOIT  ET  CE  QL  ON  NE  VOIT  PAS.     337 

—  D'où  il  suit  que  le  mauvais  Economiste  poursuit  un  petit 
bien  actuel  qui  sera  suivi  d'un  grand  mal  à  venir,  tandis 
que  le  vrai  Economiste  poursuit  un  grand  bien  à  venir,  au 
risque  d'un  petit  mal  actuel. 

Du  reste,  il  en  est  ainsi  en  hygiène,  en  morale.  Souvent, 
plus  le  premier  fruit  d'une  habitude  est  doux,  plus  les  au- 
tres sont  amers.  Témoin  :  la  débauche,  la  paresse,  la  pro- 
digalité. Lors  donc  qu'un  homme,  frappé  de  l'effet  qu'on 
voit,  n'a  pas  encore  appris  à  discerner  ceux  qu'on  ne  voit 
pas,  il  s'abandonne  à  des  habitudes  funestes,  non-seulement 
par  penchant^  mais  par  calcul. 

Ceci  explique  l'évolution  fatalement  douloureuse  de  l'hu- 
manité. L'ignorance  entoure  son  berceau  ;  donc  elle  se  dé- 
termine dans  ses  actes  par  leurs  premières  conséquences, 
les  seules,  à  son  origine,  qu'elle  puisse  voir.  Ce  n'est  qu'à  la 
longue  qu'elle  apprend  à  tenir  compte  des  autres  (').  Deux 
maîtres,  bien  divers,  lui  enseignent  cette  leçon  :  l'Expé- 
rience et  la  Prévoyance.  L'expérience  régente  efficacement 
mais  brutalement.  Elle  nous  instruit  de  tous  les  effets  d'un 
acte  en  nous  les  faisant  ressentir,  et  nous  ne  pouvons  man- 
quer de  finir  par  savoir  que  le  feu  brûle,  à  force  de  nous 
brûler.  A  ce  rude  docteur,  j'en  voudrais,  autant  que  possi- 
ble, substituer  un  plus  doux  :  la  Prévoyance.  C'est  pourquoi 
je  rechercherai  les  conséquences  tie  quchpies  phénomènes 
économiques,  opposant  à  celles  qu'on  voit  celles  qu'on  ne 
voit  pas. 

I.  Ija  Vitre  fa«isée. 

Avez-vous  jamais  été  témoin  de  la  fureur  du  bon  bour- 
geois Jacques  Boniionnne,  quand  son  lils  terrible  est  pai- 
\  enu  à  casser  un  carreau  de  vitre  ?  Si  vous  avez  assisté  à  ce 
s|)ectacle,  à  coup  sûr  vous  aurez  aussi  constaté  que  tous  les 

{*)  V.  le  chap.  xx  du  tome  VI.  (\ote  de  l'éJileur.) 

Œuvres  compl'Us,  x.  \ .  •  o 


:;;8  PAMPHLETS. 

assistants,  fussent-ils  trente,  semblent  s'être  donné  le  muf 
pour  offrir  au  propriétaire  infortuné  cette  consolation  uni- 
forme :  «  A  quelque  chose  malheur  est  bon.  De  tels  acci- 
dents font  aller  l'industrie.  Il  faut  que  tout  le  monde  vive. 
Que  deviendraient  les  vitriers,  si  Ton  ne  cassait  jamais  de 
vitres  ?  » 

Or,  il  y  a  dans  cette  formule  de  condoléance  toute  une 
théorie,  quil  est  bon  de  surprendre  flagrante  dclicto,  dans 
ce  cas  très-simple,  attendu  que  c'est  exactement  la  même 
que  celle  qui,  par  malheur,  régit  la  plupart  de  nos  institu- 
tions économiques. 

A  supposer  qu'il  faille  dépenser  six  francs  pour  réparer 
le  dommage,  si  l'on  \  eut  dire  que  l'accident  fait  arriver  six 
francs  à  l'industrie  vitrière,  qu'il  encourage  dans  la  mesure 
de  six  francs  la  susdite  industrie,  je  laccorde,  je  ne  conteste 
en  aucune  façon,  on  raisonne  juste.  Le  vitrier  va  venir,  il 
fera  sa  besogne,  touchera  six  francs,  se  frottera  les  mains  et 
bénira  dans  son  cœur  l'enfant  terrible.  C'est  ce  qu'on  voit. 

Mais  si,  par  voie  de  déduction,  on  arrive  à  conclure, 
comme  on  le  fait  trop  souvent,  qu'il  est  bon  qu'on  casse  les 
vitres,  que  cela  fait  circuler  l'argent,  qu'il  en  résulte  un  en- 
couragement pour  l'industrie  en  général,  je  suis  obligé  de 
m'écrier  :  halte-là  1  Votre  théorie  s'arrête  à  ce  qu'on  voit,  elle 
ne  tient  pas  compte  de  ce  qu'on  ne  voit  pas. 

On  ne  voit  pas  que,  puisque  notre  bourgeois  a  dépensé  six 
francs  à  une  chose,  il  ne  pourra  plus  les  dépenser  à  une  au- 
tre. On  ne  voit  /masque  s'il  n'eût  pas  eu  de  vitre  à  remplacer, 
il  eût  remplacé,  par  exemple,  ses  souliers  éculés  ou  mis  un 
livre  de  plus  dans  sa  bibliothèque.  Bref,  il  aurait  fait  de  ses 
six  francs  un  emploi  quelconque  qu'il  ne  fera  pas. 

Faisons  donc  le  compte  de  l'industrie  en  général. 

La  vitre  étant  cassée,  l'industrie  vitrière  est  encouragée 
dans  la  mesure  de  six  francs  ;  c'est  ce  qu'on  voit. 

Si  la  vitre  n'eût  pas  été  cassée,  l'industrie  cordonnière  (ou 


CE   yroN    VOIT   ET   CE    Ql'oy  >E   VOIT   PAS.  339 

toute  autre)  eût  été  encouragée   dans  la  mesure  de  six 
francs  ;  c'est  ce  qicon  ne  voit  pas. 

Et  si  l'on  prenait  en  considération  ce  qu'on  ne  voit  pas, 
parce  que  c'est  un  fait  négatif,  aussi  bien  que  ce  que  l'on 
voit,  parce  que  c'est  un  fait  positif,  on  comprendrait  qu'il 
n'y  a  aucun  intérêt  pour  l'industrie  en  général,  ou  pour  l'en- 
semble du  travail  national,  à  ce  que  des  vitres  se  cassent  ou 
ne  se  cassent  pas. 

Faisons  maintenant  le  compte  de  Jacques  Bonhomme. 

Dans  la  première  hypothèse,  celle  de  la  vitre  cassée,  il 
dépense  six  francs,  et  a,  ni  plus  ni  moins  que  devant,  la 
jouissance  d'une  vitre. 

Dans  la  seconde,  celle  où  l'accident  ne  fût  pas  arri\  é,  il 
aurait  dépensé  six  francs  en  chaussure  et  aurait  eu  tout  à  la 
fois  la  jouissance  d'une  paire  de  souliers  et  celle  d'une  vitre. 

Or,  comme  Jacques  Bonhomme  fait  partie  de  la  société, 
il  faut  conclure  de  là  que,  considérée  dans  son  ensemble, 
€t  toute  balance  laite  de  ses  travaux  et  de  ses  jouissances^ 
elle  a  perdu  la  valeur  de  la  vitre  cassée. 

Par  où,  en  généralisant,  nous  arrivons  à  cette  conclusion 
inattendue:  «  la  société  perd  la  valeur  des  objets  inutile- 
ment détruits,  »  —  et  à  cet  aphorisme  qui  fera  dresser  les 
cheveux  sur  la  tète  des  protectionistes  :  «  Casser,  briser, 
dissiper,  ce  n'est  pas  encourager  le  travail  national,  »  ou 
plus  brièveuK'nt  :  «  destruction  n'est  pas  profit.  » 

Que  direz- vous.  Moniteur  industriel,  que  direz-vous, 
adeptes  de  ce  bon  M.  de  Saint-Chamans,  qui  a  calculé  avec 
tant  de  précision  ce  que  riiuhistiic  gagnerait  à  rincendie  de 
Paris,  à  raison  des  maisons  qu'il  faudrait  reconstruire? 
•  Je  suis  fâché  de  déranger  ses  ingénieux  calculs,  d'autant 
«[u'il  en  a  fait  passer  l'esprit  dans  notre  h'gislation.  Mais  je 
le  prie  de  les  recommencer,  en  faisant  entrer  en  ligne  de 
compte  ce  qu'on  ne  voit  pas  à  côté  de  ce  qu'o?i  voit. 

Il  faut  que  le  lecteur  s'attache  à  bien  constater  (|u'il  n'y  a 


3  4  0  PAMPHLETS. 

pas  seulement  deux  personnages,  mais  trois  dans  le  petit 
drame  que  j'ai  soumis  à  son  attention.  L'un,  Jacques  Bon- 
homme, représentée  Consommateur,  réduit  parla  destruc- 
tion à  une  jouissance  au  lieu  de  deux.  L'autre,  sous  la  figure 
du  Vitrier,  nous  montre  le  Producteur  dont  l'accident  en- 
courage l'industrie.  Le  troisième  est  le  Cordonnier  (ou  tout 
autre  industriel)  dont  le  travail  est  découragé  d'autant  par  la 
même  cause.  C'est  ce  troisième  personnage  qu'on  tient  tou- 
jours dans  l'ombre  et  qui,  personnifiant  ce  qu'on  ne  voit  pas, 
est  un  élément  nécessaire  du  problème.  C'est  lui  qui  nous 
fait  comprendre  combien  il  est  absurde  de  voir  un  profit 
dans  une  destruction.  C'est  lui  qui  bientôt  nous  enseignera 
qu'il  n'est  pas  moins  absurde  de  voir  un  profit  dans  une  res- 
triction, laquelle  n'est  après  tout  qu'une  destruction  par- 
tielle. —  Aussi,  allez  au  fond  de  tous  les  arguments  qu'on 
fait  valoir  en  sa  faveur,  vous  n'y  trouverez  que  la  paraphase 
de  ce  dicton  vulgaire  :  «  Que  deviendraient  les  vitriers^  si 
l'on  ne  cassait  jamais  de  vitres  (')  ?  » 

II.  lie  Lticenciement. 

11  en  est  d'un  peuple  comme  d'un  homme.  Quand  il  veut 
se  donner  une  satisfaction,  c'est  à  lui  de  voir  si  elle  vaut 
ce  qu'elle  coûte.  Pour  une  nation,  la  Sécurité  est  le  plus 
grand  des  biens.  Si,  pour  l'acquérir,  il  faut  mettre  sur  pied 
cent  mille  hommes  et  dépenser  cent  millions,  je  n'ai  rien 
à  dire.  C'est  une  jouissance  achetée  au  prix  d'un  sacrifice. 

Qu'on  ne  se  méprenne  donc  pas  sur  la  portée  de  ma  thèse. 

Un  représentant  propose  de  licencier  cent  mille  hommes 
pour  soulager  les  contribuables  de  cent  millions. 

Si  on  se  borne  à  lui  répondre  :  «  Ces  cent  mille  hommes 
et  ces  cent  millions  sont  indispensables  à  la  sécurité  natio- 

(')  V.,  au  tome  IV,  le  cl)ap.  xx  de  la  î'e  série  des  Sophismes, 
p.  I(i(>  et  suiv.  ^Xote  de  l'éditeur] 


CE   QUON    VOIT  ET   CE  yu'ON   ISE    VOIT   PAS.  34  1 

nale  :  c'est  un  sacrifice  ;  mais^  sans  ce  sacrifice,  la  France 
serait  déchirée  par  les  factions  ou  envahie  par  Fétranger.  » 
—  Je  n'ai  rien  à  opposer  ici  à  cet  argument^  qui  peut  être 
vrai  ou  faux  en  fait,  mais  qui  ne  renferme  pas  théorique- 
ment d'hérésie  économique.  L'hérésie  commence  quand  on 
veut  représenter  le  sacrifice  lui-même  comme  un  avantage, 
parce  qu'il  profite  à  quelqu'un. 

Or,  je  suis  bien  trompé,  ou  l'auteur  de  la  proposition  ne 
sera  pas  plus  tôt  descendu  de  la  tribune  qu'un  orateur  s'y 
précipitera  pour  dire  : 

«  Licencier  cent  mille  hommes  !  y  pensez-vous  ?  Que 
vont-ils  devenir  ?  de  quoi  vivront-ils  ?  sera-ce  de  travail  ? 
mais  ne  savez-vous  pas  que  le  travail  manque  partout?  que 
toutes  les  carrières  sont  encombrées  ?  Voulez-vous  les  jeter 
sur  la  place  pour  y  augmenter  la  concurrence  et  peser  sur 
le  taux  des  salaires?  Au  moment  où  il  est  si  difficile  de  ga- 
gner sa  pauvre  vie,  n'est-il  pas  heureux  que  l'Etat  donne  du 
pain  à  cent  mille  individus?  Considérez,  de  plus,  que  l'ar- 
mée consomme  du  vin,  des  vêtements,  des  armes,  qu'elle 
répand  ainsi  l'activité  dans  les  fabriques,  dans  les  villes  de 
garnison,  et  qu'elle  est,  en  définitive,  la  Providence  de  ses 
innombrables  fournisseurs.  Ne  frémissez-vous  pas  à  l'idée 
d'anéantir  cet  immense  mouvement  industriel  ?  » 

Ce  discours,  on  le  voit,  conclut  au  maintien  des  cent 
mille  soldats,  abstraction  faite  des  nécessités  du  service,  et 
par  des  considérations  économiques.  Ce  sont  ces  considéra- 
tions seules  que  j'ai  à  réfuter. 

Cent  mille  hommes,  coûtant  aux  contribuables  cent  mil- 
lions, vivent  et  font  vivre  leurs  fournisseurs  autant  que  cent 
millions  peuvent  s'étendre  :  c'est  ce  qu'on  voit. 

Mais  cent  millions,  sortis  de  la  poche  des  contribuables, 
cessent  de  faire  vivre  ces  contribuables  et  leurs  fournisseurs, 
autant  que  cent  millions  peuvent  s'étendre  :  c'est  ce  qu'on 


34  2  PAMPHLETS. 

ne  voit  pas.  Calculez,  chiffrez,  et  dites-moi  où  est  le  profit 
pour  la  masse  ? 

Quant  à  moi,  je  vous  dirai  où  est  la  perte,  et,  pour  sim- 
plifier, au  lieu  de  parler  de  cent  mille  hommes  et  de  cent 
millions,  raisomions  sur  un  homme  et  mille  francs. 

Nous  voici  dans  le  village  de  A.  Les  recruteurs  font  la 
tournée  et  y  enlèvent  un  homme.  Les  percepteurs  font  leur 
tournée  aussi  et  y  enlèvent  mille  francs.  L'homme  et  la 
somme  sont  transportés  à  Metz,  Tune  destinée  à  faire  vivre 
l'autre,  pendant  un  an,  sans  rien  faire.  Si  vous  ne  regardez 
que  Metz,  oh  !  vous  avez  cent  fois  raison,  la  mesure  est  très- 
avantageuse  ;  mais  si  vos  yeux  se  portent  sur  le  village  de 
A,  vous  jugerez  autrement,  car,  à  moins  d"ètre  aveugle, 
vous  verrez  que  ce  village  a  perdu  un  travailleur  et  les  mille 
francs  qui  rémunéraient  son  travail,  et  l'activité  que,  par  la 
dépense  de  ces  mille  francs,  il  répandait  autour  de  lui. 

Au  premier  coup  d'œil,  il  semble  qu'il  y  ait  compensa- 
tion. Le  phénomène  qui  se  passait  au  village  se  passe  à  Metz, 
et  voilà  tout.  Mais  voici  où  est  la  perte.  Au  village,  un 
homme  bêchait  et  labourait  :  c'était  un  travailleur  ;  à  Metz, 
il  fait  des  tête  droite  et  des  tête  gauche  :  c'est  un  soldat. 
L'argent  et  la  circulation  sont  les  mêmes  dans  les  deux  cas; 
mais,  dans  l'un,  il  y  avait  trois  cents  journées  de  travail 
productif;  dans  l'autre,  il  y  a  trois  cents  journées  de  travail 
improductif,  toujours  dans  la  supposition  qu'une  partie  de 
l'armée  n'est  pas  indispensable  à  la  sécurité  publique. 

Maintenant,  vienne  le  licenciement.  Vous  me  signalez  un 
surcroît  de  cent  mille  travailleurs,  la  concurrence  stimulée 
et  la  pression  qu'elle  exerce  sur  le  taux  des  salaires.  C'est 
ce  que  vous  voyez. 

Mais  voici  ce  que  vous  ne  voyez  pas.  Vous  ne  voyez  pas 
que  renvoyer  cent  mille  soldats,  ce  n'est  pas  anéantir  cent 
millions,  c'est  les  remettre  aux  contribuables.  Vous  ne  a  oyez 
pas  que  jeter  ainsi  cent  mille  travailleurs  sur  le  marché,  c'est 


CE  QL  ON  VOIT  ET  CE  Ql  ON  NE  VOIT  PAS.     343 

\  jeter,  du  même  coup,  les  cent  millions  destinés  à  payer 
leur  travail  ;  que,  par  conséquent,  la  même  mesure  qui 
augmente  Voffre  des  bras  en  augmente  aussi  la  demande; 
d'où  il  suit  que  votre  baisse  des  salaires  est  illusoire.  Vous 
ne  voyez  pas  qu'avant,  comme  après  le  licenciement,  il  y  a 
dans  le  pays  cent  millions  correspondant  à  cent  mille 
hommes  ;  que  toute  la  différence  consiste  en  ceci  :  avant, 
le  pays  livre  les  cent  millions  aux  cent  mille  hommes  pour 
ne  rien  faire  ;  après,  il  les  leur  hvre  pour  travailler.  Vous 
ne  voyez  pas,  enfin,  que  lorsqu'un  contribuable  donne  son 
iu'gent,  soit  à  un  soldat  en  échange  de  rien,  soit  à  un  tra- 
vailleur en  échange  de  quelque  chose,  toutes  les  consé- 
quences ultérieures  de  la  circulation  de  cet  argent  sont  les 
mêmes  dans  les  deux  cas  ;  seulement ,  dans  le  second 
cas,  le  contribuable  reçoit  quelque  chose,  dans  le  premier, 
il  ne  reçoit  rien.  —  Résultat  :  une  perte  sèche  pour  la 
nation. 

Le  sophisme  que  je  combats  ici  ne  résiste  pas  à  l'épreuve 
de  la  progression,  qui  est  la  pierre  de  touche  des  principes. 
Si,  tout  compensé,  tous  intérêts  examinés,  il  y  a  proft  na- 
tional à  augmenter  larniée,  pourquoi  ne  pas  enrôler  sous 
les  drapeaux  toute  la  population  \  irile  du  pays  ? 

III.  B/Diii|>ôt. 

Ne  vous  est-il  jamais  arrivé  d'entendre  dire  : 
«  L'impôt,  c'est  le  meilleur  placement  ;  c'est  une  rosée 
fécondante  ?  Voyez  combien  de  familles  il   fait  vivre,  et 
suivez,  par  la  pensée,  ses  ricochets  siu-  l'industrie  :  c'est 
l'infini,  c'est  la  vie.  » 

Pour  combattre  cette  doctrine,  je  suis  obligé  de  repro- 
duire la  réfutation  précédente.  L'économie  politique  sait 
bien  que  ses  arguments  ne  sont  pas  assez  divertissants  pour 
qu'on  en  puisse  dire  :  /{epetitn  placent.  Aussi,  comme  Ba- 


34  4  PAMPHLETS. 

sile,  elle  a  arrangé  le  proverbe  à  son  usiige^  bien  convaincue 
que  dans  sa  bouche^  Repetita  docent. 

Les  avantages  que  les  fonctionnaires  trouvent  à  émarger, 
c'est  ce  qu'on  voit.  Le  bien  qui  en  résulte  pour  leurs  fournis- 
seurs, c'est  ce  qu'on  voit  encore.  Cela  crève  les  yeux  du  corps. 

Mais  le  désavantage  que  les  contribuables  éprouvent  à  se 
libérer,  c'est  ce  qu'on  ne  voit  pas,  et  le  dommage  qui  en  ré- 
sulte pour  leurs  fournisseurs,  c'est  ce  qu'on  ne  voit  pas  da- 
vantage, bien  que  cela  dût  sauter  aux  yeux  de  l'esprit. 

Quand  un  fonctionnaire  dépense  à  son  profit  cent  sous  de 
plus,  cela  implique  qu'un  contribuable  dépense  à  son  pro- 
fit cent  sous  de  moins.  Mais  la  dépense  du  fonctionnaire  se 
voit,  parce  qu'elle  se  fait  ;  tandis  que  celle  du  contribuable 
ne  se  voit  pas,  parce  que,  hélas  î  on  l'empêche  de  se  faire. 

Vous  comparez  la  nation  à  une  terre  desséchée  et  l'impôt 
aune  pluie  féconde.  Soit.  Mais  vous  devriez  vous  demander 
aussi  où  sont  les  sources  de  cette  pluie,  et  si  ce  n'est  pas 
précisément  l'impôt  qui  pompe  l'humidité  du  sol  et  le 
dessèche. 

Vous  devriez  vous  demander  encore  s'il  est  possible  que 
le  sol  reçoive  autant  de  cette  eau  précieuse  par  la  pluie 
qu'il  en  perd  par  l'évaporation  ? 

Ce  qu'il  y  a  de  très-positif,  c'est  que,  quand  Jacques  Bon- 
homme compte  cent  sous  au  percepteur,  il  ne  reçoit  rien 
en  retour.  Quand,  ensuite,  un  fonctionnaire  dépensant  ces 
cent  sous,  les  rend  à  Jacques  Bonhomme,  c'est  contre  une 
valeur  égale  en  blé  ou  en  travail.  Le  résuUat  définitif  est 
pour  Jacques  Bonhomme  une  perte  de  cinq  francs. 

Il  est  très-vrai  que  souvent,  le  plus  souvent  si  l'on  veut, 
le  fonctionnaire  rend  à  Jacques  Bonhomme  un  service  équi- 
valent. En  ce  cas,  il  n'y  a  pas  perte  de  part  ni  d'autre,  il  n'y 
a  qu'échange.  Aussi,  mon  argumentation  ne  s"adresse-t-elle 
nullement  aux  fonctions  utiles.  Je  dis  ceci  :  si  vous  voulez 
créer  une  fonction,  prouvez  son  utilité.  Démontrez  qu'elle 


CE   QL  ON    VOIT    ET    CE   QL ON   NE    VOli    PAS.  iiS 

vaut  à  Jacques  Bonhomme^  par  les  services  qu'elle  lui  rend, 
l'équivalent  de  ce  quelle  lui  coûte.  Mais^  abstraction  faite 
de  cette  utilité  intrinsèque,  n'invoquez  pas  comme  argu- 
ment l'avantage  qu'elle  confère  au  fonctionnaire,  à  sa  fa- 
mille et  à  ses  fournisseurs;  n'alléguez  pas  qu'elle  favorise 
le  travail. 

Quand  Jacques  Bonhomme  donne  cent  sous  à  un  fonc- 
tionnaire contre  un  service  réellement  utile  ,  c'est  exacte- 
ment comme  quand  il  donne  cent  sous  à  un  cordonnier 
contre  une  paire  de  souliers.  Donnant  donnant^  partant 
quittes.  Mais,  quand  Jacques  Bonhomme  livre  cent  sous  à 
un  fonctionnaire,  pour  n'en  recevoir  aucun  service  ou  même 
pour  en  recevoir  des  vexations,  c'est  comme  s'il  les  livrait 
à  un  voleur.  Il  ne  sert  de  rien  de  dire  que  le  fonctionnaire 
dépensera  ces  cent  sous  au  gi'and  profit  du  travail  na- 
tional; autant  en  eût  fait  le  voleur  ;  autant  en  ferait  Jacques 
Bonhomme  s'il  n'eût  rencontré  sur  son  chemin  ni  le  parasite 
extra-légal  ni  le  parasite  légal. 

Habituons-nous  donc  k  ne  pas  juger  des  choses  seulement 
par  ce  qu'on  voit,  mais  encon;  par  ce  qu'on  ne  voit  pas. 

L'an  passé,  j'étais  du  Comité  des  finances,  car,  sous  la 
Constituante,  les  membres  de  l'opposition  n'étaient  pas 
systématiquement  exclus  de  toutes  les  Commissions;  en 
cela,  la  Constituante  agissait  sagement.  Nous  avons  entendu 
M.  Thiers  dire  :  «  J'ai  passé  ma  vie  à  combattre  les  honunes 
du  parti  légitimiste  et  du  parti  prêtre.  Depuis  que  le  danger 
comnum  nous  a  rapprochés,  depuis  ([ue  je  les  fréquente, 
que  je  les  connais,  que  nous  nous  parlons  ca'ur  à  cœur,  je 
me  suis  aperçu  que  ce  ne  sont  pas  les  monstres  que  je  m'é- 
tais figurés.  » 

Oui,  les  défiances  s'exagèrent,  les  haines  s'exaltent  entre 
les  partis  qui  ne  se  mêlent  pas;  et  si  la  majorité  laissait  pé- 
nétrer dans  le  sein  des  Conmiissions  quelques  membres  de 
la  minorité,  peut-être  rcconnaitrait-on ,  de  part  et  d'autre, 


3  1  G  PAMPHLETS. 

([lie  les  idées  ne  sont  pas  aiisr^i  éloignées  et  surtout  les  in- 
tentions aussi  perverses  qu'on  le  suppose. 

Quoi  qu'il  en  soit^  l'an  passé,  j'étais  du  Comité  des  finan- 
ces. Chaque  fois  qu'un  de  nos  collègues  parlait  de  iixer  à  un 
chiffre  modéré  le  traitement  du  Président  de  la  Répu- 
blique, des  ministres,  des  ambassadeurs,  on  lui  répon- 
dait : 

«  Pour  le  bien  même  du  service,  il  faut  entourer  certai- 
nes fonctions  d'éclat  et  de  dignité.  C'est  le  moyen  d'y  ap- 
peler les  hommes  de  mérite.  D'innombrables  infortunes 
s'adressent  au  Président  de  la  République,  et  ce  serait  le 
placer  dans  une  position  pénible  que  de  le  forcer  à  toujours 
refuser.  Une  certaine  représentation  dans  les  salons  minis- 
tériels et  diplomatiques  est  un  des  rouages  des  gouverne- 
ments constitutionnels,  etc.,  etc.  » 

Quoique  de  tels  arguments  puissent  être  controversés, 
ils  méritent  certainement  un  sérieux  examen.  Ils  sont  fondés 
sur  l'intérêt  public,  bien  ou  mal  apprécié;  et,  quant  à  moi, 
j'en  fais  plus  de  cas  que  beaucoup  de  nos  Catons,  mus  par 
un  esprit  étroit  de  lésinerie  ou  de  jalousie. 

Mais  ce  qui  révolte  ma  conscience  d'économiste,  ce  qui 
me  fait  rougir  pour  la  renommée  intellectuelle  de  mon 
pays,  c'est  quand  on  en  vient  (ce  à  quoi  on  ne  manque  ja- 
mais) à  cette  banalité  absurde ,  et  toujours  favorablement 
accueillie  : 

«  D'ailleurs,  le  luxe  des  grands  fonctionnaires  cncourf^ge 
les  arts,  l'industrie ,  le  travail.  Le  chef  de  l'État  et  ses  mi- 
nistres ne  peuvent  donner  des  festins  et  des  soirées  sans 
faire  circuler  la  vie  dans  toutes  les  veines  du  corps  social. 
Réduire  leurs  traitements,  c'est  affamer  l'industrie  parisienne 
et,  par  contre-coup,  l'industrie  nationale.  » 

De  grâce.  Messieurs,  respectez  au  moins  l'arithmétique 
et  ne  venez  pas  dire,  devant  l'Assemblée  nationale  de 
France,  de  peur  qu'à  sa  honte  elle  ne  vous  approuve,  qu'une 


CE    QION    VOIT   ET   CE   01  ON   >E    \OIT    PAS.  34  7 

addition  donne  une  somme  différente ,  selon  qu'on  la  fait 
(le  haut  en  bas  ou  de  bas  en  haut. 

Quoi  i  je  vais  m'arranger  avec  un  terrassier  pour  quil 
fasse  une  rigole  dans  mon  champ,  moyennant  cent  sous.  Au 
moment  de  conclure ,  le  percepteur  me  prend  mes  cent 
sous  et  les  fait  passer  au  ministre  de  l'intérieur  ;  mon  mar- 
ché est  rompu,  mais  M.  le  ministre  ajoutera  un  plat  de  plus 
à  son  dîner.  Sur  quoi,  vous  osez  affirmer  que  cette  dépense 
officielle  est  un  surcroît  ajouté  à  l'industrie  nationale  !  Ne 
comprenez-vous  pas  qu'il  n'y  a  là  qu'un  simple  déplacement 
de  satisfaction  et  de  travail  ?  Un  ministre  a  sa  table  mieux 
garnie,  c'est  vrai  ;  mais  un  agriculteur  a  un  champ  moins 
bien  desséché,  et  c'est  tout  aussi  vrai.  Un  traiteur  parisien 
a  gagné  cent  sous,  je  vous  l'accorde;  mais  accordez-moi 
qu'un  terrassier  provincial  a  manqué  de  gagner  cinq  francs. 
Tout  ce  qu'on  peut  dire,  c'est  que  le  plat  officiel  et  le  trai- 
teur satisfait,  cest  ce  qu'on  voit;  le  champ  noyé  et  le  terras- 
sier désœuvré,  c'est  ce  qu'on  ne  voit  pas. 

Bon  Dieu!  que  de  peine  à  prouver,  en  économie  politi- 
que, que  deux  et  deux  font  quatre  ;  et,  si  vous  y  parvenez, 
on  s'écrie  :  «  c'est  si  clair,  que  c'en  est  ennuyeu.x.»  —  Puis 
on  vote  comme  si  vous  n'aviez  rien  prouvé  du  tout. 

IV.  Théâtres,  Beaiix-arls. 

L'Etat  doit-il  subventionner  les  arts? 

Il  y  a  certes  l)eaucoup  à  dire  Poiu-  et  Contre. 

En  faveur  du  système  des  subventions,  on  peut  dire  que 
les  arts  élargissent,  élèvent  et  poétisent  1  ïime  dune  nation, 
qu'ils  l'arrachent  à  des  préoccupations  matérielles,  lui  don- 
nent le  sentiment  du  beau,  et  réagissent  ainsi  favorablenuMit 
sur  ses  manières,  ses  coutumes ,  ses  mœurs  et  même  sur 
son  industrie.  On  peut  se  demander  où  en  serait  la  nnisiqur 
en  France,  sans  le  Theàlre-ltalien  et  le  Coii.serv.itoire  ;  l'art 


348  PAMPHLETS. 

dramatique,  sans  le  Théâtre-Français  ;  la  peinture  et  la 
sculpture,  sans  nos  collections  et  nos  musées.  On  peut  aller 
plus  loin  et  se  demander  si,  sans  la  centralisation  et  par  con- 
séquent la  subvention  des  beaux- arts,  ce  goût  exquis  se  se- 
rait développé,  qui  est  le  noble  apanage  du  travail  français 
et  impose  ses  produits  à  l'univers  entier.  En  présence  de 
tels  résultats,  ne  serait-ce  pas  une  haute  imprudence  que  de 
renoncer  à  cette  modique  cotisation  de  tous  les  citoyens  qui, 
en  définitive,  réalise,  au  milieu  de  l'Europe,  leur  supériorité 
et  leur  gloire  ? 

A  ces  raisons  et  bien  d'autres,  dont  je  ne  conteste  pas  la 
force,  on  peut  en  opposer  de  non  moins  puissantes.  II  y  a 
d'abord,  pourrait-on  dire,  une  question  de  justice  distribu- 
tive.  Le  droit  du  législateur  va-t-il  jusqu'à  ébrécher  le  salaire 
de  l'artisan  pour  constituer  un  supplément  de  profits  à  l'ar- 
tiste? M.  Lamartine  disait  :  Si  vous  supprimez  la  subvention 
d'un  théâtre,  oii  vous  arrèterez-vous  dans  cette  voie,  et  ne 
serez-vous  pas  logiquement  entraînés  à  supprimer  vos  Fa- 
cultés, vos  Musées ,  vos  Instituts ,  vos  Bibliothèques  ?  On 
pourrait  répondre  :  Si  vous  voulez  subventionner  tout  ce 
qui  est  bon  et  utile,  où  vous  arrèterez-vous  dans  cette  voie, 
et  ne  serez-vous  pas  entraînés  logiquement  à  constituer  une 
liste  civile  à  l'agriculture,  à  l'industrie,  au  commerce,  à  la 
bienfaisance,  à  l'instruction  ?  Ensuite,  est-il  certain  que  les 
subventions  favorisent  le  progrès  de  l'art?  C'est  une  ques- 
tion qui  est  loin  d'être  résolue,  et  nous  voyons  de  nos  yeux 
que  les  théâtres  qui  prcjspèrent  sont  ceux  qui  vivent  de  leur 
propre  vie.  Enfin,  s'élevant  à  des  considérations  plus  hau- 
tes, on  peut  faire  observer  que  les  besoins  et  les  désirs 
naissent  les  uns  des  autres  et  s'élèvent  dans  des  régions  de 
plus  en  plus  épurées  (^),  à  mesure  que  la  richesse  publique 
permet  de  les  satisfaire  ;  que  le  gouvernement  n'a  point  à 

('}  V.  lo  diap.  m  (Ju  lonicj  \\.  'Noie  de  l'éditeur. ) 


CE  yroN  von  et  ce  oi'on  ne  voit  pas.        349 

se  mêler  de  cette  correspondance  ,  puisque  ,  dans  un  état 
donné  de  la  fortune  actuelle ,  il  ne  saurait  stimuler,  par 
l'impôt,  les  industries  de  luxe  sans  froisser  les  industries  de 
nécessité,  intervertissant  ainsi  la  marche  naturelle  de  la  ci- 
vilisation. On  peut  faire  observer  que  ces  déplacements  ar- 
tificiels des  besoins,  des  goûts ,  du  travail  et  de  la  popula- 
tion, placent  les  peuples  dans  une  situation  précaire  et 
dangereuse,  qui  na  plus  de  base  solide. 

Voilà  quelques-unes  des  raisons  qu'allèguent  les  adver- 
saires de  l'intervention  de  l'Etat,  en  ce  qui  concerne  l'or- 
dre dans  lequel  les  citoyens  croient  devoir  satisfaire  leurs 
besoins  et  leurs  désirs,  et  par  conséquent  diriger  leur  acti- 
vité. Je  suis  de  ceux,  je  l'avoue,  qui  pensent  que  le  choix, 
l'impulsion  doit  venir  d'en  bas,  non  d'en  haut,  des  citoyens, 
non  du  législateur  ;  et  la  doctrine  contraire  me  semble  con- 
duire à  l'anéantissement  de  la  liberté  et  de  la  dignité 
humaine. 

Mais,  par  une  déduction  aussi  fausse  qu'injuste,  sait-on 
de  quoi  on  accuse  les  économistes?  c'est,  quand  nous  re- 
poussons la  subvention,  de  repousser  la  chose  même  qu'il 
s'agit  de  subventionner,  et  d'être  les  ennemis  de  tous  les 
genres  d'activité,  parce  que  nous  voulons  que  ces  activités, 
d'une  part  soient  libres,  et  dt-  l'autre  cherchent  en  elles- 
mêmes  leur  propre  récompense.  Ainsi,  demandons-nous 
que  l'Etat  n'intervienne  pas,  par  l'impôt,  dans  les  matières 
religieuses?  nous  sommes  des  athées.  Demandons-nous 
que  l'Etat  n'intervienne  pas,  par  l'impôt,  dans  l'éducation? 
nous  haïssons  les  lumières.  Disons-nous  que  l'Etat  ne  doit 
pas  doimer,  par  l'impôt,  une  valeur  factice  au  soi,  à  tel 
ordre  d'industrie?  nous  sommes  les  eimemis  de  la  pro- 
priété et  du  travail.  Pensons-nous  que  l'Etat  ne  doit  pas 
subventionner  les  artistes?  nous  sommes  des  barbares  qui 
jugeons  les  arts  iinitiles. 

Je  proteste  ici  de  toutes  mes  forces  contre  c«'s  déductions. 


3Ô0  PAMl'llLElS. 

Loin  que  nous  entretenions  l'absurde  pensée  d'anéantir  la 
religion,  l'éducation,  la  propriété,  le  travail  et  les  arts  quand 
nous  demandons  que  l'État  protège  le  libre  développement 
de  tous  ces  ordres  d'activité  humaine,  sans  les  soudoyer 
aux  dépens  les  uns  des  autres,  nous  croyons  au  contraire 
que  toutes  ces  forces  vives  de  la  société  se  développeraient 
harmonieusement  sous  l'influence  de  la  liberté,  qu'aucune 
d'elles  ne  deviendrait,  comme  nous  le  voyons  aujourd'hui, 
une  source  de  troubles,  d'abus,  de  tyrannie  et  de  désordre. 

Nos  adversaires  croient  qu'une  activité  qui  n'est  ni  sou- 
doyée ni  réglementée  est  une  activité  anéantie.  Nous  croyons 
le  contraire.  Leur  foi  est  dans  le  lé.islateur,  non  dans  l'hu- 
manité. La  nôtre  est  dans  l'humanité,  non  dans  le  législa- 
teur. 

Ainsi,  M.  Lamartine  disait  :  Au  nom  de  ce  principe,  il 
faut  abolir  les  expositions  publiques  qui  font  l'honneur  et 
la  richesse  de  ce  pays. 

Je  réponds  à  M.  Lamartine  :  A  votre  point  de  vue,  ne  pas 
subventionner  c'est  abolir,  parce  que,  partant  de  cette  don- 
née que  rien  n'existe  que  par  la  volonté  de  l'Etat,  vous  en 
concluez  que  rien  ne  vit  que  ce  que  l'impôt  fait  vivre.  Mais 
je  retourne  contre  vous  l'exemple  que  vous  avez  choisi,  et 
je  vous  fais  observer  que  la  plus  grande,  la  plus  noble  des 
expositions,  celle  qui  est  conçue  dans  la  pensée  la  plus  li- 
bérale, la  plus  universelle,  et  je  puis  même  me  servir  du 
mot  humanitaire,  qui  n'est  pas  ici  exagéré,  c'est  l'exposition 
qui  se  prépare  à  Londres,  la  seule  dont  aucun  gouverne- 
ment ne  se  mêle  et  qu'aucun  impôt  ne  soudoie. 

Revenant  aux  beaux-arts,  on  peut,  je  le  répète ,  alléguer 
pour  et  contre  le  système  des  subventions  des  raisons  puis- 
santes. Le  lecteur  comprend  que,  d'après  l'objet  spécial  de 
cet  écrit,  je  n'ai  ni  à  exposer  ces  raisons,  ni  à  décider  entre 
elles. 

Mais  M.  Latnartine  a  mis  en  avant  un  argument  que  je  ne 


CE   Ql'OS    VOIT    ET    CE   QLON    NE    VOIT    PAS.  .Jôl 

puis  passer  sous  silence,  car  il  rentre  dans  le  cercle  très- 
précis  de  cette  étude  économique. 
Il  a  dit  : 

La  queslion  économique,  en  matière  de  Uiéâtres,  se  résume  eu  un 
seul  mot  :  c'est  du  travail.  Peu  importe  la  nature  de  ce  travail,  c'est 
un  travail  aussi  fécond,  aussi  productif  que  toute  autre  nature  de  tra- 
vaux dans  une  nation.  Les  théâtres,  vous  le  savez,  ne  nourrissent  pas 
moins,  ne  salarient  pas  moins,  en  France,  de  quatre  vingrt  mille  ou- 
vriers de  toute  nature,  peintres,  maçons,  décorateurs,  costumiers,  ar- 
chitectes, etc.,  qui  sont  la  vie  même  et  le  mouvement  de  plusieurs 
quartiers  de  cette  capitale,  et,  à  ce  titre,  ils  doivent  obtenir  vos  sym- 
pathies ! 

Vos  sympathies!  —  traduisez  :  vos  subventions. 
Et  plus  loin  : 

Les  plaisirs  de  Paris  sont  le  travail  et  la  consommation  des  dépar- 
tements, et  les  luxes  du  riche  sont  le  salaire  et  le  pain  de  deux  cent 
mille  ouvriers  de  toute  espèce,  vivant  de  l'industrie  si  multiple  des 
théâtres  sur  la  surface  de  la  République,  et  recevant  de  ces  plaisirs 
nobles,  qui  illustrent  la  Francis,  l'aliment  de  leur  vie  et  le  nécessaire 
de  leurs  familles  et  de  leurs  enfants.  C'est  à  eux  que  vous  donnerez 
ces  (ÎO.dOO  fr.  (Très-bien!  très-bien!  marques  nombreuses  d'appro- 
));ilion.) 

Pour  moi,  je  suis  forcé  de  dire  :  très-mal!  très-mal!  en 
restreignant,  bien  entendu,  la  portée  de  ce  jugement  à  l'ar- 
gtiment  économiqtie  dont  il  est  ici  question. 

Oui,  c'est  aux  ouvriers  des  théâtres  quiront ,  du  moins 
en  partie,  les  (30,000  l'r.  dont  il  s'agit.  Qtielques  bribes 
pourront  bien  s'égarer  en  chemin.  Même,  si  on  scrutait  la 
chose  de  près,  peut-èlre  découvrirait-on  que  le  gàteati  j)ren- 
dra  une  «iiitre  route;  heureux  les  otivriers  sil  leur  reste 
quelques  miettes  !  Mais  je  veux  bien  admettre  que  la  sub- 
vention entière  ira  aux  peintres,  décorateurs,  costumiers, 
eoitï'eurs,  etc.  C'est  ce  qu'on  voit. 

Mais  d'où  vient-elle?  Voilà  le  revers  de  la  question,  tout 
aussi  important  à  examiner  qite  la  face.  Ot'i  est  la  sotiree  de 


352  PAMPHLETS. 

ces  60,000  fr.  ?  Et  oli  ircdc.nt-ils,  si  un  vote  législatif  ne  les  di- 
rigeait d'abord  vers  la  rue  Rivoli  et  de  là  vers  la  rue  Gre- 
nelle? C'est  ce  quon  ne  voit  pas. 

Assurément  nul  n'osera  soutenir  que  le  vote  législatif  a 
fait  éclore  cette  somme  dans  l'urne  du  scrutin;  qu'elle  est 
une  pure  addition  faite  à  la  richesse  nationale  ;  que,  sans 
ce  vote  miraculeux,  ces  soixante  mille  francs  eussent  été  à 
jamais  invisibles  et  impalpables.  Il  faut  bien  admettre  que 
tout  ce  qu'a  pu  faire  la  majorité,  c'est  de  décider  qu'ils  se- 
raient pris  quelque  part  pour  être  envoyés  quelque  part,  et 
quils  ne  recevraient  une  destination  que  parce  qu'ils  seraient 
détournés  d'une  autre. 

La  chose  étant  ainsi,  il  est  clair  que  le  contribuable  qui 
aura  été  taxé  à  un  franc,  n'aura  plus  ce  franc  à  sa  disposi- 
tion. Il  est  clair  qu'il  sera  privé  d'une  satisfaction  dans  la 
mesure  d'un  franc,  et  que  l'ouvrier ,  quel  qu'il  soit,  qui  la 
lui  aurait  procurée,  sera  privé  de  salaire  dans  la  même 
mesure. 

Ne  nous  faisons  donc  pas  cette  puérile  illusion  de  croire 
que  le  vote  du  16  mai  ajoute  quoi  que  ce  soit  au  bien-être 
et  au  travail  national.  11  déplace  les  jouissances,  il  déplace 
les  salaires,  voilà  tout. 

Dira-t-on  qu'à  un  genre  de  satisfaction  et  à  un  genre  de 
travail,  il  substitue  des  satisfactions  et  des  travaux  plus  ur- 
gents ,  plus  moraux,  plus  raisonnables  ?  Je  pourrais  lutter 
siu"  ce  terrain.  Je  pourrais  dire  :  En  arrachant  60,000  fr. 
aux  contribuables ,  vous  diminuez  les  salaires  des  labou- 
reurs, terrassiers,  charpentiers,  forgerons,  et  vous  augmen- 
tez d'autant  les  salaires  des  chanteurs ,  coifîem'S,  décora- 
teurs, et  costumiers.  Rien  ne  prouve  que  cette  dernière 
classe  soit  plus  intéressante  que  l'autre.  M.  Lamartine  ne 
l'allègue  pas.  Il  dit  lui-même  que  le  travail  des  théâtres  est 
aussi  fécond,  aussi  productif  (et  non  plus)  que  tout  autre, 
ce  qui  pourrait  encore  être  contesté  ;  car  la  meilleure  preuve 


CE   QL  ON   VOIT   ET   CE   QL  ON   NE    VOIT  PAS.  3  63 

que  lé  second  n'est  pas  aussi  fécond  que  le  premier,  c'est 
que  celui-ci  est  appelé  à  soudoyer  celui-là. 

Mais  cette  comparaison  entre  la  valeur  et  le  mérite  in- 
trinsèque des  diverses  natures  de  travaux  n'entre  pas  dans 
mon  sujet  actuel.  Tout  ce  que  j'ai  à  faire  ici,  c'est  de  mon- 
trer que  si  M.  Lamartine  et  les  personnes  qui  ont  applaudi 
à  son  argumentation  ont  vu  ,  de  l'œil  gauche,  les  salaires 
gagnés  par  les  fournisseurs  des  comédiens,  ils  auraient  dû 
voir,  de  l'œil  droit,  les  salaires  perdus  pour  les  fournisseurs 
des  contribuables  ;  faute  de  quoi,  ils  se  sont  exposés  au  ri- 
dicule de  prendre  un  déplacement  pour  un  gaiii.  S'ils  étaient 
conséquents  à  leur  doctrine,  ils  demanderaient  des  subven- 
tions à  l'intini  ;  car  ce  qui  est  vrai  d'un  franc  et  de  60,000  fr., 
est  vrai,  dans  des  circonstances  identiques,  d'un  milliard 
de  francs. 

Quand  il  s'agit  d'impôts,  messieurs,  prouvez-en  l'utilité 
par  des  raisons  tirées  du  fond,  mais  non  point  par  cette  ma- 
lencontreuse assertion  :  «  Les  dépenses  publiques  font  vi- 
vre la  classe  ouvrière.  »  Elle  a  le  tort  de  dissimuler  un  fait 
essentiel,  à  savoir,  que  les  dépenses  publiques  se  substituent 
toujours  à  des  dépenses  privées,  ei  que,  par  conséquent,  elles 
font  bien  vivre  un  ouvrier  au  lieu  d'un  autre ,  mais  n'ajou- 
tent rien  au  lot  de  la  classe  ouvrière  prise  en  masse.  Votre 
argumentation  est  fort  de  mode,  mais  elle  est  trop  absui-de 
pour  que  la  raison  n'en  ait  pas  raison. 

V.  Travaux  publics. 

Qu'une  nation  ,  après  s'être  assurée  qu'une  grande  en- 
treprise doit  profiter  à  la  conmumauté,  la  fasse  exécuter 
sur  le  produit  d'une  cotisation  commune,  rien  de  plus  na- 
tm'el.  Mais  la  patience  m'éciiappi^  je  l'avoue,  quand  j'en- 
tends alléguer  à  l'appui  d'une  telle  résolution  cette  bévue 
économique  :  «  C'est  d'ailleurs  le  moyen  de  créer  du  travail 
pour  les  ouvriers.  » 


3S4  l'A.lIl'HLFlS. 

L'État  ouvre  un  chemin ,  bâtit  un  palais ,  redresse  une 
rue,  perce  un  canal  ;  par  là,  il  donne  du  travail  à  certains 
ouvriers,  test  ce  qu'on  voit  ;  mais  il  prive  de  travail  certains 
autres  ouvriers,  c'est  ce  qu'on  ne  voit  pas. 

Voilà  la  route  en  cours  d'exécution.  Mille  ouvriers  arri- 
vent tous  les  matins,  se  retirent  tous  les  soirs,  emportent 
leur  salaire,  cela  est  certain.  Si  la  route  n'eût  pas  été  dé- 
crétée, si  les  fonds  n'eussent  pas  été  votés,  ces  braves  gens^ 
n'eussent  rencontré  là,  ni  ce  travail  ni  ce  salaire  ;  cela  est 
certain  encore. 

Mais  est-ce  tout  ?  L'opération,  dans  son  ensemble,  n'em- 
brasse-t-elle  pas  autre  chose?  Au  moment  où  M.  Dupin 
prononce  les  paroles  sacramentelles  :  «  L'Assemblée  a 
adopté,  »  les  millions  descendent-ils  miraculeusement  sur 
un  rayon  de  la  lune  dans  les  cotires  de  MM.  Fould  et  Bi- 
neau?  Pour  que  l'évolution,  comme  on  dit,  soit  complète, 
ne  faut-il  pas  que  l'État  organi'se  la  recette  aussi  bien  que  la 
dépense?  qu'il  mette  ses  percepteurs  en  campagne  et  ses 
contribuables  à  contribution  ? 

Étudiez  donc  la  question  dans  ses  deux  éléments.  Tout 
en  constatant  la  destination  que  l'État  donne  aux  millions 
votés,  ne  négligez  pas  de  constater  aussi  la  destination  que 
les  contribuables  auraient  donnée  —  et  ne  peuvent  plus 
donner  —  à  ces  mêmes  millions.  Alors,  vous  comprendrez 
qu'une  entreprise  publique  est  une  médaille  à  deux  revers. 
Sur  l'une  figure  un  ouvrier  occupé,  avec  cette  devise  :  Ce 
qu'on  voit;  sur  l'autre,  un  ouvrier  inoccupé,  avec  cette  die- 
vise  :  Ce  qu'on  ne  voit  pas. 

Le  sophisme  que  je  combats  dans  cet  écrit  est  d'autant 
plus  dangereux,  appliqué  aux  travaux  publics,  qu'il  sert  à 
justifier  les  entreprises  et  les  prodigalités  les  plus  folles. 
Quand  un  chemin  de  fer  ou  un  pont  ont  une  utilité  réelle, 
il  suffit  d'invoquer  cette  utilité.  Mais  si  on  ne  le  peut,  que 


CF.   Ol(lN   VOIT   ET  Œ   QL  0>  KE   VOIT    l'AS.  3Ô5 

i'ait-ou  ?  On  a  recours  à  cette  mystification  :  «  11  faut  pro- 
curer de  l'ouvrage  aux  ouvriers.  » 

Cela  dit,  on  ordonne  de  faire  et  défaire  les  terrasses  du 
Champ  de  Mars.  Le  grand  Napoléon^  on  le  sait,  croyait  faire 
œuvre  pliilantliropique  en  faisant  creuser  et  combler  des 
fossés.  Il  disait  aussi  :  Qu'importe  le  résultat  ?  Il  ne  faut 
\oir  que  la  richesse  répandue  parmi  les  classes  laborieuses. 
Allons  au  fond  des  choses.  L'argent  nous  fait  illusion. 
Demander  le  concours,  sous  forme  d'argent,  de  tous  les  ci- 
toyens à  une  œuvre  commune,  c'est  en  réalité  leur  deman- 
der un  concours  en  nature  ;  car  chacun  d'eux  se  procure, 
par  le  travail,  la  somme  à  laquelle  il  est  taxé.  Or,  que  l'on 
réunisse  tous  les  citoyens  pour  leur  faire  exécuter,  par  pres- 
tation, une  œuvre  utile  à  tous,  cela  pourrait  se  comprendre  ; 
leur  récompense  serait  dans  les  résultats  de  l'œuvre  elle- 
même.  Mais  qu'après  les  avoir  convoqués,  on  les  assujettisse 
à  faire  des  routes  où  nul  ne  passera,  des  palais  que  nul 
n'habitera,  et  cela,  sous  prétexte  de  leur  procurer  du  tra- 
\  ail  ;  voilà  qui  serait  absurde  et  ils  seraient,  certes,  fondés 
à  objecter  :  De  ce  travail-là  nous  n'avons  que  faire  ;  nous 
aimons  mieux  travailler  pour  notre  propre  compte. 

Le  procédé  qui  consiste  à  faire  concourir  les  citoyens  en 
argent  et  non  en  travail  ne  change  rien  à  ces  résultats  gé- 
néraux. Seulement,  par  ce  dernier  procédé,  la  perte  se  ré- 
partirait sur  tout  le  monde.  Par  le  premier,  ceux  que  l'Etat 
occupe  échappent  à  leur  part  de  perte,  en  l'ajoutant  à  celle 
que  leurs  compatriotes  ont  déjà  à  subir. 

Il  y  a  un  article  de  la  Constitution  qui  porte  : 

«  La  société  favorise  et  encourage  le  développement  du 
travail...  par  l'établissement  par  l'État,  les  départements  et 
les  communes,  de  travaux  publics  propres  à  employer  les 
bras  inoccupés.  » 

Comme  mesure  temporaire,  dans  un  temps  tle  crise,  pen- 
dant un  liivt'r  rigoureux,  cette  intervention  du  cunh-ibuable 


3ÔC  PAMPHLETS. 

peut  avoir  de  bons  effets.  Elle  agit  dans  le  même  sens  que 
les  assurances.  Elle  n'ajoute  rien  au  travail  ni  au  salaire, 
mais  elle  prend  du  travail  et  des  salaires  sur  les  temps  or- 
dinaires pour  en  doter ,  avec  perte  il  est  vrai,  des  époques 
difficiles. 

Comme  mesure  permanente,  générale,  systématique,  ce 
n'est  autre  chose  qu'une  mystification  ruineuse,  une  impos- 
sibilité, une  contradiction  qui  montre  un  peu  de  travail  sti- 
mulé qu'on  voit,  et  cache  beaucoup  de  travail  empêché 
qu'on  ne  voit  pas. 

VI.  Lies  Inferniédîaires. 

La  société  est lensemble  des  services  que  les  hommes  se 
rendent  forcément  ou  volontairement  les  uns  aux  autres, 
c'est-r.-dire  des  sert^ce.s  publics  et  des  services  pjrivés. 

Les  premiers,  imposés  et  réglementés  par  la  loi,  qui! 
n'est  pas  toujours  aisé  de  changer  quand  il  le  faudrait,  peu- 
vent surviM:'e  longtemps,  avec  elle,  à  leur  propre  utilité,  et 
conserver  encore  le  nom  de  services  publics,  même  quand 
ils  ne  sont  plus  des  services  du  tout,  même  quand  ils  ne  sont 
plus  que  de  publiques  vexations.  Les  seconds  sont  du  do- 
maine de  la  volonté,  de  la  responsabilité  individuelle.  Cha- 
cun en  rend  et  en  reçoit  ce  qu'il  veut,  ce  qu'il  peut,  après 
débat  contradictoire.  Ils  ont  toujours  pour  eux  la  présomp- 
tion d'utilité  réelle,  exactement  mesurée  par  leur  valeur 
comparative. 

C'est  pourquoi  ceux-là  sont  si  souvent  frappés  d'im- 
mobilisme, tandis  que  ceux-ci  obéissent  à  la  loi  du  pro- 
grès. 

Pendant  que  le  développement  exagéré  des  services,  pu- 
blics, par  la  déperdition  de  forces  qu'il  entraîne,  tend  à 
constituer  au  sein  de  la  société  un  funeste  parasitisme,  il  est 
assez  singulier  que  plusieurs  sectes  modernes,  attribuant  ce 


CE  qu'on  voit  et  (.e  (jlon  ne  von  PAS.        as: 

caractère  aux  services  libres  et  privés,  cherclient  à  transfor- 
mer les  professions  en  fonctions. 

Ces  sectes  s'élèvent  avec  force  contre  ce  qu'elles  nom- 
ment les  intermédiaires.  Elles  supprimeraient  volontiers  le 
capitaliste,  le  banquier,  le  spéculateur,  l'entrepreneur,  le 
marchand  et  le  négociant,  les  accusant  de  s'interposer  entre 
la  production  et  la  consommation  pour  les  rançonner  toutes 
deux,  sans  leur  rendre  aucune  valeur.  —  Ou  plutôt  elles 
voudraient  transférer  à  l'État  l'œuvre  qu'ils  accomplissent, 
car  cette  œuvre  ne  saurait  être  supprimée. 

Le  sophisme  des  socialistes  sur  ce  point  consiste  à  mon- 
trer au  public  ce  qu'il  paye  aux  intermédiaires  en  échange 
de  leurs  services,  et  à  lui  cacher  ce  qu'il  faudrait  payer  à 
l'Etat.  C'est  toujours  la  lutte  entre  ce  qui  frappe  les  yeux  et 
ce  qui  ne  se  montre  qu'à  l'esprit,  entre  ce  qu'on  voit  et  ce 
qu'on  ne  voit  pas. 

Ce  fut  surtout  en  1847  et  à  l'occasion  de  la  disette  que 
les  écoles  socialistes  cherchèrent  et  réussirent  à  populariser 
leur  funeste  théorie.  Elles  savaient  bien  que  la  plus  absurde 
propagande  a  toujours  quelques  chances  auprès  des  hom- 
mes qui  souffrent  ;  malesuada  famés. 

Donc,  à  l'aide  des  grands  mots  :  Exploitation  de  l'homme 
par  l'homme,  spéculation  sur  la  faim,  accaparement ,  elles 
se  mirent  à  dénigrer  le  commerce  et  à  jeter  un  voile  sur  ses 
bienfaits. 

«  Pourquoi,  disaient-elles,  laisser  aux  négociants  le  soin 
de  faire  venir  des  subsistances  des  États-Unis  et  de  la  Cri-" 
mée?  Pourquoi  l'État,  les  départements,  les  communes 
n'organisent-ils  pas  un  service  d'approvisionnement  et  des 
magasins  de  réserve  ?  Ils  vendraient  au  jirix  de  revient,  et 
le  peuple,  le  pauvre  peuple  serait  atlranchi  du  tribut  qu'il 
paye  au  commerce  libre,  cest-à-dire  égoïste,  individualiste 
et  anarchique.  » 

Le  tril)ut  que  le  peuple  paye  au  connuerce,  c'est  ce  qu'on 


3  5*5  PA.MI'JILETS. 

voit.  Le  tribut  que  le  peuple  payerait  à  l'Etat  ou  à  ses  agents, 
dans  le  système  socialiste,  ce^t  ce  qu'on  ne  voit  pas. 

En  quoi  consiste  ce  prétendu  tribut  que  le  peuple  paye  au 
commerce?  En  ceci  :  que  deux  hommes  se  rendent  réci- 
proquement service,  en  toute  liberté,  sous  la  pression  de  la 
concurrence  et  à  prix  débattu. 

Quand  l'estomac  qui  a  faim  est  à  Paris  et  que  le  blé  qui 
peut  le  satisfaire  est  à  Odessa,  la  souffrance  ne  peut  cesser 
que  le  blé  ne  se  rapproche  de  l'estomac.  11  y  a  trois  moyens 
pour  que  ce  rapprochement  s'opère  :  J  «  Les  hommes  affa- 
més peuvent  aller  eux-mêmes  chercher  le  blé  ;  2°  ils  peu- 
vent s'en  remettre  à  ceux  qui  font  ce  métier;  3°  ils  peuvent 
se  cotiser  et  charger  des  fonctionnaires  publics  de  l'opéra- 
tion. 

De  ces  trois  moyens,  quel  est  le  plus  avantageux? 
En  tout  temps,  en  tout  pays,  et  d'autant  plus  qu'ils  sont 
plus  libres,  plus  éclairés,  plus  expérimentés,  les  hommes 
ayant  volontoÀrerneni  choisi  le  second,  j'avoue  que  cela  suffit 
pour  mettre,  à  mes  yeux,  Ja  présomption  de  ce  côté.  Mon 
esprit  se  refuse  à  admettre  que  l'humanité  en  masse  se 
trompe  sur  un  point  qui  la  touche  de  si  près  (*). 
Examinons  cependant. 

Que  trente-six  millions  de  citoyens  partent  pour  aller 
chercher  à  Odessa  le  blé  dont  ils  ont  besoin,  cela  est  évi- 
demment inexécutable.  Le  premier  moyen  ne  vaut  rien. 
Les  consommateurs  ne  peuvent  agir  par  eux-mêmes,  force 
leur  est  d'avoir  recours  à  des  intermédiaires,  fonctionnaires 
ou  négociants. 
Remarquons  cependant  que  ce  premier  moyen  serait  le 

(1)  L'auteur  a  souvent  invoqué  la  présomption  de  vérité  qui  s'atta- 
che au  consentement  universel  manifesté  par  la  pratique  de  tous  les 
hommes.  V.  notamment  au  tome  IV,  paîjc  T.),  le  chap.  xiii  des  So- 
phismes,  puis  la  page  441  ;  et,  au  tome  VI,  l'appendice  au  chap.  vi, 
intitulé  Moralité  de  la  richesse.  (Nute  de  l'éditeur.) 


CE  QV  OS    von  KT  CE  (JL  ON  NE  VOIT  PAS.     359 

plus  naturel.  Au  fond,  c'est  k  celui  qui  a  faim  d'aller  cher- 
cher son  blé.  C'est  une  peine  qui  le  regarde;  c'est  un  ser- 
vice qu'il  se  doit  à  lui-même.  Si  un  autre,  à  quelque  titre 
que  ce  soit ,  lui  rend  ce  service  et  prend  cette  peine  pour 
lui,  cet  autre  a  droit  à  une  compensation.  Ce  que  je  dis  ici, 
c'est  pour  constater  que  les  services  des  intermédiaires 
portent  en  eux  le  principe  de  la  rémunération. 

Quoi  qu'il  en  soit,  puisqu'il  faut  recourir  à  ce  que  les  so- 
cialistes nomment  un  parasite,  quel  est,  du  négociant  ou  du 
fonctionnaire,  le  parasite  le  moins  exigeant  ? 

Le  commerce  (je  le  suppose  libre,  sans  quoi  comment 
pourrais-je  raisonner  ''.)  le  commerce,  dis-je,  est  porté,  par 
intérêt,  à  étudier  les  saisons,  à  constater  jour  par  jour  l'état 
des  récoltes,  à  recevoir  des  informations  de  tous  les  points 
du  globe,  à  prévoir  les  besoins,  à  se  précautionner  d'avance. 
Il  a  des  navires  tout  prêts,  des  correspondants  partout,  et 
son  intérêt  immédiat  est  d'acheter  au  meilleur  marche  pos- 
sible, d'économiser  sur  tous  les  détails  de  l'opération,  et 
d'atteindre  les  plus  grands  résultats  avec  les  moindres 
eiîorts.  Ce  ne  sont  pas  seulement  les  négociants  français, 
mais  les  négociants  du  monde  entier  qui  s'occupent  de  l'ap- 
provisionnement de  la  France  pour  le  jour  du  besoin  ;  et  si 
l'intérêt  les  porte  invinciblement  à  remplir  leur  tâche  aux 
moindres  frais,  hi  concurrence  qu'ils  se  font  enti'e  eux  les 
porte  non  moins  invinciblement  à  faire  profiter  les  consom- 
mateurs de  toutes  les  économies  réalisées.  Le  blé  arrivé,  le 
commerce  a  intérêt  à  le  vendre  au  plus  fcM  pour  éteindre 
ses  risques,  réaliser  ses  fonds  et  reconunencer  s'il  y  a  lieu. 
Dirigé  par  la  comparaison  des  prix,  il  distribue  les  aliments 
sur  toute  la  sm-face  du  pays,  en  commenvant  toujours  p;u'  le 
point  le  plus  clier,  c'est-à-dire  où  le  besoin  se  fait  le  plus 
sentir.  Il  n'est  donc  pas  possible  d'imaginer  une  organisa- 
tion mieux  calculée  dans  l'intérêt  de  ceux  qui  ont  faim,  et 
la  beauté  de  cette  organisation,  inaperçue  des  socialistes. 


3  60  PAMPHLET?. 

résulte  précisément  de  ce  qu'elle  est  libre.  —  A  la  vérité. 
le  consommateur  est  obligé  de  rembourser  au  commerce 
ses  frais  de  transports,  de  transbordements,  de  magasinage, 
de  commission,  etc.;  mais  dans  quel  système  ne  faut-il  pas 
que  celui  qui  mange  le  blé  rembourse  les  frais  qu'il  faut  faire 
pour  qu'il  soit  à  sa  portée  ?  Il  y  a  de  plus  à  payer  la  rému- 
nération du  service  rendu;  mais,  quant  à  sa  quotité,  elle  est 
réduite  au  minimum  possible  par  la  concurrence;  et,  quant 
à  sa  justice,  il  serait  étrange  que  les  artisans  de  Paris  ne 
travaillassent  pas  pour  les  négociants  de  Marseille,  quand 
les  négociants  de  Marseille  travaillent  pour  les  artisans  de 
Paris. 

Que,  selon  l'invention  socialiste,  l'Etat  se  substitue  au 
commerce,  qu'arrivera-t-il  ?  Je  prie  qu'on  me  signale  où 
sera,  pour  le  public,  l'économie.  Sera-t-elle  dans  le  prix 
d'achat?  Mais  qu'on  se  figure  les  délégués  de  quarante  mille 
communes  arrivant  à  Odessa  à  un  jour  donjié  et  au  jour  du 
besoin;  qu'on  se  tigure  l'effet  sur  les  prix.  Sera-t-elle  dans 
les  frais?  Mais  faudra-t-il  moins  de  navires,  moins  de  ma- 
rins, moins  de  transbordements,  moins  de  magasinages,  ou 
sera-t-on  dispensé  de  payer  toutes  ces  choses?  Sera-t-elle 
dans  le  profit  des  négociants  ?  Mais  est-ce  que  vos  délégués 
et  vos  fonctionnaires  iront  pour  rien  à  Odessa?  Est-ce  qu'ils 
voyageront  et  travailleront  sur  le  principe  de  la  fraternité  ? 
Ne  faudra-t-il  pas  qu'ils  vivent?  ne  faudra-t-il  pas  que  leur 
temps  soit  payé  ?  Et  croyez-vous  que  cela  ne  dépassera  pas 
mille  fois  les  deux  ou  trois  pour  cent  que  gagne  le  négo- 
ciant, taux  auquel  il  est  prêt  à  souscrire  ? 

Et  puis,  songez  à  la  difficulté  de  lever  tant  d'impôts,  de 
répartir  tant  d'aliments.  Songez  aux  injustices,  aux  abus 
inséparables  d'une  telle  entreprise.  Songez  à  la  responsabi- 
lité qui  pèserait  sur  le  gouvernement. 

Les  socialistes  qui  ont  inventé  ces  folies,  et  qui,  aux  jours 
de  malheur,  les  soufflent  dans  l'esprit  des  masses,  se  décer- 


CE   QL"<'>    ^"1T  et    ce   ol  on   >E    MjIT    PAS.  361 

nent  libéralement  le  titre  A' hommes  avancés,  et  ce  n'est  pas 
sans  quelque  danger  que  l'usage,  ce  tyran  des  langues,  ratifie 
le  motet  le  jugement  qu'il  implique.  Avancés!  ceci  suppose 
que  ces  messieurs  ont  la  vue  plus  longue  que  le  vulgaire  : 
que  leur  seul  tort  est  d'être  trop  en  avant  du  siècle  ;  et  que 
si  le  temps  nest  pas  encore  venu  de  supprimer  certains  ser- 
vices libres,  prétendus  parasites,  la  faute  en  est  au  public 
qui  est  en  arrière  du  socialisme.  En  mon  âme  et  conscience, 
cest  le  contraire  qui  est  vrai,  et  je  ne  sais  à  quel  siècle  bar- 
bare il  faudrait  remonter  pour  trouver,  sur  ce  point,  le  ni- 
veau des  connaissances  socialistes. 

Les  sectaires  modernes  opposent  sans  cesse  l'association 
à  la  société  actuelle.  Us  ne  prennent  pas  garde  que  la  so- 
ciété, sous  un  régime  libre,  est  une  association  véritable, 
bien  supérieure  à  toutes  celles  qui  sortent  de  leur  féconde 
imagination. 

Élucidons  ceci  par  un  exemple  : 

Pour  qu'un  homme  puisse,  en  se  levant,  revêtir  mi  habit, 
il  faut  qu'une  terre  ait  été  close,  défrichée,  desséchée,  la- 
bourée, ensemencée  d'une  certaine  sorte  de  végétaux;  il 
faut  que  des  troupeaux  s'en  soient  nourris,  qu'ils  aient  doimé 
leur  laine,  que  cette  laine  ait  été  filée,  tissée,  teinte  et  con- 
vertie en  drap;  que  ce  drap  ait  été  coupe,  cousu,  façonne 
en  vêtement.  Et  cette  série  d'opérations  en  implique  une 
foule  d'autres;  car  elle  supp<>se  l'emploi  dinstnunents  ara 
toires,  de  bergeries,  d'usines,  de  houille,  de  machines,  de 
voitures,  etc. 

Si  la  société  n'était  pas  un»-  asMHMatiou  tres-itelie.  celui 
qui  veut  un  habit  serait  réduit  à  travailler  dans  l'isolement, 
c'est-à-dire  à  accomplir  lui-même  les  actes  innombrables  de 
cette  série,  depuis  le  premier  coup  de  pioche  qui  le  com- 
mence jusqu'au  dernier  coup  d'aiiiuille  qui  le  termine. 

Mais,  gnu  e  à  la  sociabilité  qui  est  le  caractère  distinctit 
de  notre  espèce,  ces  opérations  se  sont  distribuées  entre 


3S2  l'AMPllLETS. 

une  multitude  de  travailleurs,  et  elles  se  subdivisent  de  plus 
en  plus  pour  le  bien  commun,  à  mesure  que,  la  consomma- 
tion devenant  plus  active,  un  acte  spécial  peut  alimenter 
une  industrie  nouvelle.  Vient  ensuite  la  répartition  du  pro- 
duit, qui  s'opère  suivant  le  contingent  de  valeur  que  cha- 
cun a  apporté  à  l'œuvre  totale.  Si  ce  n'est  pas  là  de  l'asso- 
ciation,  je  demande  ce  que  c'est. 

Remarquez  qu'aucun  des  travailleurs  n'ayant  tiré  du 
néant  la  moindre  particule  de  matière,  ils  se  sont  bornés 
à  se  rendre  des  services  réciproques,  à  s'entr'aider  dans  un 
but  commun,  et  que  tous  peuvent  être  considérés,  les  uns 
à  l'égard  des  autres,  comme  des  intermédiaires.  Si,  par 
exemple,  dans  le  cours  de  l'opération,  le  transport  devient 
assez  important  pour  occuper  une  personne,  le  filage  une 
seconde,  le  tissage  une  troisième,  pourquoi  la  première  se- 
rait-elle regardée  comme  ^\\\?, parasite  que  les  deux  autres? 
Ne  faut-il  pas  que  le  transport  se  fasse?  Celui  qui  le  fait  n'y 
consacre-t~il  pas  du  temps  et  de  la  peine  ?  n'en  épargne-t-il 
pas  à  ses  associés?  Ceux-ci  font-ils  plus  ou  autre  chose  que 
lui  ?  Ne  sont-ils  pas  tous  également  soumis  pour  la  rémuné- 
ration, c'est-à-dire  pour  le  partage  du  produit,  à  la  loi  du 
prix  débattu?  N'est-ce  pas,  en  toute  liberté,  pour  le  bien 
commun,  que  cette  séparation  de  travaux  s'opère  et  que 
ces  arrangements  sont  pris?  Qu'avons-nous  donc  besoin 
qu'un  socialiste,  sous  prétexte  d'organisation,  vienne  despo- 
tiquement  détruire  nos  arrangements  volontaires,  arrêter 
la  division  du  travail,  substituer  les  efforts  isolés  aux  ef- 
forts associés  et  faire  reculer  la  civilisation? 

L'association,  telle  que  je  la  décris  ici,  en  est-elle  moins 
association,  parce  que  chacun  y  entre  et  sort  librement,  y 
choisit  sa  place,  juge  et  stipule  pour  lui-même  sous  sa  res- 
j)Onsabilité,  et  y  apporte  le  ressort  et  la  garantie  de  l'intérêt 
personnel  ?  Pour  qu'elle  mérite  ce  nom,  est-il  nécessaire 
cju'un  prétendu  réformateur  vienne  nous  imposer  sa  for- 


CE  QL  ON    VOIT    ET   CE   QV  Oy   NE    VOIT    PAS.  3G3 

mule  et  sa  volonté  et  concentrer,  pour  ainsi  dire,  Ihuma- 
nité  en  lui-même  ? 

Plus  on  examine  ces  écoles  avancées,  plus  on  reste  con- 
vaincu qu'il  n'y  a  qu'une  chose  au  fond  :  l'ignorance  se 
proclamant  infaillible  et  réclamant  le  despotisme  au  nom 
de  cette  infaillibilité. 

Que  le  lecteur  veuille  bien  excuser  cette  digression.  Elle 
n'est  peut-être  pas  inutile  au  moment  où,  échappées  des  li- 
vres saint-simoniens,  phalanstériens  et  icariens ,  les  décla- 
mations contre  les  Intermédiaires  envahissent  le  journalisme 
et  la  tribune,  et  menacent  sérieusement  la  liberté  du  tra- 
vail et  des  transactions. 

VBI.  IScstriction. 

M.  Prohibant  (ce  n'est  pas  moi  qui  l'ai  nommé,  c'est 
M.  Charles  Dupin,  qui  depuis...  mais  alors...),  M.  Prohi- 
bant consacrait  son  temps  et  ses  capitaux  à  convertir  en  fer 
le  minerai  de  ses  terres.  Comme  la  nature  avait  été  plus 
prodigue  envers  les  Belges,  ils  donnaient  le  fer  aux  Fran- 
<;ais  à  meilleur  marché  que  M.  Prohibant,  ce  qui  signifie 
que  tous  les  Français,  ou  la  France,  pouvaient  obtenir  une 
<|uantité  donnée  de  fer  avec  moins  de  travail,  en  lachetant 
aux  honnêtes  Flamands.  Aussi,  guidés  par  leur  intérêt,  ils 
n'y  faisaient  faute,  et  tous  les  jours  on  voyait  une  multi- 
tude de  cloutiers,  forgerons,  charrons,  mécaniciens,  maré- 
chaux-fcrrants  et  laboureurs,  aller  par  eux-mêmes,  ou  par 
<les  intermédiaires,  se  pourvoir  en  Jiclgique.  Cela  déplut 
fort  à  M.  Prohibant. 

D'abord  l'idée  lui  vint  d'arrêter  cet  abus  jiar  ses  jjropres 
forces.  C'était  bien  le  moins,  puisque  lui  seul  eu  soutirait. 
Je  prendrai  ma  carabine,  se  dit-il,  je  mettrai  quatre  pisto- 
lets à  ma  ceinture ,  je  garnirai  ma  giberne ,  je  ceindrai  ma 
flamberge,  et  je  me  porterai,  ainsi  équipé,  à  la  frontière. 


364  PAMPHLETS. 

Là;,  le  premier  forgeron,  cloutier,  maréchal,  mécanicien  ou 
serrurier  qui  se  présente,  pour  faire  ses  affaires  et  non  les 
miennes,  je  le  tue,  pour  lui  apprendre  à  vivre. 

Au  moment  de  partir,  M.  Prohibant  fit  quelques  réflexions 
qui  tempérèrent  un  peu  son  ardeur  belliqueuse.  Il  se  dit  : 
D'abord,  il  n'est  pas  absolument  impossible  que  les  ache- 
teurs de  fer,  mes  compatriotes  et  ennemis,  ne  prennent 
mal  la  chose,  et  qu'au  lieu  de  se  laisser  tuer,  ils  ne  me 
tuent  moi-même.  Ensuite,  même  en  faisant  marcher  tous 
mes  domestiques,  nous  ne  pourrons  garder  tous  les  passa- 
ges. Enfin  le  procédé  me  coûtera  fort  cher ,  plus  cher  que 
ne  vaut  le  résultat. 

M.  Prohibant  allait  tristement  se  résigner  à  n'être  que 
libre  comme  tout  le  monde,  quand  un  trait  de  lumière  vint 
illuminer  son  cerveau. 

Il  se  rappela  qu'il  y  a  à  Paris  une  grande  fabrique  de  lois. 
Qu'est-ce  qu'une  loi  ?  se  dit-il.  C'est  une  mesure  à  laquelle, 
une  fois  décrétée,  bonne  ou  mauvaise,  chacun  est  tenu  de 
se  conformer.  Pour  l'exécution  d'icelle,  on  organise  une 
torce  publique,  et,  pour  constituer  ladite  force  publique,  on 
puise  dans  la  nation  des  hommes  et  de  l'argent. 

Si  donc  j'obtenais  qu'il  sortit  de  la  grande  fabrique  pari- 
sienne une  toute  petite  loi  portant  :  «  Le  fer  belge  est  pro- 
hibé, »  j'atteindrais  les  résultats  suivants  :  le  gouvernement 
ferait  remplacer  les  quelques  valets  que  je  voulais  envoyer 
à  la  frontière  par  vingt  mille  fils  de  mes  forgerons,  serru- 
riers, doutiers,  maréchaux,  artisans,  mécaniciens  et  labou- 
reurs récalcitrants.  Puis,  pour  tenir  en  bonne  disposition  de 
joie  et  de  santé  ces  vingt  mille  douaniers ,  il  leur  distri- 
buerait vingt-cinq  millions  de  francs  pris  à  ces  mêmes  for- 
gerons, cloutiers,  artisans  et  laboureurs.  La  garde  en  serait 
mieux  faite  ;  elle  ne  me  coûterait  rien,  je  ne  serais  pas 
exposé  à  la  brutalité  des  brocanteurs  ,  je  vendrais  le  fer  à 
mon  prix,  et  je  jouirais  de  la  douce  récréation  de  voir  notre 


CE    OU  ON"    VOIT   KT   CE   Ql   ON   >E    VOIT   PAS.  3r:5 

grand  peuple  honteusement  mystifié.  Cela  lui  apprendrait 
à  se  proclamer  sans  cesse  le  précurseur  et  le  promoteur  de 
tout  progrès  en  Europe.  Oh  !  le  trait  serait  piquant  et  vaut 
la  peine  d'être  tenté. 

Donc,  M.  Prohibant  se  rendit  à  la  fabrique  de  lois.  —  Une 
autre  fois  peut-être  je  raconterai  l'histoire  de  ses  sourdes 
menées;  aujourd'hui  je  ne  veux  parler  que  de  ses  démar- 
ches ostensibles.  —  Il  fit  valoir  auprès  de  MjM.  les  législa- 
teurs cette  considération  : 

«  Le  fer  belge  se  vend  en  France  à  dix  francs,  ce  qui  me 
force  de  vendre  le  mien  au  même  prix.  J'aimerais  mieux 
le  vendre  à  quinze  et  ne  le  puis,  à  cause  de  ce  fer  belge,  que 
Dieu  maudisse.  Fabriquez  une  loi  qui  dise  :  —  Le  fer  belge 
n'entrera  plus  en  France.  —  Aussitôt  j'élève  mon  prix  de 
cinq  francs,  et  voici  les  conséquences  : 

«  Pour  chaque  quintal  de  fer  que  je  livrerai  au  pubhc,  au 
lieu  de  recevoir  dix  francs,  j'en  toucherai  quinze,  je  m'en- 
richirai plus  vite,  je  donnerai  plus  d'étendue  à  mon  exploi- 
tation, j'occuperai  plus  d'ouvriers.  Mes  ouvriers  et  moi  fe- 
rons plus  de  dépense,  au  grand  avantage  de  nos  fournisseurs 
à  plusieurs  lieues  à  la  ronde.  Ceux-ci,  ayant  plus  de  débou- 
chés, feront  plus  de  commandes  à  l'industrie  et,  de  proche 
en  proche,  l'activité  gagnera  tout  le  pays.  Cette  bienheu- 
reuse pièce  de  cent  sous,  que  vous  ferez  tomber  dans  mon 
coffre-fort,  comme  une  pierre  qu'on  jeite  dans  un  lac,  fera 
rayonner  au  loin  un  nombre  infini  de  cercles  concentriques.  » 

Gliarmés  de  ce  discours,  enchantés  d'apprendre  qu'il  est 
si  aisé  d'augmenter  législativement  la  fi^trtune  d'un  peuple, 
les  fabricants  de  lois  votèrent  la  Restriction.  Que  parle-t-oii 
de  travail  et  d'économie  ï  disai(Mit-ils.  A  (juoi  bon  ces  pé- 
nibles moyens  d'augmenter  la  richesse  nationale,  puisqu'un 
Décret  y  suffit  ? 

Et  en  ellet,  la  loi  eut  toutes  les  conséf|nences  amioncées 
par  M.  Prohibant;  seulement  elle  en  eut  d'autres  aussi,  car, 


3CG  PAMPHLETS. 

rendons-lui  justice,  il  n'avait  pas  fait  un  raisonnement 
faux,  mais  un  raisonnement  incomplet.  En  réclamant  un 
privilège,  il  en  avait  signalé  les  effets  qu'on  voit.,  laissant 
dans  l'ombre  ceux  qu'on  ne  voit  pas.  Il  n'a^  ait  montré  que 
deux  personnages,  quand  il  y  en  a  trois  en  scène.  C'est  à 
nous  de  réparer  cet  oubli  involontaire  ou  prémédité. 

Oui,  l'écu  détourné  ainsi  législativement  vers  le  coffre- 
fort  de  M.  Prohibant,  constitue  un  avantage  pour  lui  et 
pour  ceux  dont  il  doit  encourager  le  travail.  —  Et  si  le  dé- 
cret avait  fait  descendre  cet  écu  de  la  lune,  ces  bons  effets 
ne  seraient  contre-balancés  par  aucuns  mauvais  effets  com- 
pensateurs. Malheureusement  ce  n'est  pas  de  la  lune  que 
sort  la  mystérieuse  pièce  de  cent  sous,  mais  bien  de  la  po- 
che d'un  forgeron,  cloutier,  charron,  maréchal,  laboureur, 
constructeur,  en  un  mot,  de  Jacques  Bonhomme ,  qui  la 
donne  aujourd'hui,  sans  recevoir  un  milligramme  de  fer  de 
plus  que  du  temps  où  il  le  payait  dix  francs.  Au  premier 
coup  d'œil,  on  doit  s'apercevoir  que  ceci  change  bien  la 
question,  car,  bien  évidemment,  le  Profit  de  M.  Prohibant 
est  compensé  par  la  PeiHe  de  Jacques  Bonhomme,  et  tout 
ce  que  M.  Prohibant  pourra  faire  de  cet  écu  pour  l'encou- 
ragement du  travail  national,  Jacques  Bonhomme  l'eût  fait 
de  même.  La  pierre  n'est  jetée  sur  un  point  du  lac  que 
parce  qu'elle  a  été  législativement  empêchée  d'être  jetée 
sur  un  autre. 

Donc,  ce  qu'on  ne  voit  pas  compense  ce  qu'on  voit,  et  jus- 
qu'ici il  Teste,  pour  résidu  de  l'opération,  une  injustice,  et, 
chose  déplorable  !  une  injustice  perpétrée  par  la  loi. 

Ce  n'est  pas  tout.  J'ai  dit  qu'on  laissait  toujours  dans 
l'ombre  un  troisième  personnage.  Il  faut  que  je  le  fasse  ici 
paraître,  afin  qu'il  nous  révèle  une  seconde  perte  de  cinq 
francs.  Alors  nous  aurons  le  résultat  de  l'évolution  tout 
entière. 

Jacques  Bonhomme  est  possesseur  de  15  fr.,  fruit  de  ses 


CE  QL' ON  VOIT  ET  CE  Ql 'ON  NE  VOII  l'.VS.     367 

sueurs.  Nous  sommes  encore  au  temps  où  il  est  libre.  Que 
fait-il  de  ses  15  fr.?  Il  achète  un  article  de  mode  poui' 
10  fr.,  et  c'est  avec  cet  article  de  mode  qu'il  paye  (ou  que 
l'Intermédiaire  paye  pour  lui)  le  quintal  de  fer  belge.  Il  reste 
encore  à  Jacques  Bonhomme  3  fr.  Il  ne  les  jette  pas  dans 
la  rivière,  mais  (et  c'est  ce  qu'on  ne  volt  pas)  il  les  donne  à 
un  industriel  quelconque  en  échange  d'une  jouissance  quel- 
conque ,  par  exemple  à  un  libraire  contre  le  discours  sur 
VHistoire  universelle  de  Bossuet. 

Ainsi,  en  ce  qui  concerne  le  travail  national,  il  est  encou- 
ragé dans  la  mesure  de  15  fr.,  savoir  : 

10  fr.  qui  vont  à  l'article  Paris; 

5  fr.  qui  vont  à  la  librairie. 

Et  quanta  Jacques  Bonhomme,  il  obtient  pour  ses  )5  IV., 
deux  objets  de  satisfaction,  savoir  : 

1°  Un  quintal  de  fer; 

■^'^  Un  livre. 

Survient  le  décret. 

Que  devient  la  condition  de  Jacques  Bonhomme?  Que 
devient  celle  du  travail  national  ? 

Jacques  Bonhomme  livrant  ses  15  fr,  jusqu'au  dernier 
centime  à  M.  Prohibant,  contre  un  quintal  de  fer,  n'a  plus 
que  la  jouissance  de  ce  quintal  de  fer.  Il  perd  la  jouissance 
d'un  livre  ou  de  tout  autn'  objet  équivalent.  Il  perd  5  francs. 
On  en  convient;  on  ne  peut  pas  ne  pas  en  convenir;  on  ne 
peut  pas  ne  pas  convenir  que,  lorsque  la  restriction  hausse 
le  prix  des  choses,  le  consommateur  perd  la  dilférence. 

Mais,  dit-on,  le  travail  national  la  gagne. 

Non,  il  ne  la  gagne  pas  ;  car,  depuis  le  décret,  il  n'est  en- 
couragé que  comme  il  l'était  avant,  dans  la  mesure  de 
15  fr. 

Seulement,  depuis  le  décret,  les  15  fr.  de  Jacques  Bon- 
homme vont  à  la  métallurgie,  tandis  qu'avant  le  décret  ils 
se  partageaient  entre  l'article  de  modes  et  la  librairie. 


3  68  PAMPHLETS. 

La  violence  qu'exerce  par  lui-même  M.  Prohibant  à  la 
frontière  ou  celle  qu'il  y  fait  exercer  par  la  loi  peuvent  être 
jugées  fort  différemment,  au  point  de  vue  moral.  Il  y  a  des 
gens  qui  pensent  que  la  spoliation  perd  toute  son  immora- 
lité pourvu  qu'elle  soit  légale.  Quant  à  moi,  je  ne  saurais 
imaginer  une  circonstance  plus  aggravante.  Quoi  qu'il  en 
soit,  ce  qui  est  certain,  c'est  que  les  résultats  économiques 
sont  les  mêmes. 

Tournez  la  chose  comme  vous  voudrez,  mais  ayez  l'œil 
sagace  et  vous  verrez  qu'il  ne  sort  rien  de  bon  de  la  spolia- 
tion légale  ou  illégale.  Nous  ne  nions  pas  qu'il  n'en  sorte 
pour  M.  Prohibant  ou  son  industrie,  ou  si  l'on  veut  pour  le 
travail  national,  un  profit  de  o  fr.  Mais  nous  affirmons  qu'il 
en  sort  aussi  deux  pertes,  l'une  pour  Jacques  Bonhomme 
qui  paye  15  fr.  ce  qu'il  avait  pour  10;  l'autre  pour  le  tra- 
vail national  qui  ne  reçoit  plus  la  différence.  Choisissez  celle 
de  ces  deux  pertes  avec  laquelle  il  vous  plaise  de  compenser 
le  profit  que  nous  avouons.  L'autre  n'en  constituera  pas 
moins  une  perle  sèc/te. 

Moralité  :  Violenter  n'est  pas  produire,  c'est  détruire. 
Oh  !  si  violenter  c'était  produire  ,  notre  France  serait  plus 
riche  qu'elle  n'est. 

VIII.  L.es  Machîues. 

«  Malédiction  sur  les  machines  !  chaque  année  leur  puis- 
sance progressive  voue  au  Paupérisme  des  millions  d'ou- 
vriers, en  leur  enlevant  le  travail ,  avec  le  travail  le  salaire, 
avec  le  salaire  le  Pain  !  Malédiction  sur  les  machines  !  » 

Voilà  le  cri  qui  s'élève  du  Préjugé  vulgaire  et  dont  l'é- 
cho retentit  dans  les  journaux. 

Mais  maudire  les  machines,  c'est  maudire  J'esprit  hu- 
main ! 


CE   QV'OS    VOIT   ET   CE   0L"«)>   NE   VOIT    PAS.  ;  fil) 

Ce  qui  nie  confontl ,  c'est  qu'il  puisse  se  rencontrer  un 
homme  qui  se  sente  à  Taise  dans  une  telle  doctrine  (V). 

Car  enfin,  si  elle  est  vraie,  quelle  en  est  la  conséquence 
rigoureuse  ?  C'est  qu'il  n'y  a  d'activité ,  de  bien-être ,  de 
richesses ,  de  bonheur  possible  que  pour  les  peuples  stu- 
pides,  frappés  d'immobilisme  mental,  à  qui  Dieu  n'a  pas 
fait  le  don  funeste  de  penser,  d'observer,  de  combiner, 
d'inventer,  d'obtenir  de  plus  grands  résultats  avec  de 
moindres  moyens.  Au  contraire,  les  haillons,  les  huttes 
ignobles,  la  pauvreté ,  l'inanition  sont  l'inévitable  partage 
de  toute  nation  qui  cherche  et  trouve  dans  le  fer,  le  feu,  le 
vent,  l'électricité,  le  magnétisme,  les  lois  de  la  chimie  et  de 
la  mécanique,  en  un  mot  dans  les  forces  de  la  nature,  un 
supplément  à  ses  propres  forces ,  et  c'est  bien  le  cas  de 
dire  avec  Rousseau  .  «  Tout  homme  qui  pense  est  un  ani- 
mal dépravé.  » 

Ce  n'est  pas  tout  :  si  cette  doctrine  est  vraie ,  comme 
tous  les  hommes  pensent  et  inventent,  comme  tous,  en  fait, 
depuis  le  premier  jusqu'au  dernier,  et  à  chaque  minute  de 
leur  existence,  cherchent  à  faire  coopérer  les  forces  natu- 
relles, à  faire  plus  avec  moins,  à  réduire  ou  Jeur  main- 
d'œuvre  ou  celle  qu'ils  payent,  à  atteindre  la  plus  grande 
somme  possible  de  satisfactions  avec  la  moindre  somme 
possible  de  travail,  il  faut  bien  en  conclure  que  l'humanité 
tout  entière  est  entraînée  vers  sa  décadence,  précisément 
par  cette  aspiration  intelligente  vers  le  progrès  qui  tour- 
mente chacun  de  ses  membres. 

Dès  lors  il  doit  être  constaté ,  par  la  statistique,  que  les 
habitants  du  Lancastre,  fuyant  cette  patrie  des  machines, 
vont  chercher  du  travail  en  Irlande ,  où  elles  sont  incon- 

(1)  V.  au  tome  IV,  pages  8G  <'t  94,  les  chap.  xiv  et  xviii  de  la  pe  sé- 
rie des  Sophismes,  et,  pag^e  63^,  les  réflexions  adressées  à  M.  Thiers 
.sur  le  même  sujet;  puis,  au  présent  volume,  le  chap.  xi  ci-après. 

[Note  de  l'éditeur.) 

OEui'rei  cumpletfs,  I.  V.  24 


37  0  PAMPHLETS, 

nues,  et,  par  l'histoire,  que  la  barbarie  assoml)rit  les  épo- 
ques de  civilisation,  et  que  la  civilisation  brille  dans  les 
temps  d'ignorance  et  de  barbarie. 

Evidemment,  il  y  a,  dans  cet  amas  de  contradictions, 
quelque  chose  qui  choque  et  nous  avertit  que  le  problème 
cache  un  élément  de  solution  qui  n'a  pas  été  suffisamment 
dégagé. 

Voici  tout  le  mystère  :  derrière  ce  qu'on  voit  gît  ce  qu'on 
ne  voit  pas.  Je  vais  essayer  de  le  mettre  en  lumière.  Ma  dé- 
monstration ne  pourra  être  qu'une  répétition  de  la  précé- 
dente, car  il  s'agit  d'un  problème  identique. 

C'est  un  penchant  naturel  '  aux  hommes,  d'aller,  s'ils 
n'en  sont  empêchés  par  la  violence,  vers  le  bon  marché, 
—  c'est-à-dire  vers  ce  qui,  à  satisfaction  égale,  leur  épar- 
gne du  travail ,  —  que  ce  bon  marché  leur  vienne  d'un 
habile  Producteur  étranger  ou  d'un  habile  Producteur  mé- 
canique. 

L'objection  théorique  qu'on  adresse  à  ce  penchant  est  la 
même  dans  les  deux  cas.  Dans  l'un  comme  dans  l'autre,  on 
lui  reproche  le  travail  qu'en  apparence  il  frappe  d'inertie. 
Or,  du  travail  rendu  non  inerte ,  mais  disponible,  c'est  pré- 
cisément ce  qui  le  détermine. 

Et  c'est  pourquoi  on  lui  oppose  aussi,  dans  les  deux  cas, 
le  même  obstacle  pratique,  la  violence.  Le  législateur  pro- 
hibe la  concurrence  étrangère  et  interdit  la  concurrence 
mécanique.  —  Car  quel  autre  moyen  peut-il  exister  d'ar- 
rêter un  penchant  naturel  à  tous  les  hommes  que  de  leur 
ôter  la  liberté  ? 

Dans  beaucoup  de  pays,  il  est  vrai,  le  législateur  ne 
frappe  qu'une  de  ces  deux  concurrences  et  se  borne  à 
gémir  sur  l'autre.  Cela  ne  prouve  qu'une  chose,  c'est  que, 
dans  ces  pays,  le  législateur  est  inconséquent. 

Cela  ne  doit  pas  nous  surprendre.  Dans  une  fausse  voie, 
on  est  toujours  inconséquent,  sans  quoi  on  tuerait  l'huma- 


CE   yi'ON    VOIT  ET   CE   QLON   NE   VOIT    PAS.  ;J7| 

nité.  Jamais  on  n'a  vu  ni  on  ne  verra  un  principe  faux  poussé 
jusqu'au  bout.  J'ai  dit  ailleurs  :  l'inconséquence  est  la  li- 
mite de  l'absurdité.  J'aurais  pu  ajouter  :  elle  en  est  en 
même  temps  la  preuve. 
Venons  à  notre  démonstration;  elle  ne  sera  pas  longue. 
Jacques  Bonhomme  avait  deux  francs  qu'il  faisait  gagner 
à  deux  ouvriers. 

Mais  voici  qu'il  imagine  un  arrangement  de  cordes  et  de 
poids  qui  abrège  le  travail  de  moitié. 

Donc  il  obtient  la  même  satisfaction,  épargne  un  franc  et 
congédie  un  ouvrier. 
Il  congédie  un  ouvrier;  c'est  ce  qu'on  voit. 
Et,  ne  voyant  que  cela,  on  dit  :  «  Voilà  comment  la  mi- 
sère suit  la  civilisation,  voilà  comment  la  liberté  est  fatale 
à  l'égalité.  L'esprit  humain  a  fait  une  conquête,  et  aussitôt 
un  ouvrier  est  à  jamais  tombé  dans  le  gouffre  du  paupé- 
risme. Il  se  peut  cependant  que  Jacques  Bonhomme  conti- 
nue à  faire  travailler  les  deux  ouvriers,  mais  il  ne  leur  don- 
nera plus  que  dix  sous  à  chacun,  car  ils  se  feront  concur- 
rence entre  eux  et  s'offriront  au  rabais.  C'est  ainsi  que  les 
riches  deviennent  toujours  plus  riches  et  les  pauvres  tou- 
jours plus  pau\Tes.  11  faut  refaire  la  société.  » 
Belle  conclusion,  et  digne  de  l'exorde  ! 
Heureusement,  exorde  et  conclusion,  tout  cela  est  faux, 
parce  que,  derrière  la  moitié  du  phénomène  qu'on  voit,  il  y 
a  l'autre  moitié  qu'on  ne  voit  pas. 

On  ne  voit  pas  le  franc  épargné  par  Jacques  Bonhomme 
et  les  effets  nécessaires  de  cette  épargne. 

Puisque,  par  suite  de  son  invention,  Jacques  Bonhomme 
ne  dépense  plus  qu'un  frunc  en  main-d'œuvre,  à  la  pour- 
suite dune  satisfaction  déterminée ,.  il  lui  reste  un  autre 
franc. 

Si  donc  il  y  a  dans  le  monde  un  ouvrier  qui  offre  ses  bras 
moccupés,  il  y  a  aussi  dans  le  monde  un  capitaliste  qui  oflVe 


:ilU  PAMPHLETS. 

son  franc  inoccupé.  Ces  deux  éléments  se  rencontrent  et  se 
combinent. 

Et  il  est  clair  comme  le  jour  qu'entre  l'offre  et  la  demande 
du  travail,  entre  l'offre  et  la  demande  du  salaire,  le  rapport 
n'est  nullement  changé. 

L'invention  et  un  ouvrier,  payé  avec  le  premier  franc, 
font  maintenant  l'œuvre  qu'accomplissaient  auparavant 
deux  ouvriers. 

Le  second  ouvrier,  payé  avec  le  second  franc,  réalise  une 
œu\Te  nouvelle. 

Qu'y  a-t-il  donc  de  changé  dans  le  monde  ?  II  y  a  une  sa- 
tisfaction nationale  de  plus,  en  d'autres  termes,  l'invention 
est  une  conquête  gratuite,  un  profit  gratuit  pour  l'humanité. 

De  la  forme  que  j'ai  donnée  à  ma  démonstration,  on 
pourra  tirer  cette  conséquence  : 

«  C'est  le  capitaliste  qui  recueille  tout  le  fruit  des  machi- 
nes. La  classe  salariée,  si  elle  n'en  souffre  que  momentané- 
ment, n'en  profite  jamais,  puisque,  d'après  vous-même,  elles 
déplacent  une  portion  du  travail  national  sans  le  diminuer, 
il  est  vrai,  mais  aussi  sans  Vaugment€7\  » 

Il  n'entre  pas  dans  le  plan  de  cet  opuscule  de  résoudre  tou- 
tes les  objections.  Son  seul  but  est  de  combattre  un  préjugé 
vulgaire,  très-dangereux  et  très-répandu.  Je  voulais  prou- 
ver qu'une  machine  nouvelle  ne  met  en  disponibilité  un 
certain  nombre  de  bras  qu'en  mettant  aussi,  et  forcément,  en 
disponibilité  la  rémunération  qui  les  salarie.  Ces  bras  et 
cette  rémunération  se  combinent  pour  produire  ce  qu'il  était 
impossible,  de  produire  avant  l'invention  ;  d'où  il  suit 
qu'e//e  donne  pour  résultat  définitif  un  accroissement  de  sa- 
tisfactions, à  travail  égal. 

Qui  recueille  cet  excédant  de  satisfactions  ? 

Oui,  c'est  d'abord  le  capitaliste,  l'inventeur,  le  premier 
qui  se  sert  avec  succès  de  la  machine,  et  c'est  là  la  récom- 
pense de  son  génie  et  de  son  audace.  Dans  ce  cas,  ainsi  que 


)k 


CE   QU'ON    VOIT   ET   CE   QU'ON  NE  VOIT    PAS.  37a 

nous  venons  de  le  voir,  il  réalise  sur  les  frais  de  production 
une  économie,  laquelle,  de  quelque  manière  qu'elle  soit  dé- 
pensée (et  elle  l'est  toujours),  occupe  juste  autant  de  bras 
que  la  machine  en  a  fait  renvoyer. 

Mais  bientôt  la  concurrence  le  force  à  baisser  son  prix  de 
vente  dans  la  mesure  de  cette  économie  elle-même. 

Et  alors  ce  n'est  plus  l'inventeur  qui  recueille  le  bénéfice 
de  l'invention  ,  c'est  l'acheteur  du  produit,  le  consomma- 
teur, le  public,  y  compris  les  ouvriers,  en  un  mot,  c'est 
l'humanité. 

Et  ce  qu'on  ne  voit  pas,  c'est  que  l'Épargne,  ainsi  procu- 
rée à  tous  les  consommateurs,  forme  un  fonds  où  le  salaire 
puise  un  aliment,  qui  remplace  celui  que  la  machine  a  tari. 

Ainsi,  en  reprenant  l'exemple  ci-dessus ,  Jacques  Bon- 
homme obtient  un  produit  en  dépensant  deux  francs  en 
salaires. 

Grâce  à  son  invention,  la  main-d'œmTe  ne  lui  coûte  plus 
qu'un  franc. 

Tant  qu'il  vend  le  produit  au  même  prix,  il  y  a  un  ou- 
vrier de  moins  occupé  à  faire  ce  produit  spécial,  c'est  ce 
qu'on  voit  ;  mais  il  y  a  un  ouvrier  de  plus  occupé  par  le 
franc  que  Jacques  Bonhomme  a  épargné  :  c'est  ce  qiton  ne 
voit  pas. 

Lorsque ,  par  la  marche  naturelle  des  choses  ,  Jac- 
ques Bonhomme  est  réduit  k  baisser  d'un  franc  le  prix  du 
produit,  alors  il  ne  réalise  plus  une  épargne  ;  alors  il  ne  dis- 
pose plus  d'un  franc  pour  conmiander  au  travail  national 
une  production  nouvelle.  Mais,  à  cet  égard,  son  acquéreur 
est  mis  à  sa  place,  et  cet  acquéreur,  c'est  l'humanité.  Qui- 
conque achète  le  produit  le  paye  un  franc  de  moins,  épju'- 
gne  un  franc,  et  tient  nécessairement  cette  épargne  au  ser- 
vice du  fonds  des  salaires  :  rest  encore  ce  qu'on  ne  voit  pas. 

On  a  donné,  de  ce  problème  des  machines,  une  auti-e 
solution,  fondée  sur  les  faits. 


37  4  PAMPHLETS. 

On  a  dit  :  La  machine  réduit  les  frais  de  production,  et 
fait  baisser  le  prix  du  produit.  La  baisse  du  produit  provo- 
que un  accroissexnent  de  consommation,  laquelle  nécessite 
un  accroissement  de  production,  et,  en  définitive,  l'inter- 
vention d'autant  d'ouvriers  ou  plus,  après  l'invention,  qu'il 
en  fallait  avant.  On  cite,  à  l'appui,  l'imprimerie,  la  filature, 
la  presse,  etc. 

Cette  démonstration  n'est  pas  scientifique. 

Il  faudrait  en  conclure  que,  si  la  consommation  du  pro 
duit  spécial  dont  il  s'agit  reste  stationnaire  ou  à  peu  près, 
la  machine  nuirait  au  travail.  —  Ce  qui  n'est  pas. 

Supposons  que  dans  un  pays  tous  les  hommes  portent  des 
chapeaux.  Si,  par  une  machine,  on  parvient  à  en  réduire  le 
prix  de  moitié,  il  ne  s'ensuit  pas  nécessairement  qu'on  en 
consommera  le  double. 

Dira-t-on,  dans  ce  cas,  qu'une  portion  du  travail  national 
a  été  frappée  d'inertie  ?  Oui,  d'après  la  démonstration  vul- 
gaire. Non,  selon  la  mienne  ;  car,  alors  que  dans  ce  pays  on 
n'achèterait  pas  un  seul  chapeau  de  plus,  le  fonds  entier  des 
salaires  n'en  demeurerait  pas  moins  sauf;  ce  qui  irait  de 
moins  à  l'industrie  chapelière  se  retrouverait  dans  l'Econo- 
mie réalisée  par  tous  les  consommateurs,  et  irait  de  là  sa- 
larier tout  le  travail  que  la  machine  a  rendu  inutile,  et  pro- 
voquer un  développement  nouveau  de  toutes  les  industries. 

Et  c'est  ainsi  que  les  choses  se  passent.  J'ai  vu  les 
journaux  à  80  fr.,  ils  sont  maintenant  à  48.  C'est  une  éco- 
nomie de  32  fr.  pour  les  abonnés.  Il  n'est  pas  certain  ;  il 
n'est  pas,  du  moins,  nécessaire  que  les  32  fr.  continuent  à 
prendre  la  direction  de  l'industrie  du  journaliste  ;  mais  ce 
qui  est  certain,  ce  qui  est  nécessaire,  c'est  que,  s'ils  ne 
prennent  cette  direction,  ils  en  prennent  une  autre.  L'un 
s'en  sert  pour  recevoir  plus  de  journaux,  l'autre  pour  se 
mieux  nourrir,  un  troisième  pour  se  mieux  vêtir,  un  qua- 
trième pour  se  mieux  meubler. 


CE    qu'on    voit   El    CE  QU'OiN   NE    VOIT   PAS.  31 S 

xVinsi  les  industries  sont  solidaires.  Elles  forment  un  vaste 
ensemble  dont  toutes  les  parties  communiquent  par  des 
canaux  secrets.  Ce  qui  est  économisé  sur  l'une  protîte  à 
toutes.  Ce  qui  importe,  c'est  de  bien  comprendre  que  ja- 
mais, au  grand  jamais,  les  économies  n'ont  lieu  aux  dépens 
du  travail  et  des  salaires  ('). 

IX.  Crédit. 

De  tous  les  temps,  mais  siu*tout  dans  les  dernières  années, 
on  a  songé  à  universaliser  la  richesse  en  universalisant  le 
crédit. 

Je  ne  crois  pas  exagérer  en  disant  que,  depuis  la  révolu- 
tion de  Février,  les  presses  parisiennes  ont  vomi  plus  de  dix 
mille  brochures  préconisant  cette  solution  du  Problème 
social. 

Cette  solution,  hélas  !  a  pour  base  une  pure  illusion  d'op- 
tique, si  tant  est  qu'une  illusion  soit  une  base. 

On  commence  par  confondre  le  numéraire  avec  les  pro- 
duits, puis  on  confond  le  papier-monnaie  avec  le  numéraire, 
et  c'est  de  ces  deux  confusions  qu'on  prétend  dégager  une 
réalité. 

Il  faut  absolument,  dans  cette  question,  oublier  l'argent, 
la  monnaie,  les  billets  et  les  autres  instruments  au  moyen 
desquels  les  produits  passent  de  main  en  main,  pour  ne 
voir  que  les  produits  eux-mêmes,  qui  sont  la  véritable  ma- 
tière du  prêt. 

Car,  quand  un  laboureur  emprunte  cinquante  francs  pour 
acheter  une  charrue,  ce  n'est  pas  en  réalité  cinquante  francs 
qu'on  lui  prête,  c'est  la  charrue. 

Et  quand  un  marchand  emprunte  vingt  mille  francs  pour 

[*}  V.  au  tome  VI,  les  cliap.  m  et  viii.  [Noie  de  lidueur). 


37  0  PAMPHLETS. 

acheter  une  maison,  ce  n'est  pas  vingt  mille  francs  qu'il 
doit,  c'est  la  maison. 

L'argent  n'apparaît  là  que  pour  faciliter  l'arrangement 
entre  plusieurs  parties. 

Pierre  peut  n'être  pas  disposé  à  prêter  sa  charrue,  et  Jac- 
ques peut  l'être  à  prêter  son  argent.  Que  fait  alors  Guil- 
laume ?  Il  emprunte  l'argent  de  Jacques  et,  avec  cet  argent, 
il  achète  la  charrue  de  Pierre. 

Mais,  en  fait,  nul  n'emprunte  de  l'argent  pour  l'argent 
lui-même.  On  emprunte  l'argent  pour  arriver  aux  produits. 

Or,  dans  aucun  pays,  il  ne  peut  se  transmettre  d'une  main 
à  l'autre  plus  de  produits  qu'il  n'y  en  a. 

Quelle  que  soit  la  somme  de  numéraire  et  de  papier  qui 
circule,  l'ensemble  des  emprunteurs  ne  peut  recevoir  plus 
de  charrues,  de  maisons,  d'outils,  d'approvisionnements,  de 
matières  premières,  que  l'ensemble  des  prêteurs  n'en  peut 
fournir. 

Car  mettons-nous  bien  dans  la  tête  que  tout  emprunteur 
suppose  un  prêteur,  et  que  tout  emprunt  implique  un  prêt. 

Cela  posé,  quel  bien  peuvent  faire  les  institutions  de  cré- 
dit ?  c'est  de  faciliter,  entre  les  emprunteurs  et  les  prêteurs, 
le  moyen  de  se  trouver  et  de  s'entendre.  Mais,  ce  qu'elles 
ne  peuvent  faire,  c'est  d'augmenter  instantanément  la  masse 
des  objets  empruntés  et  prêtés. 

11  le  faudrait  cependant  poiu"  que  le  but  des  Réformateurs 
fût  atteint,  puisqu'ils  n'aspirent  à  rien  moins  qu'à  mettre 
des  charrues,  des  maisons,  des  outils,  des  approvisionne- 
ments, des  matières  premières  entre  les  mains  de  tous  ceux 
qui  en  désirent. 

Et  pour  cela  qu'imaginent-ils  ? 

Donner  au  prêt  la  garantie  de  l'Etat. 
Approfondissons  la  matière,  car  il  y  a  là  quelque  chose 
qu'on  voit  et  quelque  chose  qu'or?  ne  voit  pas.  Tâchons  de 
voir  les  deux  choses. 


CE   QUON   VOIT   ET   CE   QU'oN  NE    VOIT    PAS.  3:7 

Supposez  qu'il  n'y  ait  qu'une  charrue  dans  le  monde  et 
que  deux  laboureurs  y  prétendent. 

Pierre  est  possesseur  de  la  seule  charrue  qui  soit  disponi- 
ble en  France.  Jean  et  Jacques  désirent  l'emprunter.  Jean, 
pai-  sa  probité,  par  ses  propriétés,  par  sa  bonne  renommée 
offre  des  garanties.  On  croit  en  lui  ;  il  a  du  crédit.  Jacques 
n'inspire  pas  de  confiance  ou  en  inspire  moins.  Natm-elle- 
ment  il  arrive  que  Pierre  prête  sa  charrue  à  Jean. 

Mais  voici  que,  sous  l'inspiration  socialiste,  l'Etat  inter- 
vient et  dit  à  Pierre  :  Prêtez  votre  charrue  à  Jacques,  je 
vous  garantis  le  remboursement,  et  cette  garantie  vaut  mieux 
que  celle  de  Jean,  car  il  n'a  que  lui  pour  répondre  de  lui- 
même,  et  moi,  je  n'ai  rien,  il  est  vrai,  mais  je  dispose  de  la 
fortune  de  tous  les  contribuables;  c'est  avec  leurs  deniers 
qu'au  besoin  je  vous  payerai  le  principal  et  l'intérêt. 

En  conséquence,  Pierre  prête  sa  charrue  à  Jacques  : 
c'est  ce  qu'on  voit. 

Et  les  socialistes  se  frottent  les  mains,  disant  :  Voyez 
comme  notre  plan  a  réussi.  Grâce  à  l'intervention  de  l'Etat, 
le  pauvre  Jacques  a  une  charrue.  Il  ne  sera  plus  obligé  à 
bêcher  la  terre  ;  le  voilà  sur  la  route  de  la  fortune.  C'est  un 
bien  pour  lui  et  un  profit  pour  la  nation  prise  en  masse. 

Eh  non  !  messieurs,  ce  n'est  pas  un  profit  pour  la  nation, 
car  voici  ce  qu'on  ne  voit  pas. 

On  ne  voit  pas  que  la  charrue  n'a  été  à  Jacques  que 
parce  qu'elle  n'a  pas  été  à  Jean. 

On  ne  voit  pas  que,  si  Jacques  laboure  au  lieu  de  bêcher, 
Jean  sera  réduit  à  bêcher  au  lieu  de  labom-er. 

Que,  par  conséquent,  ce  qu'on  considérait  comme  un  ac- 
croissement de  prêt  n'est  qu'un  déplacement  de  prêt. 

En  outre,  on  ne  voit  pas  que  ce  déplacement  implique 
deux  profondes  injustices. 

Injustice  envers  Jean  qui,  a|)rès  avoir  mérité  et  <  onquis  le 
crédit   par  sa  probité  et  son  activité.  sCn  voit  dépouille. 


37  8  PAMPHLETS. 

Injustice  envers  les  contribuables^  exposés  à  payer  une 
dette  qui  ne  les  regarde  pas. 

Dira-t-on  que  le  gouvernement  offre  à  Jean  les  mêmes  fa- 
cilités qu'à  Jacques  ?  Mais  puisqu'il  n'y  a  qu'une  charrue 
disponible,  deux  ne  peuvent  être  prêtées.  L'argument  re- 
vient toujours  à  dire  que,  grâce  à  l'intervention  de  l'État,  il 
se  fera  plus  d'emprunts  qu'il  ne  peut  se  faire  de  prêts,  car 
la  charrue  représente  ici  la  masse  des  capitaux  disponibles. 

J'ai  réduit,  il  est  vrai,  l'opération  à  son  expression  la  plus 
simple  ;  mais,  éprouvez  à  la  même  pierre  de  touche  les 
institutions  gouvernementales  de  crédit  les  plus  compli-" 
quées,  vous  vous  convaincrez  qu'elles  ne  peuvent  avoir  que 
ce  résultat  :  déplacer  le  crédit,  non  Vaccroître.  Dans  un  pays 
et  dans  un  temps  donné,  il  n'y  a  qu'une  certaine  somme 
de  capitaux  en  disponibilité  et  tous  se  placent.  En  garantis- 
sant des  insolvables,  l'Etat  peut  bien  augmenter  le  nombre 
des  emprunteurs,  faire  hausser  ainsi  le  taux  de  l'intérêt  (tou- 
jours au  préjudice  du  contribuable),  mais,  ce  qu'il  ne  peut 
faire,  c'est  augmenter  le  nombre  des  prêteurs  et  l'importance 
du  total  des  prêts. 

Qu'on  ne  m'impute  point,  cependant,  une  conclusion 
dont  Dieu  me  préserve.  Je  dis  que  la  Loi  ne  doit  point  fa- 
voriser artificiellement  les  emprunts;  mais  je  ne  dis  pas 
qu'elle  doive  artificiellement  les  entraver.  S'il  se  trouve, 
dans  notre  régime  hypothécaire  ou  ailleurs,  des  obstacles  à 
la  diffusion  et  à  l'application  du  crédit,  qu'on  les  fasse  dis- 
paraître; rien  de  mieux,  rien  de  plus  juste.  Mais  c'est  là, 
avec  la  liberté,  tout  ce  que  doivent  demander  à  la  Loi  des 
Réformateurs  dignes  de  ce  nom  (1). 

(1)  V.  la  fin  de  la  i2*  lellre  de  Gratuité  de  crédit,  page  282  el  suiv.  du 
présent  volume.  {Note  de  l'éditeur.) 


CE  QL  ON   VOIT   ET   CE  yiON   NE   VOIT    PAS.  a:  9 


X.  L,' Algérie. 

Mais  voici  quatre  orateurs  qui  se  disputent  la  tribune.  Ils 
parlent  d'abord  tous  à  lafois,  puis  l'un  après  l'autre.  Qu'ont- 
ils  dit?  de  fort  belles  choses  assurément  sur  la  puissance  et 
la  grandeur  de  la  France,  sur  la  nécessité  de  semer  pour 
récolter,  sur  le  brillant  avenir  de  notre  gigantesque  colonie, 
sur  l'avantage  de  déverser  au  loin  le  trop-plein  de  notre  po- 
pulation, etc.,  etc.  ;  magnifiques  pièces  d'éloquence,  tou- 
jours ornées  de  cette  péroraison  : 

«  Votez  cinquante  millions  (plus  ou  nfoins)  pour  faire  en 
Algérie  des  ports  et  des  routes,  pour  y  transporter  des  co- 
lons, leur  bâtir  des  maisons,  leur  défricher  des  champs. 
Par  là  vous  aurez  soulagé  le  travailleur  français,  encouragé 
le  travail  africain,  et  fait  fructifier  le  commerce  marseillais. 
C'est  tout  profit.  » 

Oui,  cela  est  vrai,  si  l'on  ne  considère  lesdits  cinquante 
milUons  qu'à  partir  du  moment  où  l'État  les  dépense,  si  l'on 
regarde  où  ils  vont,  non  d'où  ils  viennent  ;  si  l'on  tient 
compte  seulement  du  bien  qu'il  feront  en  sortant  du  coffre 
des  percepteurs,  et  non  du  mal  qu'on  a  produit,  non  plus 
que  du  bien  qu'on  a  empêché,  en  les  y  faisant  entrer  ;  oui, 
à  ce  point  de  vue  borné,  tout  est  profit.  La  maison  bfitie  en 
Barbarie,  c'est  ce  qu'on  voit  ;  le  port  creusé  en  Barbarie, 
c'est  ce  qu'on  voit;  le  tra\  ail  provoqué  en  Barbarie,  c'est  ce 
qu'on  voit  ;  quelques  bras  de  moins  en  France,  c'est 
ce  qu'on  voit;  un  grand  mouvement  de  marchandises  à  Mar- 
seille, c'est  toujours  ce  qu'on  voit. 

Mais  il  y  a  autre  chose  qu'on  ne  voit  pas.  C'est  que  les 
cinquante  millions  dépensés  par  l'État  ne  peuvent  plus  l'ê- 
tre, comme  ils  l'auraient  été,  par  le  contribuable.  De  tout  le 
bien  attribué  à  la  dépense  publique  exêculée.  il  faut  doiic 


380  PAMPHLETS. 

déduire  tout  le  mal  de  la  dépense  privée  empêchée  ;  —  à 
moins  qu'on  n'aille  jusqu'à  dire  que  Jacques  Bonhomme 
n'aurait  rien  fait  des  pièces  de  cent  sous  qu'il  avait  bien  ga- 
gnées elqueTimpôt  lui  ravit  ;  assertion  absurde,  car  s'il  s'est 
donné  la  peine  de  les  gagner,  c'est  qu'il  espérait  avoir  la 
satisfaction  de  s'en  servir.  Il  aurait  fait  relever  la  clôture 
de  son  jardin  et  ne  le  peut  plus,  c'est  ce  qu'on  ne  voit  pas.  H 
aurait  fait  marner  son  champ  et  ne  le  peut  plus,  c'est  ce 
qu'on  ne  voit  pas.  Il  aurait  ajouté  un  étage  à  sa  chaumière  et 
ne  le  peut  plus,  c'est  ce  qu'on  ne  voit  pas.  Il  aurait  aug- 
menté son  outillage  et  ne  le  peut  plus,  c'est  ce  qu'on  ne  voit 
pas.  Il  se  serait  mieux  nourri,  mieux  vêtu,  il  aurait  mieux 
fait  instruire  ses  fils,  il  aurait  arrondi  la  dot  de  sa  fille  et  ne 
le  peut  plus,  c'est  ce  qu'on  ne  voit  pas.  Il  se  serait  mis  dans 
l'association  des  secours  mutuels  et  ne  le  peut  plus,  c'est  ce 
qu'on  ne  voit  pas.  D'une  part,  les  jouissances  qui  lui  sont 
ôtées,  etles  moyens  d'action  qu'on  adétruits  dans  ses  mains, 
de  l'autre,  le  travail  du  terrassier,  du  charpentier,  du  forge- 
ron, du  tailleur,  du  maître  d'école  de  son  village,  (ju'il  eût 
encouragé  et  qui  se  trouve  annéanti,  c'est  toujours  ce  qu'on 
ne  voit  pas. 

On  compte  beaucoup  sur  la  prospérité  future  de  l'Algé- 
rie; soit.  Mais  qu'on  compte  aussi  pour  quelque  chose  le 
marasme  dont,  en  attendant,  on  frappe  inévitablement  la 
France.  On  me  montre  le  commerce  marseillais;  mais  s'il 
se  fait  avec  le  produit  de  l'impôt,  je  montrerai  toujours  un 
commerce  égal  anéanti  dans  le  reste  du  pays.  On  dit  : 
«  Voilà  un  colon  transporté  en  Barbarie  ;  c'est  un  soulage- 
ment pour  la  population  qui  reste  dans  le  pays.  »  Je  ré- 
ponds :  Comment  cela  se  peut-il,  si  en  transportant  ce  co- 
lon à  Alger,  on  y  a  transporté  aussi  deux  ou  trois  fois  le 
capital  qui  l'aurait  fait  vivre  en  France  (^)? 

(M  M.  le  ministre  rie  la  guerre  a  affirmé  derniéremenl  que  chaque 


(.E   qu'on    voit   et   ce   OL'ON   ne   voit    pas.  38  1 

Le  seul  but  que  j'ai  eu  vue,  c'est  de  faire  cornpreudre  au 
lecteur  que,  dans  toute  dépense  publique,  derrière  le  bien 
apparent,  il  y  a  un  mal  plus  difficile  à  discerner.  Autant 
qu'il  est  en  moi,  je  voudrais  lui  faire  prendre  l'habitude  de 
voir  l'un  et  l'autre  et  de  tenir  compte  de  tous  deux. 

Quand  mie  dépense  publique  est  proposée,  il  faut  l'exa- 
miner en  elle-même,  abstraction  faite  du  prétendu  encou- 
ragement qui  en  résulte  pour  le  travail,  car  cet  encourage- 
ment est  une  chimère.  Ce  que  fait  à  cet  égard  la  dépense 
publique,  la  dépense  privée  l'eût  fait  de  même.  Donc  l'inté- 
rêt du  travail  est  toujours  hors  de  cause. 

Il  n'entre  pas  dans  l'objet  de  cet  écrit  d'apprécier  le  mé- 
rite intrinsèque  des  dépenses  publiques  appliquées  à  l'Al- 
gérie. 

Mais  je  ne  puis  retenir  une  observation  générale.  C'est 
que  la  présomption  est  toujours  défavorable  aux  dépenses 
collectives  par  voie  d'impôt.  Pourquoi?  Le  voici  : 

D'abord  la  justice  en  souffre  toujours  quelque  peu.  Puis- 
que Jacques  Bonhomme  avait  sué  pour  gagner  sa  pièce  de 
cent  sous,  en  vue  d'une  satisfaction,  il  est  au  moins  fâcheux 
que  le  fisc  intervienne  pour  enlever  à  Jacques  Bonhomme 
cette  satisfaction  et  la  conférer  à  un  autre.  Certes,  c'est 
alors  au  tisc  ou  à  ceux  qui  le  font  agir  à  donner  de  bonnes 
raisons.  Nous  avons  vu  que  l'Etat  en  donne  une  détestable 
quand  il  dit  :  avec  ces  cent  sous,  je  ferai  travailler  des  ouvriers, 
car  Jacques  Bonhomme  (sitôt  qu'il  n'aura  plus  la  cataracte) 
ne  manquera  [)as  de  répondre  :  «  Morbleu  !  avec  ces  cent 
souf ,  je  les  ferai  bien  travailler  moi-même.  » 

Cette  raison  mise  de  côté,  les  autres  se  présentent  dans 

individu  transporté  en  Algérie  a  coulé  à  i'Élal  8,000  fr.  Or,  il  est 
positif  que  les  malheureux  dont  il  s'agit  auraient  très-bien  vécu  en 
France  sur  un  capital  de  4,000  fr.  Je  demande  en  quoi  l'on  soulage 
la  piipulation  française,  quand  on  lui  ôte  un  liommc  et  les  moyens 
d'existence  de  deux  ? 


382  PAMPHLETS. 

toute  leur  nudité,  et  le  débat  entre  le  fisc  et  le  pauvre  Jac- 
ques s'en  trouve  fort  simplifié.  Que  TEtatlui  dise  :  Je  te 
prends  cent  sous  pour  payer  le  gendarme  qui  te  dispense 
de  veiller  à  ta  propre  sûreté; — pour  paver  la  rue  que  tu  tra- 
verses tous  les  jours;  —  pour  indemniser  le  magistrat  qui  fait 
respecter  ta  propriété  et  ta  liberté; — pour  nourrir  le  soldat  qui 
défend  nos  frontières,  Jacques  Bonhomme  paiera  sans  mot 
dire  ou  je  me  trompe  fort.  Mais  si  l'État  lui  dit  :  Je  te  prends 
ces  cent  sous  pour  te  donner  un  sou  de  prime,  dans  le  cas 
où  tu  auras  bien  cultivé  ton  champ  ;  —  ou  pour  faire  ap- 
prendre à  ton  fils  ce  que  tu  ne  veux  pas  qu'il  apprenne  ;  — 
ou  pour  que  M.  le  ministre  ajoute  un  cent  unième  plat  à 
son  dîner;  —  je  te  les  prends  pour  bâtir  une  chaumière  en 
Algérie,  sauf  à  te  prendre  cent  sous  de  plus  tous  les  ans 
pour  y  entretenir  un  colon  ;  et  autres  cent  sous  pour  entre- 
tenir un  soldat  qui  garde  le  colon;  et  autres  cent  sous  pour 
entretenir  un  général  qui  garde  le  soldat,  etc.,  etc.,  il  me 
semble  entendre  le  pauvre  Jacques  s'écrier  :  «  Ce  régime 
légal  ressemble  fort  au  régime  de  la  forêt  de  Bondy  !  »  Et 
comme  l'État  prévoit  l'objection,  que  fait-il?  Il  brouille 
toutes  choses  ;  il  fait  apparaître  justement  cette  raison  dé- 
testable qui  devrait  être  sans  influence  sur  la  question  ;  il 
parle  de  l'effet  des  cent  sous  sur  le  travail  ;  il  montre  le 
cuisinier  et  le  fournisseur  du  ministre  ;  il  montre  un  colon, 
un  soldat,  un  général,  vivant  sur  les  cinq  francs;  il  montre 
enfin  ce  qu'on  voit,  et  tant  que  Jacques  Bonhomme  n'aura 
pas  appris  à  mettre  en  regard  ce  quon  ne  voit  pas,  Jacques 
Bonhomme  sera  dupe.  C'est  pourquoi  je  m'efforce  de  le  lui 
enseigner  à  grands  coups  de  répétitions. 

De  ce  que  les  dépenses  publiques  déplacent  le  travail 
sans  l'accroître,  il  en  résulte  contre  elles  une  seconde  et 
grave  présomption.  Déplacer  le  travail,  c'est  déplacer  les 
travailleurs,  c'est  troubler  les  lois  naturelles  qui  président  à 
la  distribution  de  la  population  sur  le  territoire.  Quand 


CE    yUON   VOIT  ET   CE   (,)L'oN   NE    VOIT    PAS.  aS{ 

r>0  millions  sont  laissés  au  contribuable,  comme  le  contri- 
buable est  partout,  ils  alimentent  du  travail  dans  les  qua- 
rante mille  communes  de  France;  ils  agissent  dans  le  sens 
d'un  lien  qui  retient  chacun  sur  sa  terre  natale  ;  ils  se  ré 
partissent  sur  tous  les  travailleurs  possibles  et  sur  toutes  les 
industries  imaginables.  Que  si  l'État,  soutirant  ces  50  mil- 
lions aux  citoyens,  les  accumule  et  les  dépense  sur  un  point 
donné,  il  attire  sur  ce  point  une  quantité  proportionnelle 
de  travail  déplacé,  un  nombre  correspondant  de  travail- 
leurs dépaysés,  population  flottante,  déclassée,  et  j'ose  dire 
dangereuse  quand  le  fonds  est  épuisé  !  —  Mais  il  arrive  ceci 
(et  je  rentre  parla  dans  mon  sujet)  :  cette  activité  fiévreuse, 
et  pour  ainsi  dire  soufflée  sur  un  étroit  espace,  frappe  tous 
les  regards,  c'est  ce  qu'on  voit;  le  peuple  applaudit,  s'émer- 
veifle  sur  la  beauté  et  la  facilité  du  procédé ,  en  réclame  le 
renouvellement  et  Y e\ier\ûor\.  Ce  qu'il  ne  voit  /yas,  c'est 
qu'une  quantité  égale  de  travail,  probablement  plus  judi- 
cieux, a  été  frappée  d'inertie  dans  tout  le  reste  de  la  France. 

XI.  CîparjSfiic  et  Luxe. 

Ce  n'est  pas  seulement  en  matière  de  dépenses  publiques 
que  ce  qu'on  voit  éclipse  ce  qu'on  ne  voit  pas.  En  laissant 
dans  l'ombre  la  moitié  de  l'économie  politique,  ce  phéno- 
mène induit  à  une  fausse  morale.  11  porte  les  nations  à  con- 
sidérer comme  antagoniques  leurs  intérêts  moraux  et  leurs 
intérêts  matériels.  Quoi  de  plus  décourageant  et  de  plus 
triste!  Voyez  : 

11  n'y  a  pas  de  père  de  famille  qui  ne  se  fasse  un  devoir 
d'enseigner  à  ses  enfants  l'ordre,  l'arrangement,  l'esprit  de 
conservation,  l'économie,  la  modération  dans  les  dépenses. 

Il  n'y  a  pas  de  religion  qui  ne  tonne  contre  le  faste  et  le 
luxe.  C'est  fort  bien;  mais,  d'un  autre  cAté,  quoi  de  plus 
populaire  que  ces  senten(;es  : 


384  PAMPHLETS. 

«  Thésauriser,  c'est  dessécher  les  veines  du  peuple.  » 
«  Le  Luxe  des  grands  fait  l'aisance  des  petits.  » 
«  Les  prodigues  se  ruinent,  mais  ils  enrichissent  TÉtat.  » 
«  C'est  sur  le  superflu  du  riche  que  germe  le  pain  du 
pau\Te.  » 

Voilà,  certes,  entre  l'idée  morale  et  l'idée  sociale,  une 
flagrante  contradiction.  Que  d'esprits  éminents,  après  avoir 
constaté  le  conflit,  reposent  en  paix  !  C'est  ce  que  je  n'ai  ja- 
mais pu  comprendre  ;  car  il  me  semble  qu'on  ne  peut  rien 
éprouver  de  plus  douloureux  que  d'apercevoir  deux  ten- 
dances opposées  dans  l'humanité.  Quoi  !  elle  arrive  à  la 
dégradation  par  l'une  comme  par  l'autre  extrémité  !  éco- 
nome, elle  tombe  dans  la  misère  ;  prodigue,  elle  s'abîme 
dans  la  déchéance  morale  ! 

Heureusement  que  les  maximes  vulgaires  montrent  sous 
un  faux  jour  l'Épargne  et  le  Luxe,  ne  tenant  compte  que 
de  ces  conséquences  immédiates  qu'on  voit,  et  non  des  ef- 
fets ultérieurs  qu'on  ne  voit  pas.  Essayons  de  rectifier  cette 
vue  incomplète. 

Mondor  et  son  frère  Ariste,  ayant  partagé  l'héritage  pa- 
ternel, ont  chacun  cinquante  mille  francs  de  rente.  Mondor 
pratique  la  philanthropie  à  la  mode.  C'est  ce  qu'on  nomme 
un  bourreau  d'argent.  Il  renouvelle  son  mobilier  plusieurs 
fois  par  an,  change  ses  équipages  tous  les  mois;  on  cite  les 
ingénieux  procédés  auxquels  il  a  recours  pour  en  avoir  plus 
tôt  fini  :  bref,  il  fait  pâlir  les  viveurs  de  Balzac  et  d'Alexan- 
dre Dumas. 

Aussi,  il  faut  entendre  le  concert  d'éloges  qui  toujours 
l'environne  !  «  Parlez-nous  de  Mondor  !  vive  Mondor  !  C'est 
le  bienfaiteur  de  l'omTier  ;  c'est  la  providence  du  peuple. 
A  la  vérité,  il  se  vautre  dans  l'orgie,  il  éclabousse  les  pas- 
sants ;  sa  dignité  et  la  dignité  humaine  en  souffrent  quelque 
peu...  Mais,  bah  !  s'il  ne  se  rend  pas  utile  par  lui-même,  il 
se  rend  utile  par  sa  fortune.  Il  fait  circuler  l'argent  ;  sa  cour 


CE   qu'on    voit   et   ce   qu'on   ne    voit    pas.  38  6 

no  désemplit  pas  de  fournisseurs  qui  se  retirent  toujours 
satisfaits.  Ne  dit-on  pas  que  si  l'or  est  rond,  c'est  pour  qu'il 
roule  !  » 

Ariste  a  adopté  un  plan  de  vie  bien  différent.  S'il  n'est 
pas  un  égoïste,  il  est  au  moins  un  individualiste,  car  il  rai- 
sonne ses  dépenses,  ne  recherche  que  des  jouissances  mo- 
dérées et  raisonnables,  songe  à  l'avenir  de  ses  enfants,  et, 
pour  lâcher  le  mot,  il  économise. 

Et  il  faut  entendi'e  ce  que  dit  de  lui  le  vulgaire  ! 

«  A  quoi  est  bon  ce  mauvais  riche,  ce  fesse-mathieu  ? 
Sans  doute,  il  y  a  quelque  chose  d'imposant  et  de  touchant 
dans  la  simplicité  de  sa  vie  ;  il  est  d'ailleurs  humain,  bien- 
faisant, généreux,  mais  il  calcule.  Il  ne  mange  pas  tous  ses 
revenus.  Son  hôtel  n'est  pas  sans  cesse  resplendissant  et 
tourbillonnant.  Quelle  reconnaissance  s'acquiert-il  parmi  les 
tapissiers,  les  carrossiers,  les  maquignons  et  les  confiseurs?  » 

Ces  jugements,  funestes  à  la  morale,  sont  fondés  sur  ce 
qu'il  y  a  une  chose  qui  frappe  les  yeux  :  la  dépense  du  pro- 
digue ;  et  une  autre  qui  s'y  dérobe  :  la  dépense  égale  et 
même  supérieure  de  l'économe . 

Mais  les  choses  ont  été  si  admirablement  m-rangées  par  le 
divin  inventeur  de  l'ordre  social,  qu'en  ceci,  comme  en 
tout,  l'Economie  politique  et  la  Morale,  loin  de  se  heurter , 
concordent,  et  que  la  sagesse  d'Ariste  est,  non-seulement 
plus  digne,  mais  encore  plus  profitable  que  la  folie  de 
Mondor. 

Et  quand  je  dis  plus  profitable,  je  n'entends  pas  dire 
seulement  profitable  à  Ariste,  ou  même  à  la  société  en  gé- 
néral, mais  plus  profitable  aux  ouvriers  actuels,  à  l'indus- 
trie du  jour. 

Pour  le  prouver,  il  suffit  de  mettre  sous  l'œil  de  l'esprit 
ces  conséquences  cachées  des  actions  humaines  que  l'œil  du 
corps  ne  voit  pas. 

Oui,  la  prodigalité  de  Mondor  a  des  effets  visibles  à  tous 


CEuvics  eompliles,  i.  V. 


25 


38  0  PAMPHLETS. 

les  regards  :  chacun  peut  voir  ses  berlines,  ses  landaws, 
ses  phaétons,  les  mignardes  peintures  de  ses  plafonds,  ses 
riches  tapis,  l'éclat  qui  jaillit  de  son  hôtel.  Chacun  sait  que 
ses  purs-sangs  courent  sur  le  turf.  Les  dîners  qu'il  donne  à 
l'hôtel  de  Paris  arrêtent  la  foule  sur  le  boulevard,  et  l'on  se 
dit  :  Voilà  un  brave  homme,  qui,  loin  de  rien  réserver 
de  ses  revenus,  ébrèche  probablement  son  capital.  —  C'est 
ce  qu'on  voit. 

Il  n'est  pas  aussi  aisé  de  voir,  au  point  de  vue  de  l'inté- 
rêt des  travailleurs,  ce  que  deviennent  les  revenus  d'Ariste. 
Suivons-les  à  la  trace,  cependant,  et  nous  nous  assurerons 
que  tous,  jusqu'à  la  dernière  obole,  vont  faire  travailler  des 
oumers,  aussi  certainement  que  les  revenus  de  Mondor.  Il 
n'y  a  que  cette  différence  :  La  folle  dépense  de  Mondor  est 
condamnée  à  décroître  sans  cesse  et  à  rencontrer  un  terme 
nécessaire  ;  la  sage  dépense  d'Ariste  ira  grossissant  d'année 
en  année. 

Et  s'il  en  est  ainsi,  certes,  l'intérêt  public  se  trouve  d'ac- 
cord avec  la  morale. 

Ariste  dépense,  pour  lui  et  sa  maison,  vingt  mille  francs 
par  an.  Si  cela  ne  suffisait  pas  à  son  bonheur,  il  ne  mérite- 
rait pas  le  nom  de  sage.  —  Il  est  touché  des  maux  qui  pè- 
sent sur  les  classes  pauvTCs  ;  il  se  croit,  en  conscience,  tenu 
d'y  apporter  quelque  soulagement  et  consacre  dix  mille 
francs  à  des  actes  de  bienfaisance.  —  Parmi  les  négociants, 
les  fabricants,  les  agriculteurs,  il  a  des  amis  momentané- 
ment gênés.  11  s'informe  de  leur  situation,  afin  de  leur  venir 
en  aide  avec  prudence  et  efficacité,  et  destine  à  cette  œuvre 
encore  dix  mille  francs.  —  Enfin,  il  n'oublie  pas  qu'il  a  des 
tilles  à  doter,  des  fils  auxquels  il  doit  assurer  un  avenir,  et, 
en  conséquence,  il  s'impose  le  devoir  d'épargner  et  placer 
tous  les  ans  dix  mille  francs. 

Voici  donc  l'emploi  de  ses  revenus. 


CE   VION    VOIT   El   CE   QU'ON   NE    VOIT    l'AS.  3s7 

I"  Dépenses  porsoniu'iles 20,000  fr. 

2°  Bienfaisance :  10,000 

3°  Services  d'amitié 10  000 

4"  Épargne 10,ooo 

Reprenons  chacun  de  ces  chapitres,  et  nous  verrons 
qu'une  seule  obole  n'échappe  pas  au  travail  national. 

1°  Dépense  personnelle.  Celle-ci,  quant  aux  ouvriers  et 
fournisseurs,  a  des  effets  absolument  identiques  à  une  dé- 
pense égale  faite  par  Mondor.  Cela  est  évident  de  soi  ;  n'en 
parlons  plus. 

2"  Bienfaisance.  Les  dix  mille  francs  consacrés  à  cette 
destination  vont  également  alimenter  l'industrie  ;  ils  par- 
viennent au  boulanger,  au  boucher,  au  marchand  d'ha- 
bits et  de  meubles.  Seulement  le  pain,  la  viande,  les  vête- 
ments ne  servent  pas  directement  à  Ariste,  mais  à  ceux 
qu'il  s'est  substitués.  Or,  cette  simple  substitution  d'un 
consommateur  à  un  autre  n'affecte  en  rien  l'industrie  gé- 
nérale. Qu'Ariste  dépense  cent  sous  ou  qu'il  prie  un  mal- 
heureux de  les  dépenser  à  sa  place,  c'est  tout  un. 

3°  Services  d'amitié.  L'ami  à  qui  Ariste  prête  ou  donne 
dix  mille  francs  ne  les  reçoit  pas  pour  les  enfouir  ;  cela  ré- 
pugne à  l'hypothèse.  Il  s'en  sert  pour  payer  des  marchan- 
dises ou  des  dettes.  Dans  le  premier  cas,  l'industrie  est  en- 
couragée. Osera-t-on  dire  qu'elle  ait  plus  à  gagner  à  l'achat 
par  Mondor  d'un  pur-sang  de  dix  mille  francs  qu'à  l'achat 
par  Ariste  ou  son  ami  de  dix  mille  francs  d'étoffes  ?  Que  si 
cette  somme  sert  à  payer  une  dette,  tout  ce  qui  en  résulte, 
c'est  qu'il  apparaît  un  troisième  personnage,  le  créancier, 
qui  touchera  les  dix  mille  francs,  mais  qui  certes  les  em- 
ploiera à  quelque  chose  dans  son  commerce,  son  usine  ou 
son  exploitation.  C'est  un  intermédiaire  de  plus  entre  Ariste 
et  les  ouvriers.  Les  noms  propres  changent,  la  dépense  reste, 
et  l'encouragement  à  l'industrie  aussi. 

i°  Épargne.  Restant  les  dix  mille  francs  épargnés;  —  et 


/ 


388  PAMPHLETS. 

c'est  ici  qu'au  point  de  vue  de  l'encouragement  aux  arts,  à 
l'industrie,  au  travail,  aux  ouvriers,  Mondor  paraît  très-su- 
périeur à  Ariste,  encore  que,  sous  le  rapport  moral,  Ariste 
se  montre  quelque  peu  supérieur  à  Mondor. 

Ce  n'est  jamais  sans  un  malaise  physique,  qui  va  jusqu'à 
la  souffrance,  que  je  vois  l'apparence  de  telles  contradic- 
tions entre  les  grandes  lois  de  la  nature.  Si  l'humanité  était 
réduite  à  opter  entre  deux  partis,  dont  l'un  blesse  ses  intérêts 
et  l'autre  sa  conscience,  il  ne  nous  resterait  qu'à  désespérer 
de  son  avenir.  Heureusement  il  n'en  est  pas  ainsi  (').  —  Et, 
pour  voir  Ariste  reprendre  sa  supériorité  économique,  aussi 
bien  que  sa  supériorité  morale,  il  suffit  de  comprendre  ce 
consolant  axiome,  qui  n'en  est  pas  moins  vrai,  poui'  avoir 
une  physionomie  paradoxale  :  Épargner,  c'est  dépenser. 

Quel  est  le  but  d'Ariste,  en  économisant  dix  mille  francs  ? 
Est-ce  d'enfouir  deux  mille  pièces  de  cent  sous  dans  une 
cachette  de  son  jardin  ?  Non  certes,  il  entend  grossir  son 
capital  et  son  revenu.  En  conséquence,  cet  argent  qu'il 
n'emploie  pas  à  acheter  des  satisfactions  personnelles,  il 
s'en  sert  pour  acheter  des  terres,  une  maison,  des  rentes  sur 
l'État,  des  actions  industrielles,  ou  bien  il  le  place  chez  un 
négociant  ou  un  banquier.  Suivez  les  écus  dans  toutes  ces 
hypothèses,  et  vous  vous  convaincrez  que,  par  l'intermédiaire 
des  vendeurs  ou  emprunteurs,  ils  vont  alimenter  du  travail 
tout  aussi  sûrement  que  si  Ariste,  à  l'exemple  de  son  frère, 
les  eût  échangés  contre  des  meubles,  des  bijoux  et  des 
chevaux. 

Car,  lorsque  Ariste  achète  pour  10,000  fr.  de  terres  ou  de 
rentes,  il  est  déterminé  par  la  considération  qu'il  n'a  pas 
besoin  de  dépenser  cette  somme,  puisque  c'est  ce  dont  vous 
lui  faites  un  grief. 

Mais,  de  même,  celui  qui  lui  vend  la  terre  ou  la  rente 

r'I  V.  la  noie  île  la  paffe  SO!).  [Noie  de  l'éditeur.) 


CE   qu'on    voit   et  ce   yu  on   ne    voit    pas.  ;J8!) 

est  déterminé  par  cette  considération  qu'il  a  besoin  de 
dépenser  les  dix  mille  francs  d'une  manière  quelconque. 

De  telle  sorte  que  la  dépense  se  fait,  dans  tous  les  cas,  ou 
par  Ariste  ou  par  ceux  qui  se  substituent  à  lui. 

Au  point  de  vue  de  la  classe  ouvrière,  de  l'encouragement 
au  travail,  il  n'y  a  donc,  entre  la  conduite  d'Ariste  et  celle 
de  Mondor,  qu'une  différence.  La  dépense  de  Mondor  étant 
directement  accomplie  par  lui,  et  autour  de  lui,  on  la  voit. 
Celle  d'Ariste  s'exécutant  en  partie  par  des  intermédiaires 
et  au  loin,  o)i  ne  la  voit  pas.  Mais,  au  fait,  et  pour  qui  sait 
rattacher  les  effets  aux  causes,  celle  qu'on  ne  voit  pas  est 
aussi  certaine  que  celle  qu'on  voit.  Ce  qui  le  prouve,  c'est 
que  dans  les  deux  cas  les  écus  circulent,  et  qu'il  n'en  reste 
pas  plus  dans  le  coffre-fort  du  sage  que  dans  celui  du 
dissipateur. 

II  est  donc  faux  de  dire  que  l'Épargne  fait  un  tort  actuel 
à  l'industrie.  Sous  ce  rapport,  elle  est  tout  aussi  bienfai- 
sante que  le  Luxe. 

Mais  combien  ne  lui  est-elle  pas  supérieure,  si  la  pensée, 
au  lieu  de  se  renfermer  dans  l'heure  qui  fuit,  embrasse  une 
longue  période  ! 

Dix  ans  se  sont  écoulés.  Que  sont  devenus  Mondor  et  sa 
fortune,  et  sa  grande  popularité  ?  Tout  cela  est  évanoui, 
Mondor  est  ruiné  ;  loin  de  répandre  soixante  mille  francs, 
tous  les  ans,  dans  le  corps  social,  il  lui  est  peut-être  à 
charge.  En  tout  cas,  il  ne  fait  plus  la  joie  de  ses  fournis- 
seurs, il  ne  compte  plus  comme  promoteur  des  arts  et  de 
l'industrie,  il  n'est  plus  bon  à  rien  pour  les  ouvriers,  non 
plus  que  sa  race,  qu'il  laisse  dans  la  détresse. 

Au  bout  des  mêmes  dix  ans,  non-seulement  Ariste  conti- 
nue à  jeter  tous  ses  revenus  dans  la  circulation,  mais  il  y 
jette  des  revenus  croissants  d'année  en  année.  Il  grossit  le 
capital  national,  c'est-à-dire  le  fonds  qui  alimente  le  salaire, 
et  (îonime  c'est  de  l'importance  de  ce  fonds  ((ue  dépend  la 


390  PAMPHLETS. 

demande  des  bras,  il  contribue  à  accroître  progressivement 
la  rémunération  de  la  classe  ouvrière.  Vient-il  à  mourir, 
il  laisse  des  enfants  qu'il  a  mis  à  même  de  le  remplacer 
dans  cette  œuvre  de  progrès  et  de  civilisation. 

Sous  le  rapport  moral,  la  Supériorité  de  l'Épargne  sur  le 
Luxe  est  incontestable.  Il  est  consolant  de  penser  qu'il  en 
est  de  même,  sous  le  rapport  économique,  pour  quiconque, 
ne  s'arrêtant  pas  aux  effets  immédiats  des  phénomènes,  sait 
pousser  ses  investigations  jusqu'à  leurs  effets  définitifs. 

XII.  Droit  aa  TraTail,  Droit  an  Profit. 

«  Frères,  cotisez-vous  pour  me  fournir  de  l'ouvrage  à  vo- 
tre prix.  »  C'est  le  Droit  au  travail,  le  Socialisme  élémen- 
taire ou  de  premier  degré. 

«  Frères,  cotisez-vous  pour  me  fournir  de  l'ouvrage  à  mon 
prix.  »  C'est  le  Droit  au  profit,  le  Socialisme  raffiné  ou  de 
second  degré. 

L^un  et  l'autre  vivent  par  ceux  de  leurs  effets  qu'on  voit. 
Ils  mourront  par  ceux  de  leurs  effets  qu'on  ne  mit  pas. 

Ce  qu'on  voit,  c'est  le  travail  et  le  profit  excités  par  la 
cotisation  sociale.  Ce  qu'on  ne  voit  pas,  ce  sont  les  travaux 
et  les  profits  auxquels  donnerait  lieu  cette  même  cotisation 
si  on  la  laissait  aux  contribuables. 

En  4848,  le  Droit  au  travail  se  montra  un  moment  sous 
deux  faces. Cela  suffit  pour  le  ruiner  dans  l'opinion  publique. 

L'une  ce  ces  faces  s'appelait  :  Atelier  national. 

L'autre  :  Quarante-cinq  centimes. 

Des  milHons  allaient  tous  les  jours  de  la  rue  de  Rivoli  aux 
ateliers  nationaux.  C'est  le  beau  côté  de  la  médaille. 

Mais  en  voici  le  revers.  Pour  que  des  millions  sortent 
d'une  caisse,  il  faut  qu'ils  y  soient  entrés.  C'est  pourquoi 
les  organisateurs  du  Droit  au  travail  s'adressèrent  aux  con- 
tribuables. 


CE    qu'on    voit    et   ce   qu'on  ne   voit   pas.  39 1 

Or,  les  paysans  disaient  :  Il  faut  que  je  paie  45  centimes. 
Donc,  je  me  priverai  d'un  vêtement,  je  ne  marnerai  pas 
moji  champ,  je  ne  réparerai  pas  ma  maison. 

Et  les  ouvriers  des  campagnes  disaient  :  Puisque  notre 
bourgeois  se  prive  d'un  vêtement,  il  y  aura  moins  de  travail 
pour  le  tailleur;  puisqu'il  ne  marne  pas  son  champ,  il  y  aura 
moins  de  travail  pour  le  terrassier;  puisqu'il  ne  fait  pas  ré- 
parer sa  maison,  il  y  aura  moins  de  travail  pour  le  charpen- 
tier et  le  maçon. 

Il  fut  alors  prouvé  qu'on  ne  tire  pas  d'un  sac  deux  mou- 
tures, et  que  le  travail  soldé  par  le  gouvernement  se  fait 
aux  dépens  du  travail  payé  par  le  contribuable.  Ce  fut  là  la 
mort  du  Droit  au  travail,  qui  apparut  comme  mie  chimère, 
autant  que  comme  une  injustice. 

Et  cependant,  le  droit  au  profit,  qui  n'est  que  l'exagéra- 
tion du  Droit  au  travail ,  vit  encore  et  se  porte  à  mer- 
veille. 

N'y  a-t-il  pas  quelque  chose  de  honteux  dans  le  rôle  que 
le  protectioniste  fait  jouer  à  la  société  ? 

Il  lui  dit  : 

Il  faut  que  tu  me  donnes  du  travail,  et,  qui  plus  est,  du 
travail  lucratif.  J'ai  sottement  choisi  une  industrie  qui  me 
laisse  dix  pour  cent  de  perte.  Si  tu  frappes  une  contribu- 
tion de  vingt  francs  sur  mes  compatriotes  et  si  tu  me  la  li- 
vres, ma  perte  se  convertira  en  profit.  Or,  le  profit  est  un 
Droit  ;  tu  me  le  dois. 

La  société  qui  écoute  ce  sophiste,  qui  se  charge  d'impôts 
pour  le  satisfaire,  qui  ne  s'aperçoit  pas  que  la  perte  essuyée 
par  une  industrie  n'en  est  pas  moins  une  perte,  pai-ce  qu'on 
force  les  autres  à  la  combler,  cette  société,  dis-je,  mérite  le 
fardeau  qu'on  lui  infiige. 

Ainsi,  on  le  voit  par  les  nombreux  sujets  que  j'ai  parcou- 
rus :  Ne  pas  savoir  l'Economie  politique,  c'est  se  laisser 
éblouir  par  l'eliet  inunédiat  d'un  phénomène;  la  savoir. 


3  92  PAMPHLETS. 

r/est  embrasser  dans  sa  pensée  et  dans  sa  prévision  l'en- 
semble des  effets  ('). 

Je  pourrais  soumettre  ici  une  foule  dautres  questions  à 
la  même  épreuve.  Mais  je  recule  devant  la  monotonie  d'une 
démonstration  toujours  uniforme,  et  je  termine,  en  appli- 
quant à  l'Économie  politique  ce  que  Chateaubriand  dit  de 
l'Histoire. 

«  Il  y  a,  dit-il,  deux  conséquences  en  histoire  :  Tune  im- 
«  médiate  et  qui  est  à  l'instant  connue,  l'autre  éloignée  et 
«  qu'on  n'aperçoit  pas  d'abord.  Ces  conséquences  souvent 
«  se  contredisent;  les  unes  viennent  de  notre  coiu-te  sa- 
«  gesse,  les  autres  de  la  sagesse  perdurable.  L'événement 
«  providentiel  apparaît  après  l'événement  humain.  Dieu  se 
«  lève  derrière  les  hommes.  Niez  tant  qu'il  vous  plaira  le 
«  suprême  conseil,  ne  consentez  pas  à  son  action,  disputez 
«  sur  les  mots,  appelez  force  des  choses  ou  raison  ce  que 
«  le  vulgaire  appelle  Providence  ;  mais  regardez  à  la  fin 
«  d'un  fait  accompli,  et  vous  verrez  qu'il  a  toujours  pro- 
«  duit  le  contraire  de  ce  qu'on  en  attendait,  quand  il  n'a 
«  point  été  établi  d'abord  sur  la  morale  et  la  justice.  » 

(Chateaubriand.  Mémoires  d' outrée-tombe.) 

(1)  Si  toutes  les  conséquences  d'une  action  retombaient  sur  son 
auteur,  notre  éducation  serait  prompte.  Mais  il  n'en  est  pas  ainsi. 
Quelquefois  les  bonnes  conséquences  visibles  sont  pour  nous,  et  les 
mauvaises  conséquences  invisibles  sont  pour  autrui,  ce  qui  nous  les 
rend  plus  invisibles  encore.  11  faut  alors  atteudre  que  la  réaction 
vienne  de  ceux  qui  ont  à  supporter  les  mauvaises  conséquences  de 
l'acte.  C'est  quelquefois  fort  long,  et  voici  ce  qui  prolonge  le  régne 
de  l'erreur. 

Un  homme  fait  un  acle  qui  produit  de  bonnes  conséquences  égales 
à  10,  à  son  profit,  et  de  mauvaises  conséquences  égales  à  15,  réparties 
sur  30  de  ses  semblables,  de  manière  qu'il  n'en  retombe  sur  chacun 
d'eux  que  1/2.  —  Au  total,  il  y  a  perle  et  la  réaction  doit  nécessaire- 
ment arriver.  On  conçoit  cependant  qu'elle  se  fasse  d'autant  plus 
attendre  que  le  mal  sera  plus  disséminé  dans  la  masse  cl  le  bien  plus 
concentré  sur  un  point.  [Ebauche  inédite  de  lauleur.) 


ABONDANCE  (0. 


C'est  une  vaste  et  noble  science,  en  tant  qu'exposition, 
que  l'économie  politique.  Elle  scrute  les  ressorts  du  méca- 
nisme social  et  les  fonctions  de  chacun  des  organes  qui 
constituent  ces  corps  vivants  et  merveilleux,- qu'on  nomme 
des  sociétés  humaines.  Elle  étudie  les  lois  générales  selon 
lesquelles  le  genre  humain  est  appelé  à  croître  en  nombre, 
en  richesse,  en  intelligence,  en  moralité.  Et  néanmoins, 
reconnaissant  un  libre  arbitre  social  comme  un  libre  arbitre 
personnel,  elle  dit  comment  les  lois  providentielles  peuvent 
être  méconnues  ou  violées;  quelle  responsabilité  terrible 
naît  de  ces  expérimentations  fatiiles,  et  comment  la  civili- 
sation peut  se  trouver  ainsi  arrêtée,  retardée,  refoulée  et 
pour  longtemps  étouffée. 

Qui  le  croirait?  Cette  science  si  vaste  et  si  élevée,  comme 
exposition,  en  est  presque  réduite,  en  tant  que  controverse, 
et  dans  sa  partie  polémique,  à  l'ingrate  tâche  de  démontrer 
cette  proposition,  (pii  semble  puérile  à  force  d'être  claire  : 
«  L'abondance  vaut  mieux  que  la  disette.  » 

Car,  qu'on  y  regarde  de  près  et  l'on  se  convaincra  que  la 
plupai't  des  objections  et  des  doutes  qu'on  oppose  à  l'cco- 


{')  Article  destiné  au  Dictionnaire  de  l'Economie  politique.  Il  fut 
r-cril  peu  de  jours  avant  le  départ  de  l'auteur  pour  l'Italie,  —  d'où  il 
no  devait  pas  revenir  !...  {Noie  de  l'éditeur.) 


3  94  PAMPHLETS. 

iiomie  politique  impliquent  ce  principe  :  «  La  disette  vaut 
mieux  que  l'abondance.  » 

C'est  ce  qu'expriment  ces  locutions  si  populaires  : 

«  La  production  surabonde.  » 

«  Nous  périssons  de  pléthore.  » 

«  Tous  les  marchés  sont  engorgés  et  toutes  les  carrières 
encombrées.  » 

«  La  faculté  de  consonmier  ne  peut  plus  suivre  la  faculté 
de  produire.  » 

Voici  un  détracteur  des  machines.  Il  déplore  que  les  mi- 
racles du  génie  de  l'homme  étendent  indéfiniment  sa  puis-^ 
sauce  de  produire.  Que  redoute-t-il  ?  L'abondance. 

Voici  un  protectioniste.  Il  gémit  de  la  libéralité  de  la  na- 
ture envers  d'autres  climats.  Il  craint  que  la  France  n'y 
participe  par  l'échange  et  ne  veut  pas  qu'elle  soit  libre, 
pai'ce  que,  si  elle  l'était,  elle  ne  manquerait  pas  d'attirer 
sur  elle-même  le  fléau  de  V invasion  et  de  l'inondation... 
Que  redoute-t-il?  L'abondance. 

Voici  un  homme  d'État.  Il  s'efiraie  de  tous  les  moyens 
de  satisfaction  que  le  travail  accumule  dans  le  pays,  et 
croyant  apercevoir,  dans  les  profondeurs  de  l'avenir,  le  fan- 
tôme d'un  bien-être  révolutionnaire  et  d'une  égalité  sédi- 
tieuse, il  imagine  de  lourds  impôts,  de  vastes  armées,  des 
dissipations  de  produits  sur  une  grande  échelle,  de  grandes 
existences,  une  puissante  aristocratie  artificielle  chargée  de 
remédier,  par  son  luxe  et  son  faste,  à  l'insolent  excès  de 
fécondité  de  l'industrie  humaine.  Que  redoute-t-il  ?  L'abon- 
dance. 

Enfin,  voici  un  logicien  qui,  dédaignant  les  voies  tor- 
tueuses et  allant  droit  au  but,  conseille  de  brûler  périodi- 
quement Paris,  pour  offrir  au  travail  l'occasion  et  l'avantage 
de  le  reconstruire.  Que  redoute-t-il?  L'abondance. 

Comment  de  telles  idées  ont-elles  pu  se  former,  et,  il 
faut  bien  le  dire,  prévaloir  quelquefois,  non  point  sans  doute 


ABONDANCE.  S  95 

daiîs  la  pratique  personnelle  des  hommes,  mais  dans  leurs 
théories  et  leurs  législations?  Car  s'il  est  une  assertion  qui 
semble  porter  sa  preuve  en  elle-même,  c'est  bien  celle-ci  : 
«  En  fait  de  choses  utiles,  il  vaut  mieux  avoir  que  manquer.» 
Et  s'il  est  incontestable  que  l'abondance  est  un  fléau,  quand 
elle  porte  sur  des  objets  malfaisants,  destructifs,  importims 
comme  les  sauterelles,  les  chenilles,  la  vermine,  les  vices, 
les  miasmes  délétères,  il  ne  peut  pas  être  moins  \tr\  qu'elle 
est  un  bienfait,  quand  il  s'agit  de  ces  choses  qui  apaisent  des 
besoins,  procurent  des  satisfactions,  —  de  ces  objets  que 
l'homme  recherche,  poursuit  au  prix  de  ses  sueurs,  qu'il 
consent  à  acheter  par  le  travail  ou  par  l'échange,  qui  ont  de 
la  valeur,  tels  que  les  aliments,  les  vêtements,  les  logements, 
les  œuvres  d'art,  les  moyens  de  locomotion,  de  communi- 
cation, d'instruction,  de  diversion,  en  un  mot  tout  ce  dont 
s'occupe  l'économie  politique. 

Si  l'on  veut  comparer  la  civilisation  de  deux  peuples  ou 
de  deux  siècles,  est-ce  qu'on  ne  demande  pas  à  la  statistique 
lequel  des  deux  présente,  proportionnellement  à  la  popula- 
tion, plus  de  moyens  d'existence,  plus  de  productions  agri- 
coles, industrielles  ou  artistiques,  plus  de  routes,  de  canaux, 
de  bibliothèques  et  de  musées?  Est-ce  qu'on  ne  décide  pas, 
si  je  puis  m'exprimer  ainsi ,  par  l'activité  comparée  des 
consommations,  c'est-à-dire  par  Vabondance. 

On  dira  peut-être  qu'il  ne  suffit  pas  que  les  produits 
abondent;  qu'il  faut  encore  qu'ils  soient  équifabloment  ré- 
partis. Rien  n'est  plus  vrai.  Mais  ne  confondons  pas  les 
questions.  Quand  nous  défendons  l'abondance,  quand  nos 
adversaires  la  décrient,  les  uns  et  les  autres  nous  sous-en- 
tendons  ces  mots  :  cœteris  paribus,  toutes  choses  égales 
d'ailleurs,  l'équité  dans  la  répartition  étant  supposée  la 
même. 

Et  puis  remarquez  que  l'abondance  est  |xu'  ello-mèuic 
une  cause  de  bonne  répartition.  Plus  une  chose  abonde. 


;5  96  PAMPHLETS. 

moins  elle  a  de  valeur  ;  moins  elle  a  de  valeur,  plus  elle 
est  à  la  portée  de  tous,  plus  les  hommes  sont  égaux  de- 
vant elle.  Nous  sommes  tous  égaux  devant  l'air,  parce 
qu'il  est,  relativement  à  nos  besoins  et  à  nos  désirs,  d'une 
abondance  inépuisable.  Nous  sommes  un  peu  moins  égaux 
devant  l'eau,  parce  qu'étant  moins  abondante  elle  com- 
mence à  coûter;  moins  encore  devant  le  blé,  devant  les 
fruits  délicats,  devant  les  primeurs,  devant  les  raretés, 
l'exclusion    se  faisant   toujours    en    raison    inverse    de 

l' ABONDANCE. 

Nous  ajouterons,  pour  répondre  aux  scrupules  senti- 
mentalistes  de  notre  époque,  que  l'abondance  n'est  pas 
seulement  un  Lien  matériel.  Les  besoins  se  développent, 
au  sein  de  l'humanité,  dans  un  certain  ordre  ;  ils  ne  sont 
pas  tous  également  impérieux,  et  l'on  peut  même  remar- 
quer que  leur  ordre  de  priorité  n'est  pas  leur  ordre  de 
dignité.  Les  besoins  les  plus  grossiers  veulent  être  satis- 
faits les  premiers,  parce  qu'à  cette  satisfaction  tient  la  vie, 
et  que,  quoi  qu'en  disent  les  déclamateurs,  avant  de  vivre 
dignement,  il  faut  vivre.  Primo  viuere,  deindb  philosophare. 

Il  suit  de  là  que  c'est  Fabondance  des  choses  propres 
à  répondre  aux  nécessités  les  plus  vulgaires,  qui  permet 
à  l'humanité  de  spiritualiser  de  plus  en  plus  ses  jouis- 
sances, de  s'élever  dans  la  région  du  Vrai  et  du  Beau. 
Elle  ne  peut  consacrer  au  perfectionnement  de  la  forme, 
au  culte  de  l'art,  aux  investigations  de  la  pensée  que  le 
temps  et  les  forces  qui,  en  vertu  du  progrès,  cessent  d'être 
absorbés  par  les  exigences  de  la  vie  animale.  L'abondance, 
fruit  de  longs  travaux  et  de  patientes  économies,  ne  peut 
être  instantanément  universelle,  dès  l'origine  des  sociétés. 
Elle  ne  peut  se  faire  en  même  temps  sur  toute  la  ligne 
des  productions  possibles.  Elle  suit  un  ordre  successif, 
passant  du  matériel  au  spirituel.  Malheureux  les  peuples, 
quand  des  impulsions  extérieures,  comme  celles  des  gou- 


ABONDANCE.  2!>7 

vorneinents,  s'efforcent  d'intoivertir  cet  ordre,  substituent 
à  des  désirs  grossiers  mais  impérieux  d'autres  désirs  i)lus 
élevés  mais  prématurés,  changent  la  direction  naturelle 
du  travail  et  rompent  cet  équilibre  des  besoins  et  des 
satisfactions,  d'où  naissent  les  garanties  de  la  stabilité 
sociale. 

Au  reste,  si  l'abondance  était  un  fléau,  cela  serait  aussi 
malheureux  qu'étrange,  car  quelque  facile  que  soit  le  re- 
mède (s'abstenir  de  produire  et  détruire,  quoi  de  plus  aisé  ?), 
jamais  on  n'y  déterminera  l'individualité.  On  a  beau  décla- 
mer contre  l'abondance,  la  siu'abondance,  la  pléthore,  l'en- 
combrement, on  a  beau  faire  la  théorie  de  la  disette,  lui 
donner  l'appui  des  lois,  proscrire  les  machines,  gêner,  en- 
traver, contrarier  les  échanges,  cela  n'empêche  personne, 
pas  même  les  coryphées  de  ces  systèmes ,  de  travailler  à 
réaliser  l'abondance.  Sur  toute  la  surface  du  globe,  on  ne 
rencontrerait  pas  un  seul  homme  dont  la  pratique  ne  pro- 
teste contre  ces  vaines  théories.  On  n'en  rencontrerait  pas 
un  qui  ne  cherche  à  tirer  le  meilleur  parti  possible  de  ses 
forces,  à  les  ménager,  à  les  économiser,  à  en  augmenter  le 
résultat  par  la  coopération  des  forces  naturelles  ;  on  n'en 
trouverait  pas  un,  même  parmi  ceux  qui  déclament  le  plus 
contre  la  liberté  des  transactions,  qui  ne  se  conduise  sur  ce 
principe  (tout  en  voulant  l'interdire  aux  autres)  :  vendre  le 
plus  cher  et  acheter  au  meilleur  mai'ché  possible  ;  —  de 
telle  sorte  que  la  théorie  de  la  disette  qui  prévaut  dans  les 
livres,  dans  les  journaux ,  dans  les  conversations ,  dans  les 
parlements,  et,  par  là,  dans  les  lois,  est  réfutée  et  démentie 
par  la  manière  d'agir  de  toutes  les  individualités,  sans  au- 
cune exception,  qui  composent  le  genre  humain,  ce  qui  est 
certes  la  plus  péremptoire  réfutation  qu'il  soit  possible  d'i- 
maginer. 

Mais  en  face  de  ce  problème  :  l'abondance  vaut-elle 
mieux  que  la  disette,  d'où  vient  que  tous  les  hommes,  après 


39  8  PAMPHLETS. 

s'être  virtuellement  prononcés  pour  l'abondance,  par  leur 
manière  d'agir ,  de  travailler  et  d'échanger,  se  constituent 
théoriquement  les  défenseurs  de  la  disette,  jusque-là  qu'ils 
forment  dans  ce  sens  l'opinion  publique  et  en  font  jaillir 
toutes  sortes  de  lois  restrictives  et  compressives? 

C'est  ce  qu'il  nous  reste  à  expliquer. 

Au  fond,  ce  à  quoi  nous  aspirons  tous,  c'est  que  chacun 
de  nos  efforts  réalise  pour  nous  la  plus  grande  somme  pos- 
sible de  bien-être.  Si  nous  n'étions  pas  sociables,  si  nous 
vivions  dans  l'isolement,  nous  ne  connaîtrions,  pour  attein- 
dre ce  but,  qu'une  règle  :  travailler  plus  et  mieux,  règle 
qui  implique  l'abondance  progressive. 

Mais,  à  cause  de  l'Echange  et  de  la  séparation  des  occu- 
pations, qui  en  est  la  suite,  ce  n'est  pas  immédiatement  à 
nous-mêmes,  c'est  à  autrui  que  nous  consacrons  notre  tra- 
vail, nos  efforts,  nos  produits ,  nos  services.  Dès  lors,  sans 
perdre  de  vue  la  règle  :  produire  plus,  nous  en  avons  une 
autre  toujours  plus  actuellement  présente  à  notre  esprit  : 
produire  plus  de  valeur.  Car  c'est  de  là  que  dépend  la  quan- 
tité de  services  que  nous  avons  à  recevoir  en  retour  des 
nôtres. 

Or,  créer  plus  de  produits ,  ou  créer  plus  de  valeur,  ce 
n'est  pas  la  même  chose.  Il  est  bien  clair  que  si,  par  force 
ou  par  ruse,  nous  parvenions  à  raréfier  beaucoup  le  service 
spécial  ou  le  produit  qui  font  l'objet  de  notre  profession, 
nous  nous  enrichirions  sans  augmenter  ni  perfectionner 
notre  travail.  Si  un  cordonnier,  pai'  exemple  ,  pouvait,  par 
un  acte  de  sa  volonté ,  faire  évaporer  tous  les  souliers  du 
monde,  excepté  ceux  de  sa  boutique,  ou  frapper  de  para- 
lysie quiconque  sait  manœuvrer  le  tranchet  et  le  tire-pied, 
il  deviendrait  un  Crésus  ;  son  sort  s'améliorerait,  non  point 
avec  le  sort  général  de  l'humanité,  mais  en  raison  inverse 
de  la  destinée  universelle. 

Voilà  tout  le  secret  —  et  tout  l'odieux  —  de  la  théorie 


ABONDANCE.  ;]!)y 

de  la  disette,  telle  qu'elle  se  manifeste  dans  les  restrictions, 
les  monopoles  et  les  privilèges.  Elle  ne  fait  que  traduire  et 
voiler ,  par  un  commentaire  scientifique ,  ce  sentiment 
égoïste  que  nous  portons  tous  au  fond  du  cœur  :  les  con- 
currents m'importunent. 

Quand  nous  apportons  un  produit  sur  le  marché,  deux 
circonstances  sont  également  de  nature  à  en  surhausser  la 
valeur  :  la  première,  c'est  qu'il  y  rencontre  une  très-grande 
abondance  des  choses  contre  lesquelles  il  peut  s'échanger, 
c'est-à-dire  de  tout;  la  seconde,  c'est  qu'il  y  rencontre  ime 
très-grande  rareté  de  ses  similaires. 

Or,  ni  par  nous-mêmes,  ni  par  l'intermédiaire  des  lois  et 
de  la  force  publique,  nous  ne  pouvons  rien  sur  la  première 
de  ces  circonstances.  L'abondance  universelle  ne  se  décrète 
malheureusement  pas;  il  y  faut  d'autres  façons;  les  légis- 
lateurs, les  douaniers  et  les  entraves  n'y  peuvent  rien. 

Si  donc  nous  voulons  élever  artificiellement  la  valeur  du 
produit,  force  nous  est  d'agir  sur  l'autre  élément  de  cette 
valeur.  En  ceci,  la  volonté  individuelle  n'est  pas  aussi  im- 
puissante. Avec  des  lois  ad  hoc,  avec  de  l'arbitraire,  avec 
des  baïonnettes,  avec  des  chaînes ,  avec  des  entraves,  avec 
des  châtiments  et  des  persécutions,  il  n'est  pas  impossible 
de  chasser  les  concurrents,  de  créer  la  rareté  et  cette  hausse 
artificielle  qui  est  l'objet  de  nos  désirs. 

Les  choses  étant  ainsi ,  il  est  aisé  de  comprendre  ce  qui 
peut  et  doit  arriver  dans  un  temps  d'ignorance,  de  bjirbarie 
et  de  cupidité  effrénée. 

Chacun  s'adresse  à  la  législature,  et  par  cet  intermédiaire 
à  la  force  publique,  pour  lui  demander  de  créer  artificielle- 
ment, par  tous  les  moyens  en  son  pouvoir,  la  rareté  de  la 
chose  qu'il  produit.  L'agriculteur  demande  la  rareté  du 
blé  ;  l'éleveur  ,  la  rareté  du  bétail  ;  le  maître  de  forges,  la 
rareté  du  fer  ;  le  colon,  la  rareté  du  sucre  ;  le  tisseur,  la  ra- 
reté du  drap ,  etc.,  etc.  Chacun  donne  les  mêmes  raisons. 


•00  PAMPHLETS. 

œ  qui  finit  par  faire  un  corps  de  doctrine  qu'on  peut  bien 
appeler  la  théorie  de  la  disette;  et  la  force  publique  emploie 
le  fer  et  le  feu  au  triomphe  de  cette  théorie. 

Mais,  sans  parler  des  masses,  ainsi  soumises  au  régime  de 
la  privation  universelle,  il  est  aisé  de  voir  à  quelle  mystifica- 
tion viennent  se  heurter  les  inventeurs  de  ce  régime,  et 
quel  temble  châtiment  attend  leur  rapacité  sans  scrupule. 

Nous  avons  vu  que,  relativement  à  chaque  produit  spé- 
cial, la  valeur  avait  deux  éléments  :  1°  la  rareté  de  ce  qui 
lui  est  similaire  ;  2»  l'abondance  de  tout  ce  qui  ne  lui  est 
pas  similaire. 

Or,  qu'on  veuille  bien  remarquer  ceci  :  par  cela  même 
que  la  législature,  esclave  de  l'égoïsme  individuel,  travaille 
à  réaliser  le  premier  de  ces  deux  éléments  de  la  valem-,  elle 
détruit  le  second,  sans  pouvoir  l'éviter,  puisque  c'est  une 
seule  et  même  chose.  Elle  a  successivement  satisfait  les 
vœux  de  l'agriculteur,  de  l'éleveur,  du  maître  de  forges,  du 
fabricant,  du  colon,  en  produisant  artificiellement  la  rareté 
du  blé,  de  la  viande,  du  fer,  du  drap,  du  sucre,  etc.  ;  mais 
cela  qu'est-ce  autre  chose  que  détruire  cette  abondance  gé- 
nérale, qui  est  la  seconde  condition  de  la  valeur  de  chaque 
produit  particulier?  Ainsi,  après  avoir  soumis  la  commu- 
nauté à  des  privations  effectives,  impliquées  dans  la  disette, 
dans  le  but  d'exhausser  la  valeur  des  produits,  il  se  trouve 
qu'on  n'a  pas  même  réussi  à  atteindre  cette  ombre,  à  étrein- 
dre  ce  fantôme,  à  exhausser  cette  valeur  nominale,  parce 
que  précisément  ce  que  la  rareté  du  produit  spécial  opère 
en  sa  faveur,  dans  ce  sens,  la  rareté  des  autres  produits  le 
neutralise.  Est-il  donc  si  difficile  de  comprendre  que  le  cor- 
donnier dont  nous  parlions  tout  à  l'heure,  parvînt-il  à  dé- 
truire, par  un  seul  acte  de  sa  volonté,  tous  les  souliers  du 
monde,  excepté  ceux  de  sa  façon,  ne  serait  pas  plus  avancé, 
même  au  point  de  vue  puéril  de  la  valeur  nominale,  si  du 
même  coup  tous  les  objets,  contre  lesquels  les  souliers  s'é- 


ABONDA>CK.  401 

changent,  se  raréfiaient  dans  la  nit-me  proportion  ?  Il  n'y 
aurait  que  ceci  de  changé  :  tous  les  hommes,  y  compris 
notre  cordonnier,  seraient  plus  mal  chaussés,  vêtus,  nourris, 
logés,  encore  que  les  produits  conservassent  entre  eux  la 
même  valem*  relative. 

Et  il  faut  bien  qu'il  en  soit  ainsi.  Où  en  serait  la  société, 
si  l'injustice,  l'oppression,  l'égoïsme  ,  la  cupidité  et  l'igno- 
rance n'entraînaient  aucun  châtiment  ?  Heureusement  il 
n'est  pas  possible  que  quelques  hommes  puissent,  sans  in- 
convénient pour  eux-mêmes,  faire  tourner  la  force  publique 
et  l'appareil  gouvernemental  au  profit  de  la  disette,  et  à 
comprimer  l'universel  élan  de  l'humanité  vers  l'abon- 
dance (*). 

[^}  V.,  tome  IV,  pages  5  et  163,  les  cliap.  Abondance,  Disette;  Cherté, 
Bon  marché.  Not-e  de  l'éditeur.) 


OEui-res  cbinpUttt,  n  /> 


BALANCE  DU  COMMERCE 


(0 


La  balance  du  commerce  est  un  article  de  foi. 

On  sait  en  quoi  elle  consiste  :  un  pays  importe-t-il  plus 
qu'il  n'exporte  ;  il  perd  la  différence.  Réciproquement,  ses 
exportations  dépassent-elles  ses  importations;  l'excédant 
forme  son  bénéfice.  Cela  est  tenu  pour  un  axiome  et  on  lé- 
gifère en  conséquence. 

Sur  cette  donnée,  M.  Mauguin  nous  a  avertis  avant-hier, 
chiffres  en  main,  que  la  France  fait  au  dehors  un  commerce 
dans  lequel  elle  a  trouvé  le  moyen  de  perdre  bénévolement, 
et  sans  que  rien  l'y  oblige,  200  millions  tous  les  ans. 

«  Vous  avez  perdu  sur  votre  commerce,  dans  onze  années, 
2  milliards,  entendez-vous  !  » 

Puis,  appliquant  son  infaillible  règle  aux  détails,  il  nous 
a  dit  :  «En  objets  fabriqués,  vous  avez  vendu,  en  1847, 

(')  Lors  de  la  discussion  du  budget  général  des  dépenses  pour 
l'exercice  de  1850,  M.  Mauguin  exposa  naivemenl  à  la  tribune  la 
vieille  et  fausse  théorie  de  la  balance  du  commerce,  (iloniteur  du 
27  mars.)  Bastial,  qui  l'avait  déjà  réfutée  dans  ses  Sophismes,  crut 
devoir  l'attaquer  de  nouveau  ;  et  comme  sa  santé  ne  lui  permettait 
plus  de  monter  à  la  tribune,  il  adressa,  le  29  mars  1850,  à  une  feuille 
quolidienne,  les  réflexions  que  nous  reproduisons.  11  est  à  remar- 
quer qu'il  simplifle  les  calculs  hypothétiques,  au  moyen  desquels  il 
élucide  sa  thèse,  en  excluant  quelques-uns  des  éléments  qu'il  avait 
employés  en  1845.  (V.  tome  IV,  page  52.) 

[Sole  de  l'ediieur.) 


lULANCE    DU    COMMERCE.  40  i 

pour  (>0o  luilliuiis,  et  vous  n'avez  acheté  que  pour  152  mil- 
lions. Vous  avez  donc  gagné  450  millions.  » 

«  Eu  objets  naturels,  vous  avez  acheté  pour  80i  millions, 
et  vous  n'avez  vendu  que  pour  I  \A  millions;  vous  avez  donc 
perdu  690  millions.  » 

Ce  que  c'est  que  do  tirer,  avec  une  naïveté  intrépide, 
toutes  les  conséquences  d'un  principe  absurde  !  M.  Mauguin 
a  trouvé  le  secret  de  faire  rire,  aux  dépens  de  la  balance  du 
commerce,  jusqu'à  MM.  Darblay  et  Lebeuf.  C'est  un  beau 
succès,  et  il  m'est  permis  d'en  être  jaloux. 

Permettez-moi  d'iipprécier  le  mérite  de  la  règle  selon  la- 
quelle M.  Mauguin  et  tous  les  prohibitionistes  calculent  les 
profits  et  les  pertes.  Je  le  ferai  en  racontant  deux  opérations 
commerciales  que  j'ai  eu  l'occasion  de  faire. 

J'étais  à  Bordeaux.  J'avais  une  pièce  de  vin  qui  valait 
50  fr.  ;  je  l'envoyai  à  Liverpool,  et  la  douane  constata  sur 
ses  registres  une  exportation  de  50  francs. 

Arrivé  à  Liverpool,  le  vin  se  vendit  à  70  fr.  Mon  corres- 
pondant convertit  les  70  fr.  en  houille,  laquelle  se  trouva 
valoir,  sur  la  place  de  Bordeaux,  00  fr.  La  douane  se  hâta 
d'enregistrer  une  importation  de  90  francs. 

Balance  d\\  commerce  en  excédant  de  l'importation, 
40  fr. 

Ces  U)  fr.,  j'ai  toujours  cru,  sur  la  foi  de  mes  livres,  que 
je  les  avais  gagnés.  M.  Mauguin  m'apprend  (pic  je  les  ai  per- 
dus, et  que  la  France  les  a  perdus  en  ma  personne. 

Et  pourquoi  M.  Mauguin  voit-il  là  une  perte?  Parce  quil 
suppose  que  tout  excédant  de  l'importation  sur  l'exportation 
in)pli(|ue  nécessairement  un  solde  quil  faut  payer  en  ccus. 
Mais  où  est,  dans  l'opération  que  je  raconte,  et  qui  est  l'i- 
nfiage  de  toutes  les  opérations  connnerciales  lucratives  ,  le 
solde  à  payer?  Est-il  donc  si  difticilc  de  comprendre  ({u'un 
négociant  compare  les  prix  courants  des  diverses  places 
et  ne  se  décide  à  opérer  (pie  Iors«|u'il  a  la  certitnd(>.  ou  du 


4  04  l'AMriM.EiS. 

moins  la  chance,  de  voir  la  valeur  exportée  lui  revenir  j,'ros- 
sie?Donc  ce  que  M.  Mauj^uin  appelle  perte  doit  s'appeler 
profit. 

Peu  de  jours  après  mon  opération,  j'eus  la  bonhomie 
d'éprouver  un  regret  ;  je  fus  fâché  de  ne  l'avoir  pas  retar- 
dée. En  effet,  le  vin  baissa  à  Bordeaux  et  haussa  à  Liver- 
pool;  de  sorte  que  si  je  ne  m'étais  pas  autant  pressé,  j'au- 
rais acheté  à  40  fr.  et  vendu  à  100  fr.  En  vérité,  je  croyais 
que  sur  ces  bases  mon  profit  eut  été  plus  grand.  J'apprends 
par  jM.  Mauguin  que  c'est  la  perte  qui  eût  été  plus  écrasante. 

Ma  seconde  opération,  monsieur  le  rédacteur ,  eut  une 
issue  bien  différente. 

J'avais  fait  venir  du  Périgord  des  truffes  qui  me  coûtaient 
100  francs;  elles  étaient  destinées  à  deux  célèbres  ministé- 
riels anglais,  pour  un  très-haut  prix,  que  je  me  proposais 
de  convertir  en  livres.  Hélas  !  j'aurais  mieux  fait  de  les  dé- 
vorer moi-même  (je  parle  des  truffes,  non  des  livres  ni  des 
torys).  Tout  n'eût  pas  été  perdu,  comme  il  arriva,  car  le  na- 
vire qui  les  emportait  périt  à  la  sortie  du  port.  La  douane, 
qui  avait  constaté  à  cette  occasion  une  sortie  de  100  fr.,  n'a 
jamais  eu  aucune  rentrée  à  inscrire  en  regard. 

Donc,  dira  M.  Mauguin,  la  France  a  gagné  100  fi*.  ;  car 
c'est  bien  de  cette  somme  que,  grâce  au  naufrage,  l'expor- 
tation surpasse  l'importation.  Si  l'affaire  eût  autrement 
tourné,  s'il  m'était  arrivé  pour  2  ou  300  fr.  de  livres,  c'est 
alors  que  la  balance  du  commerce  eût  été  défavorable  et 
que  la  France  eût  été  en  perte. 

Au  point  de  vue  de  la  science,  il  est  triste  de  penser  que 
ttjutes  les  entreprises  commerciales  qui  laissent  de  la  perte 
selon  les  négociants,  donnent  du  profit  suivant  cette  classe 
de  théoriciens  qui  déclament  toujours  contre  la  théorie. 

Mais  au  point  de  vue  de  la  pratique,  cela  est  bien  plus 
Iriste  encore,  car  qu'en  résultc-t-il? 

Supposons  que  M.  Mauguin  eût  le  pouvoir  (et,  dans  un»; 


HAI.ANCK    l)L   CO.MMI'KCi:.  405 

(•crtaint'  iiicsuic.  il  la  \y<\v  ses  votes)  de  substituer  ses  cal- 
culs et  sa  volonté  aux  calculs  et  à  la  volonté  des  uéj^ociants. 
et  de  donner,  selon  ses  expressions^  «  une  bonne  organisa- 
tion commerciale  et  industrielle  au  pays,  une  bonne  impul- 
sion au  travail  national,  »  que  fera-t-il  ? 

Toutes  les  opérations  qui  consisteraient  à  acheter  à  bon 
marché  au  dedans  pour  vendre  cher  au  dehors,  et  à  con- 
vertir le  produit  en  denrées  très-recherchées  chez  nous. 
M.  Mauguin  les  supprimera  législativement,  car  ce  sont  jus- 
tement celles  où  la  valeur  importée  surpasse  la  valeur 
exportée. 

En  compensation,  il  tolérera,  il  favorisera  au  besoin  pr.r 
des  primes  (des  taxes  sur  le  public)  toutes  les  entreprises 
qui  seront  basées  sur  cette  donnée  :  Acheter  cher  en  France 
pour  vendre  à  bon  marché  à  rétrarvger,  en  d'autres  termes, 
exporter  ce  qui  nous  est  utile  pour  rapporter  ce  qui  ne  nous 
est  bon  à  rien.  Ainsi,  il  nous  laissera  parfaitement  libres, 
par  exemple,  d'envoyer  des  fromages  de  Paris  à  Amsterdam 
pour  rapporter  des  articles  de  mode  d'Amsterdam  à  Paris, 
car  on  peut  affirmer  que,  dans  ce  trafic,  la  balance  du  com- 
merce serait  toute  en  notre  faveur. 

Oui,  c'est  une  chose  triste,  et  j'ose  ajouter  dégi'adante, 
que  le  législateur  ne  veuille  pas  laisser  les  intéressés  décider 
et  agir  pour  eux-mêmes  en  ces  matières,  à  leurs  périls  et 
risques.  Au  moins  alors  chacun  a  la  responsabilité  de  ses 
actes;  celui  qui  se  trompe  est  puni  et  se  redresse.  Mais 
quand  le  législateur  impose  et  prohibe,  s'il  a  une  erreur 
monstrueuse  dans  la  cervelle,  il  faut  que  cette  erreur  de- 
vienne la  règle  de  conduite  de  toute  une  grande  nation.  En 
France,  nous  aimons  beaucoup  la  liberté,  mais  nous  ne  la 
comprenons  guère.  Oh!  tâchons  de  la  mieux  comprendre, 
nous  ne  l'en  aimerons  pas  moins. 

M.  Mauguin  a  aflirmé  avec  un  aplomb  imperturbable  qu'il 
n'y  a  pas  en  Angleterre  un  homme  d'État  (|ui  ne  professe  la 


4n(j  PAMPHLETS. 

doctrine  de  la  balance  du  commerce.  Après  avoir  calculé  la 
perte  qui,  selon  lui,  résulte  de  l'excédant  de  nos  importa- 
tions, il  s'est  écrié  :  «  Si  Ton  faisait  à  l'Angleterre  un  sem- 
blable tableau,  elle  en  frémirait,  et  il  n'y  a  pas  un  membre 
de  la  Chambre  des  Communes  qui  ne  se  crût  menacé  sur 
son  banc.  » 

Et  moi  j'affirme  cpie  si  l'on  venait  dire  à  la  Chambre  des 
Communes  :  «  La  valeur  totale  de  ce  qui  sort  du  pays  sur- 
passe la  valeur  totale  de  ce  qui  y  entre,  »  c'est  alors  qu'on 
se  croirait  menacé,  et  je  doute  quil  se  trouvât  un  seul  ora- 
teur qui  osât  ajouter  :  La  ditférence  est  un  profit. 

En  Angleterre,  on  est  convaincu  quil  importe  à  la  nation 
de  recevoir  plus  qu'elle  ne  donne.  De  plus,  on  s'est  aperçu 
que  c'est  la  tendance  de  tous  les  négociants,  et  c'est  pour- 
quoi on  y  a  pris  le  parti  de  les  Imsser  foire,  et  de  rendre 
Jux  échanges  la  Liberté. 


PAIX  ET  LIBERTE 


BUDGET   RÉPUBLICAIN i". 


Un  programme!  mi  programme  !  voilà  le  cri  qui  s'élève 
(le  toutes  parts  vers  le  cabinet. 

Comment  comprenez-vous  l'administration  intérieure? 
Quelle  sera  votre  politique  au  dehors?  Par  quelles  grandes 
mesures  entendez-vous  élever  les  recettes?  Vous  faites-vous 
fort  d'éloigner  de  nous  ce  triple  fléau  qui  semble  planer  sur 
nos  têtes  :  la  guerre,  les  révolutions,  la  banqueroute  ?  Pou- 
vons-nous enfin  nous  livrer  avec  quelque  sécurité  au  travail, 
à  l'industrie,  aux  grandes  entreprises?  Qu'avez-vous  imaginé 
pour  nous  assurer  ce  lendemain  que  vous  promîtes  à  tous 
les  citoyens,  le  jour  où  vous  prîtes  la  direction  des  aflairés  ? 

Voilà  ce  que  chacun  demande;  mais,  hélas  !  le  ministère 
ne  répond  rien.  Qui  pis  est,  il  semble  systématiquement 
résolu  à  ne  rien  répondre. 

Que  faut-il  en  conclure?  Ou  le  cabinet  n'a  pas  de  plan, 
ou  s'il  en  a  un,  il  le  cache. 

Eh  bien  !  je  dis  que,  dans  l'une  ou  l'autre  hypothèse,  il 
manque  à  son  devoir.  S'il  cache  son  plan,  il  fait  une  chose 

(')  Pamphlet  public  en  février  I«'i0.  —  L'auteur  avait  éciit,  un 
mois  avant,  dans  le  Journal  des  Débats,  un  article  qu'à  raison  de 
l'identité  du  sujet  nous  reproduisons  à  la  lin  de  Paix  et  Liberté. 

{Note  de  l'éditeur.) 


4  os  PAMPHLETS. 

qu'il  n'a  pas  le  droit  de  faire;  car  un  plan  gouverne- 
mental n'appartient  pas  au  gouvernement,  mais  au  public. 
C'est  nous  qu'il  intéresse,  puisque  notre  bien-être  et  notre 
sécurité  en  dépendent.  Nous  devons  être  gouvernés  non 
selon  la  volonté  cachée  du  ministère,  mais  selon  sa  volonté 
connue  et  approuvée.  Au  cabinet,  l'exposition,  la  proposi- 
tion, l'initiative;  à  nous,  le  jugement;  à  nous,  l'acceptation 
ouïe  refus.  Mais  pour  juger,  il  faut  connaître.  Celui  qui 
monte  sur  le  siège  et  s'empare  des  guides,  déclare,  par  cela 
même,  qu'il  sait  ou  croit  savoir  le  but  qu'il  faut  atteindre 
et  la  route  qu'il  faut  prendre.  C'est  bien  le  moins  qu'il  n'en 
fasse  pas  mystère  aux  voyageurs ,  quand  ces  voyageurs 
forment  une  grande  nation  tout  entière. 

Que  s'il  n'a  pas  de  plan,  qu'il  juge  lui-même  ce  qu'il  a  à 
faire.  A  toutes  les  époques,  pour  gouverner  il  faut  une 
pensée  ;  mais  cela  est  vrai,  surtout  aujourd'hui.  Il  est  bien 
certain  qu'on  ne  peut  plus  suivre  les  vieilles  ornières,  ces 
ornières  qui  déjà  trois  fois  ont  versé  le  char  dans  la  boue. 
Le  statu  quo  est  impossible,  la  tradition  insuffisante.  Il  faut 
des  réformes;  et,  quoique  le  mot  soit  malsonnant,  je  di- 
rai :  //  faut  du  nouveau;  non  point  du  nouveau  qui  ébranle, 
renverse,  effraie,  mais  du  nouveau  qui  maintienne,  con- 
solide, rassure  et  rallie. 

Donc,  dans  mon  ardent  désir  de  voir  apparaître  le  vrai 
Budget  républicain,  découragé  par  le  silence  ministériel,  je 
me  suis  rappelé  le  vieux  proverbe  :  Veux-tu  être  bien  servi, 
sers-toi  toi-même  ;  et  pour  être  sur  d'avoir  un  programme, 
j'en  ai  fait  un.  Je  le  livre  au  bon  sens  public. 

Et  d'abord,  je  dois  dire  dans  quel  esprit  il  est  conçu. 

J'aime  la  République,  —  et  j'ajoute,  pour  faire  ici  un 
aveu  dont   quelques-uns  pourront  être  surpris  ('),  —  je 

(')  Sur  les  opiiiiuiis  politiques  de  l'auleui',  V.  au  ttime  l^'',  ses  écrits 
el  professions  de  fui  publiés  à  l'occasion  des  élections. 

[Note  d  l'édieleur.) 


PAIX    ET   LIBEniE.  4  09 

l'aime  beaucoup  plus  qu'au  24  février.  Voici  mes  raisons. 

Comme  tous  les  publicistes,  même  ceux  de  l'école  mo- 
narchique, entre  autres  Chateaubriand,  je  crois  que  la  Ré- 
publique est  la  forme  naturelle  d'un  gouvernement  nor- 
mal. Peuple,  Roi,  Aristocratie,  ce  sont  trois  puissances  qui 
ne  peuvent  coexister  que  pendant  leur  lutte.  Cette  lutte  a 
des  armistices  qu'on  appelle  des  chartes.  Chaque  pouvoir 
stipule  dans  ces  chartes  une  part  relative  à  ses  victoires. 
C'est  en  vain  que  les  théoriciens  sont  intervenus  et  ont  dit  : 
«  Le  comble  de  l'art,  c'est  de  régler  les  attributions  des  trois 
jouteurs,  de  telle  sorte  qu'ils  s'empêchent  réciproquement.  » 
La  nature  des  choses  veut  que,  pendant  et  par  la  trêve, 
l'une  des  trois  puissances  se  fortifie  et  grandisse.  La  lutte 
recommence,  et  aboutit,  de  lassitude,  à  une  charte  nou- 
velle un  peu  plus  démocratique,  et  ainsi  de  suite,  jusqu'à 
ce  que  le  régime  républicain  ait  triomphé. 

Mais  il  peut  arriver  que  le  peuple,  parvenu  à  se  gouver- 
ner lui-même,  se  gouverne  mal.  Il  souffre  et  soupire  après 
un  changement.  Le  prétendant  exilé  met  à  profit  l'occasion, 
il  remonte  sur  le  trône.  Alors  la  lutte,  les  trêves  et  le  rè- 
gne des  chartes  recommence,  pour  aboutir  de  nouveau  à  la 
République.  Combien  de  fois  peut  se  renouveler  l'expé- 
rience? C'est  ce  que  j'ignore.  Mais  ce  qui  est  certain,  c'est 
qu'elle  ne  sera  définitive  que  lorsque  le  peuple  aura  appris 
à  se  gouverner. 

Or,  au  2i  février,  j'ai  pu  craindre,  comme  bien  d'autres, 
que  la  nation  ne  fut  pas  préparée  à  se  gouverner  elle-même. 
Je  redoutais,  je  l'avoue,  l'influence  des  idées  grecques  et 
romaines  qui  nous  sont  imposées  à  tous  par  le  monopole 
universitaire,  idées  radicalement  exclusives  de  toute  justice, 
de  tout  ordre,  de  toute  liberté,  idées  devenues  plus  faus- 
ses encore  dans  les  théories  prépondérantes  de  Montesquieu 
et  de  Rousseau.  Je  redoutais  aussi  la  terreur  maladive 
des  nus  et  l'admiration  aveugle  des  autres.  iiisi>ir('es  ]y,\v  le 


<in  PAMI'illEi?. 

souvenir  de  la  première  République.  Je  me  disais  :  Tant 
que  dureront  ces  tristes  associations  d'idées^  le  règne  pai- 
sible de  la  Démocratie  sur  elle-même  n'est  pas  assuré. 

Mais  les  événements  ne  se  sont  pas  réglés  sur  ces  prévi- 
sions. La  République  a  été  proclamée;  pour  revenir  à  la 
Monarchie,  il  faudrait  une  révolution,  peut-être  deux  ou 
trois,  puisqu'il  y  a  plusieurs  Prétendants.  En  outre,  ces  révo- 
lutions ne  seraient  que  le  prélude  d'une  révolution  nouvelle, 
puisque  le  triomphe  définitif  de  la  forme  républicaine  est 
la  loi  nécessaire  et  fatale  du  progrès  social. 

Que  le  ciel  nous  préserve  de  telles  calamités.  Nous  som- 
mes en  République,  restons-y;  restons-y,  puisqu'elle  re- 
viendrait tôt  ou  tard;  restons-y,  puisqu'en  sortir  ce  serait 
romTir  l'ère  des  bouleversements  et  des  guerres  civiles. 

Mais  pour  que  la  République  se  maintienne,  il  faut  que 
le  peuple  l'aime.  Il  faut  .qu'elle  jette  d'innombrables  et 
profondes  racines  dans  l'universelle  sympathie  des  masses. 
Il  faut  que  la  confiance  renaisse,  que  le  travail  fructifie,  que 
les  capitaux  se  forment,  que  les  salaires  haussent,  que  la 
vie  soit  plus  facile,  que  la  nation  soit  fière  de  son  œuvre, 
en  la  montrant  à  l'Europe  toute  resplendissante  de  vraie 
grandeur,  de  justice  et  de  dignité  morale.  Donc,  inaugu- 
rons la  politique  de  la  Paix  et  de  la  Liberté. 

Paix  et  Liberté  î  II  n'est  certes  pas  possible  d'aspirer  vers 
deux  objets  plus  élevés  dans  l'ordre  social.  Mais  que  peu- 
vent-ils avoir  de  commun  avec  les  chififres  glacés  d'un  vul- 
gaire budget? 

Ah!  la  liaison  est  aussi  intime  qu'elle  puisse  l'être.  Une 
guerre,  une  menace  de  guerre,  une  négociation  pouvant 
aboutir  à  la  guerre,  rien  de  tout  cela  n'arrive  à  l'existence 
que  par  la  vertu  d'un  petit  article  inscrit  sur  ce  gros  volume, 
effroi  du  contribuable.  Et,  de  même,  je  vous  défie  d'ima- 
giner une  oppression,  une  limitation  à  la  liberté  des  cir 


PAIX  i:t  m: :r.:.ii:.  i  :  i 

toyens,  une  chaîne  à  leur  bras  ou  à  leur  cou,  qui  ne  soit  née 
(lu  budi^et  des  recettes  et  n'en  subsiste. 

Montrez-moi  un  peuple  se  nourrissant  d'injustes  idées  de 
domination  extérieure,  d'influence  abusive,  de  prépondé- 
rance, de  prépotence;  s'immisçant  dans  les  affaires  des  na- 
tions voisines,  sans  cesse  menaçant  ou  menacé;  et  je  vous 
montrerai  un  peuple  accablé  de  taxes. 

Montrez-moi  un  peuple  qui  s'est  donné  des  institutions 
d'une  telle  nature  que  les  citoyens  ne  peuvent  penser, 
écrire,  imprimer,  enseigner,  travailler,  échanger,  s'assem- 
bler sans  qu'une  tourbe  de  fonctionnaires  ne  vienne  entra- 
ver leurs  mouvements;  et  je  vous  montrerai  un  peuple 
accablé  de  taxes. 

Car  je  vois  bien  comment  il  ne  m'en  coîite  rien  pour  vi- 
vre en  paix  avec  tout  le  monde.  Mais  je  ne  puis  concevoir 
comment  je  devrais  m'y  prendre  pour  m'exposer  à  des 
querelles  continuelles,  sans  m'assujettir  à  des  frais  énor- 
mes, soit  pour  attaquer,  soit  pour  me  défendre. 

Et  je  vois  bien  aussi  comment  il  ne  m'en  coûte  rien  pour 
être  libre;  mais  je  ne  puis  comprendre  comment  lEtat 
pourrait  agir  sur  moi  d'une  manière  funeste  à  ma  liberté, 
si  je  n'ai  commencé  par  remettre  en  ses  mains,  et  à  mes  frais, 
de  coûteux  instruments  d'oppression. 

Cherchons  donc  l'économie.  Cherchons -la,  parce  quelle 
est  le  seul  moyen  de  satisfaire  le  peuple,  de  lui  faire  aimer 
la  République,  de  tenir  en  échec,  par  la  sympathie  des 
masses,  l'esprit  de  turbulence  et  de  révolution.  Clierclions 
l'économie,  —  Paix  et  Liberté  nous  seront  données  par 
surcroît. 

L'Économie  est  comme  l'Intérêt  personnel.  Ce  sont  deux 
mobiles  vulgaires,  mais  ils  développent  des  principes  plus 
nobles  qu'eux-mêmes. 

Le  but  spécial  et  actuel  d'une  réforme  financière  est  de 
rétablir  l'Équilibre  entre  la  recette  et  la  dépense.  Son  but 


4l'.'  PAMPHLETS. 

ultérieur,  ou  plutôt  son  effet,  est  de  restaurer  le  Crédit  pu- 
blic. Enfin,  un  autre  but  plus  important  qu'elle  doit  attein- 
dre pour  mériter  ce  beau  nom  de  réforme,  c'est  de  soulager 
le  peuple,  de  faire  aimer  les  institutions  et  d'épargner  ainsi 
au  pays  de  nouvelles  commotions  politiques. 

Si  j'apprécie  à  ces  divers  points  de  vue  les  systèmes  qui 
se  sont  produits,  je  ne  puis  m'empêcher  de  les  juger  ou  bien 
incomplets  ou  illusoires. 

Un  mot  sur  deux  de  ces  systèmes  :  celui  des  praticiens 
et  celui  des  utopistes. 

Je  commence  par  déclarer  que  j'ai  le  plus  profond  res- 
pect pour  la  science  et  l'expérience  des  financiers.  Ils  ont 
passé  leur  vie  à  étudier  le  mécanisme  de  nos  finances,  ils 
en  connaissent  tous  les  ressorts;  et  s'il  ne  s'agissait  que  d'at- 
teindre cet  équilibre,  qui  est  à  peu  près  l'objet  exclusif  de 
leiu"  poursuite,  peut-être  n'y  aurait-il  rien  de  mieux  à  faire 
quede  leur  confier  cette  tâche  déjà  bien  difficile.  En  rognant 
quelque  peu  nos  dépenses,  en  élevant  quelque  peu  nos  re- 
cettes, je  veux  croire  qu'au  bout  de  trois  ou  quatre  ans,  ils 
nous  mèneraient  à  ce  port  si  désiré  qu'ils  nomment  \e  bud- 
get normal. 

Mais  il  est  clair  que  la  pensée  fondamentale,  qui  gouverne 
notre  mécanisme  financier,  resterait  la  même,  sauf  quel- 
ques améliorations  dans  les  détails.  Or,  la  question  que  je 
pose  est  celle-ci  :  en  restant  sous  l'empire  de  cette  pensée 
fondamentale,  en  replâtrant  notre  système  contributif,  si 
profondément  ébranlé  par  la  révolution  de  Février,  avons- 
nous  devant  nous  les  trois  ou  quatre  ans  qui  nous  séparent 
du  fameux  équilibre  ?  En  d'autres  termes,  notre  système  fi- 
nancier, même  dégagé  de  quelques  abus,  porte-t-il  en  lui- 
même  des  conditions  de  durée  et  de  vie?  N'est-il  pas  l'outre 
d'Éole,  et  ne  renfcnne-t-il  pas  dans  ses  flancs  les  vents  et 
les  tempêtes? 

Si  c'est  précisément  de  ce  système  que  sont  sortis  les 


PAIX    El    LIUEKIE.  4  U 

bouleversements,  que  devons-nous  attendre  de  sa  simple 
restauration? 

Les  hommes  de  la  finance,  je  parle  de  ceux  pour  qui  le 
beau  idéal  est  de  rétablir  les  choses,  sauf  quelques  détails, 
comme  elles  étaient  avant  Février,  ces  hommes,  qu'ils  me 
permettent  de  le  dire,  veulent  bâtir  sm-  le  sable  et  avancer 
dans  un  cercle  vicieux.  Ils  ne  s'aperçoivent  pas  que  le  vieux 
système  qu'ils  préconisent,  bien  loin  de  fonder  l'abondance 
des  recettes  publiques  sur  la  prospérité  des  classes  travail- 
leuses, aspire  à  gonfler  le  budget  à  force  de  tarir  la  source 
qui  l'alimente. 

Indépendamment  de  ce  que  c'est  là  un  vice  radical  au 
point  de  vue  financier,  c'est  encore  un  eft'royable  danger 
politique.  Quoi  !  vous  venez  de  voir  quelle  atteinte,  presque 
mortelle,  une  révolution  a  portée  à  nos  finances  ;  vous  ne 
pouvez  pas  douter  quune  des  causes,  sinon  la  seule,  de 
cette  commotion,  cest  la  désaffection  née  dans  le  cœur  du 
peuple  du  poids  des  taxes,  et  la  chose  à  laquelle  vous  aspi- 
rez, c'est  de  nous  remettre  au  point  de  départ,  et  de  re- 
monter péniblement  le  char  justement  au  sommet  de  la 
déclivité  fatale  ? 

Alors  même  qu'une  révolution  ne  se  serait  pas  accom- 
plie, alors  même  quelle  n'aurait  pas  éveillé  au  sein  des 
masses  des  espérances  et  des  exigences  nouvelles,  je  «u-ois 
vraiment  que  votre  entreprise  serait  irréalisable.  Mais  ce 
qui  eût  été  prudence,  avant  Février,  n'est-il  pas  devenu  né- 
cessité;? Est-ce  que  vous  croyez  que  vos  trois  ou  quatre 
année  d'efforts  à  la  poursuite  exclusive  de  l'équilibre  peu- 
vent s  îcouler  paisiblement,  si  le  peuple  ne  voit  rien  venir 
que  de  taxes  nouvelles?  si  la  République  ne  se  montre  à 
lui  que  par  la  plus  grande  âpretc  des  percepteurs?  si,  sur 
le  fruit  de  son  travail,  de  moins  eu  moins  rémunéré,  il  faut 
tju'il  fasse  à  l'État  et  à  ses  ajicnts  une  paît  toujours  plus 
grande?  Non,  ne  l'espérez  pas.  In  houleverscinent  nouveau 


4  1  4  PA.M1'HLEIS. 

viendra  interrompre  vos  froides  éiucubrations^  et  alors^  je 
vous  le  demande  à  vous-mêmes,  qu"adviendra-t-il  de  cet 
équilibre  et  de  ce  crédit  qui  sont,  à  vos  yeux,  le  sublime  de 
l'art  et  le  terme  de  tout  effort  intelligent? 

Je  crois  donc  que  les  hommes /^rfl^/^wes^  perdent  complè- 
tement de  vue  le  troisième  but  (et  le  premier  en  impor- 
tance) que  j'ai  assigné  à  la  réforme  financière ,  à  savoir  : 
soulager  le  contribuable,  faire  aimer  la  République. 

Nous  en  avons  eu  une  preuve  récente.  L'Assemblée  na- 
tionale a  réduit  l'impôt  du  sel  et  la  taxe  des  lettres.  Eli 
bien  !  non-seulement  les  financiers  désapprouvent  ces  me- 
sures, mais  encore  ils  ne  peuvent  pas  se  mettre  dans  la  tète 
que  l'Assemblée  ait  agi  conformément  à  sa  propre  volonté. 
Ils  supposent  toujours,  et  de  très-bonne  foi,  qu'elle  a  été 
victime  dune  surprise  et  qu'elle  la  déplore,  tant  toute  idée 
de  réforme  leur  répugne. 

A  Dieu  ne  plaise  que  je  veuille  insinuer  par  là  que  la  coo- 
pération des  financiers  est  à  repousser.  Quelle  que  soit  Vidée 
nouvelle  qui  surgisse,  elle  ne  peut  guère  être  mise  en  œuvre 
que  par  le  concours  de  leur  utile  expérience.  Mais  il  est 
probable  qu'elle  ne  surgira  pas  dans  leur  cerveau.  Ils  ont 
trop  vécu  pour  cela  dans  les  errements  du  passé.  Si,  avant  les 
campagnes  dltalie.  Napoléon  avait  usé  trente  années  de  sa 
vie  à  étudier  et  appliquer  toutes  les  combinaisons  de  l'an- 
cienne stratégie,  croit-on  qu'il  eût  été  frappé  de  cette  inspi- 
ration qui  a  révolutionné  l'art  de  la  guerre  et  jeté  un  si 
grand  éclat  sur  les  armes  françaises? 

A  côté  de  cette  école  pleine  de  jours  et  d'expérience,  qui 
offrira  à  l'exécution  des  ressources  précieuses,  mais  d'où 
ne  jaillira  pas,  je  le  crains.  Vidée  féconde  que  la  France  at- 
tend pour  son  salut,  sa  gloire  et  sa  sécurité,  il  y  a  une  autre 
école  ou  plutôt  un  nombre  à  peu  près  infini  d'autres  écoles, 
aux  idées  desquelles,  si  l'on  peut  reprocher  quelque  chose, 
ce  n'est  pas  du  moins  de  manquer  de  nouveauté.  Je  n'ai  pas 


PAIX   ET   LII5ERTF.  h  I5 

l'intention  d'examiner  tous  les  systèmes  qu'elles  ont  mis  au 
jour.  Je  me  bornerai  à  dire  quelques  mots  sur  la  pensée  qui 
m'a  paru  dominer  dans  le  manifeste  des  républicains  dits 
avancés. 

Ce  manisfeste  me  semble  reposer  sm*  un  cercle  vicieux 
beaucoup  plus  caractérisé  encore  que  celui  des  financiers. 
A  vrai  dire,  il  n'est  qu\nie  perpétuelle  et  puérile  con- 
tradiction. Dire  au  peuple  :  a  La  république  va  faire  pour 
toi  un  miracle.  Elle  va  te  dégager  de  toute  cette  lourde  res- 
ponsabilité qui  pèse  sur  la  condition  humaine.  Elle  te  pren- 
dra au  berceau,  et  après  l'avoir  conduit,  à  ses  frais,  de  la 
crèche  à  la  salle  d'asile,  de  la  salle  d'asile  à  l'école  primaire, 
de  l'école  primaire  aux  écoles  secondaires  et  spéciales,  de 
là  à  l'atelier  de  travail,  et  de  l'atelier  de  travail  aux  maisons 
de  refuge,  elle  te  rendra  à  la  tombe,  sans  que  tu  aies  eu 
besoin,  pour  ainsi  dire,  de  prendre  soin  de  toi-même.  As-tu 
besoin  de  crédit  ?  te  manque-t-il  des  instruments  de  travail, 
oudutravail  ?  désires-tu  de  l'instruction?  quelque  sinistre  est- 
il  venu  visiter  ton  ciiamp  ou  ton  atelier  ?  l'État  est  là,  comme 
un  père  opulent  et  généreux,  pom-  pourvoir  à  tout,  pour 
tout  réparer.  Bien  plus,  il  étendra  sa  sollicitude  sur  toute  la 
surface  du  globe,  en  vertu  du  dogme  de  la  Solidarité  ;  et,  au 
cas  qu'il  te  prenne  fantaisie  d'aller  semer  au  loin  tes  idées 
et  tes  vues  politiques,  il  tiendra  toujours  une  grande  armée 
prête  à  entrer  en  campagne.  Voilà  sa  mission,  elle  est  vaste, 
et  pour  laccomplir  il  ne  te  demande  rien.  Sel,  boissons, 
postes,  octrois,  contributions  de  toutes  sortes,  il  va  renoncer 
à  tout.  Un  bon  père  donne  à  ses  enfants,  mais  ne  leur  de- 
mande pas.  Que  si  l'État  ne  suit  pas  cet  exemple,  s'il  ne 
remplit  pas  envers  toi  le  double  et  contradictoire  devoir  que 
nous  signalons,  il  aura  trahi  sa  mission,  il  ne  te  restera  qu'à 
le  renverser.  »  Je  le  demande,  se  peut-il  rien  imaginer 
de  plus  chiméri([ue  en  même  temps  que  de  plus  dangr- 
reiiN? 


ilG  l'AMI'IILETS. 

Il  est  vrai  que  pour  masquer  ces  grossières  impossibilités, 
on  ajoute  :  L'impôt  sera  transformé;  on  le  prendra  sur  le 
mperflu  des  riches. 

Mais  il  faut  bien  que  le  peuple  le  sache.  Ce  n'est  là  qu'une 
chimère  de  plus.  Imposer  à  TÉtat  des  attributions  exorbi- 
tantes, et  persuader  qu'il  pourra  y  faire  face  avec  l'argent 
prélevé  sur  le  superflu  des  riches,  c'est  donner  au  public 
une  vaine  espérance.  Combien  y  a-t-il  de  riches  en  France? 
Quand  il  fallait  payer  200  francs  pour  avoir  droit  de  suffrage, 
le  nombre  des  électeurs  était  de  deux  cent  mille,  et  sur  ce 
nombre,  la  moitié  peut-être  n'avait  pas  de  superflu.  Et  l'on 
voudrait  affirmer  aujourd  hui  que  1  État  peut  remplir  l'im- 
mense mission  qu'on  lui  donne  en  se  bornant  à  imposer  les 
riches  1  II  suffira  que  deux  cent  mille  familles  livrent  au 
gouvernement  le  superfu  de  leurs  richesses  pour  que  ce- 
lui-ci prodigue  toute  sorte  de  bienfaits  aux  huit  millions 
de  familles  moins  aisées.  Mais  on  ne  voit  donc  pas  une 
chose  :  c'est  qu'un  système  d'impôt  ainsi  conçu  donnerait 
à  peine  de  quoi  pourvoir  à  sa  propre  perception. 

La  vérité  est,  et  le  peuple  ne  devrait  jamais  le  perdre  de 
vue,  que  la  contribution  publique  s'adressera  toujours  et 
nécessairement  aux  objets  de  la  consommation  la  plus  gé- 
nérale, c'est-à-dire  la  plus  populaire.  C'est  précisément  là 
le  motif  qui  doit  pousser  le  peuple,  s'il  est  prudent,  à  res- 
treindre les  dépenses  publiques,  c'est-à-dire  l'action,  les 
attributions  et  la  responsabilité  du  gouvernement.  Il  ne  faut 
pas  qu'il  s'attende  à  ce  que  l'Etat  le  fasse  vivre,  puisque 
c'est  lui  qui  fait  vivre  l'Etat  ('). 

D "autres  espèrent  beaucoup  dans  la  découverte  de  quel- 
que nouvelle  matière  imposable.  Je  sufs  loin  de  prétendre 
qu'il  n'y  a  rien  à  essayer  dans  cette  voie,  mais  je  soumets 
au  lecteur  ces  trois  observations  : 

(';  V.  le  ]iamphlet  l'Etat,  tome  IV,  paoreGVT. 


PAIX    ET  LIBERTE.  4r7 

1"  Tous  les  goiivcrnenients  aiitériours  ont  aimé  avec  pas- 
sion à  prendre  beaucoup  au  public  pour  pouvoir  beaucoup 
dépenser.  Il  n'est  guère  probable  qu'en  fait  d'impôts,  au- 
cune mine  précieuse  et  d'une  exploitation  facile  eût  échap- 
pé au  génie  de  la  fiscalité.  S'il  a  été  arrêté  par  quelque 
chose,  ce  n'a  pu  être  que  i  ar  la  crainte  des  répugnances 
nationales. 

i"  Si  de  nouvelles  sources  d'impôts  ne  peuvent  s'ouvrir 
sans  heurter  les  habitudes  et  exciter  le  mécontentement,  le 
moment  serait-il  bien  choisi,  après  une  révolution,  de  ten- 
ter une  telle  expérience  ?  Ne  serait-ce  pas  compromettre  la 
République  ?  Figurons-nous  l'effet  produit  sur  les  contri- 
buables par  cette  nouvelle  :  l'Assemblée  nationale  vient  de 
vous  assujettir  à  des  taxes,  de  vous  jusqu'ici  inconnues  et 
devant  lesquelles  la  monarchie  avait  reculé  ! 

3»  Au  point  de  vue  actuel  et  pratique,  chercher  et  dé- 
couvrir de  nouveaux  impôts,  c'est  un  sûr  moyen  de  ne  rien 
faire  et  de  négliger  le  corps  pour  l'ombre.  L'Assemblée 
nationale  n'a  que  deux  ou  trois  mois  à  vivre.  D'ici  là,  il  faut 
qu'elle  ait  fait  le  budget.  Je  laisse  au  lecteur  le  soin  de  tirer 
la  conclusion. 

Après  avoir  rappelé  les  systèmes  qui  sont  les  plus  en  vo- 
gue et  les  plus  inadmissibles,  il  me  reste  à  signaler  celui 
que  je  voudrais  voir  prévaloir. 

Établissons  d'abord  la  situation  financière  à  laquelle  il 
faut  faire  face. 

Nous  sommes  en  déficit  (  car  le  mot  insuffisance  est  de- 
venu insuffisant).  Ce  déficit,  je  n'en  chercherai  pas  le  chif- 
fre exact.  J'ignore  comment  notre  comptabilité  est  tenue  ; 
ce  que  je  sais,  c'est  que  jamais,  au  grand  jamais,  deux  chif- 
fres officiels,  pour  le  même  fait,  ne  se  ressemblent.  Quoi 
qu'il  en  soit,  la  plaie  est  énorme.  Le  dernier  budget  (vol.  I, 
p.  (>'2)  contient  ce  renseignement  : 

Œuvres  complètes,  t.  V.  •>  • 


îli  PAMl'llLETS. 

Anciens  découverts  (autre  joli  mut),  années  1846   et   anté- 
rieures       184,156,000  fr. 

Budget  de  1847 43,179,000 

Indemnité  aux  caisses  d'épargne 38,000,000 

Budget  de  1848 ..       71,167,000 

Budget  de  1819 213,960,534 

Total  des  découverts 550,462,534  fr. 

Voilà  le  résultat  des  budgets  passés.  Donc  le  mal  ira  tou- 
jours croissant  à  l'avenir,  si  nous  ne  parvenons,  soit  à  aug- 
menter les  recettes,  soit  à  diminuer  les  dépenses,  non-seu- 
lement de  manière  à  les  aligner,  mais  encore  à  trouver  mi 
excédant  de  recettes  qui  absorbe  peu  à  peu  les  découverts 
antérieurs. 

Il  ne  sert  de  rien  de  se  le  dissimuler,  hors  de  là,  c'est  la 
banqueroute  et  ses  suites. 

£t,  ce  qui  rend  la  situation  plus  difficile,  c'est  cette  con- 
sidération que  j'ai  déjà  indiquée  et  sur  laquelle  j'insiste  de 
toutes  mes  forces,  à  savoir  que,  si  l'on  cherche  le  remède 
ou  partie  du  remède  dans  une  aggravation  d'impôts,  ainsi 
que  cela  se  présente  naturellement  à  l'esprit,  on  provoquera 
des  révolutions.  Or,  l'effet  financier  des  révolutions,  à  ne 
parler  que  de  celui-là,  étant  d'accroître  les  dépenses  et  de 
tarir  les  sources  du  revenu  (  je  m'abstiens  de  démonstra- 
tion ),  le  procédé,  au  lieu  de  détourner  la  catastrophe,  n'est 
propre  qu'à  la  précipiter. 

Je  vais  plus  loin.  La  difficulté  est  bien  plus  grande  encore, 
car  j'affirme  (telle  est  du  moins  ma  conviction  profonde) 
que  l'on  ne  peut  pas  même  maintenir  tous  les  impôts  exis- 
tants sans  mettre  contre  soi  les  chances  les  plus  terribles. 
Une  révolution  s'est  faite;  elle  s'est  proclamée  démocrati- 
que, la  démocratie  en  veut  sentir  les  bienfaits.  Elle  a  tort  ou 
elle  a  raison,  mais  c'est  ainsi.  Malheur  aux  gouvernements, 
malheur  au  pays,  si  cette  pensée  n'est  pas  toujcjurs  présente 
à  l'esprit  des  Représentants  du  peuple. 


PAIX    ET  LIBERTE.  419 

La  question  ainsi  posée,  que  faut-il  faire  ? 

Car,  d'un  autre  côté,  si  l'on  peut  diminuer  les  dépenses, 
il  y  a  des  bornes  à  ces  retranchements.  Il  ne  faut  pas  aller 
jusqu'à  désorganiser  les  services,  ce  serait  encore  faire 
arriver  les  révolutions  par  lautre  extrémité  de  l'horizon 
financier. 

Que  faut-il  donc  faire? 

Voici  ma  pensée.  Je  la  formule  dans  toute  sa  naïveté,  au 
risque  de  faire  dresser  les  cheveux  sur  la  tête  à  tous  les  fi- 
nanciers et  praticiens. 

DlMIMER  LES  IMPÔTS.  —  DIMINUER  LES  DÉPENSES  DANS 
UNE   PROPORTION   PLUS  FORTE    ENCORE. 

Et,  pour  revêtir  cette  pensée  financière  de  sa  formule 
politique,  j'ajoute  : 

Liberté  au  dedans.  —  Paix  au  dehors. 

Voilà  tout  le  programme. 

Vous  vous  récriez  !  «  Il  est  aussi  contradictoire,  dites- 
vous,  que  le  manifeste  montagnard  ;  il  renferme  un  cercle 
vicieux  au  moins  aussi  évident  que  ceux  que  vous  avez  pré- 
cédemment signalés  dans  les  autres  systèmes.  » 

Je  le  nie,  j'accorde  seulement  que  la  tentative  est  hardie. 
Mais  si  la  gravité  de  la  situation  est  bien  établie,  d'une  part; 
si,  de  l'autre,  il  est  prouvé  que  les  moyens  traditionnels  ne 
îious  en  feront  pas  sortir,  il  me  semble  que  ma  pensée  a 
quelque  droit  au  moins  à  l'attention  de  mes  collègues. 

Qu'il  me  soit  donc  permis  d'examiner  mes  deux  propo- 
sitions, et  que  le  lecteur,  se  rappelant  qu'elles  forment  un 
tout  indivisible,  veuille  bien  suspendre  son  jugement,  et 
peut-être  son  arrêt. 

Il  y  a  d'abord  une  vérité  qu'il  faut  rappeler,  parce  qu'on 
n'en  tient  pas  assez  compte  :  c'est  que,  par  la  nature  de 
notre  système  contributif,  qui  repose  en  très-grande  partie 
sur  une  perception  indirecte,  c'est-à-dire  demandée  à  la 
consommation,  il  y  a  une  connexité  étroite,  une  relation 


4  20  l'AMPHLETS. 

intime  entre  la  prospérité  générale  et  la  prospérité  des  fi- 
nances publiques. 

Ceci  nous  mène  à  cette  conclusion  :  il  n'est  pas  rigou- 
reusement exact  de  dire  que  soulager  le  contribuable  c'est 
infailliblement  porter  atteinte  au  revenu. 

Si,  par  exemple,  dans  un  pays  comme  le  nôtre,  le  gou- 
vernement, poussé  par  une  exagération  d'ardeur  fiscale , 
élevait  les  taxes  jusqu'au  point  de  ruiner  les  facultés  du 
consommateur  ;  s'il  doublait  et  triplait  le  prix  vénal  des 
choses  les  plus  nécessaires,  s'il  renchérissait  encore  les  ma- 
tériaux et  les  instruments  de  travail  ;  si,  par  suite,  une  par- 
tie considérable  de  la  population  était  réduite  à  se  priver  de 
tout,  à  vivre  de  châtaignes,  de  pommes  de  terre,  de  sarra- 
sin, de  maïs,  il  est  clair  que  la  stérilité  du  budget  des  re- 
cettes pourrait  être  attribuée,  avec  quelque  fondement,  à 
l'exagération  même  des  taxes. 

Et.  dans  cette  hypothèse,  il  est  clair  encore  que  le  vrai 
moyen,  le  moyen  rationnel  de  faire  fleurir  les  finances  pu- 
bliques, ce  ne  serait  pas  de  porter  de  nouveaux  coups  à  la 
richesse  générale,  mais  au  contraire  de  la  laisser  s'accroî- 
tre ;  ce  ne  serait  pas  de  tendre  l'impôt  mais  de  le  détendre. 

Théoriquement,  je  ne  crois  pas  que  ceci  puisse  être  con- 
testé :  l'impôt,  dans  son  développement  successif,  peut  ar- 
river à  ce  point  que  ce  que  l'on  ajoute  à  son  chiffre  on  le 
retranche  à  son  produit.  Quand  les  choses  en  sont  là,  il  est 
aussi  vain,  il  est  aussi  fou,  il  est  aussi  contradictoire  de 
chercher  une  addition  aux  recettes,  dans  une  addition  aux 
impôts,  qu'il  le  serait  de  vouloir  élever  le  liquide,  dans  le 
manomètre,  par  des  moyens  qui  auraient  pour  effet  de  di- 
minuer la  chaleur  dans  la  chaudière. 

Ceci  posé,  il  faut  savoir  si,  en  fait,  notre  pays  n'en  est 
pas  là. 

Si  j'examine  les  principaux  objets  de  consommation  uni- 
^ers('lie,  au'  qurls  l'État  demande  son  revenu,  je  les  trouve 


l'A IX  i:r  iim^uTi:.  421 

chargés  de  taxes  tellement  exorbitanfes  qu'on  ne  peut  ex- 
pliquer que  par  la  puissance  de  l'habitude  la  soumission  du 
contribuable. 

Dire  que  quelques-unes  de  ces  taxes  équivalent  à  la  con- 
fiscation, ce  serait  employer  une  expression  bien  insuffisante. 

Viennent  d'abord  le  sucre  et  le  café.  Nous  pourrions  les 
avoir  à  bas  prix,  si  nous  avions  la  liberté  d'aller  les  chercher 
sur  les  marchés  vers  lesquels  notre  intérêt  nous  pousse. 
Mais,  dans  le  but  bien  arrêté  de  nous  fermer  le  commerce 
du  monde,  le  fisc  nous  soumet  à  une  grosse  amende  quand 
nous  commettons  le  délit  d'échange  avec  l'Inde,  la  Havane 
ou  le  Brésil.  Que  si,  dociles  à  sa  volonté,  nous  limitons 
notre  commerce  à  celui  que  peuvent  alimenter  trois  petits 
rochers  perdus  au  milieu  des  océans  ;  alors  nous  payons,  il 
est  vrai,  le  sucre  et  le  café  beaucoup  plus  cher,  mais  le  fisc 
radouci  ne  nous  prend,  sous  forme  de  taxe,  que  cent  pour 
cent  de  la  valeur,  environ. 

On  appelle  cela  de  l'économie  politique  profonde.  Nolez 
que,^our  acquérir  les  petits  rochers,  il  nous  en  a  coûté  des 
torrents  de  sang  et  des  tonnes  d'or,  dont  la  rente  nous  grè- 
vera pendant  toute  l'éternité.  Par  voie  [de  compensation, 
nous  payons  en  outre  des  tonnes  d'or  pour  les  conserver. 

Il  existe,  en  France,  un  produit  qui  est  national  s'il  en  fut 
et  dont  l'usage  est  inséparable  des  habitudes  populaires. 
Pour  réparer  les  forces  des  travailleurs,  la  nature  a  tlonné 
la  viande  aux  Anglais  et  le  vin  aux  Français  ;  ce  vin,  on 
peut  se  le  procurer  partout  à  8  ou  10  fr.  l'hectolitre,  mais 
le  fisc  intervient  et  vous  taxe  à  15  fr. 

Je  ne  dirai  rien  de  l'impôt  des  tabacs,  qui  est  assez  bien 
accepté  par  l'opinion.  Il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  cette 
substance  est  taxée  à  plusieurs  fois  sa  valeur. 

L'État  dépense  5  c,  10  c.  au  plus  pour  transporter  une 
lettre  d'un  point  à  l'autre  du  territoire.  Jusqu'à  ces  derniers 
temps,  il  vous  forçait  d'abord  de  vous  adresser  à  lui  ;  en- 


422  PAMPHLETS, 

suite,  quand  il  vous  tenait,  il  vous  faisait  payer  80  c,  1  fi\ 
et  1  fr.  20  c.  ce  qui  lui  coûtait  un  sou. 

Parlerai-je  du  sel?  Il  a  été  bien  constaté,  dans  une  dis- 
cussion récente,  qu'on  peut  faire  du  sel  en  quantité  indéfi- 
nie, dans  le  midi  de  la  France,  à  50  c.  Le  fisc  le  frappait 
d'un  droit  de  30  fr.  Soixante  fois  la  valeur  de  la  chose  !  et 
on  appelle  cela  une  contribution  1  Je  contribue  pour  soixante, 
parce  que  je  possède  un!  Je  gagnerais  6,000  pour  cent  à 
abandonner  ma  propriété  au  gouvernement. 

Ce  serait  bien  pis,  si  je  parlais  de  la  douane.  Ici  le  gou- 
vernement a  deux  buts  bien  arrêtés  :  le  premier,  d'élever  le 
prix  des  choses,  de  soustraire  au  travail  ses  matériaux, 
d'augmenter  les  difficultés  de  la  vie  ;  le  second,  de  combi- 
ner et  grossir  les  taxes,  de  telle  sorte  que  le  fisc  n'en  per-' 
çoive  rien,  rappelant  ce  mot  d'un  petit  maître  à  son  tailleur, 
à  propos  d'un  haut-de-chausses  :  «  Si  j'y  entre,  je  ne  le 
prends  pas.  » 

Enfin  l'exorbitante  exagération  de  ces  taxes  ne  peut 
manquer  de  stimuler  l'esprit  de  fraude.  Dès  lors  le  gouver- 
nement est  obligé  de  s'entourer  de  plusieurs  armées  de  fonc- 
tionnaires, de  mettre  toute  la  nation  en  suspicion,  d'ima- 
giner toutes  sortes  d'entraves,  de  formalités,  toutes  choses 
qui  paralysent  le  travail  et  s'alimentent  au  budget. 

Tel  est  notre  système  contributif.  Nous  n'avons  aucun 
moyen  d'exprimer  en  chitfres  ses  conséquences.  Mais 
quand,  d'un  côté,  on  étudie  ce  mécanisme,  et  que,  de 
l'autre,  on  constate  dans  une  grande  partie  de  notre  popu- 
lation l'impuissance  de  consommer,  n'est-il  pas  permis  de 
se  demander  si  ces  deux  faits  ne  sont  pas  entre  eux  dans  les 
rapports  de  cause  à  effet  ?  N'est-il  pas  permis  de  se  deman- 
der si  nous  relèverons  ce  pays-ci  et  ses  finances  en  persé- 
vérant dans  la  même  voie,  à  supposer  même  que  la  désaf- 
fection publique  nous  en  laisse  le  temps?  Vraiment,  il  me 
semble  que  nous  ressemblons  un  peu  à  un  homme  qui,  étant 


PAIX  ET   LIBERTE.  4  "2  t 

sorti  pt'iiihleiiuMit  d'un  abiuie,  où  son  imprudence  l'a  plu- 
sieurs fois  jeté,  n'imaginerait  rien  de  mieux  que  de  se  placer 
au  même  point  de  départ,  et  de  suivre,  seulement  avec  un 
peu  plus  de  précipitation,  la  même  ornière. 

En  théorie,  tout  le  monde  conviendra  que  les  taxes 
peuvent  être  portées  à  un  tel  degré  d'exagération  qu'il  est 
impossible  d'y  rien  ajouter,  sans  pétrifier  la  richesse  gé- 
nérale, de  manière  à  compromettre  le  trésor  public  lui- 
même.  Cette  éventualité  théorique  s'est  manifestée  en  fait 
d'une  façon  si  éclatante,  dans  un  pays  voisin,  que  je  de- 
mande à  m'étayer  de  cet  exemple,  puisque  aussi  bien,  si  le 
phénomène  n'était  pas  reconnu  possible,  toute  ma  disserta- 
tion, aussi  bien  que  toutes  mes  conclusions  subséquentes, 
serait  sans  valeur  et  sans  portée.  Je  sais  qu'on  n'est  pas  très- 
bien  venu,  en  France,  quand  on  cherche  un  enseignement 
dans  l'expérience  britannique  ;  nous  aimons  mieux  faire  les 
expériences  à  nos  propres  dépens.  Mais  je  prie  le  lecteur 
de  vouloir  bien  admettre  pour  un  instant  que,  d'un  côté  de 
de  la  Manche  comme  de  l'autre,  deux  et  deux  font  quatre. 

Il  y  a  quelques  années,  l'Angleterre  se  trouva,  financière- 
ment parlant,  dans  une  situation  fort  analogue  à  celle  où 
nous  sommes.  Pendant  plusieurs  années  consécutives, 
chaque  budget  se  réglait  en  déficit,  si  bien  qu'il  fallut  son- 
ger à  des  moyens  héroïques.  Le  premier  qui  se  présenta  à 
l'esprit  des  financiers,  on  le  devine,  ce  fut  d'augmenter  les 
taxes.  Le  cabinet  whig  ne  se  mit  pas  en  frais  d'invention.  Il 
se  borna  purement  et  simplement  à  décider  qu'une  surtax»' 
de  5  pour  cent  serait  ajoutée  aux  impôts.  Il  raisonnait 
ainsi  :  «  Si  lOOschellings  de  taxes  nous  donnent  lOOschel- 
lings  de  recettes,  10r>  schellings  de  taxes  nous  donneront 
105  schellings  de  recettes  ;  ou  du  moins,  car  il  faut  prévoir 
une  légère  dépression  de  consonnnation,  101  l/-2ou  [()\ 
schellings.  »  îlien  ne  paraissait  plus  mathématiquement  as- 
suré. Cependant,  au  bout  de  lau,  on  hit  tout  ébahi  de  n'a- 


i.'i  r.v.MriiLErs. 

voir  recouvé  ni  lOo,  ni  104.  ni  même  100,  mais  seulement 
96  ou  97. 

C'est  alors  que  s'échappa  des  poitrines  aristocratiques 
ce  cri  de  douleur  :  «  C'en  est  fait,  nous  ne  pouvons 
plus  ajouter  une  obole  à  notre  liste  civile.  Nous  sommes 
arrivés  à  la  dernière  limite  de  la  taxation  profitable  (*).  Il 
n'y  a  plus  de  ressource  pour  nous,  puisque  imposer  plus, 
c'est  recevoir  moins.  » 

Le  cabinet  whig  fut  renversé  du  coup.  Il  fallut  bien 
éprouver  d'autres  habiletés.  Sir  Robert  Peel  se  présenta. 
C'était  certainement  un  financier  pratique.  Cela  ne  l'empê- 
cha pas  de  faire  ce  raisonnement  qui,  sorti  de  mes  lèvres 
novices,  a  paru  subtil  et  peut-être  absurde  :  «  Puisque 
l'impôt  a  créé  la  misère  des  masses,  et  puisqu'à  son  tour  la 
misère  des  masses  a  limité  la  productivité  de  l'impôt,  c'est 
une  conséquence  rigoureuse,  quoiqu'à  physionomie  para- 
doxale, que  pour  faire  prospérer  les  taxes  il  les  faut  dimi- 
nuer. Essayons  donc  si  le  fisc,  qui  a  perdu  à  être  trop  avide, 
ne  gagnera  pas  à  se  faire  généreux.  »  La  générosité  dans  le 
fisc  !  certes,  voilà  une  expérience  toute  nouvelle.  Elle  vaut 
bien  la  peine  d'être  étudiée.  Messieurs  les  financiers  ne  se- 
raient-ils pas  bien  heureux,  s'ils  venaient  à  découvrir  que 
la  générosité  même  peut  être  quelquefois  lucrative?  Il  est 
vrai  qu'alors  elle  devrait  s'appeler  :  intérêt  bien  entendu. 
Soit.  Ne  disputons  pas  sur  les  mots. 

Donc,  sir  Robert  Peel  se  mit  à  dégrever,  dégrever,  dé- 
grever. Il  laissa  entrer  le  blé,  le  bétail,  la  laine,  le  beurre, 
malgré  les  clamem^s  des  landlords,  pensant,  avec  quelque 
apparence  de  raison,  que  le  peuple  n'est  jamais  mieux 
nourri  que  lorsqu'il  y  a  beaucoup  d'aliments  dans  le  pays, 
proposition  regardée  ailleurs  comme  séditieuse.  Savon, 
papier,  drêche,  sucre,  café,  coton,  teintures,  sel,  poste, 

[\  Wc  li;i\c  ;;iit  ilif  Ijuuriils  of  i)rijfilablc  kixnliori.         ;Peel  ) 


PAIX   ET   LIBERTE.  ^  2  a 

verre,  acier,  tout  ce  que  le  travailleur  emploie  ou  con- 
somme passa  par  la  réforme. 

Cependant,  sir  Robert,  qui  n'est  pas  un  cerveau  brûlé, 
savait  bien  que  si  un  tel  système,  en  provoquant  la  prospé- 
rité publique,  doit  réagir  favorablement  sur  l'échiquier,  ce 
ne  peut  être  qu'à  la  longue.  Or,  les  déficits,  insuffisances, 
découverts,  comme  on  voudra  les  appeler,  étaient  actuels 
et  pressants.  Abandonner,  même  provisoirement,  une  par- 
tie du  revenu,  c'eût  été  aggraver  la  situation,  ébranler  le 
crédit.  Il  y  avait  à  traverser  une  période  difficile,  rendue 
plus  difficile  par  l'entreprise  elle-même.  Aussi,  diminuer 
l'impôt,  ce  n'était  que  la  moitié  du  système  de  sir  Robert, 
comme  ce  n'est  que  la  moitié  de  celui  que  je  propose  en 
toute  humilité.  On  a  vu  que  le  complément  nécessaire  du 
mien  (')  consiste  à  diminuer  les  dépenses  dans  use  propor- 
tion SUPÉRIEURE.  Le  complément  du  système  Peel  se  rap- 
prochait plus  des  traditions  financières  et  fiscales.  11  songea 
à  chercher  une  autre  source  de  revenu,  et  Vincome-tax  fut 
décrété. 

Ainsi,  en  face  des  déficit,  la  première  pensée  avait  été 
à'aggrnver  l'impôt;  la  seconde,  de  le  transformer,  de  le  de- 
mander à  qui  peut  le  payer.  C'était  un  progrès.  Pourquoi 
ne  me  ferais-je  pas  la  douce  idée  que  diminuer  les  dépenses 
serait  un  progrès  plus  décisif  encore? 

Je  suis  forcé,  mali^iv  la  lenteur  que  cela  m'impose,  d'exa- 
miner brièvement  cette  question  :  L'expérience  britannique 
a-t-elle  réussi?  J'y  suis  forcé,  car  à  quoi  servirait  un 
exemple  qui  aurait  échoué,  si  ce  n'est  à  en  éviter  l'imita- 
tion? Ce  n'est  certes  pas  la  conclusion  où  j'ai  voulu  amener 


\}]  Je  dis  mien  pour  abréger;  mais  je  ne  dois  pas  me  poser  en 
inventeur.  Le  directeur  de  la  Presse  a  plusieurs  fois  émis  l'idée  fon- 
damentale que  je  reproduis  ici.  (jui  plus  est,  il  en  a  fait,  avec  succès, 
l'application.  Suum  cuique. 


4  2C  PAMPHLETS. 

1p  lecteur.  Or,  beaucoup  de  personnes  affirment  que  l'en- 
treprise de  sir  Robert  Peel  a  été  désastreuse  ;  et  leur  affir- 
mation est  d'autant  plus  spécieuse  que,  précisément  à  par- 
tir du  jour  où  la  réforme  contributive  a  été  inaugurée,  une 
longue  et  terrible  crise  commerciale  et  financière  est  venue 
désoler  la  Grande-Bretagne. 

Mais  d'abord,  je  dois  faire  observer  qu'alors  même 
qu'on  pourrait  attribuer,  en  partie,  les  récents  désastres  in- 
dustriels de  l'Angleterre  à  la  réforme  de  sir  Robert  Peel, 
on  ne  devrait  pas  en  arguer  contre  celle  que  je  propose, 
puisque  ces  deux  réformes  diffèrent  par  le  point  le  plus 
capital.  Ce  qu  elles  ont  de  commun,  c'est  ceci  :  chercher 
l'accroissement  ultérieur  des  recettes  dans  la  prospérité  des 
masses,  c'est-à-dire  dans  l'adoucissement  de  l'impôt  quant 
à  son  chiffre.  Ce  qu'elles  ont  de  différent,  c'est  ceci  :  Sir 
Robert  Peel  s'est  ménagé  les  moyens  de  traverser  les  diffi- 
cultés de  la  transition,  par  V établissement  d'un  nouvel  impôt. 
Ces  moyens,  je  les  demande  à  une  profonde  réduction  de 
dépenses.  Sir  Robert  fut  si  loin  de  diriger  ses  idées  de  ce 
coté  que,  dans  le  même  document  où  il  exposa  devant 
l'Angleterre  attentive  son  plan  financier,  il  réclamait,  pour 
le  développement  des  forces  militaires  et  navales,  une  aug- 
mention  considérable  de  subsides. 

Or,  puisque  les  deux  systèmes,  dans  la  première  partie, 
se  confondent  en  ce  qu'ils  aspirent  à  fonder  à  la  longue  la 
prospérité  du  trésor  public  sur  le  souhigement  des  classes 
travailleuses,  n'est-il  pas  évident  que  la  réduction  des  dé- 
penses ou  le  dégrèvement  pur  et  simple  est  plus  en  harmo- 
nie avec  cette  pensée  que  le  déplacement  de  la  taxe  ? 

le  ne  puis  m'empècher  de  croire  que  le  second  membre 
du  système  de  Peel  était  de  nature  à  contrarier  le  premier. 
C'est  sans  doute  un  bien  immense  que  de  mieux  répartir 
les  taxes.  Mais  enfin,  quand  on  connaît  un  pm  ces  matières, 
quand  on  a  étudié  le  mécanisme  naturel  des  impôts,  leurs 


PAIX   ET   LIBERTE.  4  27 

ricochets^  leurs  contre-coups,  on  sait  bien  que  ce  que  le  fisc 
demande  à  une  classe  est  payé  en  grande  partie  par  une 
autre.  Il  n'est  pas  possible  que  les  travailleurs  anglais  n'aient 
été  atteints  directement  ou  indirectement  par  Vincome-tox. 
Ainsi,  en  les  soulageant  d'un  coté ,  on  les  a,  dans  une  me- 
sure quelconque,  frappés  de  l'autre. 

Mais  laissons  de  côté  ces  considérations,  et  examinons 
s'il  est  possible,  en  présence  des  faits  éclatants  qui  expli- 
quent d'une  manière  si  naturelle  la  crise  anglaise,  de  l'at- 
tribuer à  la  réforme.  L'éternel  sophisme  des  gens  décidés 
à  incriminer  une  chose,  c'est  de  lui  attribuer  tous  les  maux 
qui  surviennent  dans  le  monde.  Post  hoc,  ergo  propter  hoc. 
L'idée  préconçue  est  et  sera  toujours  le  tléau  du  raisonne- 
ment, car,  par  sa  nature,  elle  fuit  la  vérité  quand  elle  a  la 
douleur  de  l'entrevoir. 

L'Angleterre  a  eu  d'autres  crises  commerciales  que  celle 
qu'elle  vient  de  traverser.  Toutes  s'expliquent  par  des  cau- 
ses palpables.  Une  fois  elle  fut  saisie  d'une  fièvre  de  spécu- 
lations mal  conçues.  D'immenses  capitaux,  désertant  la  pro- 
duction, prirent  la  route  des  emprunts  américains  et  des 
mines  de  métaux  précieux.  Il  en  résulta  une  grande  pertur- 
bation dans  l'industrie  et  les  finances.  —  Une  autre  fois, 
c'est  la  récolte  qui  est  emportée,  et  il  est  facile  d'apprécier 
les  conséquences.  Quand  une  portion  considérable  du  tra- 
vail de  tout  un  peuple  a  été  dirigée  vers  la  création  de  sa 
propre  subsistance,  quand  on  a  labouré,  hersé,  semé  et 
arrosé,  pendant  un  an,  la  terre  de  sueurs  pour  faire  germer 
les  moissons,  si,  au  moment  d'être  recueillies ,  elles  sont 
détruites  par  un  tléau,  le  peuple  est  dans  l'alternative  ou  de 
mourir  de  faim,  ou  de  faire  venir  inopinément,  rapidement 
des  masses  énormes  de  substances  alimentaires.  Il  faut  que 
toutes  les  opérations  ordinaires  de  l'industrir  soient  inter- 
rompues, pour  que  les  capitaux  qu'elles  occupaient  fassent 
tête  à  cette  opération  gigantesque,  inattendue  et  irréinissi- 


4?8  PAMPHLETS, 

ble.  Que  de  forces  perdues  !  que  de  valeurs  détruites  !  et 
comment  n'en  résulterait-il  pas  une  crise  ?  —  Elle  se  mani- 
feste encore  quand  la  récolte  du  coton  vient  à  manquer  aux 
Etats-Unis,  par  la  simple  raison  que  les  fabriques  ne  peu- 
vent être  aussi  activement  occupées  quand  elles  manquent 
de  coton  que  lorsqu'elles  n'en  manquent  pas  ;  et  ce  n'est 
jamais  impunément  que  la  stagnation  s'étend  sur  les  dis- 
tricts manufacturiers  de  la  Grande-Bretagne.  —  Des  insur- 
rections en  Irlande,  des  troubles  sur  le  continent,  qui  vien- 
nent interrompre  le  commerce  britannique  et  diminuer  dans 
sa  clientèle  la  puissance  de  consommation,  ce  sont  encore 
des  causes  évidentes  de  gêne,  d'embarras  et  de  perturba- 
tions financières. 

L'histoire  industrielle  de  l'Angleterre  nous  apprend 
qu'une  seule  de  ces  causes  a  toujours  suffi  pour  déterminer 
une  crise  dans  ce  pays. 

Or,  il  est  arrivé  que,  juste  au  moment  où  sir  Robert  Peel 
a  introduit  la  Réforme,  tous  ces  fléaux  à  la  fois,  et  à  un  de- 
gré d'intensité  jusqu'alors  inconnu,  sont  venus  fondre  sur 
l'Angleterre. 

Il  en  est  résulté,  pour  le  peuple,  de  grandes  souffrances, 
et  aussitôt  Vidée  préconçue  de  sécrier  :  Vous  le  voyez,  c'est 
la  Réforme  qui  écrase  le  peuple  ! 

Mais,  je  le  demande  :  Est-ce  donc  la  Réforme  financière 
et  commerciale  qui  a  amené  deux  pertes  successives  de  ré- 
colte en  1845  et  1846,  et  forcé  l'Angleterre  à  dépenser  deux 
milliards  pour  remplacer  le  blé  perdu  ? 

Est-ce  la  Réforme  financière  et  commerciale  qui  a  causé 
la  destruction  de  la  pomme  de  terre  en  Irlande,  pendant 
quatre  années,  et  forcé  l'Angleterre  de  nourrir,  à  ses  frais, 
tout  un  peuple  affamé  ? 

Est-ce  la  Réforme  financière  et  commerciale  qui  a  fait 
avorter  le  coton  deux  années  de  suite  en  Amérique,  et 


PAIX   ET   LIBERTE.  4  29 

croit-oii  que  le  maintien  de  la  taxe  à  l'entrée  eût  été  un  re- 
mède efficace  ? 

Est-ce  la  Réforme  tinancière  et  commerciale  qui  a  fait 
naître  et  développé  le  Railway-man  ia,  et  soustrait  brusque- 
ment deux  ou  trois  milliards  au  travail  productif  et  accou- 
tumé, pour  les  jeter  dans  des  entreprises  qu'on  ne  peut  ter- 
miner ;  folie,  qui,  d'après  tous  les  observateurs,  a  fait  plus 
de  mal  actuel  que  tous  les  autres  fléaux  réunis  ? 

Est-ce  la  Réforme  financière  et  commerciale  qui  a  allumé 
sur  le  continent  le  feu  des  révolutions,  et  diminué  l'absorp- 
tion de  tous  les  pniduits  britanniques  ? 

Ah  !  quand  je  songe  à  cette  combinaison  inouïe  d'agents 
destructeurs  coopérant  dans  le  même  sens  ;  à  ce  tissu  serré 
de  calamités  de  toutes  sortes  accumulées ,  par  une  fatalité 
sans  précédents,  sur  une  époque  déterminée,  je  ne  puis 
m'empècher  de  conclure  juste  au  rebours  de  Vidée  précon- 
çue, et  ie  me  demande  :  Que  serait  il  advenu  de  l'Angle- 
terre, de  sa  puissance,  de  sa  grandeur,  de  sa  richesse,  si  la 
Providence  n'avait  suscité  un  honuiie  au  moment  précis  et 
solennel  ?  Tout  n'eùt-il  pas  été  emporté  dans  une  ett'royable 
convulsion  ?  Oui,  je  le  crois  sincèrement,  la  Réforme  qu'on 
accuse  des  maux  de  l'Angleterre  les  a  neutralisés  en  partie. 
Et  le  peuple  anglais  le  comprend,  car,  bien  que  la  partie  la 
plus  délicate  de  cette  réforme,  le  Libre-Échange,  ait  été  sou- 
mis, dès  son  avènement,  aux  épreuves  les  plus  rudes  et  les 
plus  inattendues,  la  foi  populaire  n'en  a  pas  été  ébranlée  et, 
au  moment  où  j'écris,  l'œuvre  commencée  se  poursuit  et 
marche  vers  son  glorieux  accomplissement. 

Repassons  donc  le  Détroit,  et  que  la  confiance  nous  ac- 
compagne ;  il  n'y  a  pas  lieu  de  la  laisser  de  l'autre  côté  de 
la  Manche. 

Nous  sommes  au  budget  des  Recettes.  L'Assemblée  a  déjà 
dégrevé  le  sel  et  le  port  des  lettres.  Dans  mon  opinion,  elle 
doit  agir  de  même  pour  les  boissons.  Sur  ctt  aiti(  le,  je 


4;iO  PAMPHLETS. 

pense  que  l'État  de\Tait  consentir  à  perdre  cinquante  mil- 
lions. Il  faudrait,  autant  que  possible,  distribuer  la  taxe  res- 
tante sur  la  totalité  des  vins  consommés.  On  comprend  que 
trente  à  quarante  millions,  répartis  sur  quarante-cinq  mil- 
lions d'hectolitres,  seraient  beaucoup  plus  faciles  à  payer  que 
cent  millions  accumulés  sur  une  quantité  trois  fois  moin- 
di'e.  Il  faudrait  aussi  diminuer  les  frais  et  surtout  les  en- 
traves qu'entraîne  le  mode  actuel  de  perception. 

L'Etat  devra  consentir  encore  à  baisser  considérablement 
les  droits  sur  le  sucre  et  le  café.  L'accroissement  de  con- 
sommation résoudra  à  1»  fois  la  question  fiscale  et  la  ques- 
tion coloniale. 

Une  autre  grande  et  populaire  mesure  serait  l'abolition  de 
l'octroi.  A  ce  sujet ,  j'ai  été  frappé  du  parti  que  l'on  pour- 
rait tirer  d'un  avis  ouvert  par  M.  Guichard.  Tout  le  monde 
reconnaît  qu'une  taxe  sur  le  revenu  serait  juste  et  conforme 
aux  vrais  principes.  Si  l'on  recule,  c'est  devant  les  difficultés 
d'exécution.  On  redoute  pour  l'État,  et  je  crois  avec  raison, 
la  lourde  responsabilité  que  feraient  peser  sur  lui  les  inves- 
tigations importunes  dont  cet  impôt  paraît  inséparable.  Il 
n'est  pas  bon  que  le  gouvernement  républicain  se  montre 
au  contribuable  sous  la  figure  d'un  avide  inquisiteur.  Dans 
la  Commune,  les  fortunes  se  connaissent.  Elles  s'y  peuvent 
apprécier  en  famille,  et  si  on  lui  donnait  la  faculté  d'établir 
l'impôt  du  revenu  dans  le  but  précis  de  remplacer  l'octroi, 
il  est  vraisemblable  que  cette  transformation,  fondée  sur  la 
justice,  serait  favorablement  accueillie.  A  la  longue,  la 
France  se  préparerait  ainsi  le  cadastre  des  fortunes  mobi- 
lières et  les  moyens  de  faire  entrer  dans  la  voie  de  la  vérité 
son  système  contributif.  Je  ne  pense  pas  qu'une  telle  me- 
sure, qui  aurait  encore  l'avantage  de  commencer  la  décen- 
tralisation, soit  au-dessus  d'un  homme  d'État  habile.  Elle 
n'eut  certes  pas  fait  reculer  Napoléon. 

Je  suis  forcé  de  dire  un  mot  de  la  douane;  et ,  pour  me 


PAIX   ET   LIBERTE.  431 

mettre  à  l'abri  des  préventions  que  je  vois  d'ici  s'éveiller,  je 
ne  la  considérerai  qu'au  point  de  vue  fiscal,  puisque  aussi 
bien  il  ne  s'agit  que  du  budget.  Ce  n'est  pas  que  je  ne  sois 
fortement  tenté  de  faire  une  pointe  d^ns  le  Libre- Échange; 
mais  ne  me  comparera-t-on  pas  à  ce  brave  général,  célèbre 
par  sa  prédilection  pour  l'hippiatrique  ?  A  quelque  point 
de  l'horizon  intellectuel  que  vous  placiez  le  point  de  départ 
de  la  conversation,  chimie,  physique,  astronomie,  musique 
ou  marine,  vous  le  verrez  bientôt  enfom'cher  le  cheval  de 
selle,  et  vous  serez  bien  forcé  de  monter  en  croupe  après 
lui.  Nous  avons  tous  une  idée  chérie,  un  dada,  en  style 
shandyen.  Mon  idée  chérie,  pourquoi  ne  l'avouerais-jepas? 
c'est  la  LIBERTÉ  ;  et  s'il  m'arrive  de  défendre  plus  particu- 
lièrement la  liberté  d'échanger,  c'est  qu'elle  est,  de  toutes,  la 
plus  méconnue  et  la  plus  compromise. 

Examinons  donc  la  douane,  au  point  de  vue  fiscal,  et  que 
le  lecteur  me  pardonne  si,  m'échappant  par  la  tangente, 
j'effleure  quelque  peu  la  question  de  droit,  de  propriété, 
de  liberté. 

Un  des  plus  sincères  et  des  plus  habiles  protectionistes 
de  ce  pays,  M.  Ferrier,  avouait  que,  si  l'on  \  oulait  conserver 
à  la  douane  le  caractère  fiscal,  on  en  pourrait  tirer  le  double 
de  revenu  pour  le  Trésor.  Elle  donne  environ  cent  millions; 
donc,  indépendamment  de  la  charge  que  la  protection  nous 
impose  comme  consommateurs,  elle  nous  fait  perdre  cent 
millions  comme  contribuables.  Car  il  est  bien  clair  que  ce 
que  le  fisc  refuse  de  recouvrer  par  la  douane,  il  faut  (pi'il 
le  demande  à  d'autres  impôts.  Ce  mécanisme  vaut  la  peine 
d'être  scruté. 

Supposons  que  le  Trésor  a  besoin  de  100.  Supposons  en- 
core que,  si  le  fer  étranger  pouvait  entrer  moyennant  un 
droit  laisonnable,  il  fournit  5  au  revenu.  Mais  une  classe 
d'industriels  représente  qu'elle  a  avantage  à  ce  que  le  fei- 
étranger  n'entre  pas.  La  loi,  prenant   son  parti,  décrète  la 


432  PAMPHLETS. 

prohibition,  ou,  ce  qui  revient  au  même,  un  droit  prohi- 
bitif. En  conséquence,  toute  occasion  de  perception  est  vo- 
lontairement sacrifiée.  Les  5  ne  rentrent  pas  ;  et  le  Trésor 
n'a  que  95.  Mais  conmie  nous  avons  admis  qu'il  a  besoin 
de  100,  nous  devons  bien  consentir  à  ce  qu  il  nous  prenne 
5  de  quelque  autre  manière,  par  le  sel,  par  la  poste  ou  par 
le  tabac. 

Et  ce  qui  se  passe  pour  le  fer  se  reproduit  à  propos  de 
tous  les  objets  de  consommation  imaginables. 

Quelle  est  donc ,  en  présence  de  ce  bizarre  régime ,  la 
condition  du  consommateur -contribuable? 

La  voici. 

1°  Il  paie  un  impôt  considérable  destiné  à  entretenir  une 
vaste  armée  à  la  frontière,  armée  qui  est  placée  là,  à  l'insti- 
gation ,  pour  compte ,  et  au  profit  du  maître  de  forges  ou 
tout  autre  privilégié  dont  elle  fait  les  affaires. 

2"  Il  paie  le  fer  au-dessus  de  son  prix  naturel. 

.3°  Il  lui  est  défendu  de  faire  la  chose  contre  laquelle  l'é- 
tranger lui  aurait  livré  son  fer  ;  car  empêcher  une  valeur 
d'entrer,  c'est  empêcher,  du  même  coup,  une  autre  valeur 
de  sortir. 

A°  Il  paie  un  impôt  pour  combler  le  vide  du  Trésor  ;  car 
prévenir  une^importation,  c'est  prévenir  une  perception,  et, 
les  besoins  du  fisc  étant  donnés,  si  une  perception  manque, 
il  faut  bien  la  remplacer  par  une  autre. 

Voilà,  certes,  pour  le  consommateur-contribuable,  une  po- 
sition singulière.  Est-elle  plus  malheureuse  que  ridicule  ou 
plus  ridicule  que  malheureuse  ?  On  pourrait  être  embar- 
rassé pour  répondre. 

Et  tout  cela  pourquoi?  Pour  qu'un  maître  de  forges  ne 
tire  de  son  travail  et  de  sou  capital  aucun  profit  extraordi- 
naire, mais  seulement  pour  qu'il  soit  en  mesure  de  s'atta- 
quer à  de  plus  grandes  difficultés  de  production  ! 

Quand  donc  se  décidera-t-on ,  en  ces  matières,  par  la 


PAIX    ET   LIBEIOE.  4  33 

considération  du  grand  nombre  et  non  du  petit  nombre  ? 
L'intérêt  du  grand  nombre,  voilà  la  règle  économique  qui 
n'égare  jamais,  car  elle  se  confond  avec  la  justice. 

Il  faut  bien  convenir  d'une  chose  :  c'est  que,  pour  que  la 
protection  tut  juste,  sans  cesser  d'être  désastreuse ,  il  fau- 
drait au  moins  qu'elle  fût  égale  pour  tous.  Or,  cela  est-il 
même  abstractivement  possible? 

Les  hommes  échangent  entre  eux  ou  des  produits  contre 
des  produits,  ou  des  produits  contre  des  services,  ou  des 
services  contre  des  services.  Même,  comme  les  produits 
n'ont  de  valeur  qu'à  cause  des  services  dont  ils  sont  l'occa- 
sion, on  peut  affirmer  que  tout  se  réduit  à  une  mutualité  de 
services. 

Or,  la  do'.iane  ne  peut  évidemment  protéger  que  ce  genre 
de  services  dont  la  valeur  s'est  incorporée  dans  un  produit 
matériel,  susceptible  d'être  arrêté  ou  saisi  à  la  frontière.  Elle 
est  radicalement  impuissante  à  protéger,  en  en  élevant  la  va- 
leur, les  services  «lirects  rendus  par  le  médecin,  l'avocat,  le 
prêtre,  le  magistrat,  le  militaire,  le  négociant,  riionime  de 
lettres,  l'artiste,  l'artisan,  ce  qui  constitue  déjà  une  partie 
notable  de  la  population.  Elle  est  également  impuissante  à 
protéger  l'iionnue  qui  loue  son  travail,  car  celui-ci  ne  vend 
pas  des  produits,  mais  rend  des  services.  Voilà  donc  encore 
tous  les  ouvriers  et  journaliers  exclus  des  prétendus  avan- 
tages de  la  protection.  xMais  si  la  protection  ne  leur  profite 
pas,  elle  leur  nuit;  et,  ici,  il  faut  bien  découvrir  le  contre- 
coup dont  doivent  se  ressentir  les  protégés  eux-mêmes. 

Les  deux  seules  classes  protégées,  et  cela  dans  une  me- 
sure fort  inégale,  ce  sont  les  maimfacturiers  et  les  agricul- 
teurs. Ces  deux  classes  voient  une  providence  dans  la 
douane,  et  cependant  nous  sommes  témoins  qu'elles  ne 
cessent  de  gémir  sur  leur  détresse.  11  faut  bien  (|ue  la  pro- 
tection n'ait  pas  eu  à  leur  égard  toute  retticacilè  ([u'eliesen 
attendaient.  Qui  osera  dire  que  l'agriculture  et  les  manufac- 

OEuvrcs  comylclts,  l.  V.  *^ 


434  PA31PHLETS. 

tures  sont  plus  prospères  dans  les  pays  les  plus  protégés, 
comme  la  France,  l'Espagne,  les  Etats  Romains,  que  chez 
les  peuples  qui  ont  fait  moins  bon  marché  de  leur  liberté, 
comme  les  Suisses,  les  Anglais,  les  Belges,  les  Hollandais, 
les  Toscans? 

C'est  qu'il  se  passe,  relativement  à  la  protection,  quel- 
que chose  d'analogue  ou  plutôt  d'identique  à  ce  que  nous 
avons  constaté  tout  à  l'heure  pour  l'impôt.  Comme  il  y  aune 
limite  à  la  taxation  profitable ,  il  y  en  a  une  à  la  protection 
profitable.  Cette  limite,  c'est  l'anéantissement  de  la  faculté  de 
consommer,  anéantissement  que  tend  à  amener  la  protec- 
tion de  même  que  l'impôt.  Le  fisc  prospère  par  la  prospé- 
rité des  contribuables.  De  même,  une  industrie  ne  vaut  que 
par  la  richesse  de  sa  clientèle.  Il  suit  de  là  que,  lorsque  le 
fisc  ou  le  monopole  cherchent  leur  développement  dans  des 
moyens  qui  ont  pour  effet  nécessaire  de  ruiner  le  consom- 
mateur, l'un  et  l'autre  entrent  dans  le  même  cercle  vicieux. 
Il  arrive  un  moment  où  plus  ils  renforcent  le  chiffre  Je  la 
taxe,  plus  ils  affaiblissent  celui  de  la  recette.  Les  protégés 
ne  peuvent  se  rendre  compte  de  l'état  de  dépression  qui 
pèse  sur  leur  industrie,  malgré  les  faveurs  du  régime  prohi-  • 
bitif.  Comme  le  fisc,  ils  cherchent  le  remède  dans  l'exagé- 
ration de  ce  régime.  Qu'ils  se  demandent  donc  enfin  si  ce 
ne  sont  pas  ces  faveurs  mêmes  qui  les  oppriment.  Qu'ils 
contemplent  la  moitié,  les  deux  tiers  de  notre  population, 
réduite,  par  l'effet  de  ces  injustes  faveurs,  à  se  priver  de 
fer,  de  viande,  de  drap,  de  blé,  à  construire  des  charrues 
avec  des  branches  de  saule,  à  se  vêtir  de  bure,  à  se  nourrir 
de  millet,  comme  les  oiseaux,  ou  de  châtaignes,  comme 
des  créatures  moins  poétiques  (^)  ! 

Puisque  je  me  suis  laissé  entraîner  à  cette  dissertation, 

('}  V.  au  tome  IV,  page  163,  le  chapitre  intitulé  Cherté,  Bon  mar- 
ché.. (A'ote  de  l'éditeur.) 


PAIX    ET    LIBERTE.  4;Jo 

qu'il  me  soit  permis  de  la  terminer  par  une  espèce  d'apo- 
logue. 

Il  y  avait,  dans  un  parc  royal,  une  multitude  de  petites 
pièces  d'eau,  toutes  mises  en  communication  les  unes  avec 
les  autres  par  des  conduits  souterrains,  de  telle  sorte  que 
l'eau  avait  une  tendance  invincible  à  s'y  établir  dans  un 
parfait  niveau.  Ces  réservoirs   étaient  alimentés  par  un 
grand  canal.   L'un  d'eux,  quelque  peu  ambitieux,  voulut 
attirer  vers  lui  une  grande  partie  de  l'approvisionnement 
destiné  à  tous.  Il  n'y  aurait  pas  eu  grand  mal,  à  cause  de 
l'inévitable  nivellement  qui  devait  suivre  la  tentative,  si  le 
moyen  imaginé  par  l'avide  et  imprudent  réservoir  n'avait 
entraîné  une  déperdition  nécessaire  de  liquide,  dans  le  canal 
d'alimentation.  On  devine  ce  qui  arriva.  Le  niveau  baissa 
partout,  même  dans  le  réservoir  favorisé.  Il  se  disait,  car 
dans  les  apologues  il  n'y  a  rien  qui  ne  parle,  même  les  ré- 
servoirs :  «  C'est  singulier,  j'attire  à  moi  plus  d'eau  qu'au- 
trefois; je  réussis  pendant  un  moment  imperceptible  à  me 
tenir  au-dessus  du  niveau  de  mes  frères,  et  cependant,  je 
vois  avec  douleur  que  nous  marchons  tous,  moi  comme  les 
autres,  vers  la  complète  siccité.  »   Ce  réservoir-là,  aussi 
ignorant  sans  doute  en  hydraulique  qu'en  morale,  fer- 
mait les  yeux  à  deux  circonstances  :  l'une,  c'est  la  commu- 
nication souterraine  de  tous  les  réservoirs  entre  eux,  obsta- 
cle invincible  à  ce  qu'il  profitât  d'une  manière  exclusive  et 
permanente  de  son  injustice;  l'autre,  la  déperdition  géné- 
rale cf^  li(iuide  inhérente  au  moyen  imaginé  par  lui,  et  qui 
devait  amener  fatalement  une  depi^ession  générale  et  conti- 
nue du  niveau. 

Or,  je  dis  que  l'ordre  social  présente  aussi  ces  deux  cir- 
constances et  qu'on  raisonne  mal,  si  l'on  n'en  tient  compte. 
Il  y  a  d'abord  entre  toutes  les  industries  des  conmiunica- 
tions  cachées,  des  transmissions  de  travail  et  de  capital,  qu[ 
ne  permettent  pas  à  l'une  d'elles  d'élever  son  niveau  nor- 


4  36  l'AMPliLElS. 

mal  au-dessus  des  autres  dune  manière  permanente.  11  y  a 
ensuite,  dans  le  moyen  imaginé  pour  réaliser  Tinjustice, 
c'est-à-dire  dans  la  protection,  ce  vice  radical  qu'elle  im- 
plique une  perte  définitive  de  richesse  totale  ;  et,  de  ces 
deux  circonstances,  il  suit  que  le  niveau  du  bien-être  baisse 
partout,  même  au  sein  des  industries  protégées,  comme 
celui  de  l'eau ,  même  au  sein  de  l'avide  et  stupide 
réservoir. 

Je  savais  bien  que  le  Libre-Echange  m'entraînerait  hors 
de  ma  voie.  Passion!  passion!  ton  empire  est  irrésistible! 
Mais  revenons  au  fisc. 

Je  dirai  aux  protectionistes  :  ne  consentirez-vous  pas,  en 
vue  des  nécessités  impérieuses  de  la  République,  à  mettre 
quelque  borne  à  votre  avidité  ?  Quoi  !  quand  le  Trésor  est 
aux  abois,  quand  la  banqueroute  menace  d'engloutir  votre 
fortune  et  votre  sécurité,  quand  la  douane  nous  offre  une 
planche  de  salut  vraiment  providentielle,  quand  elle  peut 
remplir  les  caisses  publiques  sans  nuire  aux  masses,  mais 
au  contraire  en  les  soulageant  du  poids  qui  les  opprime, 
serez-vous  inflexibles  dans  votre  égoïsme?  Vous  devriez, 
de  vous-mêmes,  dans  ce  moment  solennel  et  décisif,  faire 
sur  l'autel  de  la  patrie  le  sacrifice,  -^  ce  que  vous  appelez 
et  ce  que  très-sincèrement  vous  croyez  être  —  le  sacrifice 
d'une  partie  de  vos  privilèges.  Vous  en  seriez  récompensés 
par  l'estime  publique,  et,  j'ose  le  prédire,  la  prospérité 
matérielle  vous  serait  donnée  par  surcroît. 

Est-ce  donc  trop  exiger  que  de  vous  demander  de  sub- 
stituer aux  prohibitions,  devenues  incompatibles  avec  notre 
loi  constitutionnelle,  des  droits  de  20  à  30  pour  cent?  une 
réduction  de  moitié  au  tarif  du  fer  et  de  l'acier,  ces  mus- 
cles du  travail  ;  de  la  houille,  ce  pain  de  l'industrie  ;  de  la 
laine,  du  lin,  du  coton,  ces  matériaux  de  la  main-d'œuvre  ; 
du  blé  et  de  la  viande,  ces  principes  de  force  et  de  vie  ? 


l'ALV   El    LlltEHTE.  4  37 

Mais  je  vois  que  vous  devenez  raisonnables  (M;  vous  ac- 
cueillez mon  humble  requête,  et  nous  pouvons  maintenant 
jeter  un  coup  d'oeil,  tant  moral  que  financier,  sur  notre 
budget  vraiment  rectifié. 

Voilà  d'abord  bien  des  choses  devenues  enfin  accessibles 
aux  mains  ou  aux  lèvres  du  peuple  :  le  sel ,  le  port  des 
lettres,  les  boissons,  le  sucre,  le  café,  le  fer,  l'acier,  le  com- 
bustible, la  laine,  le  lin,  le  coton,  la  viande  et  le  pain  î  Si 
l'on  ajoute  à  cela  l'abolition  de  l'octroi,  la  profonde  modi- 
fication, sinon  l'abolition  complète  de  cette  terrible  loi  du 
recrutement,  terreur  et  fléau  de  nos  campagnes  ;  je  le  de- 
mande, la  République  n'aura-t-elle  pas  enfoncé  ses  racines 
dans  toutes  les  fibres  des  sympathies  populaires  ?  Sera-t-il 
facile  de  l'ébranler  ?  Faudra-t-il  cinq  cent  mille  baïonnettes 
pour  être  l'eflroi  des  partis...  ou  leur  espérance?  Ne  se- 
rons-nous pas  à  l'abri  de  ces  commotions  efi'royables,  dont 
il  semble  que  l'air  même  soit  maintenant  chargé?  Ne  pour- 
rons-nous pas  concevoir  l'espoir  fondé  que  le  sentiment  dn 
bien-être,  et  la  conscience  que  le  pouvoir  est  enfin  entré 
résolument  dans  la  voie  de  la  justice,  fasse  renaître  le  tra- 
vail, la  confiance,  la  sécurité  et  le  crédit?  Est-il  chimérique 
de  penser  que  ces  causes  bienfaisantes  réagiront  sur  nos 
finances  plus  sûrement  que  ne  pourrait  le  faire  un  surcroit 
de  taxes  et  d'entraves? 

Et  quant  à  notre  situation  financière  actuelle  et  immé- 
diate, voyons  comment  elle  sera  attectée. 

Voici  les  réductions  résultant  du  système  proposé  : 

(>)  Dans  le  pamphlet  Spoliation  et  Loi,  qui  commence  ce  volume, 

on  a  pu  voir  que  l'auteur  n'avait  pas  tardé  à  reconnaître  combien  il 

s'était  trompé,  en  s'imaginant  que  les  protectionisles  étaient  devenus 

raisonnables.  Mais  il  est  vrai  qu'au  commencement  de  1849  ils  se 

montraient  beaucoup  plus  Iraitables  qu'ils  ne  le  furent  un  an  plus 

tard. 

(Note  ie  {éditeur.) 


i38  PAMPHLETS. 

2  millions»,  poste. 

45  millions,  sel. 

60  millions,  boissons. 

3:5  mil, ions,  sucre  et  café,  ci 130, 0^10,000 

Ce  n'i'St  pas  irop  se  flatter  que  d'attendre 
30  millions  de  plus  par  l'accroisse- 
ment de  i;i  consommation  générale  et 
par  le  caractère  fiscal  rendu  à  la 
douane,  ci,  à  déduire 30,000,000  fr. 


Total  de  la  perte  de  revenu  provenant 

de  la  réforme 1 00, 0(  0,000  fr. 

—  Perte  qui  doit  diminuer,  par  sa  nature,  d'année  en 
année. 

Diminuer  les  impôts  (ce  qui  ne  veut  pas  toujours  dire 
diminuer  les  recettes)  voilà  donc  la  première  moitié  du  pro- 
gramme financier  républicain.  —  Vous  dites  :  en  face  du 
déficit,  cela  est  bien  liardi.  Et  moi  je  réponds  :  non,  ce 
n'est  pas  hardiesse,  cest  prudence.  Ce  qui  est  hardi,  ce  qui 
est  téméraire,  ce  qui  est  insensé,  c'est  de  persévérer  dans 
la  voie  qui  nous  a  rapprochés  de  l'abime.  Et  voyez  oïi 
vous  en  êtes  !  Vous  ne  l'avez  pas  caché  :  l'impôt  indirect 
vous  donne  des  inquiétudes,  et  quant  à  l'impôt  direct  lui- 
même,  vous  ne  comptez  sur  son  recouvrement  qu'à  la  con- 
dition d'y   employer  des  colonnes  mobiles.  Sommes-nous 
donc  sur  la  terre  des  miri  et  des  razzias?  Comment  les 
choses  n'en  seraient-elles  pas  arrivées  là?  —  Voilà  cent 
hommes;  ils  se  soumettent  à  une  cotisation  afin  de  consti- 
tuer, pour  leur  sûreté,  une  force  commune.  Peu  à  peu,  on 
détourne  cette   force    commune   de    sa  destination  et  on 
met  à  sa  charge  une  foule  d'attributions  irrationnelles.  Par 
ce  fait,  le  nombre  des  hommes  qui  vivent  sur  la  cotisation 
s'accroît,  la  cotisation  elle-même  grossit  et  le  nombre  des 
cotisés  diminue.  Le  mécontentement,  la  désaffection  s'en 
mêlent,  et  que  va-t-on  faire  ?  rendre  la  force  commune  à 


PAIX   Kl    LIBERTÉ.  *:5^ 

sa  destination  Y  Ce  serait  trop  vnli;aire,  et,  dit-on,  tropiiardi. 
Nos  liommes  d'État  sont  pins  avisés  ;  ils  imaginent  de  dimi- 
nuer encore  le  nombre  des  payants  pour  augmenter  celui 
des  payés  ;  il  nous  faut  de  nouvelles  taxes,  disent-ils,  pour 
entretenir  des  colonnes  mobiles ,  et  des  colonnes  mobiles 
pour  recouvrer  les  nouvelles  taxes  !  —  Et  l'on  ne  veut  pas 
voir  là  un  cercle  vicieux  !  —  Nous  arriverons  ainsi  à  ce 
beau  résultat,  que  la  moitié  des  citoyens  sera  occupée  h 
comprimer  et  rançonner  l'autre  moitié.  Voilà  ce  ([u'on  ap- 
pelle de  la  politique  sage  et  pratique.  Tout  le  reste  n'est 
qu'utopie.  Donnez-nous  encore  quelques  années,  disent  les 
financiers,  laissez-nous  pousser  à  bout  le  système,  et  vous 
verrez  que  nous  arriverons  enfin  à  ce  fameux  équilibre , 
que  nous  poursuivons  depuis  si  longtemps,  et  qu'ont  dérangé 
précisément  ces  procédés  que,  depuis  vingt  ans,  nous  met- 
tons en  œuvre. 

Il  n'est  donc  pas  si  paradoxal  qu'il  le  semble,  au  premier 
coup  d'œil,  de  prendre  la  marche  inverse,  et  de  chercher 
l'équilibre  dans  l'allégement  des  taxes.  Est-ce  que  l'équilibre 
méritera  moins  ce  nom ,  parce  qu'au  lieu  de  le  chercher 
à  irSOO  millions  on  le  rencontrera  à  1200? 

Mais  cette  première  partie  du  programme  républicain 
appelle  impérieusement  son  complément  nécessaire  :  la 
diminution  des  dépenses.  Sans  ce  complément,  le  système 
€st  une  utopie,  j'en  conviens.  Avec  ce  complément,  je  défie 
qui  que  ce  soit,  sauf  les  intéressés,  d'oser  dire  qu'il  no  va 
pas  droit  au  but,  et  par  le  chemin  le  moins  périlleux. 

J'ajoute  que  la  diminution  des  dépenses  doit  être  supé- 
rieure à  celle  des  recettes;  sans  cela  on  courrait  en  vain 
après  le  nivellement. 

Enfin,  il  faut  bien  le  dire,  un  ensemble  de  mesures  ainsi 
compris  ne  peut  donner,  dans  un  seid  exercice,  tous  les 
résultats  qu'on  a  droit  d'en  attendre. 

On  a  vu,  quant  aux  recettes,  (|ut',  pour  mettre  en  elles 


440  PAMPHLETS. 

celte  force  de  croissance  qui  a  son  principe  dans  la  prospé- 
rité générale ,  il  fallait  commencer  par  les  faire  reculer. 
C'est  dire  que  le  temps  est  nécessaire  au  développement 
de  cette  force. 

Il  en  est  ainsi  des  dépenses  ;  leur  réduction  ne  peut  être 
que  progressive.  En  voici  une  raison,  entre  autres. 

Quand  un  gouvernement  a  porté  ses  frais  à  un  chiffre 
exagéré  et  accablant,  cela  signifie,  en  d'autres  termes,  que 
beaucoup  d'existences  sont  attachées  à  ses  prodigalités  et 
s'en  nourrissent.  L'idée  de  réaliser  des  économies  sans 
froisser  personne  implique  contradiction.  Arguer  de  ces 
soufiVances  contre  la  réforme  qui  les  implique  nécessaire- 
ment, c'est  opposer  une  fin  de  non-recevoir  radicale  à  tout 
acte  réparateui',  c'est  dire:  «  Par  cela  même  qu'une  in- 
justice s'est  introduite  dans  le  monde,  il  est  bon  qu'elle  s'y 
perpétue  k  jamais.  »  —  Éternel  sophisme  des  adorateurs  des 
abus. 

Mais  de  ce  que  des  souffrances  individuelles  sont  la  con- 
séquence forcée  de  toute  reforme ,  il  ne  s'ensuit  pas  qu'il 
ne  soit  du  devoir  du  législateur  de  les  adoucir  autant  qu'il 
est  en  lui.  Je  ne  suis  pas,  quant  à  moi,  de  ceux  qui  admet- 
tent que  quand  un  membre  de  la  société  a  été  par  elle  attiré 
vers  une  carrière,  quand  il  y  a  vieilli,  quand  il  s'en  est  fait 
mie  spécialité,  quand  il  est  incapable  de  demander  à  toute 
autre  occupation  des  moyens  d'existence,  elle  le  puisse 
jeter,  sans  feu  ni  lieu,  sur  la  place  publique.  Toute  sup- 
pression d'emploi  grève  donc  la  société  d'une  charge  tem- 
poraire commandée  par  l'humanité  et ,  selon  moi,  par  la 
stricte  justice. 

Il  suit  de  là  que  les  modifications  apportées  au  budget  des 
dépenses,  non  plus  que  celles  introduites  au  budget  des  re- 
cettes, ne  peux  ent  produire  immédiatement  leurs  résultats  ; 
ce  sont  des  germes  dont  la  nature  est  de  se  développer,  et 
le  système  complet  implique  que  les  dépenses  décroîtront 


PAIX   ET   LIBERTÉ.  4  i  1 

d'année  on  année  avec  les  extinctions,  que  les  recettes  gros- 
siront d'année  en  année  parallèlement  à  la  prospérité  géné- 
rale, de  telle  sorte  que  le  résultat  final  doit  être  l'équilibre 
ou  quelque  chose  de  mieux. 

Quant  à  la  prétendue  désaffection  qui  pourrait  se  mani- 
fester, dans  la  classe  si  nombreuse  des  fonctionnaires,  j'a- 
voue qu'avec  les  tempéraments  auxquels  je  viens  de  faire 
allusion,  je  ne  la  crains  pas.  Le  scrupule  est  d'ailleurs  sin- 
gulier. Il  n'a  jamais  arrêté,  que  je  sache,  les  destitutions  en 
masse  après  chaque  révolution.  Et  pourtant,  quelle  diffé- 
rence !  chasser  un  employé  pour  donner  sa  place  à  un  autre, 
c'est  plus  que  froisser  ses  intérêts,  c'est  blesser  en  lui  la  di- 
gnité et  le  sentiment  énergique  du  droit.  Mais  quand  une  ré- 
vocation, d'ailleurs  équitablement  ménagée,  résulte  d'une 
suppression  d'emploi,  elle  peut  nuire  encore,  elle  n'irrite 
pas.  La  blessure  est  moins  vive,  et  celui  qu'elle  atteint  se 
console  par  la  considération  d'un  avantage  public. 

J'avais  besoin  de  soumettre  ces  réflexions  au  lecteur  au 
moment  de  parler  de  réformes  profondes,  qui  entraînent 
de  toute  nécessité  la  mise  en  disponibilité  de  beaucoup  de 
nos  concitoyens. 

ie  renonce  à  passer  en  revue  tous  les  articles  de  dépenses 
sur  lesquels  il  me  paraîtrait  utile  et  politique  de  faire  des 
retranchements.  Le  budget  c'est  toute  la  politique.  Il  s'enfle 
ou  diminue  selon  que  l'Opinion  publique  exige  plus  ou 
moins  de  l'État.  A  quoi  servirait  de  montrer  que  la  sup- 
pression de  tel  service  gouvernemental  entraîne  telle  éco- 
nomie importante,  si  le  contribuable  lui-même  préfère  le 
service  à  l'économie  ?  Il  y  a  des  réformes  qui  doivent  être 
précédées  de  longs  débats,  d'une  lente  élaboration  de  l'o- 
pinion publique;  et  je  ne  vois  pas  pourquoi  je  m'engage- 
rais dans  une  voie  où  il  est  certain  quelle  ne  me  suivrait 
pas.  Aujourd'hui  même,  l'Assemblée  nationale  a  décidé 
qu'elle  ferait  le  premier  budget  républicain.  Elle  n'a  plus 


412  PAMPHLETS. 

pour  cette  œuvre  qu'un  temps  limité  et  fort  court.  En  vue 
de  signaler  une  réforme  immédiatement  praticable ,  je  dois 
me  détourner  des  considérations  générales  et  philosophi- 
ques qu'il  était  d'abord  dans  ma  pensée  de  soumettre  au 
lecteur.  Je  me  bornerai  à  les  indiquer. 

Ce  qui  rejette  dans  un  avenir  éloigné  toute  réforme  finan- 
cière radicale,  c'est  quVn  France  on  n'aime  pas  la  Liberté; 
on  n'aime  pas  à  se  sentir  responsable  de  soi-même ,  on  n'a 
pas  confiance  en  sa  propre  énergie,  on  n'est  un  peu  rassm'é 
que  lorsqu'on  sent  de  toutes  parts  l'impression  des  lisières 
gouvernementales;  —  et  ce  sont  justement  ces  lisières  qui 
coûtent  cher. 

Si,  par  exemple ,  on  avait  foi  dans  la  liberté  de  l'ensei- 
gnement, qu'y  aurait-il  à  faire,  sinon  à  supprimer  le  budget 
de  U instruction  publique  ? 

Si  l'on  tenait  véritablement  à  la  liberté  de  conscience , 
comment  la  réaliserait-on  autrement  qu'en  supprimant  le 
budget  des  cultes  (*)  ? 

Si  l'on  comprenait  que  l'agriculture  se  perfectionne  par 
les  agriculteurs,  et  le  commerce  par  les  commerçants,  on 
arriverait  à  cette  conclusion  :  le  budget  de  l'agriculture 
et  du  commerce  est  une  superfétation,  que  les  peuples  les 
plus  avancés  ont  soin  de  ne  pas  s'infliger. 

Que  si,  sur  quelques  points,  comme  pour  la  surveillance, 
l'Etat  a  nécessairement  à  intervenir  en  matière  d'instruc- 
tion, de  cultes,  de  commerce,  une  Division  de  plus  au  mi- 
nistère de  l'Intérieur  y  suffirait  ;  il  ne  faut  pas  trois  Minis- 
tères pour  cela. 

Ainsi,  la  liberté,  voilà  la  première  et  la  plus  féconde 
source  des  économies. 

Mais  cette  source  n'est  pas  faite  pour  nos  lèvres.  Pour- 


(1)  Le  Irailé  passé  entre  nos  pères  et  le  clerg^é  est  un  obstacle  à 
cette  rOfoi'me  si  désirable.  Justice  avant  tout. 


PAIX   ET   LIBERTÉ.  443 

quoi?  Uniquement  parce  que  l'Opinion  la  repousse  ('). 
Nos  enfants  continueront  donc,  sous  le  monopole  uni- 
versitaire, à  s'abreuver  de  fausses  idées  grecques  et  romai- 

(ij  Cet  aveuglement  de  l'opinion  publique  attristait  l'auteur,  depuis 
longtemps,  et  dés  qu'une  tentative  pour  consolider  le  bandeau  pincé 
sur  les  yeux  de  nos  concitoyens  lui  était  connue,  il  sentait  le  besoin 
de  la  combattre.  Mais,  dans  sa  retraite  de  Muuron,  les  moyens  de  pu- 
blicité lui  manquaient.  Aussi  la  lettre  suivante,  écrite  par  lui,  depuis 

nombre  d'années,  est-elle  jusqu'à  présent  restée  inédite. 
I 

A  M.  SAULNIER, 

Editeur  de  la  Revue  britannique. 

Monsieur, 

Vous  avez  transporté  de  joie  tous  ceux  qui  trouvent  le  mot  économie 
absurde,  ridicule,  insupportable,  bourgeois,  mesquin.  Le  Journal  des 
Débats  vous  prône,  le  présdent  du  conseil  vous  cite  et  les  faveur»  du 
pouvoir  vous  attendent.  Qu'avez-vous  fait  cependant,  Monsieur,  pour 
mériter  tant  d'applaudissements?  Vous  avez  établi  par  des  chiffres  (ci 
l'on  sait  que  les  chiffres  ne  trompent  jamais),  qu'il  en  coule  plus  aux 
citoyens  des  Klats-Unis  qu'aux  sujets  français  pour  être  gouvernés. 
D'où  la  conséquence  rigoureuse  (rigoureuse  pour  le  peuple  en  effet), 
qu'il  est  absurde  de  vouloir  en  France  mettre  des  bornes  aux  profu- 
sions du  pouvoir. 

Mais,  Monsieur,  j'en  demande  pardon  à  vous,  aux  centres  et  à  la 
statistique,  vos  chiffres,  en  les  supposant  exacts,  ne  me  semblent  pas 
défavorables  au  gouvernement  américain 

En  premier  lieu,  élablir  qu'un  gouvernement  dépense  plus  qu'un 
autre,  ce  n'est  rien  apprendre  sur  leur  bonté  relative.  Si  l'un  d'eux, 
par  exemple,  administre  une  nation  naissante,  qui  a  toutes  ses  roules 
à  percer,  tous  ses  canaux  à  creuser,  toutes  ses  villes  à  paver,  tous  ses 
établissements  publics  à  créer,  il  est  naturel  qu'il  dépense  plus  que 
4;elui  qui  n'a  guère  qu'à  entretenir  des  établissements  existants.  Or, 
vous  le  savez  comme  moi.  Monsieur,  dépenser  ainsi  c'est  épargner, 
c'est  capitaliser.  S'il  s'agissait  d'un  agriculteur,  confondriez-vous  les 
mises  de  fonds  qu'exige  un  premier  élablissemenl  avec  ses  déprnses 
annuelles  ? 

Cependant  celle  difTérenre  de  situalion  Irés-imporlante  n'.'niraîn»», 


44»  PAMPHLETS. 

lies,  à  s'imprégner  de  l'esprit  guerrier  et  révolutionnaire 
des  auteurs  latins,  à  scander  les  vers  licencieux  (rHorace,  à 
se  rendre  impropres  à  la  vie  des  sociétés  modernes  ;  nous 
continuerons  à  n'être  pas  libres,  et  par  conséquent  à  payer 

d'après  vos  chiflFres,  (|u'un  surcroît  de  dépense  de  (rois  francs  pour 
chaque  citoyen  de  l'Union.  Cet  excédent  est-il  réel?  Non,  d'après  vos 
propres  données.  —  Cela  vous  surprend,  car  vous  avez  fixé  à  36  fr. 
la  contribution  de  chaque  Américain,  et  à  33  fr.  celle  de  chaque  Fran- 
çais ;  or  36=33  +  3,  en  bonne  arithmétique.  —  Oui,  mais,  en  écono- 
mie politique,  33  valent  souvent  plus  que  36.  Vous  allez  en  juger. 
L'argent,  relativement  à  la  main-d'œuvre  et  aux  marchandises,  n'a 
pas  autant  de  valeur  aux  Etals-Unis  qu'en  France.  Vous  fixez  vous- 
même  le  prix  de  la  journée  à  4  fr.  50  c.  aux  Etats-Unis  et  à  I  fr.  60  ç. 
en  France.  Il  en  résulte^  je  crois,  qu'un  Américain  paie  36  fr.  avec 
huit  journées,  tandis  qu'il  faut  à  un  Français  vingt-deux  journées  de 
travail  pour  payer  33  fr.  —  Il  est  vrai  que  vous  dites  aussi  qu'on  se 
rachète  des  corvées  aux  Etats-Unis  avec  3  fr.  et  que,  par  conséquent, 
le  prix  de  la  journée  y  doit  être  établi  à  3  fr.  —  A  cela,  deux  ré- 
ponses. On  se  rachète  de  la  corvée,  en  France,  avec  1  fr.  (car  nous 
avons  aussi  nos  corvées  dont  vous  ne  parlez  pas)  ;  et  ensuite,  si  la 
journée  aux  États-Unis  ne  vaut  que  3  fr.,  les  Américains  ne  paient 
plus  36  fr..  puisque,  pour  arriver  à  ce  chifl're,  vous  avez  porté  à 
4  fr.  50  c.  toutes  les  journées  que  ces  citoyens  emploient  à  remplir 
leurs  devoirs  de  milii'iens,  de  corvéables,  de  jurés,  elc. 

Ce  n'est  pas  la  seule  subtilité  dont  vous  avez  usé  pour  élever  à 
36  fr.  la  contribution  annuelle  de  chaque  Américain. 

Vous  imputez  au  gouvernement  des  Etals-Unis  des  dépenses  dont 
il  ne  se  mêle  en  aucune  façon.  Pour  justifier  cette  étrange  manière 
de  procéder,  vous  dites  que  ces  dépenses  n'en  sont  pas  moins  sup- 
portées par  les  citoyens.  Mais  s'agit-il  de  rechercher  quelles  sont  les 
dépenses  volontaires  des  citoyens  ou  quelles  sont  les  dépenses  du 
gouvernement  ? 

Un  gouvernement  est  institué  pour  remplir  certaines  fonctions. 
Quand  il  sort  de  son  nltributii>n,  il  faut  qu'il  fasse  un  appel  à  la 
bourse  des  citoyens  et  qu'il  diminue  ainsi  cette  portion  de  revenus 
dont  ils  avaient  la  libre  disposition.  11  devient  à  la  fois  spoliateur  et 
oppresseur. 

Une  nation  qui  e»t  assez  sage  pour  forcer  son  gouvernement  à  se 
borner  à  garantir  à  chacun  sa  sûreté,  et  qui  ne  paie  que  ce  qui  est 


PAIX    ET   LIBERTÉ.  445 

notre  servitude ,  car  les  peuples  ne  peuvent  être  tenus  dans 
la  servitude  qu'à  gros  frais. 

Nous  continuerons  à  voir  l'agriculture  et  le  commerce 
languir  et  succomber  sous  l'étreinte  de  nos  lois  restrictives; 
et,  de  plus,  à  payer  la  dépense  de  cette  torpeur,  car  les  en- 
traves, les  réglementations,  les  formalités  inutiles,  tout  cela 
ne  peut  être  mis  en  œuvre  que  par  des  agents  de  la  force 
publique,  et  les  agents  de  la  force  publique  ne  peuvent 
vivre  que  sur  le  budget. 

Et  le  mal,  il  faut  bien  le  répéter,  est  sans  remède  actuel- 
lement applicable,  puisque  l'opinion  attribue  à  l'oppression 
tout  le  développement  intellectuel  et  industriel  que  cette 
oppression  ne  parvient  pas  à  étouffer. 

Une  idée  aussi  bizarre  que  funeste  s'est  emparée  des  es- 
prits. Quand  il  s'agit  de  politique,  on  suppose  que  le  moteur 
social ,  si  je  puis  m'exprimer  ainsi ,  est  dans  les  intérêts  et 
les  opinions  individuelles.  On  s'attache  à  l'axiome  de  Rous- 
seau :  La  volonté  générale  ne  peut  errer.  Et,  sur  ce  principe, 
on  décrète  avec  enthousiasme  le  suffrage  universel. 

rigoureusement  indispensable  pour  cela,  consomme  le  reste  de  ses 
revenus  selon  son  génie,  ses  besoins  et  ses  goûts. 

Mais  une  naliun,  cbez  laquelle  le  gouvernemeni  se  mêle  de  tout, 
ne  dépense  rien  par  elle  et  pour  elle,  mais  par  le  pouvoir  et  pour  le 
pouvoir;  et  si  le  public  français  pense  comme  vous,  Monsieur,  qu'il 
est  indifférent  que  sa  richesse  passe  par  les  mains  des  fonction- 
naires, je  ne  désespère  pas  que  nous  ne  soyons  tous  un  jour  logés, 
nourris  et  vêtus  aux  frais  del'Klat.  Ce  sont  choses  qui  nous  coûtent,  et 
d'après  vous,  il  importe  peu  que  nous  nous  les  procurions  par  voie 
de  contribution  ou  par  des  achats  directs.  Le  cas  que  nos  ministres 
font  de  cette  opinion  me  persuade  que  nous  aurons  bientôt  des  babils 
de  leur  façon,  comme  nous  avons  des  prêtres,  des  avocats,  des  pro- 
fesseurs, des  médecins,  des  chevaux  et  du  tabac  de  leur  façon. 

J'ai  l'bunncur,  etc. 

FaiiuÉHic  Bamiat. 

(Note  de  l'éditeur.) 


4i«  PAMPHLETS. 

Mais,  à  tous  les  autres  points  de  vue,  on  adopte  justement 
l'hypothèse  contraire.  On  n'admet  pas  que  le  mobile  du 
progrès  soit  dans  l'individualité,  dans  son  aspiration  natu- 
relle vers  le  bien-être,  aspiration  de  plus  en  plus  éclairée 
par  l'intelligence  et  guidée  par  l'expérience.  Non.  On  part 
de  cette  donnée  que  l'humanité  est  partagée  en  deux:  D'un 
côté,  il  y  a  les  individus  inertes,  privés  de  tout  ressort,  de 
tout  principe  progressif,  ou  obéissant  à  des  impulsions  dé- 
pravées qui,  abandonnées  à  elles-mêmes,  tendent  invinci- 
blement vers  le  mal  absolu;  de  l'autre,  il  y  a  l'être  collectif, 
la  force  commune,  le  gouvernement,  en  un  mot,  auquel  on 
attribue  la  science  infuse,  la  naturelle  passion  du  bien,  et  la 
mission  de  changer  la  direction  des  tendances  individuelles. 
On  suppose  que,  s"ils  étaient  libres,  les  hommes  s'abstien- 
draient de  toute  instruction,  de  toute  religion,  de  toute  in- 
dustrie, ou,  qui  pis  est,  qu'ils  rechercheraient  l'instruction 
pour  arriver  à  l'erreur,  la  religion  pour  aboutir  à  l'athéis- 
me, et  le  travail  pour  consommer  leur  ruine.  Cela  posé ,  il 
faut  que  les  individualités  se  soumettent  à  l'action  régle- 
mentaire de  l'être  collectif,  qui  n'est  pourtant  autre  chose 
que  la  réunion  de  ces  individualités  elles-mêmes.  Or,  je  le 
demande,  si  les  penchants  naturels  de  toutes  les  fractions 
tendent  au  mal,  comment  les  penchants  naturels  de  l'entier 
tendent-ils  au  bien  ?  Si  toutes  les  forces  natives  de  l'homme 
se  dirigent  vers  le  néant,  —  où  le  gouvernement,  qui  est 
composé  d'hommes,  prendra-t-il  son  point  d'appui  pour 
changer  cette  direction  (^)  ? 

Quoi  quïl  en  soit,  tant  que  cette  bizarre  théorie  prévau- 
dra, il  faudra  renoncer  à  la  liberté  et  aux  économies  qui  en 
découlent.  Il  faut  bien  payer  ses  chaînes  quand  on  les  aime, 

(')  V.  au  tome  IV,  le  pamphlet  la  Loi,  page  342,  et  notamment  le 
passage  compris  dans  les  pages  381  à  386. 

{Note  de  l'éditeur.) 


l'Aix  i:r  I.  iiEKTE.  1  i: 

ciu'  l'État  ne  nous  donne  j:iin;iis  rien  gratis,  pas  même  des 
fers. 

Le  budget  n'est  pas  seulement  toute  la  Politique,  il  est 
encore ,  à  bien  des  égards ,  la  Morale  du  peuple.  C'est  le 
miroir  où,  comme  Renaud,  nous  pourrions  voir  l'image  et 
le  châtiment  de  nos  préjugés,  de  nos  vices  et  de  nos  folles 
prétentions.  Ici  encore,  il  y  a  des  torrents  de  mauvaises  dé- 
penses que  nous  sommes  réduits  à  laisser  couler,  car  elles 
ont  pour  cause  des  penchants  auxquels  nous  ne  sommes 
pas  prêts  à  renoncer;  et  quoi  de  plus  vain  que  de  vouloir 
neutraliser  l'etïet  tant  que  la  cause  subsiste  ?  Je  citerai , 
entre  autres,  ce  que  je  ne  crains  pas  d'appeler,  quoique  le 
mot  soit  dur,  \ esprit  de  mendicité ,  qui  a  envahi  toutes  les 
classes,  celle  des  riches  comme  celle  des  pauvres  (*). 

Assurément,  dans  le  cercle  des  relations  privées,  le  ca- 
ractère français  n'a  pas  de  comparaison  à  redouter,  en  ce  qui 
concerne  l'indépendance  et  la  fierté.  A  Dieu  ne  plaise  que 
je  diffame  mon  pays,  encore  moins  que  je  le  calomnie. 
Mais  je  ne  sais  comment  il  s'est  fait  que  les  mêmes  hommes 
qui,  même  pressés  par  la  détresse,  rougiraient  de  tendre  la 
mains  vers  leurs  semblables,  perdent  tout  scrupule,  pourvu 
que  l'Etat  intervienne  et  voile  aux  yeux  de  la  conscience 
la  bassesse  d'un  tel  acte.  Dès  que  la  requête  ne  s'adresse 

(>;  Nous  trouvons  dans  les  manuscrits  de  l'aulcui'  la  pensée  sui- 
vante, qui  se  rapporte  au  sujet  spécial  dont  il  s'occupe  ici  : 

«  Pourquoi  nos  finances  sont-elles  dérangées  ?»  —  «  Farce  que, 
«  pour  les  Représentants,  il  n'y  a  rien  de  plus  facile  que  de  voter 
«  une  Dépense,  et  rien  de  plus  diflicile  que  de  voter  une  Hecelle.  » 
<  Si  vous  l'aimez  mieux, 
«  Parce  que  les  Traitements  sont  fort   doux  et  les  Impôts  fort 
«  durs.  » 

«  J'en  sais  encore  une  raison.  >^ 
«  Tout  le  monde  veut  vivre  aux  dépens  de  l'État,  et  on  oublie  que 
«  l'État  vil  aux  dépens  de  tout  le  monde.  » 

{iVole  de  l'éditeur.) 


4  48  PAMPHLETS. 

pas  à  la  libéralité  individuelle,  dès  que  l'État  se  fait  l'inter- 
médiaire de  l'œuvre,  il  semble  que  la  dignité  du  solliciteur 
soit  à  couvert ,  que  la  mendicité  ne  soit  plus  une  honte  ni 
la  spoliation  une  injustice.  Agriculteurs,  manufacturiers, 
négociants,  armateurs,  artistes,  chanteurs,  danseurs, 
hommes  de  lettres,  fonctionnaires  de  tout  ordre,  entrepre- 
neurs, fournisseurs,  banquiers,  tout  le  monde  demande,  en 
France,  et  tout  le  monde  s'adresse  au  budget.  Et  voici  que 
le  peuple,  en  masse,  s'est  mis  de  la  partie.  L'un  veut  des 
places,  l'autre  des  pensions,  celui-ci  des  primes,  celui-là 
des  subventions,  ce  cinquième  des  encouragements,  ce 
sixième  des  restrictions,  ce  septième  du  crédit,  ce  huitième 
du  travail.  La  société  tout  entière  se  soulève  pour  arracher, 
sous  une  forme  ou  sous  une  autre,  une  part  au  budget  ;  et, 
dans  sa  fiè\Te  californienne,  elle  oublie  que  le  budget  n'est 
pas  un  Sacramento  où  la  nature  a  déposé  de  l'or,  mais  qu'il 
n'en  contient  que  ce  que  cette  société  quêteuse  elle-même 
y  a  versé.  Elle  oublie  que  la  générosité  du  pouvoir  ne  peut 
jamais  égaler  son  avidité,  puisque,  sur  ce  fonds  de  larges- 
ses, il  faut  bien  qu'il  retienne  de  quoi  payer  le  double  ser- 
vice de  la  perception  et  de  la  distribution. 

Afin  de  donner  à  ces  dispositions,  quelque  peu  abjectes, 
l'autorité  et  le  vernis  d'un  Système,  on  les  a  rattachées  à  ce 
qu'on  nomme  le  principe  de  la  Solidarité,  mot  qui ,  ainsi 
entendu,  ne  signifie  autre  chose  que  l'effort  de  tous  les  ci- 
toyens pour  se  dépouiller  les  uns  les  autres,  par  l'interven- 
tion coûteuse  de  l'État.  Or,  on  comprend  qu'une  fois  que 
V esprit  de  mendicité  devient  système  et  presque  science,  en 
fait  d'institutions  ruineuses,  l'imagination  n'a  plus  debornes. 

Mais,  j'en  conviens,  il  n'y  a  rien  à  faire  en  ce  moment  de 
ce  côté,  et  je  termine  par  cette  question  :  Pense-t-on  que 
l'esprit  de  mendicité,  quand  il  est  porté  au  point  de  pousser 
toute  la  nation  au  pillage  du  budget,  ne  compromette  pas 
plus  encore  la  sécurité  que  la  fortune  publique? 


PAIX   ET   LIBERTE.  449 

Parla  même  cause,  mie  autre  économie  considérable  nous 
est  encore  invinciblement  interdite.  Je  veux  parler  de  l'Al- 
gérie. Il  faut  s'incliner  et  payer,  jusqu'à  ce  que  la  nation  ait 
compris  que  transporter  cent  hommes  dans  une  colonie,  et 
y  transporter  du  même  coup  dix  fois  le  capital  qui  les  fe- 
rait vivre  en  France,  ce  n'est  soulager  personne  mais  grever 
tout  le  monde. 

Cherchons  donc  ailleurs  les  moyens  de  salut. 

Le  lecteur  voudra  bien  reconnaître  que,  pour  un  utopiste, 
je  suis  de  bonne  composition  en  fait  de  retranchements. 
J'en  passe,  et  des  meilleurs.  Restrictions  à  toutes  nos  plus 
précieuses  libertés,  manie  des  sollicitations,  infatualion 
d'une  funeste  conquête,  jai  tout  concédé  à  l'Opinion. 
Qu'elle  me  permette  de  prendre  ma  revanche  et  d'être 
quelque  peu  radical,  en  fait  de  politique  extérieure. 

Car  enfin,  si  elle  prétend  fermer  l'accès  à  toute  réforme, 
si  elle  est  décidée  d'avance  à  maintenir  tout  ce  qui  est,  à 
n'admettre  aucun  changement  sur  quoi  que  ce  soit  qui  con- 
cerne nos  dépenses,  alors  tout  mon  système  croule,  tous  les 
plans  financiers  sont  impuissants  ;  il  ne  nous  reste  autre 
chose  à  faire  que  laisser  le  peuple  fléchir  sous  le  poids  des 
taxes,  et  marcher  tête  baissée  vers  la  banqueroute,  les  ré  - 
volutions,  la  désorganisation  et  la  guerre  sociale. 

En  abordant  notre  politique  extérieure,  je  commencerai 
par  établir  nettement  ces  deux  propositions,  hors  desquel- 
les, j'ose  le  dire,  il  n'y  a  pas  de  salut. 

1°  Le  développement  de  la  force  brutale  n'est  pas  néces- 
saire et  est  nuisible  à  l'influence  de  la  France. 

2°  Le  développement  de  la  force  brutale  n'est  pas  néces- 
saire et  est  nuisible  à  notre  sécurité  extérieure  ou  intérieure. 

De  ces  deux  propositions,  il  en  sort,  comme  conséquence, 
une  troisième,  et  c'est  celle-ci  : 

Il  faut  désarmer  sur  terre  et  sur  mer,  et  cela  au  plus  tôt. 

Faux  patriotes  !  donnez-vous-en  à  cœur  joie.  Un  jour 

CF.H,<tf  cnmpl'etrs,  I.  V  29 


i50  PAMPHLETS. 

VOUS  m'appelâtes  ^ra?/re,  parce  que  je  demandais  la  Libert»'; 
que  sera-ce  aujourd'lmi  que  j'invoque  la  Paix  (^)? 

Ici  encore,  on  rencontre  comme  obstacle,  au  premier 
chef,  l'opinion  publique.  Elle  a  été  saturée  de  ces  mots  : 
grandeur  nationale,  puissance,  influence,  prépondérance, 
prépotence  ;  on  lui  répète  sans  cesse  qu'elle  ne  doit  pas  dé- 
choir du  rang  qu'elle  occupe  parmi  les  nations;  après  avoir 
parlé  à  son  orgueil,  on  s'adresse  à  son  intérêt.  On  lui  dit 
qu'il  faut  manifester  les  signes  de  la  force  pour  appuyer  d'u- 
tiles négociations;  qu'il  faut  promener  sur  toutes  les  mers 
le  pavillon  français  pour  protéger  notre  commerce  et  com- 
mander les  marchés  lointains. 

Qu'est-ce  que  tout  cela  ?  Ballon  gonflé,  qu'un  coup  d'é- 
pingle suffit  à  détendre. 

Où  est  aujourd'hui  l'influence?  Est-elle  à  la  gueule  des 
canons  ou  à  la  pointe  des  baïonnettes  ?  Non,  elle  est  dans 
les  idées,  dans  les  institutions  et  dans  le  spectacle  de  leur 
succès. 

Les  peuples  agissent  les  uns  sur  les  autres  par  les  arts, 
par  la  littérature,  par  la  philosophie,  par  le  journalisme,  par 
les  transactions  commerciales,  par  l'exemple  surtout;  et 
s'ils  agissent  aussi  quelquefois  par  la  contrainte  et  la  me- 
nace, je  ne  puis  croire  que  ce  genre  d'influence  soit  de  na- 
ture à  développer  les  principes  favorables  aux  progrès  de 
l'humanité. 

La  renaissance  de  la  littérature  et  des  arts  en  Italie,  la 
révolution  de  1088,  en  Angleterre,  l'acte  d'indépendance 
des  Etats-Unis,  ont  sans  doute  concouru  à  cet  élan  généreux 
qui,  en  89,  fit  accomplir  de  si  grandes  choses  à  nos  pères. 
En  tout  cela,  où  vuyons-nous  la  main  de  la  force  brutale  ? 

[')  Allusion  à  l'inepte  accusation  portée  contre  les  libre-échan- 
gistes d'èlfe  vendus  à  l'Anglelerre. 

{Note  de  l'éditeur.) 


PAIX  ET  LIBERTE.  451 

On  dit  :  le  triomphe  des  armes  françaises,  au  commence- 
jnent  de  ce  siècle,  a  semé  partout  nos  idées  et  laissé  sur 
toute  la  surface  de  l'Europe  l'empreinte  de  notre  politique. 

Mais  savons-nous,  pouvons-nous  savoir  ce  qui  serait  ar- 
rivé dans  une  autre  hypothèse?  Si  la  France  n'eût  pas  été 
attaquée,  si  la  révolution  poussée  à  bout  par  la  résistance 
neùt  pas  glissé  dans  le  sang,  si  elle  n'eût  pas  abouti  au 
despotisme  militaire,  si  au  lieu  de  contrister,  effrayer,  et 
soulever  l'Europe,  elle  lui  eût  montré  le  sublime  spectacle 
d'un  grand  peuple  accomplissant  paisiblement  ses  desti- 
nées, d'institutions  rationnelles  et  bienfaisantes,  réalisant  le 
bonheur  des  citoyens;  y  a-t-il  personne  qui  puisse  affirmer 
qu'un  tel  exemple  n'eût  pas  excité,  autour  de  nous,  l'ardem* 
des  opprimés  et  affaibli  les  répugnances  des  oppresseurs? 
\'  a-t-il  persoime  qui  puisse  dire  que  le  triomphe  de  la  dé- 
mocratie, en  Europe,  ne  serait  pas,  à  Theure  qu"il  est,  plus 
avancé?  Qu'on  calcule  donc  toute  la  déperdition  de  temps, 
d  idées  justes,  de  richesses,  de  force  réelle  que  ces  grandes 
guerres  ont  coûté  à  la  démocratie,  (ju'on  tienne  compte  des 
doutes  qu  elles  ont  jetés,  pendant  un  quart  de  siècle,  sur  le 
droit  populaire  et  sur  la  vérité  politique  ! 

Et  puis,  comment  se  fait-il  qu'il  n'y  ait  pas  assez  d'im- 
partialité, au  fond  de  notre  conscience  nationale,  pour 
comprendre  combien  nos  prétentions  à  imposer  une  idée, 
par  la  force,  blessent  au  cœur  nos  frères  du  dehors?  Quoi  ! 
nous,  le  peuple  le  plus  susceptible  de  l'Europe  ;  nous,  qui, 
avec  raison,  ne  souffririons  pas  l'intervention  d'un  régiment 
anglais,  fût-ce  pour  venir  ériger  sur  le  sol  de  la  patrie  la 
statue  de  la  liberté,  et  nous  enseigner  la  perfection  sociale 
elle-même  ;  quand  tous,  jusqu'aux  vieux  débris  de  Coblentz, 
nous  sonmies  d'accord  sur  ce  point  qu'il  faudrait  nous  unir 
pour  briser  la  main  étrangère  qui  viendrait,  armée,  s'im- 
miscer dans  nos  tristes  débats,  c'est  nous  qui  avons  tou- 
jours sur  les  lèvres  ce  mot  irritant  :  prépondérance;  et  nous 


4o2  PAMPHLETS. 

ne  savons  montrer  la  liberté  à  nos  frères,  qu'une  épée  au 
poing  tournée  vers  leur  poitrine!  Comment  en  sommes-nous 
venus  à  nous  imaginer  que  le  cœur  humain  n'est  pas  par- 
tout le  même  ;  qu'il  n'a  pas  partout  la  même  fierté,  la  même 
horreur  de  la  dépendance? 

Mais  enfin,  cette  Prépondérance  illibérale  que  nous  pour- 
suivons avec  tant  d'aveuglement  et,  selon  moi,  avec  tant 
d'injustice,  où  est-elle,  et  l'avons-nous  jamais  saisie?  Je 
vois  bien  les  efforts,  mais  je  ne  vois  pas  les  résultats.  Je  vois 
bien  que  nous  avons,  depuis  longtemps,  une  immense,  ar- 
mée, une  puissante  marine,  qui  éci'asent  le  peuple,  ruinent 
le  travailleur,  engendrent  la  désaffection,  nous  poussent 
vers  la  banqueroute,  nous  menacent  de  calamités  effroya- 
bles sur  lesquelles  les  yeux  même  de  l'imagination  tremblent 
de  se  fixer;  je  vois  tout  cela,  mais  la  prépondérance,  je  ne 
la  vois  nulle  part,  et  si  nous  pesons  dans  les  destinées  de 
l'Europe,  ce  n'est  pas  par  la  force  brutale,  mais  en  dépit 
d'elle.  Fiers  de  notre  prodigieux  état  militaire,  nous  avons 
eu  un  différend  avec  les  États-Unis,  et  nous  avons  cédé; 
nous  avons  eu  des  contestations  au  sujet  de  l'Egypte,  et  nous 
avons  cédé;  nous  avons,  d'année  en  année,  prodigué  des 
promesses  à  la  Pologne,  à  l'Italie,  et  l'on  n'en  a  pas  tenu 
compte.  Pourquoi?  parce  que  le  déploiement  de  nos  forces 
a  provoqué  un  déploiement  semblable  sur  toute  l'Europe  ; 
dès  lors,  nous  n'avons  plus  pu  douter  que  la  moindre  lutte,  à 
propos  de  la  cause  la  plus  futile,  ne  menaçât  de  prendre  les 
proportions  d'une  guerre  universelle,  et  l'humanité  autant 
que  la  prudence  ont  fait  une  loi  aux  hommes  d'Etat  de  dé- 
cliner une  telle  responsabilité. 

Ce  qu'il  y  a  de  remarquable  et  de  bien  instructif,  c'est 
que  le  peuple  qui  a  poussé  le  plus  loin  cette  politique  pré- 
tentieuse et  tracassière,  qui  nous  y  a  entraînés  par  son 
exemple,  et  nous  en  a  fait  peut-être  une  dure  nécessité,  le 
peuple  anglais,  en  a  recueilli  les  mêmes  déceptions.  Nul  plus 


PAIX   ET   LIBERTE.  4  53 

que  lui  n'a  manifesté  la  prétention  de  se  faire  le  régulateur 
exclusif  de  l'Équilibre  européen,  et  cet  équilibre  a  été  dix 
fois  compromis  sans  qu'il  ait  bougé.  —  Il  s'était  arrogé  le 
monopole  des  colonies  ;  et  nous  avons  pris  Alger  et  les  Mar- 
quises, sans  qu'il  ait  bougé.  Il  est  vrai  qu'en  ceci  il  pour- 
rait être  soupçonné  de  nous  avoir  vus,  avec  une  mauvaise 
humeur  apparente  et  une  joie  secrète,  nous  attacher  aux 
pieds  deux  boulets.  —  Il  se  disait  propriétaire  de  l'Orégon, 
patron  du  Texas  ;  et  les  Etats-Unis  ont  pris  l'Orégon,  le 
Texas,  et  une  partie  du  Mexique  par-dessus  le  marché,  sans 
qu'il  ait  bougé.  —  Tout  cela  nous  prouve  que,  si  l'esprit 
des  gouvernants  est  la  guerre,  l'esprit  des  gouvernés  est  à 
la  paix  ;  et,  quant  à  moi,  je  ne  vois  pas  pourquoi  nous  au- 
rions fait  une  révolution  démocratique,  si  ce  n'est  pour 
faire  triompher  l'esprit  de  la  démocratie,  de  cette  démo- 
cratie laborieuse  qui  paie  bien  les  frais  d'un  appareil  mili- 
taire, mais  qui  n'en  peut  jamais  rien  retirer  que  ruine,  dan- 
gers et  oppression. 

Je  crois  donc  que  le  moment  est  venu  où  tout  le  génie 
de  la  révolution  française  doit  se  résumer,  se  manifester 
et  se  glorifier  solennellement,  par  un  de  ces  actes  de  gran- 
deur, de  loyauté,  de  progrès,  de  foi  en  lui-même  et  de 
confiance  en  sa  force,  tel  que  le  soleil  n'en  a  jamais 
éclairé.  Je  crois  (jue  le  moment  est  venu  où  la  France  doit 
déclarer  résolument  qu'elle  voit  la  Solidarité  des  peuples 
dans  l'enchaînement  do  leurs  intérêts  et  la  communication 
de  leurs  idées,  et  non  dans  l'interposition  de  la  force  bru- 
tale. Et  pour  donner  à  cette  déclaration  un  poids  irrésis- 
tible, —  car  qu'est-ce  qu'un  manifeste ,  quelque  éloquent 
qu'il  soit?  — je  crois  que  le  moment  est  venu  pour  elle  de 
«lissoudre  cette  force  brutale  elle-même. 

Si  notre  chère  et  glorieuse  jiatrie  prenait  en  Europe 
l'initiative  de  cette  révolution,  (|uell('S  en  seraient  les 
conséquences? 


♦  5  4  PAMPHLETS. 

D'abord^  pour  rentrer  dans  mon  sujet,  voilà,  d'un  seul 
coup,  nos  finances  alignées.  Voilà  la  première  partie  de 
ma  réforme  devenue  immédiatement  exécutoire  :  voilà  Ie& 
impôts  adoucis;  voilà  le  travail ,  la  confiance,  le  bien-être,, 
le  crédit,  la  consommation  pénétrant  dans  les  masses; 
voilà  la  République  aimée,  admirée,  consolidée  de  tout  ce 
que  donnent  de  forces  aux  institutions  les  sympathies 
populaires  ;  voilà  le  fantôme  menaçant  de  la  banqueroute 
effacé  des  imaginations;  voilà  les  commotions  politiques 
reléguées  dans  l'histoire  du  passé  ;  voilà  enfin  la  France 
heureuse  et  glorieuse  entre  toutes  les  nations,  faisant 
rayonner  autour  d'elle  l'irrésistible  empire  de  l'exemple. 

Non-seulement  la  réalisation  de  l'œuvre  démocratique 
enflammerait  les  cœurs,  au  dehors,  à  la  vue  de  ce  spectacle,, 
mais  il  la  rendrait  certainementplusfacile.  Ailleurs,  comme 
chez  nous,  on  éprouve  la  difficulté  de  faire  aimer  des  révo- 
lutions qui  se  traduisent  en  taxes  nouvelles.  Ailleurs, 
comme  chez  nous,  on  éprouve  le  besoin  de  sortir  de  ce 
cercle.  Notre  attitude  menaçante  est,  pour  les  gouverne- 
ments étrangers,  une  raison  ou  un  prétexte  toujours  debout 
pour  extraire  du  sein  du  peuple  de  l'argent  et  des  soldats. 
Combien  l'œuvre  de  la  régénération  ne  serait-elle  pas  faci- 
litée sur  toute  l'Europe,  si  elle  s'y  pouvait  accomplir  sous 
l'influence  de  ces  réformes  contributives,  qui,  au  fond, 
sont  des  questions  de  sympathie  et  d'antipathie,  des  ques- 
tions de  vie  ou  de  mort  pour  les  institutions  nouveUes! 

A  cela,  qu'objecte-t-on? 

La  dignité  nationale.  J'ai  déjà  indiqué  la  réponse.  Est-ce 
au  profit  de  leur  dignité  que  la  France  et  l'Angleterre^ 
après  s'être  écrasées  de  taxes  pour  développer  de  grandes 
forces,  ont  toujours  refusé  de  faire  ce  qu'elles  avaient 
annoncé?  Il  y  a,  dans  cette  manière  de  comprendre  la 
dignité  nationale,  une  trace  de  notre  éducation  romaine. 
A  l'époque  où  les  peuples  vivaient  de  pillage,  il  leur  impor- 


PAIX   ET   LIBERTE.  ',hh 

tait  d'inspirer  au  loin  la  terreur  par  l'aspect  d'un  grand 
appareil  militaire.  En  est-il  de  même  pour  ceux  qui  fondent 
leurs  progrès  sur  le  travail  ?  —  On  reproche  au  peuple 
américain  de  manquer  de  dignité.  Si  cela  est,  ce  n'est  pas 
au  moins  dans  sa  politique  extérieure,  à  laquelle  une  pensée 
traditionnelle  de  paix  et  de  non-intervention  donne  un 
caractère  si  imposant  de  justice  et  de  grandeur. 

Chacim  chez  soi,  chacun  pour  soi ,  c'est  la  politique  dt- 
l'Égoïsme;  voilà  ce  qu'on  dira.  — Terrible  objection,  si 
elle  avait  le  sens  commun.  —  Oui,  chacun  chez  soi,  en 
fait  de  force  brutale;  mais  que  les  rayons  de  la  force  morale, 
intellectuelle  et  industrielle,  émanés  de  chaque  centre 
national,  se  croisent  librement  et  dégagent,  par  leur  con- 
tact, la  lumière  et  la  fraternité  au  profit  de  la  race 
humaine.  Il  est  bien  étrange  qu'on  nous  accuse  d'Égoïsme, 
nous  qui  prenons  toujours  parti  pour  l'Expansion  contre 
la  Restriction.  Notre  principe  est  celui-ci  :  «  Le  moins  de 
contact  possible  entre  les  gouvernements;  le  plus  de  contact 
possible  entre  les  peuples.  »  Pourquoi?  Parce  que  le 
contact  des  gouvernements  compromet  la  Paix,  tandis  que 
le  contact  des  peuples  la  garantit. 

Sécurité  extérieure.  Oui,  il  y  a  là,  j'en  conviens,  une 
question  préjudicielle  à  résoudre.  Sommes-nous  ou  ne 
sommes-nous  pas  menacés  d'invasion  ?  Il  y  en  a  qui  croient 
sincèrement  au  danger.  Les  rois,  disent-ils,  sont  trop  inté- 
ressés à  éteindre  en  France  le  foyer  révolutionnaire,  pour 
ne  pas  l'inonder  de  leurs  soldats,  si  elle  désarmait.  Ceux 
qui  pensent  ainsi  ont  raison  de  demander  le  maintien  de 
nos  forces.  Mais  qu'ils  acceptent  les  cons(''quences.  Si  nous 
maintenons  nos  forces,  nous  ne  pouvons  diminuer  sérieu- 
sement nos  dépenses,  nous  ne  devons  pas  adoucir  les 
impôts,  c'est  même  notre  devoir  de  les  aggraver,  puisque 
les  budgets  se  règlent  chaque  année  en  déficit.  Si  nous 
aggravons  nos  impôts,  il  est  une  chose  dont  nous  ne  sommes 


456  PAMPHLETS. 

pas  sûrs,  c'est  d'accroître  nos  recettes  ;  mais  il  en  est  une 
autre  sur  laquelle  il  n'y  a  pas  de  doute  possible,  c'est  que 
nous  engendrerons  dans  ce  pays-ci  la  dt^affection,  la  haine, 
la  résistance,  et  nous  n'aurons  acquis  la  sécurité  au  dehors 
qu'aux  dépens  de  la  sécurité  au  dedans. 

Pour  moi,  je  n'hésiterai  pas  à  voter  le  désarmement, 
parce  que  je  ne  crois  pas  aux  invasions.  D'où  nous  vien- 
draient-elles? De  l'Espagne?  de  l'Italie?  de  la  Prusse  ?  de 
l'Autriche  ?  c'est  impossible.  Reste  l'Angleterre  et  la  Russie. 
L'Angleterre  !  elle  a  déjà  fait  cette  expérience,  et  vingt- 
deux  milliards  de  dettes,  dont  les  travailleurs  paient 
encore  l'intérêt,  sont  une  leçon  qui  ne  peut  être  perdue.  La 
Russie  !  Mais  c'est  une  chimère.  Le  contact  avec  la  France 
n'est  pas  ce  qu'elle  cherche,  mais  ce  qu'elle  évite.  Et  si 
l'empeur  Nicolas  s'avisait  de  nous  envoyer  deux  cent  mille 
Moscovites,  je  crois  sincèrement  que  ce  que  nous  aurions 
de  mieux  à  faire,  ce  serait  de  les  bien  accueillir,  de  leur 
faire  goûter  la  douceur  de  nos  vins,  de  leur  montrer  nos 
rues,  nos  magasins,  nos  nmsées,  le  bonheur  du  peuple,  la 
douceur  et  l'égalité  de  nos  lois  pénales,  après  quoi  nous 
leur  dirions  :  Reprenez,  le  plus  tôt  possible,  le  chemin  de 
vos  steppes  et  allez  dire  à  vos  frères  ce  que  vous  avez  vu. 

Protection  au  commerce.  Ne  faut-il  pas,  dit-on,  une  puis- 
sante marine  pour  ouvrir  des  voies  nouvelles  à  notre  com- 
merce et  commander  les  marchés  lointains  ?  —  Vraiment 
les  façons  du  gouvernement  envers  le  commerce  sont 
étranges.  Il  commence  par  l'entraver,  le  gêner,  le  res- 
treindre, l'étoufter,  et  cela,  à  gros  frais.  Puis,  s'il  en 
échappe  quelque  parcelle,  le  voilà  qui  s'éprendd'une  tendre 
sollicitude  pour  ces  bribes  qui  ont  réussi  à  passer  au  tra- 
vers des  mailles  de  la  douane.  Je  veux  protéger  les  négo- 
ciants, dit-il,  et  pour  cela  j'arracherai  150  millions  au 
public,  afin  de  couvrir  lesmers  de  vaisseaux  et  de  canons. — 
Mais,   d'abord,   les    quatre-vingt-dix-neuf  centièmes  du 


PAIX  ET  LIBERTE.  4  57 

commerce  français  se  font  avec  des  pays  où  notre  pavil- 
lon n'a  jamais  paru  ni  ne  paraîtra.  Est-ce  que  nous  avons 
des  stations  en  Angleterre,  aux  Etats-Unis,  en  Bel;^ique,  en 
Espagne,  dans  le  Zolwerein,  en  Russie  ?  C'est  donc  de 
Mayotte  et  de  Nossibé  qu'il  s'agit  ;  c'est-à-dire  qu'on  nous 
prend,  par  l'impôt,  plus  de  francs  qu'il  ne  nous  rentrera 
de  centimes  par  ce  commerce. 

Et  puis,  qu'est-ce  qui  commande  les  débouchés  ?  Une 
seule  chose  :  le  bon  marché.  Envoyez  où  vous  voudrez  des 
produits  qui  coûtent  cinq  sous  de  plus  que  les  similaires  an- 
glais ou  suisses,  les  vaisseaux  et  les  canons  ne  vous  les  fe- 
ront pas  vendre.  Envoyez-y  des  produits  qui  coûtent  cinq 
sous  de  moins,  vous  n'aurez  pas  besoin  pour  les  vendre  de 
canons  et  de  vaisseaux.  Ne  sait-on  pas  que  la  Suisse,  qui 
n'a  pas  une  barque,  si  ce  n'est  sur  ses  lacs,  a  chassé  de  Gi- 
braltar même  certains  tissus  anglais,  malgré  la  garde  qui 
veille  à  la  porte  ?  Si  donc  c'est  le  bon  marché  qui  est  le  vrai 
protecteur  du  commerce,  comment  notre  gouvernement 
s'y  prend-il  pour  le  réaliser  ?  D'abord,  il  hausse  par  ses  ta- 
rifs le  prix  des  matières  premières,  de  tous  les  instruments 
de  travail,  de  tous  les  objets  de  consommation;  ensuite,  par 
voie  de  compensation,  il  nous  accable  d'impôts  sous  prétexte 
d'en\oyer  sa  marine  à  la  quête  des  débouchés.  C'est  de  la 
barbarie,  de  la  barbarie  la  plus  barbare,  et  le  temps  n'est 
pas  loin  où  l'on  dira  :  Ces  Français  du  xix*  siècle  avaient  de 
singuliers  systèmes  commerciaux,  mais  ils  auraient  dû  au 
moins  s'abstenir  de  se  croire  au  sii-cle  des  (lanières. 

Equilibre  eio'opéen.  Il  nous  faut  une  armée  pour  veiller  à 
l'équilibre  européen.  —  Autant  en  disent  les  Anglais  —  et 
l'équilibre  devient  ce  que  le  fait  le  vent  des  révolutions.  Le 
sujet  est  trop  vaste  pour  que  je  l'aborde  ici.  Je  ne  dirai 
qu'un  mot.  Méfions-nous  de  lamétaj)hore,  disait  Paul-Louis, 
et  il  avait  bien  raison.  La  voila  qui  se  présente  à  nous,  par 
trois  fois,  sous  forme  de  balances.  Ndus  avons  d'abord  la 


4  6S  PAMPHLETS. 

fiolonce  des  puissances  européennes  —  ensuite  la  Baloïtce 
des  pouvoirs  —  puis  enfin  la  Balance  du  commerce.  Pour 
énumérer  les  maux  qui  sont  sortis  de  ces  prétendues  hn- 
lonces,  il  faudrait  des  volumes,  et  je  ne  fais  qu'une  brochure. 

Sécurité  intérieure.  Le  pire  ennemi  de  la  logique,  après 
la  métaphore,  c'est  le  cercle  vicieux.  Or,  ici  nous  en  ren- 
controns un  vicieux  au  superlatif.  «Écrasons  le  contribuable 
pour  avoir  une  grande  armée,  puis  ayons  une  grande  ar- 
mée pour  contenir  le  contribuable.»  N'est-ce  pas  là  que  nous 
en  sommes?  Quelle  sécurité  intérieure  peut-on  attendre 
d'un  système  financier  qui  a  pour  eflet  la  désaff"ection  géné- 
rale, et  pour  résultat  la  banqueroute  et  ses  suites  politiques? 
Je  crois,  moi,  que  si  on  laissait  respirer  les  travailleurs, 
s'ils  avaient  la  conscience  qu'on  fait  pour  eux  tout  ce  qu'on 
peut  faire,  les  perturbateurs  du  repos  public  n'auraient  à 
leur  disposition  que  bien  peu  d'éléments  de  trouble.  Certes, 
la  garde  nationale,  la  police  et  la  gendarmerie  suffiraient  à 
les  contenir.  Mais  enfin,  il  faut  tenir  compte  des  frayeurs 
particulières  à  l'époque  où  nous  vivons.  Elles  sont  bien  na- 
turelles et  bien  justifiées.  Transigeons  avec  elles  et  accor- 
dons-leur deux  cent  mille  hommes,  jusqu'à  des  temps  meil- 
leurs. On  voit  que  l'esprit  de  système  ne  me  rend  ni  absolu 
ni  entêté. 

Récapitulons  maintenant. 

Nous  avons  ainsi  formulé  notre  programme  : 

DIMINUER  LES  IMPOTS.  —  DIMINUER  LES  DÉPENSES  DANS  UNE 
PLIS  FORTE  PROPORTION. 

Programme  qui  aboutit  forcément  à  l'équilibre,  non  par 
le  chemin  de  la  détresse,  mais  par  celui  de  la  prospérit»' 
générale. 

Nous  avons  proposé,  dans  la  première  partie  de  cet  écrit, 
un  dégrèvement  de  taxes  diverses  impliquant  une  perte  de 
revenu  de  cent  millions,  comparativement  au  budget  pré- 
senté par  le  cabinet. 


PAIX    El    I.IDEKIE.  4  59 

Notre  programme  sera  donc  rempli,  si  nous  faisons  ré- 
sulter des  considérations  précédentes  une  diminution  de  dé- 
penses supérieure  à  cent  millions. 

Or,  indépendamment  des  retranchements  qu'il  serait 
possible  d'opérer  sur  plusieurs  se^^'ices,  si  seulement  on 
avait  un  peu  de  foi  dans  la  liberté,  retranchements  que  je 
ne  demande  pas  par  respect  pour  l'opinion  publique  égarée, 
nous  avons  les  item  suivants  : 

1°  Frais  de  perception.  Dès  l'instant  que  les  impôts  indi- 
rects sont  adoucis,  le  stimulant  à  la  fraude  est  émoussé.  Il 
faut  moins  d'entraves,  moins  de  formalités  gênantes,  moins 
de  surveillance  inquisitoriale,  en  un  mot,  moins  d'employés. 
Ce  qu'on  peut  faire,  à  cet  égard,  dans  le  seul  service  de  la 
douane  est  énorme.  —  Posons  10  millions. 

2"  Frais  de  justice  criminelle.  Il  n'y  a  pas,  dans  tout  l'uni- 
vers matériel,  deux  faits  qui  soient  entre  eux  dans  une  con- 
nexité  plus  intime  que  la  misère  et  le  crime.  Si  donc,  la 
mise  à  exécution  de  notre  plan  a  pour  etfet  nécessaire 
d'accroître  le  bien-être  et  le  travail  du  peuple,  il  n'est  pas 
possible  que  les  frais  de  poursuite,  de  répression  et  de  châ- 
timent n'en  soient  diminués.  —  Mémoire. 

3"  Assistance.  Il  en  faut  dire  autant  de  l'assistance,  qui 
doit  décroître  en  raison  de  l'accroissement  du  bien-être.  — 
Mémoire. 

4"  Affaires  étrangères.  —  La  politique  de  non-interven- 
tion, celle  que  nos  pères  avaient  acclamée  en  80,  celle  que 
Lamartine  eût  inaugurée  sans  la  pression  de  circonstances 
plus  fortes  que  lui,  celle  que  Cavaignac  eût  été  lier  de  réa- 
liser, cette  politique  entraîne  la  suppression  de  toutes  les 
ambassades.  C'est  peu  au  point  de  vue  financier.  C'est  beau- 
coup au  point  de  vue  politique  et  moral.  —  Mémoire. 

5o  Armée.  Nous  avons  concédé  200,000  hommes  aux 
exigences  du  moment.  C'est  200  millions.  Ajoutons-en  TiO 
pour  cas  imprévus,  retraites,  traitementsdedisponibilité.  etc. 


460  PAMPHLETS. 

Comparativement  au  budget  officiel,  l'économie  est  de 
100  millions. 

6'  Marine.  On  demande  130  millions.  Accordons-en  80 
et  rendons-en  50  aux  contribuables.  Le  commerce  ne  s'en 
portera  que  mieux. 

1°  Travaux  publics.  Je  ne  suis  pas  grand  partisan,  je  l'a- 
voue, d'économies  qui  ont  pour  résultat  le  sommeil  ou  la 
mort  de  capitaux  engagés.  Cependant,  il  faut  s'incliner  de- 
vant la  nécessité.  On  nous  demande  19i  millions.  Retran- 
chons-en 30. 

Nous  obtenons  ainsi,  sans  trop  d'efforts,  en  chiffres  ronds, 
:200  millions  d'économies  sur  les  dépenses,  —  contre  cent 
millions  sur  les  recettes.  Donc  nous  sommes  sur  le  chemin 
de  l'équilibre  et  ma  tâche  est  remplie. 

Mais  celle  du  cabinet  et  de  l'Assemblée  nationale  com- 
mence. Et  ici  je  dirai,  en  terminant,  ma  pensée  tout  en- 
tière. 

Je  crois  que  le  plan  proposé,  ou  tout  autre  fondé  sur  les 
mêmes  principes,  peut  seul  sauver  la  République,  le  pays, 
la  société.  Ce  plan  est  lié  dans  toutes  ses  parfes.  Si  vous 
n'en  prenez  que  la  première,  —  diminuer  l'impôt,  —  vous 
allez  aux  révolutions  par  la  banqueroute;  si  vous  n'en  pre- 
nez que  la  seconde,  —  diminuer  la  dépense,  —  vous  allez 
aux  révolutions  par  la  misère.  En  l'adoptant  dans  son  en- 
sem];)le,  vous  évitez  tout  à  la  fois  la  banqueroute,  la  misère, 
les  révolutions,  et  vous  faites,  par-dessus  le  marché,  le  bien 
du  peuple.  Il  forme  donc  un  système  complet,  qui  doit 
triompher  ou  succomber  tout  entier. 

Or,  je  crains  qu'un  plan  unitaire  et  méthodique  ne  puisse 
jaillir  de  neuf  cents  cervelles.  Il  en  peut  bien  sortir  neuf 
cents  projets  qui  se  heurtent,  mais  non  un  qui  triomphe. 

Malgi'é  le  bon  vouloir  de  l'Assemblée  nationale,  l'occa- 
sion est  donc  manquée  et  le  pays  perdu,  si  le  cabinet  ne 
s'empare  vigoureusement  de  l'initiative. 


PAIX   ET   LIBERTE.  461 

Maiscettp  initiative^  le  cabinet  la  repousse.  Il  a  présenté 
son  budget,  qui  ne  fait  rien  pour  le  contribuable  et  aboutit  à 
un  déficit  etTrayant.  Puis  il  a  dit  :  «  Je  n'ai  pas  à  émettre 
des  vues  d'ensemble,  je  discuterai  les  détails  quand  le  mo- 
ment sera  venu.  »  En  d'autres  termes  :  Je  livre  au  hasard, 
ou  plutôt  à  des  chances  aussi  effroyables  que  certaines,  les 
destinées  de  la  France. 

Et  cela,  pourquoi?  Le  cabinet  est  composé  pourtant 
d'hommes  capables,  patriotes,  financiers.  Il  est  douteux 
qu'aucun  autre  ministère  eût  pu  mieux  accomplir  l'œuvre 
du  salut  commun. 

Il  ne  l'essaie  même  pas.  Et  pourquoi?  Parce  qu'il  est  en- 
tré aux  affaires  avec  une  idée  préconçue.  Idée  préconçue! 
que  j'aurais  dû  te  placer,  conmie  fléau  de  tout  raisonne- 
ment et  de  toute  conduite,  par  delà  la  métaphore  et  le  cer- 
cle vicieux  ! 

Le  ministère  s'est  dit  :  «  Il  n'y  a  rien  à  faire  avec  cette 
Assemblée,  je  n'y  aurais  pas  la  majorité  !  » 

Je  n'examine  pas  ici  toutes  les  funestes  conséquences  de 
cette  idée  préconçue. 

Quand  on  croit  qu'une  assemblée  est  un  obstacle,  on  est 
bien  près  de  vouloir  la  dissoudre. 

Quand  on  veut  la  dissoudre,  on  est  bien  près  de  travailler, 
sinon  de  manœuvrer  dans  ce  sens. 

Ainsi  de  grands  efforts  se  sont  faits  pour  réaliser  le  mal. 
au  moment  où  il  était  si  urgent  de  les  consacrer  à  faire  du 
bien. 

Le  temps  et  les  forces  se  sont  usés  dans  un  conflit  dé- 
plorable. Et,  je  le  dis  la  main  sur  la  conscience,  dans  ce 
conflit,  je  crois  que  le  cabinet  avait  tort. 

Car  enfin,  pour  régler  son  action  ou  plutôt  son  inertie 
sur  cette  donnée  :  Je  n'aurai  pas  la  majorité;  il  fallait  du 
moins  proposer  quelque  chose  d'utile,  et  attendre  un  refus 
de  concours. 


4  62  PAMPHLETS. 

Le  président  de  la  République  avait  tracé  une  \  oie  plus 
sage  quand  il  avait  dit,  le  jour  de  son  installation  :  «  Je  n'ai 
aucune  raison  de  croire  que  je  ne  serai  pas  d'accord  avec 
l'Assemblée  nationale.  » 

Sur  quoi  donc  s'est  fondé  le  cabinet  pour,  poser  d'avance, 
dans  l'idée  contraire,  le  point  de  départ  de  sa  politique?  Sur 
ce  que  l'Assemblée  nationale  avait  montré  de  la  sympathie 
pour  la  candidature  du  général  Cavaignac. 

Mais  le  cabinet  n'a  donc  pas  compris  qu'il  y  a  une  chose 
(|ue  l'Assemblée  met  cent  fois  et  mille  fois  au-dessus  du 
général  Cavaignac  !  C'est  la  volonté  du  peuple,  exprimée 
par  le  suffrage  universel,  en  vertu  d'une  constitution 
qu'elle-même  avait  formulée. 

Et  moi  je  disque,  pour  témoigner  de  son  respect  pour  la 
volonté  du  peuple  et  la  constitution,  nos  deux  ancres  de 
salut,  elle  eût  été  peut-être  plus  facile  avec  Bonaparte 
qu'avec  Cavaignac  lui-même. 

Oui,  si  le  ministère,  au  lieu  de  débuter  par  élever  le  con- 
tlit,  fût  venu  dire  à  l'Assemblée  :  «  L'élection  du  iiO  dé- 
cembre ferme  la  période  agitée  de  notre  révolution.  Main- 
tenant, occupons-nous  de  concert  du  bien  du  peuple,  de 
réformes  administratives  et  financières.  »  Je  le  dis  avec  cer- 
titude, l'Assemblée  l'aurait  suivi  avec  passion,  car  elle  a  la 
passion  du  bien  et  ne  peut  en  avoir  d'autre. 

Maintenant  l'occasion  est  perdue,  et  si  nous  ne  la  faisons 
renaître,  malheur  à  nos  finances,  malhem'  au  pays,  pen- 
dant des  siècles. 

Eh  bien  !  je  crois  que,  si  chacun  oublie  ses  griefs  et  com- 
prime ses  rancunes,  la  France  peut  encore  être  sauvée. 

Ministres  de  la  République,  ne  dites  pas  :  Nous  agirons 
plus  tard.  Nous  chercherons  des  réformes  avec  une  autre 
Assemblée.  -  Ne  dites  pas  cela,  car  la  France  est.  sur  le 
l)ord  d'un  gouffre.  Elle  n^a  pas  le  temps  de  vous  attendre. 

\^n  ministère  inerte  par  système  !  Mais  cela  ne  s'est  ja- 


PAIX   ET  LIBERTÉ.  4  63 

mais  vu.  Et  quel  temps  choisissez-vous  pour  nous  (lonner 
<;e  spectacle?  Il  est  vrai  que  le  pays  ruiné,  blessé,  meurtri, 
ne  s'en  prend  pas  à  vous  de  ses  soufï'rances.  Toutes  ses 
préventions  sont  tournées  contre  l'Assemblée  nationale; 
c'est  assurément  une  circonstance  aussi  commode  que  rai-e 
pour  un  cabinet.  Mais  ne  savez-vous  pas  que  toute  préven- 
tion fausse  est  éphémère  ?  Si,  par  une  initiative  vigoureuse, 
vousaviez  mis  l'Assemblée  en  demeure  et  qu'elle  eût  refusé 
de  vous  suivre,  vous  seriez  justifiés  et  le  pays  aurait  raison. 
Mais  vous  ne  l'avez  pas  fait.  Il  ne  se  peut  pas  que,  tôtou  tai-d, 
il  n'ouvre  les  yeux,  et  si  vous  persistez  à  ne  rien  proposer,  à 
ne  rien  essayer,  à  ne  rien  diriger  ;  si,  par  suite,  la  situation 
de  nos  finances  devient  irréparable,  la  Prévention  du  mo- 
ment pourra  bien  vous  absoudre,  l'Histoire  ne  vous  absou- 
dra pas. 

Il  est  maintenant  décidé  que  l'Assemblée  nationale  fera 
le  budget.  Mais  est-ce  qu'une  assemblée  de  neuf  cents  mem- 
bres, abandonnée  à  elle-même,  peut  accomplir  une  œuvre 
si  compliquée  et  qui  exige  tant  de  concordance  entre  toutes 
ses  parties?  Du  tumulte  parlementaire  il  peut  bien  sortir 
des  tâtonnements,  des  velléités,  des  aspirations  :  il  ne  peut 
sortir  un  plan  de  finances. 

Telle  est  du  moins  ma  conviction.  S'il  entre  dans  les 
vues  du  cabinet  de  laisser  ilotter  au  hasard  les  rênes,  qui  ne 
lui  ont  pas  été  sans  doute  confiées  à  cette  fin  ;  s'il  est  résolu 
à  rester  spectateur  impassible  et  indifférent  des  vains  efforts 
de  r Assemblée,  qu'elle  se  garde  d'entreprendre  uneu'uvre 
qu'elle  ne  peut  accomplir  seule;  quelle  décline  larespoJi- 
sabilité  dune  situation  ([u'elle  n'a  pas  faite. 

Mais  il  n'en  sera  pas  ainsi.  Non,  la  France  n'aura  pas  en- 
core cette  calamité  à  traverser.  Le  cabinet  prendra  energi- 
quement,  sans  arrière-pensée,  avec  dévouement,  l'initiative 
(pii  lui  appartient.  H  présentera  un  plan  de  réforme  finan- 
cière fondée  sur  ce  double  principe  :  Uimimer  les  impôts. 


4  64  PAMPHLETS. 

DlMIMER  LES  DÉPENSES  DANS    UNE   PLUS  FORTE  PROPORTION. 

Et  l'Assemblée  votera  d'enthousiasme^  sans  s'éterniser  et 
se  perdre  dans  les  détails. 

Soulager  le  Peuple^  faire  aimer  la  République,  fonder  la 
Sécurité  sur  la  sympathie  populaire,  combler  le  Déficit,  re- 
lever la  Confiance,  ranimer  le  Travail,  rétablir  le  Crédit, 
faire  reculer  la  Misère,  rassurer  l'Europe,  réaliser  la  Justice, 
la  Liberté,  la  Paix,  offrir  au  monde  le  spectacle  d'un  grand 
peuple  qui  n'a  jamais  été  mieux  gouverné  que  lorsqu'il  s'est 
gouverné  lui-même;  n'y  a-t-il  pas  là  de  quoi  éveiller  la  noble 
ambition  d'un  ministère  et  échauffer  l'âme  de  celui  qui 
porte  l'héritage  de  ce  nom  :  Napoléon  !  —  Héritage,  quelle 
que  soit  la  gloire  qui  l'environne,  où  deux  fleurons  brillent 
par  leur  absence  :  Paix  et  Liberté  ! 


Conséquences  de  lu  réduction  sur  l'impôt  du  sel. 

[Journal  des  Débats,  t*r  janvier  1849.) 

La  réduction  immédiate  de  l'impôt  du  sel  a  désorienté  le  cabinet- 
sous  un  rapport;  il  y  a  de  quoi.  On  est,  dit-on,  à  la  recherche  d'im- 
pôts nouveaux  pour  combler  le  vide.  Est-ce  bien  là  ce  que  l'Assem- 
blée a  voulu?  Dégrever  pour  regrever.'xe  ne  serait  qu'un  jeu,  et  un 
de  ces  tristes  jeux  où  tout  le  monde  perd.  Quelle  est  donc  la  signi- 
fication de  son  vote?  La  voici  :  Les  dépenses  vont  toujours  croissant  ; 
il  n'y  a  qu'un  moyen  de  forcer  l'État  à  les  réduire,  c'est  de  le  mettre 
dans  l'impossibilité  absolue  de  faire  autrement. 

Le  moyen  qu'elle  a  pris  est  héroïque,  il  faut  en  convenir.  Ce  qu'il 
y  a  de  plus  grave  encore,  c'est  que  la  réforme  du  sel  avait  été  pré- 
cédée de  la  réforme  des  postes,  et  sera  suivie  probablement  de  la  ré- 
forme des  boissons. 

Le  ministère  est  désorienté.  Eh  bien  !  moi  je  dis  que  l'Assemblée 
ne  pouvait  lui  faire  une  plus  belle  position.  Voilà,  pour  lui,  une  occa- 
sion admirable,  et  pour  ainsi  dire  providentielle,  d'entier  dans  une 
voie  nouvelle,  d'en  finir  avec  la  fausse  philanthropie  et  les  passions 
belliqueuses  ;  et,  convertissant  son  échec  en  triomphe,  de  faire  sortir 


PAIX   ET  LIBERTE,  4  65 

la  sécarilé,  la  confiance,  le  crédit,  la  prospérité,  d'un  vote  qui  sem- 
blait les  compromettre,  et  de  fonder  enfin  la  politique  républicaine 
sur  ces/icux  grands  principes  :  Paix  et  liberté. 

Après  la  résolution  de  l'Assemblée,  je  m'attendais,  je  l'avoue,  à  ce 
que  le  président  du  conseil  montât  à  la  tribune,  et  y  tînt  à  peu  prés 
ce  langage  : 

«  Citoyens  reiwésentants, 

«  Votre  vote  d'hier  nous  montre  une  nouvelle  voie;  bien  plus,  il 
nous  force  d'y  entrer. 

«  Vous  savez  combien  la  révolution  de  Février  avait  éveillé  d'espé- 
rances chimériques  et  de  systèmes  dangereux.  Ces  espérances,  ces 
sj'slèmes,  revêtus  de  fausses  couleurs  de  la  philanthropie,  et  péné- 
trant dans  cette  enceinte  sous  forme  de  projets  de  loi,  n'allaient  à 
rien  moins  qu'à  ruiner  la  liberté  et  à  engloutir  la  fortune  publique. 
Nous  ne  savions  quel  parti  prendre.  Repousser  tous  ces  projets, 
celait  heurter  l'opinion  populaire  momentanément  exaltée;  les  ad- 
mettre, c'était  con)promettre  l'avenir,  xiolcrtous  les  droits,  et  fausser 
les  attributions  de  l'État.  Que  pouvions-nous  faire?  Atermoyer,  tran- 
siger, composer  avec  l'erreur,  donner  une  demi-satisfaction  aux  uto- 
pistes, éclairer  le  peuple  par  la  dure  leçon  de  l'expérience,  créer  des 
administrations  avec  l'arrière-pensée  de  les  anéantir  plus  tard,  ce  qui 
n'est  pas  facile.  Maintenant,  grâce  à  l'Assemblée,  nous  voici  à  l'aise. 
Ne  venez  plus  nous  demander  de  monopoliser  l'instruction,  de  mo- 
nopoliser le  crédit,  de  commanditer  l'agriculture,  de  privilégier  cer- 
taines industries,  de  systématiser  l'aumône.  Nous  en  avons  fini  avec 
la  mauvaise  queue  du  socialisme.  Votre  vote  a  porté  le  coup  mortel 
à  ses  rêveries.  Nous  n'avons  plus  même  à  les  discuter;  car  à  quoi 
mènerait  la  discussion,  puisque  vous  nous  avez  ôlé  les  moyens  de 
faire  ces  dangereuses  expériences?  Si  quelqu'un  sait  le  secret  de  faire 
de  la  philanthropie  officielle  sans  argent,  qu'il  se  présente  ;  voici  nos 
portefeuilles,  nous  les  lui  céderons  avec  joie.  Tant  qu'ils  resteront 
en  nos  mains,  dans  la  nouvelle  position  qui  nous  est  faite,  il  ne  nous 
reste  qu'à  proclamer,  comme  principe  de  notre  politique  intérieure, 
LA  LiBKRTÉ,  la  liberté  des  arts,  des  sciences,  de  l'agriculture,  de  l'in- 
dustrie, du  travail,  de  l'échange,  de  la  presse,  de  l'enseignement  ;  car 
la  liberté  est  le  seul  système  compatible  avec  un  budget  réduit.  Il  faut 
de  l'argent  à  l'Etat  pour  réglementer  et  opprimer.  Point  d'argent, 
point  de  réglementation.  Notre  rôle,  fort  peu  dispendieux,  se  bornera 
désormais  à  réprimer  les  abus,  c'est-à-dire  à  empêcher  que  la  liberté 
d'un  citoyen  ne  s'exerce  aux  dépens  de  celle  d'un  autre. 

OEuvrej  cumpleles,  l   V.  .'i  U 


4CG  PAMPHLETS. 

<■  Aolre  politique  extérieure  n'est  pas  moins  indiquée  et  forcée. 
Xous  tergiversions,  nous  tâtonnions  encore  ;  maintenant  nous  sommes 
irrévocablement  fixés,  non  par  choix  seulement,  mais  par  nécessité. 
Heureux,  mille  fois  heureux  que  cette  nécessité  nous  impose  juste- 
ment la  politique  que  nous  aurions  adoptée  par  choix  !  >'ons  sommes 
résolus  à  réduire  notre  état  militaire.  Remarquez  bien  qu'il  n'y  a 
pas  à  raisonner  là-dessus,  il  faut  agir  ;  car  nous  sommes  placés  entre 
le  désarmement  et  la  banqueroute.  De  deux  maux,  dit-on,  il  faut 
choisir  le  moindre.  Ici,  il  n'y  a  à  choisir,  selon  nous,  qu'entre  un 
bien  immense  et  un  mal  effroyable  ;  et  cependant,  hier  encore  ce 
choix  ne  nous  était  pas  facile  :  la  fausse  philanthropie,  les  passions 
belliqueuses  nous  faisaient  obstacle  ;  il  fallait  compter  avec  elles.  Au- 
jourd'hui elles  sont  forcément  réduites  au  silence  ;  car,  quoiqu'on 
dise  que  la  passion  ne  raisonne  pas,  néanmoins  elle  ne  peut  dérai- 
sonner au  point  d'exiger  que  nous  fassions  la  guerre  sans  argent. 
Nous  venons  donc  proclamer  à  cette  tribune  le  fait  du  désarmement,^ 
et  comme  conséquence,  comme  principe  de  notre  politique  exté- 
rieure, la  non-intervention.  Que  l'on  ne  nous  parle  plus  de  prépon- 
dérance, de  prépotence  ;  qu'on  ne  nous  montre  jdus  comme  champ  de 
gloire  et  de  carnage  la  Hongrie,  l'Italie,  la  Pologne.  Nous  savons  ce 
qu'on  peut  dire  pour  ou  contre  la  propagande  armée,  quand  on  a  le 
choix.  Mais  vous  ne  disconviendrez  pas  que,  quand  on  ne  l'a  plus,  la 
controverse  est  superflue.  L'armée  va  être  réduite  à  ce  qui  est  néces- 
saire pour  garantir  l'indépendance  du  pays,  et  du  même  coup,  toutes 
les  nations  pourront  compter  désormais,  en  ce  qui  nous  concerne,  sur 
leur  indépendance.  Qu'elles  réalisent  leurs  réformes  comme  elles  l'en- 
tendront ;  qu'elles  n'entreprennent  que  ce  qu'elles  peuvent  accomplir. 
Nous  leur  faisons  savoir  hautement  et  définitivement  qu'aucun  des 
partis  qui  les  divisent  n'ont  plus  à  compter  sur  le  concours  de  nos 
baïonnettes.  Que  dis-je?  ils  n'ont  pas  même  besoin  de  nos  protesta- 
tions, car  ces  baïonnettes  vont  rentrer  dans  le  fourreau,  ou  plutôt, 
pour  plus  de  sûreté,  se  convenir  en  charrues.  J'entends  des  interrup- 
tions descendre  de  ces  bancs,  vous  dites  :  C'est  la  politique  du  chacun 
chez  soi,  chacun  pour  soi.  Hier  encore  nous  aurions  pu  discuter  la 
valeur  de  celte  politique,  puisque  nous  étions  libres  d'en  adopter  une 
autre.  Hier,  j'aurais  invoqué  des  raisons.  J'aurais  dit  :  Oui,  chacun 
chez  soi,  chacun  pour  soi,  autant  qu'il  s'agit  de  force  brutale.  Ce 
n'est  pas  à  dire  que  les  liens  des  peuples  seront  brisés.  Ayons  avec 
tous  des  relations  philosophiques,  scientifiques,  artistiques,  littéraires, 
commerciales.  C'est  par  laque  l'humanité  s'éclaire  et  progresse.  Mais 
des  rapports  à  coups  de  sabre  et  de  fusil,  je  n'en  veux  pas.  Parce  que 


PAIX   ET   LIBERTE.  i .  7 

des  familles  parfailement  unies  ne  vont  pas  les  unes  chez  les  autres 
o  main  armée,  dire  qu'elles  se  conduisent  sur  la  maxime  chacun 
chez  soi,  c'est  un  étrange  abus  de  mots.  D'ailleurs,  que  dirions-nous 
si,  pour  terminer  nos  dissensions,  lord  Palmerston  nous  envoyait  des 
régiments  anglais  ?  Le  rouge  de  l'indignation  ne  nous  monterait-il 
pas  au  front?  Comment  donc  refusons-nous  de  croire  que  les  autres 
peuples  chérissent  aussi  leur  dignité  et  leur  indépendance?  Voilà  ce 
que  j'aurais  dit  hier,  car  quand  on  a  le  choix  entre  deux  politiques,  il 
faut  justifier  par  des  raisons  celle  qu'on  préfère.  Aujourd'hui  je 
n'invoque  que  la  nécessité,  parce  que  l'option  ne  nous  appartieni 
plus.  La  majorité,  qui  nous  a  refusé  les  recettes  pour  nous  forcer  à  di- 
minuer les  dépenses,  ne  sera  pas  assez  inconséquente  pour  nous  im- 
poser une  politique  ruineuse.  Si  quelqu'un,  sachant  que  l'impôt  des 
postes,  du  sel  et  des  boissons  va  être  considérablement  réduit;  sa- 
chant que  nous  sommes  en  présence  d'un  déficit  de  500  millions,  y 
encore  l'audace  de  proclamer  le  principe  de  la  propagande  armée, 
qui,  menaçant  l'Europe,  nous  force,  même  en  temps  de  paix,  à  de» 
efforts  ruineux,  qu'il  se  lève  et  prenne  ce  portefeuille.  Quant  à  nous, 
nous  n'assumerons  pas  la  honte  d'une  telle  puérilité.  Donc  dés  au- 
jourd'hui la  politique  de  la  non-intervention  est  proclamée.  Dés  au- 
jourd'hui des  mesures  sont  prises  pour  licencier  une  partie  de  i'ar- 
mée.  Dés  aujourd'hui  des  ordres  partent  pour  supprimer  d'inutiles 
ambassades. 

«  Paix  et  liberté  !  voilà  la  politique  que  nous  eussions  adoptée  par 
conviction.  Nous  remercions  l'Assemblée  de  nous  en  avoir  fait  une 
nécessité  absolue  et  évidente.  Elle  fera  le  salut,  la  gloire  et  la  prospé- 
rité de  la  République  :  elle  marquera  nos  noms  dans  l'histoire.  » 

Voilà,  ce  me  semble,  ce  qu'eût  dû  dire  le  cabinet  actuel.  Sa  parole 
eût  rencontré  l'universel  assentiment  de  l'Assemblée,  de  la  France  et 
de  l'Europe. 


DISCOURS 

SUR  L'IMPOT  DES  BOISSONS  ('). 


Citoyens  représentants. 

Je  voulais  aborder  la  question  de  l'impôt  des  boissons 
telle  qu'elle  me  paraissait  se  poser  dans  toutes  vos  con- 
sciences, c'est-à-dire  au  point  de  vue  de  la  nécessité  finan- 
cière et  politique.  Je  croyais,  en  effet,  que  la  nécessité 
était  le  seul  motif  invoqué  à  l'appui  du  maintien  de  cet 
impôt;  je  croyais  qu'à  vos  yeux  il  réunissait  tous  les  carac- 
tères auxquels  la  science  enseigne  à  reconnaître  les  mau- 
vais impôts  ;  je  croyais  qu'il  était  admis  que  cet  impôt  est 
injuste,  inégal,  d'une  perception  accompagnée  de  formali- 
tés vexatoires.  Mais,  puisque  ces  reproches  dirigés  contre 
l'impôt,  depuis  son  établissement,  par  tous  les  hommes 
d'État,  sont  aujourd'hui  contestés,  j'en  dirai  seulement 
quelques  mots,  très-rapidement. 

D'abord,  nous  prétendons  que  l'impôt  est  injuste,  et 
nous  nous  fondons  sur  ceci  :  Voilà  des  terres  qui  sont  à 
côté  les  unes  des  autres,  et  qui  sont  assujetties  à  un  impôt 
foncier,  à  un  impôt  direct;  ces  terres  sont  classées,  com- 
parées entre  elles  et  taxées  selon  leur  valeur  ;  ensuite  cha- 

(')  Celte  improvisât  on  fut  piunoncée  à  l'Assemblée  législative  le 
12  décembre  1819. 

{Note  de  l'éditeur.) 


DISCOURS    SLU   L  IMPOT    DES   BOISSONS.  4  69 

cun  peut  y  faire  croître  ce  quil  veut  ;  les  uns  du  blé,  les 
autres,  des  herbages,  les  autres,  des  œillets  et  des  roses, 
d'autres,  du  vin. 

Eh  bien,  de  tous  ces  produits,  il  y  en  a  un,  il  y  en  a  un 
seul  qui,  une  fois  entré  dans  la  circulation,  est  grevé  d'un 
impôt  qui  rend  au  Trésor  106  millions.  Tous  les  autres  pro- 
duits agricoles  sont  affranchis  de  cette  taxe. 

On  peut  dire  que  limpôt  est  utile,  nécessaire,  ce  n'est 
pas  la  question  que  j'aborde;  mais  on  ne  peut  pas  dire 
qu'il  ne  soit  injuste,  au  point  de  vue  du  propriétaire. 

H  est  vrai  qu'on  dit  que  l'impôt  ne  retombe  pas  sur  le 
producteur.  C'est  ce  que  j'examinerai  tout  à  l'heure. 

Nous  disons  ensuite  que  l'impôt  est  mal  réparti. 

En  vérité,  j'ai  été  fort  surpris  que  cela  ait  été  contesté, 
car  enfin...  (Interruption.) 

L'n  membre  à  droite.  Parlez  un  peu  plus  haut  ! 

M.  LE  Président.  J'invite  l'Assemblée  au  silence. 

M.  F.  Bastiat.  Je  veux  même  abandonner  cet  argument 
pour  aller  plus  vite. 

Voix  diverses.  Parlez!  parlez! 

M.  F.  Bastiat.  Il  me  semble  que  la  ciiose  est  tellement 
claire,  qu'il  est  tellement  évident  que  l'impôt  est  mal  rt'- 
parti,  que  véritablement  on  est  embarrassé  de  le  démon- 
trer. 

Quand  on  voit,  par  exemple,  qu'un  homme  qui,  dans  une 
orgie,  boit  pour  6  francs  de  vin  de  Champagne,  paie  le 
même  impôt  que  l'ouvrier ,  qui  a  besoin  de  réparer  ses 
forces  pour  le  travail,  et  boit  pour  (>  sous  de  vin  commun, 
il  est  impossible  de  dire  qu'il  n'y  a  pas  une  inégalité,  une 
monstruosité  dans  la  répartition  de  l'impôt  sur  les  bois- 
sons. (Très-bien!) 

Ou  a  presque  fait  un  calcul  infinitésimal  pour  établir  que 
l'impôt  est  peu  de  chose,  que  ce  sont  des  fractions  de 
centimes,  et  qu'on  ne  devrait  pas  en  tenir  compte.  C'est 


4  7  0  PAMPHLETS. 

ainsi  qu'on  met  sur  le  dos  d'une  classe  de  citoyens  106  mil- 
lions d'un  impôt  inique,  en  leur  disant  :  Ce  n'est  rien  ;  vous 
devez  vous  estimer  fort  heureux  !  Les  hommes  qui  invo- 
quent cet  argument  devraient  vous  dire  ceci  :  Nous  exer- 
çons telle  industrie,  et  nous  sommes  tellement  convaincus 
que  l'impôt,  en  se  divisant,  est  insensible  pour  le  consom- 
mateur sur  lequel  il  retombe,  que  nous  nous  assujettissons 
nous-mêmes  à  l'impôt  indirect  et  à  l'exercice,  relativement  à 
l'industrie  que  nous  professons.  Le  jour  où  ces  hommes 
viendraient  déclarer  cela  à  cette  tribune,  je  dirais  :  Ils  sont 
sincères  dans  leur  défense  de  l'impôt  sur  les  boissons. 

Mais  enfin  voici  des  chiffres.  Dans  le  département  de 
l'Ain,  le  prix  moyen  des  vins  en  gros  est  de  11  fr.;  le  prix 
moyen  de  la  vente,  au  détail,  est  de  41  fr.  Voilà  un  écart 
considérable;  il  est  évident  que  celui  qui  peut  acheter  du 
vin  en  gros  paie  M  fr.,  et  que  celui  qui  est  obligé  d'aller 
l'acheter  au  déiail  p:iie  il  fr.  Entre  11  et  41  fr.,  la  diffé- 
rence est  de  .30  fr.  (Interruption.) 

Un  membre  à  droite.  Ce  nest  pas  l'inip(")t  qui  fait  cette 
différence  ;  il  en  est  de  même  pour  toutes  les  marchan- 
dises. 

M.  LE  Président.  M.  de  Charancey  a  fait  ses  calculs, 
laissez  l'orateur  faire  les  siens. 

M.  F.  Bastl\t.  Je  pourrais  citer  d'autres  départements; 
j'ai  pris  le  premier  sur  la  liste.  Sans  doute,  il  y  a  le  béné- 
fice du  débitant;  mais  l'impôt  entre  pour  une  proportion 
considérable  dans  un  tel  écart. 

On  a  cherché  à  prouver  des  choses  si  extraordinaires,  de- 
puis deux  jours,  que  vraiment  je  ne  serais  pas  étonné  que 
l'on  cherchât  à  prouver  celle-ci,  que  l'impôt  ne  nuit  à  per- 
sonne, ni  au  producteur,  ni  au  consommateur.  Mais  alors 
imposons  tout,  non-seulement  les  vins,  mais  tous  les  pro- 
duits ! 

Je  dis  ensuite  que  l'impôt  est  d'une  perception  très-dis- 


DISCOLUS   SLR   I.  IMPOT   DES  BOISSONS.  47  1 

pendieuse.  Jo  n'invoquerai  pas  de  chiffres  pour  le  prouver; 
par  les  chiflres  on  prouve  beaucoup  de  choses.  Quand  on 
avance  des  chiffres  à  cette  tribune,  on  croit  leur  donner 
une  autorité  très-grande  en  disant  :  ce  sont  des  chiffres  of- 
ficiels. Mais  les  chiffres  officiels  trompent  comme  les  autres; 
cela  dépend  de  l'emploi  qu'on  en  fait. 

Le  fait  est  que,  lorsque  nous  voyons  le  territoire  de  la 
France  tout  entière  couvert  d'agents,  et  d'agents  bien  ré- 
tribués pour  la  perception  de  cet  impôt,  il  est  bien  permis 
de  croire  que  cette  perception  coûte  fort  cher. 

Enfin,  nous  disons  que  cet  impôt  est  accompagné,  dans 
sa  perception,  de  formalités  vexatoires.  C'est  un  point  que 
les  orateurs,  qui  m'ont  précédé  à  cette  tribune,  n'ont  pas 
abordé.  Cela  ne  m'étonne  pas,  car  ils  appartiennent  tous  ou 
presque  tous  à  des  départements  qui  ne  cultivent  pas  la 
vigne.  S'ils  habitaient  nos  départements,  ils  sauraient  que 
les  griefs  des  propriétaires  de  vignes  contre  l'impôt  des 
boissons  sont  moins  diri<.és  contre  limpôt  lui-même,  con- 
tre son  chiffre,  que  contre  ces  formalités  gênantes,  vexa- 
toires et  dangereuses,  contre  les  pièges  à  c!iaque  instant 
tendus  sous  leurs  pas.  (Approbation  à  gauche.) 

Tout  le  monde  comprend  que,  lorsque  l'on  conçut  cette 
pensée  si  extraordinaire,  cette  immense  utopie,  car  c'en 
était  une  gi-ande  alors,  d'établir  un  droit  sur  la  circulation 
des  vins,  sans  qu'un  inventaire  })réalable  eût  été  fait;  tout 
le  monde,  dis-je,  comprend  qu'il  a  fallu,  pour  assurer  la 
perception  de  ce  droit,  imaginer  le  code  le  plus  préventif, 
le  plus  vexatoire  nièuu',  car  autrement,  connnent  aui'ait-on 
fait  ?  Il  faut  que,  chaque  fois  qu'une  pièce  de  vin  circule 
sur  la  surface  du  territoire,  il  y  ait  là  un  employé  pour  savoir 
si  elle  est  en  rîgle  ou  uon.  Cela  ne  peut  se  faire  sans  une 
armée  d'employés  et  une  foule  de  vexations,  contre  les- 
quelles, je  le  répète,  les  contribuables  protestent  plus  encore 
que  contre  la  taxe  elle-même. 


4  7  ;'  PAMPHLETS. 

L'impôt  des  boissons  a  une  autre  conséquence  très-grave 
que  je  n'ai  pas  entendu  signaler  à  cette  tribune. 

L'impôt  des  boissons  a  jeté  la  perturbation  dans  ce  grand 
phénomène  économique  que  l'on  appelle  la  division  du  tra- 
vail. Autrefois  on  cultivait  les  vins  dans  les  terres  qui  sont 
propres  à  cette  culture^  sur  les  coteaux,  sur  les  graviers; 
on  cultivait  le  blé  sur  les  plateaux,  dans  les  plaines,  sur  les 
terrains  d'alluvion.  Au  commencement,  on  avait  imaginé 
l'inventaire  ;  mais  ce  mode  de  perception  d'impôt  souleva 
tous  les  propriétaires.  Ils  invoquèrent  le  droit  de  propriété; 
et,  comme  ils  étaient  trois  millions,  ils  furent  écoutés.  Alors 
on  rejeta  le  fardeau  sur  les  cabaretiers  ;  et ,  comme  ils  n'é- 
taient que  trois  cent  mille,  il  fut  déclaré,  en  principe,  que  la 
propriété  de  300,000  hommes  n'était  pas  aussi  bien  une 
propriété  que  celle  de  trois  millions  d'hommes,  quoique 
cependant  la  propriété  n'ait,  selon  moi,  qu'un  seul  prin- 
cipe. 

Mais  quel  fut  le  résultat  pour  les  propriétaires  ?  je  crois 
que  les  propriétaires  portent  eux-mêmes  le  poids  de  la  faute 
et  de  l'injustice  qu'ils  commirent  alors.  Comme  ils  avaient 
la  faveur  de  consommer  leurs  produits  sans  payer  de  taxe, 
il  arriva  que,  soit  pour  se  soustraire  à  la  taxe,  soit  pour  se 
soustraire  surtout  et  avant  tout  aux  formalités  et  aux  ris- 
ques que  cette  perception  fait  courir ,  les  propriétaires  des 
plaines,  des  alluvions,  voulurent  tous  avoir  du  vin  chez  eux 
pour  leur  consommation.  Dans  le  département  que  je  repré- 
sente ici,  ou  du  moins  dans  une  grande  partie  de  ce  dépar- 
tement, je  puis  affirmer  qu'il  n'y  a  pas  une  métairie  où  l'on 
ne  plante  assez  de  vignes  pour  la  consommation  de  la  fa- 
mille .  ces  vignes  produisent  du  vin  très-mauvais,  mais  cela 
oifre  l'immense  avantage  d'être  délivré  de  l'intervention 
des  contributions  indirectes  et  de  tous  les  risques  qui  s'at- 
tachent à  ses  visites. 

Ce  fait  explique,  jusqu'à  un  certain  point,  Taccroissement 


DISCOLUS   SUR   L  IMPOT   DES    BOISSONS.  473 

que  Ton  a  signalé  dans  la  plantation  des  vignes.  On  retourne 
beaucoup  cet  accroissement  contre  les  plaintes  des  proprié- 
taires, qui  se  prétendent  victimes  d'une  injustice;  on  a  Tair 
de  leur  dire  :  Cette  injustice  ne  compte  pas,  elle  n'est  rien, 
puisqu'on  plante  des  vignes  en  France. 

D'abord ,  je  voudrais  bien  qu'on  me  citât  une  industrie 
qui,  depuis  1788  jusqu'à  1850,  dans  l'espace  de  soixante- 
deux  ans,  ne  se  soit  pas  développée  dans  cette  proportion. 
Je  voudrais  savoir,  par  exemple,  si  l'industrie  de  la  houille, 
si  l'industrie  du  fer,  si  l'industrie  du  drap  ne  se  sont  pas  dé- 
veloppées dans  cette  proportion.  Je  voudrais  savoir  s'il  y  a 
aucune  industrie  dont  on  puisse  dire  qu'elle  ne  s'est  pas  ac- 
crue d'un  quart  dans  l'espace  de  soixante  ans.  Serait-il  donc 
bien  étonnant  qu'en  suivant  sa  marche  naturelle,  l'industrie 
la  plus  enracinée  de  notre  sol,  l'industrie  qui  pourrait  four- 
nir de  ses  produits  l'univers  entier ,  se  fût  augmentée  dans 
cette  proportion  ?  Mais  cet  accroissement ,  messieurs ,  est 
provoqué  par  la  loi  elle-même.  C'est  la  loi  qui  fait  que  l'on 
arrache  la  vigne  sur  les  coteaux  et  qu'on  en  plante  dans  les 
plaines ,  pour  se  soustraire  aux  vexations  des  contributions 
indirectes.  C'est  là  une  perturbation  énorme,  manifeste. 

Je  vous  prie  de  me  permettre  d'appeler  toute  votre  atten- 
tion sur  un  fait  presque  local,  puisqu'il  ne  concerne  qu'un 
seul  arrondissement ,  mais  qui  a  une  grande  importance, 
au  moins  à  mes  yeux  ,  parce  qu'il  se  rattache  à  une  loi  gé- 
nérale. 

Ce  fait,  messieurs,  servira  aussi  à  répondre  à  cet  argument 
qu'on  a  porté  à  cette  tribune ,  quand ,  invoquant  l'autorité 
d'Adam  Smith ,  on  a  dit  que  l'impôt  retombe  toujours  sur 
\e  consommateur;  d'où  il  résulte  que,  depuis  quarante  ans, 
tous  les  propriétaires  de  vignobles  de  France  ont  tort  de  se 
plaindre  et  ne  savent  ce  qu'ils  disent.  Oui,  je  suis  de  ceux 
qui  croient  que  l'impôt  retombe  sur  le  consonunateur;  j'a- 
joute cependant  cette  parenthèse  :  c'est  à  la  longue ,  avec 


4  7  4  PAMPHLETS. 

beaucoup  de  temps,  quand  tontes  les  propriétés  ont  changé 
de  mains,  à  la  suite  d'arrangements  économiques  qui  sont 
longs  à  se  faire,  que  ce  grand  résultat  est  atteint  ;  et,  pendant 
tout  le  temps  que  dure  cette  révolution,  les  souffrances 
peuvent  être  très-grandes,  énormes.  Je  vais  en  citer  un  ex- 
emple. 

Dans  mon  arrondissement,  qui  est  vinicole,  il  y  avait  au- 
trefois une  très-grande  prospérité  ;  l'aisance  était  générale; 
on  cultivait  la  vigne;  le  vin  était  consommé  soit  sur  les  lieux, 
soit  dans  les  plaines  environnantes,  où  Ion  ne  cultivait  pas 
la  vigne,  soit  à  l'étranger,  dans  le  nord  de  l'Europe. 

Tout  à  coup,  la  guerre  des  douanes,  dun  côté,  la  guerre 
des  octrois,  de  l'autre,  et  les  droits  réunis  sont  venus  et  ont 
déprécié  la  valeur  de  ce  vin. 

Le  pays  dont  je  parle  était  cultivé  tout  entier,  surtout  en 
ce  qui  concerne  la  vigne,  par  des  métayers.  Le  métayer  avait 
la  moitié,  le  propriétaire ,  l'autre  moitié  du  produit.  La  su- 
perficie des  métairies  était  cultivée  de  telle  sorte  qu'un  mé- 
tayer et  sa  famille  pouvaient  vivre  du  produit  de  la  moitié 
du  vin  qui  leur  revenait;  mais  la  valeur  du  vin  se  trouvant 
dépréciée,  il  est  arrivé  que  le  métayer  n'a  plus  pu  vivre  avec 
sa  portion.  Alors  il  s'est  adressé  à  son  propriétaire  et  il  lui 
a  dit  :  Je  ne  puis  plus  cultiver  votre  vigne  si  vous  ne  me 
nourrissez  pas.  Le  propriétaire  lui  a  donné  du  maïs  pour 
vivre,  et  puis,  au  bout  de  l'année,  il  a  pris  toute  la  récolte 
pour  se  rembourser  de  ses  avances.  La  récolte  n'ayant  pas 
suffi  au  recouvrement  de  ses  avances,  le  contrat  s'est  modifié 
non  pas  devant  le  notaire,  mais  de  fait;  le  propriétaire  a  eu 
des  ouvriers  auxquels  il  n'a  donné,  pour  tout  prix  de  leur 
travail,  que  leur  nourriture  en  maïs. 

Mais  il  a  fallu  sortir  de  cet  état  de  choses ,  et  voici  com- 
ment la  révolution  s'est  opérée.  On  a  agi'andi  les  métairies, 
c'est-à-dire  que  de  trois  on  en  a  fait  deux,  ou  de  deux  une; 
puis,  en  arrachant  quelques  champs  de  vigne,  et  en  mettant 


DISCOURS  SUR    L  IMPOT  DES   BOISSONS.  4  7  6 

du  maïs  à  la  place,  on  a  dit  :  Avec  ce  maïs  le  métayer  pourra 
vivre,  et  le  propriétaire  ne  sera  plus  obligé  de  lui  doiinerde 
quoi  suffire  à  sa  subsistance. 

Sur  tout  le  territoire,  on  a  donc  vu  abattre  des  maisons  et 
détruire  des  métairies.  La  conséquence,  c'est  qu'on  a  détruit 
autant  de  familles  que  de  métairies;  la  dépopulation  a  été 
énorme ,  et ,  depuis  vingt-cinq  ans ,  le  nombre  des  décès  a 
dépassé  celui  des  naissances. 

Sans  doute ,  quand  la  révolution  se  sera  complètement 
faite,  quand  les  propriétaires  auront  acheté  ppur  10,000  fr., 
ce  qu'ils  payaient  autrefois  30,000  fr.,  quand  le  nombre  des 
métayers  sera  réduit  au  niveau  des  moyens  de  subsistance 
que  le  pays  peut  fournir,  alors  je  crois  que  la  population  ne 
pourra  plus  s'en  prendre  à  l'impôt  des  boissons;  la  révolu- 
lution  se  sera  faite,  l'impôt  retombera  sur  le  consommateur; 
mais  cette  révolution  se  sera  faite  au  prix  de  souffrances 
qui  auront  duré  un  siècle  ou  deux. 

Je  demande  si  c'est  pour  cela  que  nous  faisons  des 
lois.  Je  demande  si  nous  prélevons  des  impôts  pour  tour- 
menter les  populations,  pour  les  forcer  de  transporter  le  tra- 
vail du  coteau  à  la  plaine  et  de  la  plaine  au  coteau.  Je  de- 
mande si  c'est  là  le  but  de  la  législation.  Quant  à  uioi,  je  ne 
le  crois  pas. 

Mais,  messieurs,  nous  avons  beau  attaquer  l'impôt,  dire 
qu'il  est  inégal,  vexatoire,  dispendieux,  injuste,  il  y  a  une 
raison  devant  laquelle  tout  le  monde  courbe  la  tète  :  c'est 
la  nécessité.  C'est  la  nécessité  qu'on  invoque;  c'est  la  néces- 
sité qui  vous  engage  à  porter  à  cette  tribune  des  paroles 
pour  justifier  l'impôt  ;  c'est  la  nécessité,  rien  que  la  néces- 
sité, qui  vous  détermine.  On  craint  les  embarras  financiers, 
on  craint  les  résultats  d'une  reforme  (car  je  puis  bien  l'ap- 
peler une  réforme)  qui  aurait  pour  conséquence  immédiate 
de  soustraire  100  millions  au  Trésor  public  :  c'est  dune  de 
la  nécessité  (pie  je  veux  parler. 


4  7  C  l'AMPHLEiS. 

Messieurs,  la  nécessité,  j'en  conviens/elle  existe ,  elle  est 
très-pressante.  Oui,  le  bilan,  non  pas  de  la  France,  mais  du 
gouvernement  français,  peut  se  faire  en  bien  peu  de  mots. 
Depuis  vingt  ou  vingt-cinq  ans,  les  contribuables  fournissent 
au  Trésor  une  somme  qui,  je  crois,  a  doublé  dans  cet  espace 
de  temps.  Les  gouvernements  qui  se  sont  succédé  ont  trouvé 
le  moyen  de  dévorer  la  somme  première,  l'excédant  fourni 
par  les  contribuables;  d'ajouter  une  dette  publique  de  1  mil- 
liard ou  de  2  milliards;  d'arriver,  à  l'entrée  de  Tannée,  avec 
un  déficit  de  5  à  600  millions;  enfin  de  commencer  Tannée 
prochaine  avec  un  découvert  assuré  de  300  millions. 

Voilà  où  nous  en  sommes.  Je  crois  que  cela  vaut  bien  la 
peine  de  se  demander  quelle  est  la  cause  de  cet  état  de  cho- 
ses, et  s'il  est  bien  prudent,  en  face  de  cette  situation,  de 
venir  nous  dire  que,  ce  qu'il  y  a  de  mieux  à  faire,  c'est  de 
rétablir  tout  juste  les  choses  comme  elles  étaient  avant;  c'est 
de  ne  rien  changer  ou  presque  rien,  ou  d'une  manière  im- 
perceptible ,  à  notre  système  financier,  soit  du  côté  des  re- 
cettes, soit  du  côté  des  dépenses.  Il  me  semble  voir  un  ingé- 
nieur, qui  a  lancé  une  locomotive  et  qui  est  arrivé  à  une 
catastrophe ,  découvrir  ensuite  où  est  le  vice,  où  est  le  dé- 
faut, et,  sans  sen  préoccuper  davantage,  la  remettre  sur  les 
mêmes  rails ,  et  courir  une  seconde  fois  le  même  danger. 
(Approbation  à  gauche.) 

Oui,  la  nécessité  existe;  mais  elle  est  double.  Il  y  a  deux 
nécessités. 

Vous  ne  parlez  que  d'une  nécessité,  monsieur  le  minis- 
tre des  finances;  mais  je  vous  en  signalerai  une  autre,  et 
elle  est  très-grave;  je  la  crois  même  plus  grave  que  celle 
dont  vous  parlez.  Cette  nécessité  est  renfermée  dans  un 
seul  mot  :  la  révolution  de  Février. 

Il  est  intervenu,  par  suite  desabus(car  je  puisappeler  abus 
tout  ce  qui  a  conduit  nos  finances  à  l'état  où  elles  sont  main- 
tenant), il  est  intervenu  un  fait  ;  ce  fait ,  on  Ta  caractérisé 


DISCOURS  SLR   L  IMPOT  DES  BOISSONS.  47  7 

quelquefois  en  disant  que  c'était  une  surprise.  Je  ne  crois 
pas  que  ce  fût  une  surprise.  Il  est  possible  que  le  fait  exté- 
rieur soit  le  résultat  d'un  accident  qui  aurait  été  arrêté 

M.  Barthélémy  Saint-Hilaire.  Retardé  ! 
Plusieurs  autres  membres  à  gauche.  Oui!  oui!  retardé. 
M.  Bastiat.  Mais  les  causes  générales  ne  sont  pas  du  tout 
fortuites.  C'est  absolument  comme  si  vous  me  disiez,  — 
alors  qu'une  brise,  en  passant,  a  fait  tomber  un  fruit  de  son 
arbre,  —  que,  si  on  avait  pu  empêcher  la  brise  de  passer, 
le  fruit  ne  serait  pas  tombé.  Oui,  mais  à  une  condition, 
c'est  que  le  fruit  n'eût  pas  été  pourri  et  rongé.  (Approba- 
tion à  gauche.)  Ce  fait  est  arrivé,  ce  fait  a  donné  une  puis- 
sance politique  à  la  masse  entière  de  la  population  ;  c'est 
un  fait  grave. 

M.  FoLLD,  ininistre  des  finances.  Pourquoi  le  gouverne- 
ment provisoire  n'a-t-il  pas  supprimé  1  "impôt  des  bois- 
sons? 

M.  Bastiat.  Il  ne  m'a  pas  consulté,  il  ne  m'a  pas  soumis 
(le  projet  de  loi,  je  n'ai  pas  été  appelé  à  lui  donner  des 
conseils;  mais  nous  avons  ici  un  projet,  et  en  repoussant 
votre  projet,  il  m'est  bien  jiermis  de  vous  dire  sur  quels 
motifs  je  me  fonde.  Je  me  fonde  sur  celui-ci  :  il  pèse  sur 
votre  tête,  non  pas  une  nécessité,  mais  deux  ;  la  seconde 
nécessité,  aussi  impérieuse  que  la  première,  c'est  de  faire 
justice  à  tous  les  citoyens.  (Assentiment  à  gauche.) 

Eh  bien  !  je  dis  qu'après  la  révolution  qui  s'est  faite, 
vous  devez  vous  préoccuper  de  l'état  politique  où  est  la 
France,  et  que  cet  état  politique  est  déplorable,  permet- 
tez-moi le  mot;  je  n'attribue  pas  cela  aux  hommes  qui 
gouvernent  aujourd'hui,  cela  remonte  haut. 

Est-ce  qu'en  France  vous  ne  voyez  pas  une  bureaucratie 
devenue  aristocratie  dévorer  le  pays?  I/industrie  i)érit,  le 
peuple  souHre.  Je  sais  bien  qu'il  cherche  le  remède  dans 
des  utopies  folles;  mais  ce  n'est  pas  une  raison  pour  leur 


'i  :  s  PAMPHLETS. 

ouviii-  la  porte  en  laissant  subsister  des  injustices  criantes, 
comme  celles  que  je  signale  à  cette  tribune. 

Je  crois  qu'on  ne  se  préoccupe  pas  assez  de  l'état  de 
souffrance  dans  lequel  se  trouve  ce  pays  et  des  causes  qui 
ont  amené  cet  état  de  souffrance.  Ces  causes  sont  dans  ces 
1,500  millions  prélevés  sur  un  pays  qui  ne  peut  les  payer. 

Je  vous  supplie  de  faire  une  réflexion  bien  triviale,  mais 
enfin  je  la  fais  souvent.  Je  me  demande  ce  que  sont  devenus 
mes  amis  d'enfance  et  mes  camarades  de  collège.  Et  savez- 
vous  quelle  est  la  réponse?  Sur  vingt,  il  y  en  a  quinze  qui 
sont  fonctionnaires  ;  et  je  suis  persuadé  que  si  vous  faites 
le  calcul,  vous  arriverez  au  même  résultat.  (Rires  appro- 
batifs  à  gauche.) 

M.  Béuard.  C'est  là  la  cause  des  révolutions. 

M.  Bastiat.  Je  me  fais  encore  une  autre  question,  c'est 
celle-ci  : 

En  les  prenant  un  à  un,  en  bonne  conscience,  rendent- 
ils  au  pays  des  services  réels  équivalant  à  ce  que  le  pays 
leur  paie?  Et  presque  toujours  je  suis  forcé  de  répondre  : 
Il  n'en  est  pas  ainsi. 

N'est-il  pas  déplorable  que  cette  masse  énorme  de  tra- 
vail, d'intelligence,  soit  soustraite  à  la  production  réelle  du 
pays  pour  alimenter  des  fonctionnaires  inutiles  et  presque 
toujours  nuisibles  ?  Car,  en  fait  de  fonctionnaires  publics, 
il  n'y  a  pas  de  neutralité  :  s'ils  ne  sont  pas  très-utiles,  ils 
sont  nuisibles  ;  s'ils  ne  maintiennent  pas  la  liberté  des  ci- 
toyens, ils  l'oppriment,  (Approbation  à  gauche.) 

Je  dis  que  cela  crée  au  gouvernement  une  nécessité,  une 
nécessité  immense.  Quel  est  le  plan  qu'on  nous  propose? 
Je  le  dis  franchement,  si  le  ministre  était  venu  dire  :  Il  faut 
maintenir  l'impôt  pendant  quelque  temps  ;  mais  voici  une 
réforme  financière  que  je  propose;  la  voici  dans  son  ensem- 
ble; seulement  il  faut  une  certaine  période  pour  qu'elle 
puisse  aboutir,  il  faut  quatre  ou  cinq  ans,  nous  ne  pouvons 


DISCOURS  SI  II    L  IMPOT   DES  BOISSONS.  4  79 

pas  tout  faire  à  la  fois;  j'aurais  compris  cette  nécessité,  et 
j'aurais  pu  y  céder. 

Mais  il  n'y  a  rien  de  cela;  on  nous  dit  :  Rétablissons  Tini- 
pôt  des  boissons.  Je  ne  sais  même  pas  si  l'on  ne  nous  fait 
pas  pressentir  qu'on  rétablira  l'impôt  du  sel  et  celui  de  la 
poste. 

Quant  à  vos  diminutions  de  dépenses,  elles  sont  déri- 
soires: c'est  3  ou  4,000  soldats  de  plus  ou  de  moins;  mais 
c'est  le  même  système  financier,  qui  me  semble  ne  pouvoir 
plus  tenir  dans  ce  pays  sans  le  perdre.  (Nouvelle  approba- 
tion à  gauche.) 

Messieurs,  il  est  impossible  de  traiter  ce  sujet  sans  le 
traiter  à  ce  point  de  vue.  La  France  sera-t-elle  perdue, 
dans  un  très-court  espace  de  temps?  car  j'oserai  demander 
à  M.  le  ministre  des  finances  combien  de  temps  il  croit 
pouvoir  prolonger  ce  système.  Ce  n'est  pas  tout  que  d'a- 
boutir à  la  fin  de  l'année,  en  équilibrant  tant  bien  que  mal 
les  recettes  et  les  dépenses;  il  faut  savoir  si  cela  peut  conti- 
nuer. 

Mais,  à  ce  point  de  vue,  je  suis  obligé  de  traiter  la  ques- 
tion de  l'impôt  en  général.  (Marques  d'impatience  à 
droite.) 

Voix  no)/tf>rcuses.  Parlez  !  parlez  ! 

M.  LE  Présidem.  Vous  êtes  dans  la  question. 

M.  Bastiat.  Je  crois,  messieurs,  que  j'ai  le  droit  de  ve- 
nir ici,  sous  ma  responsabilité,  exprimer  même  des  idées 
absurdes.  D'autres  oniteurs  sont  venus  apporter  ici  leurs 
idées,  et  j'ose  croire  que  leurs  idées  n'étaient  pas  plus 
claires  que  les  miennes.  Vous  les  avez  écoutés  avec  pa- 
tience ;  vous  n'avez  pas  accueilli  le  plan  de  liquidation  géné- 
rale de  M.  Proudhon,  non  plus  que  le  phalanstère  de 
M.  Considérant  ;  mais  vous  les  avez  écoutés;  vous  avez  été 
plus  loin  :  par  l'organe  de  M.  Thiers,  vous  avez  dit  que 
quiconque  croyait  avoir  une  pensée  utile  était  obligé  de 


480  PAMPHLETS. 

l'apporter  à  cette  tribune.  Eh  bien!  lorsqu'on  dit  :  Parlez! 
lorsqu'on  jette  une  espèce  de  défi,  il  faut  au  moins  écouter. 
(Très-bien  !  très-bien  !  ) 

Messieurs,  dans  ces  derniers  temps,  on  s'est  beaucoup 
préoccupé  de  la  question  de  l'impôt.  L'impôt  doit-il  être 
direct  ou  indirect  ? 

Tout  à  l'heure  nous  avons  entendu  faire  l'éloge  de  l'im- 
pôt indirect. 

Eh  bien  !  moi,  c'est  contre  l'impôt  indirect  en  général 
que  je  viens  m'élever. 

Je  crois  qu'il  y  a  une  loi  de  l'impôt  qui  domine  toute  la 
question,  et  que  je  renferme  dans  cette  formule  :  L'inéga- 
lité de  l'impôt  est  en  raison  de  sa  masse.  Je  veux  dire  par  là 
que  plus  un  impôt  est  léger,  plus  il  est  facile  de  le  repartir 
équitablement;  que  plus,  au  contraire,  il  est  lourd,  plus, 
malgré  toute  la  bonne  volonté  du  législateur,  il  tend  à  se 
repartir  inégalement,  plus,  comme  on  pourrait  le  dire,  il 
tend  à  devenir  progressif  au  rebours,  c'est-à-dire  à  frapper 
les  citoyens  en  raison  inverse  de  leurs  facultés.  Je  crois  que 
c'est  une  loi  grave,  inévitable;  et  ses  conséquences  sont 
tellement  importantes,  que  je  vous  demande  la  permission 
de  l'éclaircir. 

Je  suppose  que  la  France  fût  gouvernée  depuis  longtemps 
par  un  système  qui  est  le  mien,  qui  consisterait  à  ce  que  le 
gouvernement  maintînt  chaque  citoyen  dans  la  limite  de 
ses  droits  et  de  la  justice,  et  qu'il  abandonnât  le  reste  à  la 
responsabilité  de  chacun.  Je  suppose  cela.  11  est  aisé  de 
voir  qu'alors  la  France  pourrait  être  gouvern  ée  avec  200 
ou  300  millions.  Il  est  clair  que  si  la  France  était  gouvernée 
avec  200  millions,  il  serait  facile  d'établir  une  taxe  unique 
et  proportionnelle.  (Bruit.) 

Cette  hypothèse  que  je  fais,  elle  aura  sa  réalité;  seule- 
ment, la  question  est  de  savoir  si  elle  l'aura  en  vertu  de  la 


DISCOURS   SUR   l'impôt  DES   BOISSONS.  481 

prévoyance  du  lé^islatour  ou  en  vertu  d'étemelles  convul- 
sions politiques.  (Approbation  à  gauche.) 

L'idée  ne  m'appartient  pas  ;  si  elle  m'appartenait,  je 
m'en  défierais;  mais  nous  voyons  que  tous  les  peuples  du 
monde  sont  plus  ou  moins,  heureux  selon  qu'ils  se  rappro- 
chent ou  s'écartent  de  la  réalisation  de  cette  idée.  Elle  est 
réalisée  d'une  manière  à  peu  près  complète  aux  États-Unis. 

Dans  le  Massachusets,  on  ne  coimaît  d'autre  impôt  que 
l'impôt  direct,  unique  et  proportionnel;  par  conséquent, 
s'il  en  était  ainsi,  et  il  est  aisé  de  le  comprendre,  car  je  n'é- 
lucide que  le  principe,  rien  ne  serait  plus  facile  que  de  de- 
mander aux  citoyens  une  part  proportionnelle  à  leurs  va- 
leurs réalisées;  ce  serait  si  peu  de  chose  que  nul  ne  serait 
intéressé  à  cacher,  dans  une  grande  proportion  au  moins, 
sa  fortune  pour  y  échapper. 

Voilà  la  première  partie  de  mon  axiome. 

Mais  si  vous  demandez  aux  citoyens,  non  pas  200  mil- 
lions, mais  500,  (500,  800  millions;  alors,  à  mesure  que  vous 
augmentez  l'impôt,  l'impôt  direct  vous  échappe,  et  il  est 
évident  que  vous  arrivez  à  un  moment  où  un  citoyen  pren- 
drait plutôt  le  fusil  que  de  payer  à  l'État,  par  exemple,  la 
moitié  de  sa  fortune. 

Un  membre.  Comme  dans  l'Ardèche. 

M.  Bastiat.  Alors  on  ne  vous  paiera  pas.  Que  faut-il 
donc  faire?  Il  faut  avoir  recours  aux  impôts  indirects;  c'est 
ce  qui  a  lieu  partout  où  l'on  a  voulu  faire  de  grandes  dé- 
penses. Partout,  dès  que  l'État  veut  donner  aux  citoyens 
toutes  sortes  de  bienfaits,  l'instruction,  la  religion,  la  mo- 
ralité, on  est  obligé  de  donner  à  cet  État  des  taxes  indirectes 
considérables. 

Eh  bien  !  je  dis  que  lorsqu'on  est  dans  cette  voie  l'on 
tombe  dans  l'inégalité  des  impôts.  L'inégalité  provient 
toujours  des  taxes  indirectes  elles-mêmes.  La  raison  en  est 
simple.  Si  la  dépense  était  restreinte  dans  certaines  limites, 

CEurres  compdlcs,  l.  V.  3  1 


482  PAMPHLETS. 

on  pourrait  très-certainement  trouver  certains  impôts  in- 
directs qui  blesseraient  l'égalité,  rTiais  qui  ne  blesseraient 
pas  le  sentiment  de  la  justice,  parce  que  ce  seraient  des 
impôts  somptuaires  ;  mais  loîsqu'on  veut  prélever  beau- 
coup d'argent,  alors  on  émet  un  principe  vrai,  dans  l'hy- 
pothèse où  je  me  place,  en  disant  que  le  meilleur  impôt  est 
celui  qui  frappe  les  objets  de  la  consommation  la  plus  gé- 
nérale. C'est  un  principe  que  tous  nos  financiers  et  tous  nos 
hommes  d'État  avouent.  Et,  en  effet,  il  est  très-conséquent 
dans  les  gouvernements  où  il  s'agit  de  prendre  le  plus  d'ar- 
gent au  peuple;  mais  alors  vous  arrivez  à  l'inégalité  la  plus 
choquante. 

Qu'est-ce  que  c'est  qu'un  objet  dont  la  consommation  est 
très-générale?  C'est  un  objet  que  le  pauvre  consomme  dans 
la  même  proportion  que  le  riche  ;  c'est  un  objet  sur  lequel 
l'ouvrier  dépense  tout  son  salaire. 

Ainsi,  un  agent  de  change  gagne  500  fr.  par  jour,  un  ou- 
vrier gagne  .')00  fr.  paran;  et  la  justice  voudrait  que  les 
500  fr.  de  l'agent  de  change  fournissent  autant  au  Trésor  que 
les  500  fr.  de  l'ouvrier.  Mais  il  n'en  est  pas  ainsi  ;  car  l'a- 
gentde  change  achètera  des  tentures,  des  bronzes,  des  objets 
de  luxe  avec  son  argent,  c'est-à-dire  des  objets  de  consom- 
mation restreinte  qui  ne  paient  pas  de  taxe,  tandis  que 
l'ou\Tier  achète  du  vin,  du  sel,  du  tabac,  c'est-à-dire  des 
objets  de  consommation  générale  qui  en  sont  accablés. 
(Bruit  et  interruptionsd  iverses.) 

M.  Lacaze.  Si  l'agent  de  change  n'achetait  pas  ces 
objets,  il  ne  ferait  pas  vivre  l'ouvrier. 

M.  Bastiat.  Est-ce  que  la  suppression  de  l'impôt  des  bois- 
sons empêcherait  l'agent  de  change  d'acheter  des  bronzes 
et  des  tentures?  Aucun  financier  ne  me  démentira.  Dans  le 
système  des  impôts  indirects,  il  n'y  a  de  raisonnable,  de 
vraiment  raisonnable,  dans  ce  système  que  je  n'approuve 
pas,  que  les  impôts  qui  s'adressent  aux  objets  de  la  consom- 


DISCOURS  SLR  L  IMPOT  DES  BOISSONS.  483 

mation  la  plus  générale.  Ainsi,  vous  commencez  à  frapper 
l'air  respirable  par  l'impôt  des  portes  et  fenêtres,  puis  le 
sel,  puis  les  boissons,  puis  le  tabac,  enfin  ce  qui  est  à  la 
portée  de  tout  le  monde . 

Je  dis  que  ce  système  ne  peut  tenir  en  présence  du  suf- 
frage universel.  J'ajoute:  bien  aveuiile,  bien  imprudent  qui 
ne  voit  pas  :aussi  la  nécessité  de  ce  côté,  et  ne  voit  que  la 
nécessité  à  laquelle  je  faisais  allusion  tout  à  l'heure.  (Vive 
approbation  à'gauche.) 

Je  fais  un  autre  reproche  à  l'impôt  indirect,  c'est  celui 
de  créer  précisément  ces  nécessités  dont  on  vous  parle,  ces 
nécessités  financières.  Croyez-vous  que,  si  l'on  demandait 
la  part  contributive  de  chaque  citoyen  sous  la  forme  di- 
recte; si  on  lui  envoyait  un  bulletin  de  contribution  portant, 
non-seulement  le  chiffre  de  ce  qu'il  doit  pour  l'année, 
mais  le  détail  de  ses  contributions  ;  car  c'est  facile  à  décom- 
poser :  tant  pour  la  justice,  tant  pour  la  police,  tant  pour 
l'Algérie,  tant  pour  l'expédition  de  Rome,  etc.  ;  croyez- 
vous  pour  cela  que  le  pays  ne  serait  pas  bien  gouverné  (i)? 
M.  Charencey  nous  disait  tout  à  l'heure  qu'avec  l'impôt  in- 
direct le  pays  était  sûr  d'être  bien  gouverné.  Eh  bien,  moi. 


(•)  On  peut  dire  que  c'est  in^linctivenienl  que  les  conlribuables  se 
récrient  sur  la  pesanteur  des  impôts,  car  il  en  est  peu  qui  savent  au 
juste  ce  qu'il  leur  eu  coûte  pjur  èlie  gouvornés.  Nous  connaissons 
bien  notre  quote-part  dans  la  contribution  foncière,  mais  non  ce 
que  nous  enlèvent  les  inipùis  de  consommation.  —  J'ai  toujours  pensé 
que  rien  ne  serait  plus  favorable  à  l'avancement  de  nos  connaissances 
et  de  nos  mœurs  constitutionnelles  qu'un  système  de  comptabilité 
individuelle,  au  moyen  duquel  ciiacun  serait  fixé  sur  sa  cotisation, 
sous  le  double  rapport  ilu  qnantinn'^el  du  quarè. 
rfRn  attendant  que  M.  le  ministre  des  llnaiices  fasse  distribuir  tous 
les  ans  à  chacun  de  nous,  avec  le  bulletin  îles  contributions  directes, 
notre  compte  courant  an  Trésor,  j'ai  essayé  d'en  dresser  la  formule, 
le  budget  de  isr2  à  la  main. 

Voici  le  compte  de  M.  N..,  propriétaire  payant  500  fr.  de  coniribu- 


48  5  PAMPHLETS. 

je  dis  le  contraire.  Avec  tous  ces  impôts  détournés,  dus  à 
la  ruse,  le  peuple  souffre,  murmure  et  s'en  prend  à  tout  : 
au  capital,  à  la  propriété,  à  la  monarchie,  à  la  république, 
et  c'est  l'impôt  qui  est  le  coupable.  (C'est  vrai  !  c'est  vrai  !) 

lions  directes,  ce  qui  suppose   un   revenu   de  2,400  à  2,C00  fr.  au 
plus. 
Doit.    Le  Trésor  public,  son  compte  courant  avec  M.  N. 

Sommes  reçues  de  M.  N.  en  1843  : 

Par  contribution  directe 500  fr.   »  c. 

Enref;istremenl,  timbre,  donaaine 504  17 

Douanes  et  sels 158  » 

Forêts  et  Pêches 30  10 

Contributions  indirectes 206      67 

Postes 39  » 

Produits  universitaires 2  50 

Produits  divers 21  87 

l,l62fr.  31  c. 

Avoir.       Sommes  acquittées  dans  l'intérêt  de  M.  N  : 

Pour  intérêts  de  la  dette  publique 353  fr.    »  c. 

Liste  civile l4  » 

Distribution  de  la  Justice 20  » 

Religion 36  » 

Diplomatie 8  > 

Instruction  publique IG  » 

Dépenses  secrètes 1  » 

Télégraphes 1  » 

Encouragements  aux  musiciens  et  dan- 
seuses    3  » 

Indigents,  malades,  infirmes.  ...*. 1  10 

Secours  aux  réfugiés 2  16 

Encouragements  à  l'agriculture »  80 

—  aux  pêches  maritimes.  4  » 

—  aux  manufactures  ... .  »  23 
Haras 2  > 

Total 462  fr.  28  c. 


Disanus  siK  l  i.mpoï  des  boissons.  iss 

Voilà  pourquoi  le  gouvernement,  trouvant  toujours  îles 
facilités,  a  tant  augmenté  les  dépenses.  Quand  s'est-il  ai'- 
rèté  ?  quand  a-t-il  dit  :  Nous  avons  un  excédant  de  recettes, 
nous  allons  dégrever?  Jamais  il  n'a  t'ait  cela.  Quand  ou  a  de 
trop,  on  trouve  à  l'employer  ;  c'est  ainsi  que  le  nombre  des 
fonctionnaires  est  monté  à  un  chitfre  énorme. 

On  nous  accuse  d'être  malthusiens;  oui,  je  suis  malthu- 
sien en  ce  qui  concerne  les  fonctionnaires  publics.  Je  sais 
bien  qu'ils  ont  suivi  parfaitement  cette  grande  loi,  que  les 
populations  se  mettent  au  niveau  des  moyens  de  subsistance. 
Vous  avez  donné  800  millions,  les  fonctionnaires  publics 
ont  dévoré  800  millions  ;  vous  leur  donneriez  ^2  milliards, 
il  y  aurait  des  fonctionnaires  pour  dévorer  ces  deux  mil- 
liards. (Approbation  sur  plusieurs  bancs.) 

Un  changement  dans  un  système  tinancicr  en  entraîne 

R^^poii ■»(;•>  28 

Bergeries »  63 

Secours  aux  colons »  87 

—       aux  inondés  el  incendiés. .. .  1  90 

Services  déparlemenlaux V>  > 

Préfets  el  sous-préfels 7  30 

Routes,  canaux,  ponts  et  ports 52  60 

Armée 304  » 

Marine Ii4  » 

Colonies 26  » 

Recouvrement  de  1  inii>ôt  et  administra- 
tion   150  » 


1,251  fr.  48  c. 


Entre  le  doit  l,l(!2  fr.  :n  c.  et  l'aroir  1,251  fr.  48  c,  la  différence  est 
89,  l7.  —  Ce  solde  sifjnifie  que  lo  Trésor  a  dé- 
pensé pour  compte  de  M.  N.,  89  fr.  17  c.  de  plus  qu'il  n'a  reçu  de 
lui.  Mais  que  M.  N.  se  rassure.  MM.  Hotschild  et  consorts  ont  bien 
voulu  faire  l'avance  de  cette  somme,  et  il  suflira  à  M.  N.  d'en  servir 
l'intérêt  à  perpétuité;  c'est-à-dire  do  payer  dorénavant  4  à  5  fr.  de 
plus  par  an. 

[Ébamhe  inédite  dutée  de  1843.) 


48  G  PAMPHLETS. 

nécessairement  un  correspondant  dans  le  système  politique; 
car  un  pays  ne  peut  pas  suivre  la  même  politique,  lorscjue 
la  population  lui  donne  2  milliards,  que  lorsqu'elle  ne  lui 
donne  que  200  ou  300  millions.  Et  ici,  vous  me  trouverez^ 
peut-être  profondément  en  désaccord  avec  un  gi-and  nom- 
bre de  membres  qui  siègent  de  ce  côté  (la  gauche).  La  con- 
séquence forcée,  pour  tout  homme  sérieux,  de  la  théorie 
financière  que  je  développe  ici,  est  évidemment  celle-ci  ; 
que,  puisqu'on  ne  veut  pas  donner  beaucoup  à  l'Etat^  il 
faut  savoir  ne  pas  lui  demander  beaucoup.  (Assentiment.) 

Il  est  évident  que  si  vous  vous  mettez  dans  la  tête,  ce  qui 
est  une  profonde  illusion,  que  la  société  a  deux  facteurs  ; 
d'un  côté,  les  hommes  qui  la  composent,  et,  de  l'autre,  un 
être  fictif  qu'on  appelle  l'État,  le  gouvernement,  auquel 
vous  supposez  une  moralité  à  toute  épreuve,  une  religion, 
un  crédit,  la  facilité  de  répandre  des  bienfaits,  de  faire  de 
l'assistance;  il  est  bien  évident  qu'alors  vous  vous  placez 
dans  la  position  ridicule  d'hommes  qui  disent  :  Donnez- 
nous  sans  nous  rien  prendre,  —  ou  qui  disent  :  Restez  dans 
le  système  funeste  où  nous  sommes  à  présent  engagés. 

Il  faut  savoir  renoncer  à  ces  idées;  il  faut  savoir  être 
hommes,  et  se  dire  :  Nous  avons  la  responsabilité  de  notre 
existence,  et  nous  la  supporterons.  (Très-bien  !  très-bien  !) 

Encore  aujourd'hui,  je  reçois  une  pétition  d'habitants  de 
mon  pays,  où  des  vignerons  disent  :  Nous  ne  demandons 
rien  de  tout  cela  au  gouvernement;  qu'il  nous  laisse  libres, 
qu'il  nous  laisse  agir,  travailler  ;  voilà  tout  ce  que  nous  lui 
demandons;  qu'il  protège  notre  liberté  et  notre  sécurité. 

Eh  bien,  je  crois  que  c'est  là  une  leçon,  émanée  de  pau- 
vres vignerons,  qui  devrait  être  écoutée  dans  les  plus  grandes 
villes.  (Très-bien!) 

Le  système  de  politique  intérieure  dans  lequel  ce  sys- 
tème financier  nous  forcerait  d'entrer,  c'est  évidemment  le 
système  de  la  liberté,  car,  remarquez-le,  la  liberté  est  in- 


DISCOURS  SIR    L  IMPOT    DES   BOISSONS.  18 7 

compatible  avec  les  grands  impôts,  quoi  qu'on  en  dise. 

J'ai  lu  un  mot  d'un  homme  d'État  très-célèbre,  M.  Gui- 
zot,  le  voici  :  «  La  liberté  est  un  bien  trop  précieux  pour 
qu'un  peuple  la  marchande.  » 

Eh  bien,  quand  j'ai  lu  cette  sentence  il  y  a  longtemps,  je 
me  suis  dit  :  «  Si  jamais  cet  homme  gouverne  le  pays,  il 
perdra  non-seulement  les  finances,  mais  la  liberté  de  la 
France.  » 

Et,  en  effet,  je  vous  prie  de  remarquer,  comme  je  le 
disais  tout  à  l'heure,  que  les  fonctions  publiques  ne  sont 
jamais  neutres  ;  si  elles  ne  sont  pas  indispensables,  elles 
sont  nuisibles. 

Je  dis  qu'il  y  a  incompatibilité  radicale  entre  un  impôt 
exagéré  et  la  liberté. 

Le  maximum  de  l'impôt,  c'est  la  servitude  ;  car  l'esclave 
est  l'homme  à  qui  l'on  prend  tout,  même  la  liberté  de  ses 
bras  et  de  ses  facultés.  (Très-bien  !) 

Eh  bien,  est-ce  que  si  l'État  ne  payait  pas  à  nos  dépens 
un  culte,  par  exemple,  nous  n'aurions  pas  la  liberté  des 
cultes  ?  Est-ce  que  si  l'État  ne  payait  pas  à  nos  dépens  l'u- 
niversité, nous  n'aurions  pas  la  liberté  de  l'instruction  pu- 
blique ?  Est-ce  que  si  l'État  ne  payait  pas  à  nos  dépens  une 
bureaucratie  très-nombreuse,  nous  n'aurions  pas  la  liberté 
communale  et  dt-partementale '.'  Est-ce  que  si  l'Etat  ne 
payait  pas  à  nos  dépens  des  douaniers,  nous  n'aurions  pas 
la  liberté  du  commerce?  (Très-bien!  très-bien  !  —  Mouve- 
ment prolongé.) 

Car  qu'est-ce  qui  manque  le  plus  aux  honnues  de  ce 
pays-ci  ?  Un  peu  de  confiance  en  eux-mêmes,  le  sentiment 
de  leur  responsabilité.  Il  n'est  pas  bien  étonnant  qu'ils 
l'aient  perdu,  on  les  a  iiabitués  à  le  perdre  à  force  de  les 
gouverner.  Ce  pays  est  trop  gouverné,  voilà  le  mal. 

Le  remède  est  qu'il  apprenne  à  se  gouverner  lui-même, 
qu'il  apprenne  à  faire  la  distinction  entre  les  attributions 


4  88  PAMPHLETS. 

essentielles  de  l'État  et  celles  qu'il  a  usurpées,  à  nos  frais, 
sur  l'activité  privée. 

Tout  le  problème  est  là. 

Quant  à  moi,  je  dis  :  Le  nombre  des  choses  qui  rentrent 
dans  les  attributions  essentielles  du  gouvernement  est  très- 
limité  :  faire  régner  l'ordre,  la  sécurité,  maintenir  chacun 
dans  la  justice,  c'est-à-dire  réprimer  les  délits  et  les  crimes, 
et  exécuter  quelques  grands  travaux  d'utilité  publique,  d'uti- 
lité nationale,  voilà,  je  crois,  quelles  sont  ses  attributions  es- 
sentielles ;  et  nous  n'aurons  de  repos,  nous  n'aurons  de  fi- 
nances, nous  n'aurons  abattu  l'hydre  des  révolutions  que 
lorsque  nous  serons  rentrés,  par  des  voies  progressives,  si 
vous  voulez,  dans  ce  système  vers  lequel  nous  devons  nous 
diriger.  (Très-bien  !) 

La  seconde  condition  de  ce  système,  c'est  qu'il  faut  vou- 
loir sincèrement  la  paix  ;  car  il  est  évident  que  non-seule- 
ment la  guerre,  mais  même  l'esprit  de  guerre,  les  tendances 
belliqueuses  sont  incompatibles  avec  un  pareil  système.  Je 
sais  bien  que  le  mot  paix  fait  quelquefois  circuler  le  sourire 
de  l'ironie  sur  ces  bancs  ;  mais,  véritablement,  je  ne  crois 
pas  que  des  hommes  sérieux  puissent  accueillir  ce  mot  avec 
ironie.  Comment  !  l'expérience  ne  nous  apprendra-t-elle  ja- 
mais rien  ? 

Depuis  181. H,  par  exemple,  nous  entretenons  des  armées 
nombreuses,  des  armées  énormes;  et  je  puis  dire  que  ce  sont 
précisément  ces  grandes  forces  militaires  qui  nous  ont  en- 
traînés malgré  nous  dans  des  affaires,  dans  des  guerres  dont 
nous  ne  nous  serions  pas  milles  assurément,  si  nous  n'avions 
pas  eu  ces  grandes  forces  derrière  nous.  Nous  n'aurions  pas 
eu  la  guerre  d'Espagne,  en  1823  ;  nous  n'aurions  pas  eu, 
l'année  dernière,  l'expédition  de  Rome  ;  nous  aurions  laissé 
le  pape  et  les  Romains  s'arranger  entre  eux,  si  notre  appa- 
reil militaire  eût  été  restreint  à  des  proportions  plus  modes- 
tes. (Mouvements  divers.) 


DISCOLiRS   SLR  l'iMPOT    DES   BOISSONS.  4  89 

Une  voix  à  droite.  Et  en  juin,  vous  n'avez  pas  été  fâché 
d'avoir  l'armée  ! 

M.  Bastiat.  Vous  me  répondez  par  le  mois  de  juin.  Moi, 
je  vous  dis  que  si  vous  n'aviez  pas  eu  ces  grosses  armées, 
vous  n'auriez  pas  eu  le  mois  de  juin.  (Hilarité  prolongée  à 
droite.  —  Longue  agitation.  ) 

Une  voix  à  droite.  C'est  comme  si  vous  disiez  qu'il  n'y 
aurait  pas  de  voleurs  s'il  n'y  avait  pas  de  gendarmes. 

M.  Bérard,  Mais  ce  sont  les  fonctionnaires  publics  des 
ateliers  nationaux  qui  ont  fait  le  mois  de  juin. 

M.  Bastiat.  Je  raisonne  dans  l'hypothèse  où  la  France 
aurait  été  bien  gouvernée,  presque  idéalement  gouvernée, 
et  alors  il  m'est  bien  permis  de  croire  que  nous  n'aurions 
pas  eu  les  funestes  journées  de  juin,  comme  nous  n'aurions 
pas  eu  le  24  février  1848,  1830,  ni  peut-être  181  i. 

Quoi  qu'il  en  soit,  la  liberté  et  la  paix,  voilà  les  deux  co- 
loimes  du  système  que  je  développe  ici.  Et  remai-quez  bien 
que  je  ne  le  présente  pas  seulement  comme  bon  en  lui-même, 
mais  comme  commandé  par  la  nécessité  la  plus  impé- 
rieuse. 

Maintenant  il  y  a  des  personnes  qui  se  préoccupent,  et 
avec  raison,  de  la  sécurité.  Je  m'en  préoccupe  aussi  et  au- 
tant que  qui  que  ce  soit;  c'est  mi  bien  aussi  précieux  que 
les  deux  autres;  mais  nous  sommes  dans  un  pays  habitue 
à  être  tellement  gouverné  qu'on  ne  peut  s'imaginer  qu'il 
puisse  y  avoir  un  peu  d'ordre  et  de  sécurité  avec  moins  de 
réglementation.  Je  crois  que  c'est  précisément,  dans  cette 
surabondance  de  gouvernement,  que  se  trouve  la  cause  de 
presque  tous  les  troubles,  les  agitations,  les  révolutions  dont 
nous  sommes  les  tristes  témoins  et  quelquefois  les  victi- 
mes. 

Voyons  ce  que  cela  implique. 

Lasociétése  divise  alors-en  deux  parties:  les  exploitants  et 
les  exploités.  (Allons  donc!  —  Longue  interruption.) 


4  0(1  PAMPHLETS 

Une  voix  à  droite.  Ce  n'est  pas  une  telle  distinction  qui 
peut  ramener  la  paix. 

M.  Bastiat.  Messieurs,  il  ne  faut  pas  qu'il  y  ait  d'équi- 
voque; je  ne  fais  aucune  espèce  d'allusion,  ni  à  la  propriété, 
ni  au  capital;  je  parle  seulement  de  1,800  millions  qui  sont 
payés  d'un  côté  et  qui  sont  reçus  de  l'autre.  J'ai  peut-être 
eu  tort  de  dire  exploités,  car,  dans  ces  1,800  millions,  il  y 
en  a  une  partie  considérable  qui  va  à  des  hommes  qui 
rendent  des  services  très-réels.  Je  retire  donc  l'expression, 
(Rumeurs  au  pied  de  la  tribune.) 

31.  LE  Président.  Messieurs,  gardez  donc  le  silence;  vous 
n'êtes  là  qu'à  la  condition  de  garder  le  silence  plus  que  tous 
les  autres. 

M.  Bastiat.  Je  veux  faire  observer  que  cet  état  de  choses, 
cette  manière  d'être,  ces  immenses  dépenses  du  gouverne- 
ment doivent  toujours  être  justifiées  ou  expliquées  de  quel- 
que façon  ;  par  conséquent,  cette  prétention  du  gouverne- 
ment de  tout  faire,  de  tout  diriger,  de  tout  gouverner,  a  dû 
faire  naître  naturellement  une  pensée  dangereuse  dans  le 
pays  :  cette  population  qui  est  au-dessous  attend  tout  du 
gouvernement,  elle  attend  l'impossible  de  ce  gouvernement. 
(Très-bien  !  très-bien  !) 

Nous  parlons  des  vignerons  :  j'ai  vu  des  vignerons  les 
jours  de  grêle,  les  jours  où  ils  sont  ruinés;  ils  pleurent, 
mais  ils  ne  se  plaignent  pas  du  gouvernement;  ils  savent 
qi^i'entre  la  grêle  et  lui  n'existe  aucune  connexité.  Mais 
lorsque  vous  induisez  la  population  à  croire  que  tous  les 
maux  qui  n'ont  pasun  caractère  aussi  abrupte  que  la  grêle, 
que  tous  les  autres  maux  viennent  du  gouvernement,  que 
le  gouvernement  le  laisse  croire  lui-même,  puisqu'il  ne  re- 
çoit cette  énorme  contribution  qu'à  la  condition  de  faire 
quelque  bien  au  peuple;  il  est  évident  que,  lorsque  les 
choses  en  sont  là,  vous  avez  des  révolutions  perpétuelles 
dans  le  pays,  parce  qu'à  raison  du  système  financier  dont 


DISCOIRS   SIU   I,  IMI'dT    DES   BOISSONS.  '.91 

je  parlais  tout  à  Theure,  le  l)icii  que  peut  faire  le  gouverne- 
ment n'est  rien  en  comparaison  du  mal  qu'il  fait  lui-même 
par  les  contributions  qu'il  soutire. 

Alors  le  peuple,  au  lieu  d'être  mieux,  est  plus  mal,  il 
souffre,  il  s'en  prend  au  gouvernement;  et  il  ne  man- 
que pas  d'hommes  dans  l'opposition  qui  viennent  et  qui  lui 
disent  :  Voyez- vous  ce  gouvernement  qui  vous  a  promis 
ceci,  promis  cela....,  qui  devait  diminuer  tous  les  impôts, 
vous  combler  de  bienfaits;  voyez-vous  ce  gouvernement 
comme  il  tient  ses  promesses  !  Mettez-nous  à  sa  place,  et 
vous  verrez  comme  nous  ferons  autre  chose  !  (Hilarité  géné- 
rale. —  Marques  d'approbation.)  Alors  on  renverse  le  gou- 
vernement. Et  cependant  les  hommes  qui  arrivent  au  pou- 
voir se  trouvent  précisément  dans  la  même  situation  que 
ceux  qui  les  ont  précédés;  ils  sont  obligés  de  retirer  peu  à 
peu  toutes  leurs  promesses;  ils  disent  à  ceux  qui  les  pressent 
de  les  réaliser  :  Le  temps  n'est  pas  venu,  mais  comptez  sur 
l'amélioration  de  la  situation,  comptez  sur  les  exportations, 
comptez  sur  une  prospérité  future.  Mais,  comme,  en  réalité, 
ils  ne  font  pas  plus  que  leurs  prédécesseurs,  on  a  plus  de 
griefs  contre  eux,  on  finit  par  les  renverser,  et  l'on  marche 
de  révolution  en  révolution.  Je  ne  crois  pas  qu'une  révolu- 
tion soit  possible  là  où  le  gouvernement  n'a  d'autres  rela- 
tions avec  les  citoyens  que  de  garantir  à  chacun  sa  sécurité, 
sa  liberté.  (Très-bien  1  très-bien!)  Pourquoi  se  révolte-t-on 
contre  un  gouvernement?  C'est  parce  qu'il  manque  à  sa  pro- 
messe. Avez-vous  jamais  vu  le  peuple  se  révolter  contre  la 
magistrature,  par  exemple?  Elle  a  mission  de  rendre  la  jus- 
ticeet  larend  ;  nul  ne  songe  àlui  demander  plus.  (Très-bien!) 

Persuadez-vous  bien  d'une  chose,  c'est  que  l'amour  de 
l'ordre,  l'amour  de  la  sécurité,  l'amour  de  la  tranquillité 
n'est  un  monopole  pour  personne.  Il  existe,  il  est  inhérent 
à  la  nature  humaine.  Interrogez  tous  ces  hommes  mécon- 
tents, parmi  lesquels  il  y  a  bien  quchpies  perturbateurs  sans 


4  92  PAMPHLETS. 

doute....  Eh!  mon  Dieu,  il  y  a  toujours  des  exceptions. 
Mais  interrogez  les  hommes  de  toutes  les  classes,  ils  vous 
diront  tous  combien,  dans  ce  temps-ci ,  ils  sont  effrayés  de 
voir  l'ordre  compromis  ;  ils  aiment  l'ordre,  ils  l'aiment  au 
point  de  lui  faire  de  grands  sacrifices,  des  sacrifices  d'opi- 
nion et  des  sacrifices  de  liberté  ;  nous  le  voyons  tous  les 
jours.  Eh  bien  !  ce  sentiment  serait  assez  fort  pour  mainte- 
nir la  sécurité,  surtout  si  les  opinions  contraires  n'étaient 
pas  sans  cesse  alimentées  par  la  mauvaise  constitution  du 
gouvernement. 

Je  n'ajouterai  qu'un  mot  relativement  à  la  sécurité. 

Je  ne  suis  pas  un  profond  jurisconsulte,  mais  je  crois  vé- 
ritablement que  si  le  gouvernement  était  renfermé  dans  les 
limites  dont  je  parle,  et  que  toute  la  force  de  son  intelli- 
gence, de  sa  capacité  fût  dirigée  sur  ce  point-là  :  améliorer 
les  conditions  de  sécurité  des  hommes,  je  crois  qu'on  pour- 
rait faire  dans  cette  carrière  des  progrès  immenses.  Je  ne 
crois  pas  que  lart  de  réprimer  les  délits  et  les  vices,  de 
moraliser  et  de  réformer  les  prisonniers,  ait  fait  encore 
tous  les  progrès  qu'il  peut  faire.  Je  dis  et  je  répète  que  si 
le  gouvernement  excitait  moins  de  jalousies,  d'un  côté, 
moins  de  préjugés,  d'un  autre  côté,  et  que  toutes  ses  forces 
pussent  être  dirigées  vers  l'amélioration  civile  et  pénale,  la 
société  aurait  tout  à  y  gagner. 

Je  m'arrête.  J'ai  une  conviction  si  profonde  que  les  idées 
que  j'apporte  à  cette  tribune  remplissent  toutes  les  condi- 
tions d'un  programme  gouvernemental,  qu'elles  concilient 
tellement  la  liberté,  la  justice,  les  nécessités  financières  et 
le  besoin  de  l'ordre  et  tous  les  grands  principes  qui  soutien- 
nent les  peuples  et  l'humanité;  j'ai  cette  conviction  si  bien 
arrêtée,  que  j'ai  peine  à  croire  qu'on  puisse  taxer  ce  projet 
d'utopie.  Et,  au  contraire,  il  me  semble  véritablement  que 
si  Napoléon,  par  exemple  ,  revenait  dans  ce  monde  (Excla- 
mations à  droite)  et  qu'on  lui  dit  :  Voilà  deux  systèmes  ;  dans 


DISCOlUS   SUR   L'IMPOT  DES   I!()1>S()N^.  4  93 

l'un,  il  s'ajiit  de  restreindre,  de  limiter  les  attributions  gou- 
vernementales et  par  conséquent  les  impôts  ;  dans  l'autre, 
il  s'agit  d'étendre  indéfiniment  les  attributions  gouverne- 
mentales et  par  conséquent  les  impôts,  et  par  suite  il  faut 
faire  accepter  à  la  France  les  droits  réunis, — j'ai  la  convic- 
tion et  j'affirme  que  Napoléon  dirait  que  la  véritable  utopie 
est  de  ce  dernier  côté,  car  il  a  été  bien  plus  difficile  d'établir 
les  droits  réunis,  qu'il  ne  le  serait  d'entrer  dans  le  système 
que  je  viens  de  proclamer  à  cette  tribune. 

Maintenant  on  me  demandera  pourquoi  je  refuse  aujour- 
d'hui et  sur-le-champ  1  impôt  des  boissons;  je  le  dirai.  Je 
viens  d'exposer  le  système,  la  théorie  dans  laquelle  je  vou- 
drais que  le  gouvernement  entrât.  Mais  comme  je  n'ai 
jamais  vu  un  gouvernement  qui  voulût  exécuter  sur  lui  ce 
qu'il  regarde  comme  une  sorte  de  demi-suicide,  retrancher 
toutes  les  attributions  qui  ne  lui  sont  pas  essentielles,  je 
me  vois  obligé  de  le  forcer,  et  je  ne  le  puis  qu'en  lui  refu- 
sant les  moyens  de  persévérer  dans  une  voie  funeste.  C'est 
pour  cela  que  j'ai  voté  pour  la  réduction  de  l'impôt  du 
sel;  c'est  pour  cela  que  j'ai  voté  pour  la  réforme  postale; 
c'est  pour  cela  que  je  voterai  contre  l'impôt  des  boissons. 
(Assentiment  à  gauche.) 

C'est  ma  conviction  intime  que  la  France,  si  elle  a  foi,  si 
elle  a  confiance  en  elle-même,  si  elle  a  la  certitude  qu'on 
ne  viendra  pas  l'attaquer,  du  moment  qu'elle  est  décidée  à 
ne  pas  attaquer  les  autres,  c'est  ma  conviction  intime  qu'il 
est  facile  de  diminuer  les  dépenses  publiques  dans  une 
proportion  énorme,  et  que,  même  avec  la  suppression  de 
l'impôt  sur  les  boissons,  il  restera  suftisannnent,  non-seu- 
lement pour  aligner  les  recettes  avec  les  dispenses,  mais 
encore  pour  diminuer  la  dette  publique.  (Marques  nom- 
breuses d'approbation.) 


DISCOURS 

SUR  LA  RÉPRESSION  DES  COALITIONS  INDUSTRIELLES  ;'). 


Citoyens  représentants , 

Je  viens  appuyer  l'amendement  de  mon  honorable  ami 
M.  Morin  ;  je  ne  puis  pas  l'appuyer  sans  examiner  aussi  le 
projet  de  la  commission.  Il  est  impossible  de  discuter 
l'amendement  de  M.  Morin,  sans  entrer,  pour  ainsi  dire 
involontairement,  dans  la  discussion  générale,  car  cela 
oblige  à  discuter  aussi  la  proposition  de  la  commission. 

En  effet,  l'amendement  de  M.  Morin  n'est  pas  seulement 
une  modification  à  la  proposition  principale;  il  oppose  un 

(')  Les  articles  413.  415  el  416  du  Code  pénal  punissent,  mais 
d'une  manière  bien  inégale,  les  coalitions  des  patrons  et  celles  des 
ouvriers.  Une  proposition  d'abroger  ces  trois  articles  avait  été  ren- 
voyée par  l'Assemblée  législative  à  l'examen  d'une  commission,  qui 
ne  la  jugea  pas  admissible  et  pensa  qu'il  était  indispensable  de  main- 
tenir les  dispositions  répressives,  en  les  modifiant,  toutefois,  pour  les 
rendre  impartiales. 

Ce  but,  il  est  permis  de  le  dire,  ne  fui  pas  atteint  par  les  modi- 
fications formulées.  M.  Morin,  manufacturier  et  représentant  de  la 
Drônae,  persuadé  que  la  seule  base  sur  laquelle  puisse  s'établir  le 
bon  accord  entre  les  ouvriers  et  les  patrons,  c'est  l'égalité  devant  la 
loi,  voulut  amender  les  conclusions  de  la  commission  conformément 
à  ce  principe.  L'amendement  qu'il  présenta  fut  appuyé  par  Bastiat, 
dans  la  séance  du  17  novembre  1849. 

{Noie  de  l'éditeur.) 


DISCOIRS  SLR  LA  RÉPRESSION  DES  COALITIONS.         i95 

système  à  un  autre  système,  et  pour  se  décider  il  faut  bien 
comparer. 

Citoyens,  je  n'apporte  dans  cette  discussion  aucun  esprit 
de  parti,  aucun  préjugé  de  classe,  je  ne  parlerai  pas  aux 
passions;  mais  l'Assemblée  voit  que  mes  poumons  ne 
peuvent  lutter  contre  des  orages  parlementaires;  j'ai 
besoin  de  sa  plus  bienveillante  attention. 

Pour  apprécier  le  système  de  la  commission,  permettez- 
moi  de  rappeler  ciuelques  paroles  de  l'honorable  rappor- 
teur, M.  de  Vatimesnil.  Il  disait  :  «  Il  y  a  un  principe 
général  dans  les  articles  i4  et  suivants  du  Code  pénal  ;  ce 
principe  général  est  celui-ci  :  La  coalition,  soit  entre 
patrons,  soit  entre  ouvriers,  constitue  un  délit,  à  une 
condition,  c'est  qu'il  y  ait  eu  tentative  ou  commencement 
d'exécution.  »  Cela  est  écrit  dans  la  loi,  et  c'est  ce  qui 
répond  tout  de  suite  à  une  observation  présentée  par  l'ho- 
norable M.  Morin.  Il  vous  a  dit  :  «  Les  ouvriers  ne  pour- 
ront donc  pas  se  réunir,  venir  chez  leur  patron  débattre 
honorablement  avec  lui  (c'est  l'expression  dont  il  s'est 
servi),  débattre  honorablement  avec  lui  leurs  salaires!  » 

«Pardonnez-moi,  ils  pourront  se  réunir,  ajoute  M.  de 
Vatimesnil,  ils  le  pourront  parfaitement,  ils  le  pourront 
soit  en  venant  tous,  soit  en  nommant  des  commissions, 
pour  traiter  avec  leurs  patrons;  pas  de  difficulté  quant 
à  cela  ;  le  délit,  aux  termes  du  Code,  ne  commence  (fue 
quand  il  y  a  eu  tentative  ou  connuencement  d'exécution  de 
coalition,  c'est-à-dire  lorsque,  après  avoir  débattu  les  con- 
ditions, et  malgré  l'esprit  de  conciliation  que  les  patrons, 
dans  leur  propre  intérêt,  apportent  toujours  dans  ces  sortes 
d'affaires,  on  leur  dit  :  «  Mais,  après  tout ,  comme  vous  ne 
nous  donnez  pas  tout  ce  que  nous  vous  demandons,  nous 
allons  nous  retirer,  et  nous  allons ,  par  notre  influence,  par 
des  influences  qui  sont  bien  cunuues  et  qui  tiennent  à  l'iden- 
tité d'intérêt  et  à  la  camaraderie,  r.<.)us  allons  ileterminer 


496  PAMPHLETS. 

tous  les  autres  ouvriers  des  autres  ateliers  à  se  mettre  en 
chômage.  » 

Après  cette  lecture ,  je  me  demande  où  est  le  délit  ;  — 
car  dans  cette  Assemblée,  il  ne  peut  y  avoir,  ce  me  semble, 
sur  mie  pareille  question,  ce  qu'on  appelle  majorité  ou  mi- 
norité systématique.  Ce  que  nous  voulons  tous,  c'est  répri- 
mer des  délits  ;  ce  que  nous  cherchons  tous,  c'est  de  ne  pas 
introduire  dans  le  Code  pénal  des  délits  fictifs,  imaginaires, 
pour  avoir  le  plaisir  de  les  punir. 

Je  me  demande  où  est  le  délit.  Est-il  dans  la  coalition,  — 
dans  le  chômage  ,  —  dans  l'influence  à  laquelle  on  fait  al- 
lusion ?  On  dit  :  C'est  la  coalition  elle-même  qui  constitue 
le  délit.  J'avoue  que  je  ne  puis  admettre  cette  doctrine,  parce 
que  le  mot  coalition  est  synonyme  d'association  ;  c'est  la 
même  étymologie,  le  même  sens.  La  coalition,  abstraction 
faite  du  but  qu'elle  se  propose,  des  moyens  qu'elle  emploie, 
ne  peut  être  considérée  comme  un  délit,  et  M.  le  rappor- 
teur le  sent  lui-même  ;  car  répondant  à  M.  Morin,  qui  de- 
mandait si  les  ouvriers  pouvaient  débattre  avec  les  patrons, 
les  salaires,  l'honorable  M.  de  Vatimesnil  disait  :  «  Ils  le 
pourront  certainement  ;  ils  pourront  se  présenter  isolément 
ou  tous  ensemble,  nommer  des  commissions.  »  Or,  pour 
nommer  des  commissions,  il  faut  certainement  s'entendre, 
se  concerter  ,  s'associer;  il  faut  faire  une  coalition.  A  stric- 
tement parler ,  ce  n'est  donc  pas  dans  le  fait  même  de  la 
coalition  qu'est  le  délit. 

Cependant,  on  voudrait  l'y  mettre,  et  l'on  dit  :  «  Il  faut 
qu'il  y  ait  un  commencement  d'exécution.  »  3Iais  le  com- 
mencement d'exécution  d'une  action  innocente  peut-il 
rendre  cette  action  coupable?  Je  ne  le  crois  pas.  Si  une 
action  est  mauvaise  en  elle-même ,  il  est  certain  que  la  loi 
ne  peut  l'atteindre  qu'autant  qu'il  y  a  un  commencement 
d'exécution.  Je  dirai  même  :  C'est  le  commencement 
d'exécution  qui  fait  l'existence  de  l'action.  Votre  langage. 


DISCOURS   SUR  LA  RÉPRESSION   DES  COALITIONS.        4  97 

au  contraire,  revient  à  celui-ci  :  ((  Le  regard  est  un  délit, 
mais  il  ne  devient  un  délit  que  lorsqu'on  commence  à  re- 
garder. »  M.  de  Vatimesnil  reconnaît  lui-même  qu'on  ne 
peut  pas  aller  rechercher  la  pensée  d'une  action  coupable. 
Or,  quand  l'action  est  innocente  en  elle-même,  et  qu'elle  se 
manifeste  par  des  faits  innocents,  il  est  évident  que  cela 
n'incrimine  pas  et  ne  peut  jamais  changer  sa  nature. 

Maintenant,  qu'est-ce  que  l'on  entend  par  ces  mots  «  com- 
mencement dexecution  ?  » 

Une  coalition  peut  se  manifester,  peut  commencer  à  être 
exécutée  de  mille  manières  différentes.  Mais  non,  on  ne 
s'occupe  pas  de  ces  mille  manières ,  on  se  concentre  sur  le 
chômage.  En  ce  cas,  si  c'est  le  chômage  qui  est  nécessaire- 
ment le  commencement  d'exécution  de  la  coalition,  dites 
donc  que  le  chômage  est,  par  lui-niènie,  un  délit;  punissez 
donc  le  chômage;  dites  que  le  chômage  sera  puni;  que  qui- 
conque aura  refusé  de  travailler  au  taux  qui  ne  lui  convient 
pas  sera  puni.  Alors  votre  loi  sera  sincère. 

Mais  y  a-t-il  une  conscience  qui  puisse  admettre  que  le 
chômage,  en  lui-même,  indépendamment  des  moyens  qu'on 
emploie ,  est  un  délit?  Est-ce  qu'un  homme  n'a  pas  le  droit 
de  refuser  de  vendre  son  travail  à  un  taux  qui  ne  lui  con- 
vient pas  ? 

On  me  répondra  :  Tout  cela  est  vrai  quand  il  s'agit  d'un 
homme  isolé,  mais  cela  n'est  pas  vrai  quand  il  s'agit  d'hom- 
mes qui  sont  associés  entre  eux. 

Mais,  messieurs,  une  action  qui  est  iimocente  en  soi  n'est 
pas  criminelle  parce  qu'elle  se  multiplie  par  un  certain  nom- 
bre d'hommes.  Lorsqu'une  action  est  mauvaise  en  elle-mê- 
me, je  conçois  que,  si  cette  action  est  faite  par  un  certain 
nombre  d'individus,  on  puisse  dire  qu'il  y  a  aggravation; 
mais  quand  elle  est  innocente  en  elle-même ,  elle  ne  peut 
pas  devenir  coupable  par(;e  qu'elle  est  le  fait  d'un  grand 
nombre  d'individus.  Je  ne  conçois  donc  pas  comment  on 

OEuvres  eompicics    I.  V  ;|  •) 


4  08  PAMPHLETS. 

peut  dire  que  le  chômage  est  coupable.  Si  un  homme  a  le 
droit  de  dire  à  un  autre  :  «  Je  ne  veux  pas  travailler  à  telle 
ou  telle  condition,  »  deux  ou  trois  mille  hommes  ont  le  mê- 
me droit;  ils  ont  le  droit  de  se  retirer.  C'est  là  un  droit  na- 
turel ,  qui  doit  être  aussi  un  droit  légal. 

Cependant  on  a  besoin  de  jeter  un  vernis  de  culpabilité 
sur  le  chômage,  et  alors  comment  s'y  prend-on?  On  glisse 
entre  parenthèse  ces  mots  :  «  Comme  vous  ne  nous  donnez 
pas  ce  que  nous  vous  demandons,  nous  allons  nous  retirer; 
nous  allons ,  par  des  influences  qui  sont  bien  connues  et  qui 
tiennent  à  l'identité  d'industrie,  à  la  camaraderie...  » 

Voilà  donc  le  délit;  ce  sont  les  influences  bien  connues,  ce 
sont  les  violences,  les  intimidations  ;  c'est  là  qu'est  le  délit; 
c'est  là  que  vous  devez  frapper.  Eh  bien,  c'est  laque  frappe 
l'amendement  de  l'honorable  M.  Morin.  Comment  luirefu- 
seriez-vous  vos  suffrages? 

Mais  on  nous  rapporte  une  autre  suite  de  raisonnements 
et  on  dit  ceci  : 

«  La  coalition  porte  les  deux  caractères  qui  peuvent  la 
faire  classer  dans  le  nombre  des  délits;  la  coalition  est  blâ- 
mable en  elle  et  ensuite  elle  produit  des  conséquences  fu- 
nestes, funestes  pour  l'ouvrier,  funestes  pour  le  patron, 
funestes  pour  la  société  tout  entière.  » 

D'abord,  que  la  coalition  soit  blâmable,  c'est  précisément 
le  point  sur  lequel  on  n'est  pas  d'accord,  quod  emt  demon- 
st7'andum,  c'est  ce  qu'il  faut  prouver;  elle  est  blâmable  selon 
le  but  qu'elle  se  propose  et  surtout  selon  les  moyens  qu'elle 
emploie.  Si  la  coalition  se  borne  à  la  force  d'inertie,  à  la  pas- 
siveté,  si  les  ouvriers  se  sont  concertés,  se  sont  entendus  et 
qu'ils  disent  :  Nous  ne  voulons  pas  vendre  notre  marchan- 
dise, qui  est  du  travail,  à  tel  prix,  nous  en  voulons  tel  autre, 
et  si  vous  refusez,  nous  allons  rentrer  dans  nos  foyers  ou 
chercher  de  l'ouvrage  ailleurs,  —  il  me  semble  qu'il  est  im- 
possible de  dire  que  ce  soit  là  une  action  blâmable. 


DISCOIRS   SLR    LA   RÉPRESSION  DES  COALITIONS.        4  9!» 

Mais  vous  prétendez  qu'elle  est  funeste.  Ici,  malgi'é  tout 
le  respect  que  je  professe  pour  le  talent  de  M.  le  rapporteur, 
je  crois  qu'il  est  entré  dans  un  ordre  de  raisonnements  au 
moins  fort  confus.  Il  dit  :  Le  chômage  est  nuisible  au  pa- 
tron, car  c'est  une  chose  fâcheuse  pour  le  patron  qu'un  ou 
plusieurs  ouvriers  se  retirent.  Cela  nuit  à  son  industrie,  de 
manière  que  louvrier  porte  atteinte  à  la  liberté  du  patron, 
et  par  suite  à  l'art.  13  de  la  Constitution. 

En  vérité,  c'est  là  un  renversement  complet  d'idées. 

Quoi  !  je  suis  en  face  d'un  patron,  nous  débattons  le  prix, 
celui  qu'il  m'offre  ne  me  convient  pas ,  je  ne  commets  au- 
cune violence,  je  me  retire,  —  et -vous  dites  que  c'est  moi 
qui  porte  atteinte  à  la  liberté  du  patron,  parce  que  je  nuis 
à  son  industrie!  Faites  attention  que  ce  que  vous  proclamez 
n'est  pas  autre  chose  que  l'esclavage.  Car  qu'est-ce  qu'un 
esclave ,  si  ce  n'est  l'homme  forcé ,  par  la  loi,  de  travailler 
à  des  conditions  qu'il  repousse  ?  {A  gauche.  Très-bien  !) 

Vous  demandez  que  la  loi  intervienne  parce  que  c'est  moi 
qui  viole  la  propriété  du  patron;  ne  voyez-vous  pas,  au  con- 
traire, que  c'est  le  patron  qui  viole  la  mienne  ?  S'il  fait  in- 
tervenir la  loi  pour  que  sa  volonté  me  soit  imposée,  où  est 
la  liberté,  où  est  l'égalité?  (.1  gauche.  Très-bien)! 

Ne  dites  pas  que  je  tronque  votre  raisonnement,  car  il  est 
tout  entier  dans  le  rapport  et  dans  votre  discours. 

Vous  dites  ensuite  que  les  ouvriers ,  quand  ils  se  coali- 
sent, se  font  du  tort  a  eux-mêmes,  et  vous  pariez  de  la  pour 
dire  que  la  loi  doit  empêcher  le  chômage.  Je  suis  d'accord 
avec  vous  que,  dans  la  plupart  des  cas,  les  ouvriers  se  nui- 
sent à  eux-mêmes.  Mais  c'est  précisénient  pour  cela  (]ue  je 
voudrais  qu'ils  fussent  libres,  parce  que  la  liberté  leur  ap- 
prendrait qu'ils  se  nuisent  à  eux-mêmes;  et  \ous,  \ous  en 
tirez  cette  (onséquence,  (^u'il  faut  que  la  loi  intti\ienne  et 
h\satt;.ilie  à  l'atelier. 


oOO  l'AMPHLETS. 

Mais  vous  faites  entioi'  la  loi  dans  une  voie  bien  large  et 
bien  dangereuse. 

Tous  les  jours,  vous  accusez  les  socialistes  de  vouloir  faire 
intervenir  la  loi  en  toutes  choses,  de  vouloir  efïacer  la  res- 
ponsabilité personnelle. 

Tous  les  jours,  vous  vous  plaigniez  de  ce  que,  partout  où 
il  y  a  un  mal,  une  souffrance,  une  douleur,  l'homme  invo- 
que sans  cesse  la  loi  et  TEtat. 

Quant  à  moi,  je  ne  veux  pas  que  ,  parce  qu'un  homme 
chôme  et  que  par  cela  même  il  dévore  une  partie  de  ses  éco- 
nomies, la  loi  puisse  lui  dire  :  «  Tu  travailleras  dans  cet  ate- 
lier, quoiqu'on  ne  faccorde  pas  le  prix  que  tu  demandes.  » 
Je  n'admets  pas  cette  théorie. 

Enfin  vous  dites  qu'il  nuit  à  la  société  tout  entière. 

Il  n'y  a  pas  de  doute  qu'il  nuit  à  la  société  ;  mais  c'est  le 
'.uême  raisonnement  ;  un  homme  juge  qu'en  cessant  de  tra- 
vailler il  obtiendra  un  meilleur  taux  de  salaire  dans  huit  ou 
dix  jours;  sans  doute  c'est  une  déperdition  de  travail  pour 
la  société,  mais  que  voulez-vous  faire  ?  Voulez-vous  que  la 
loi  remédie  atout?  Cest  impossible;  il  faudrait  alors  dire 
qu'un  marchand  qui  attend,  pour  vendre  son  café,  son  sucre, 
de  meilleurs  temps,  nuit  à  la  société;  il  faudrait  donc  invo- 
quer toujours  la  loi,  toujours  l'Etat  ! 

On  avait  fait  contre  le  projet  de  la  commission  une  ob- 
jection qu'il  me  semble  qu'on  a  traitée  bien  légèrement, 
trop  légèrement,  car  elle  est  fort  sérieuse.  On  avait  dit  :  De 
quoi  s'agit-il?  Il  y  a  des  patrons  d'un  côté ,  des  ouvriers 
de  l'autre;  il  s'agit  de  règlement  de  salaires.  Évidemment, 
ce  qu'il  faut  désirer ,  le  salaire  se  réglant  par  le  jeu  naturel 
de  l'offre  et  de  la  demande ,  c'est  que  la  demande  et  l'offre 
soient  aussi  libres,  ou,  si  vous  voulez,  aussi  contraintes  l'une 
que  l'autre.  Pour  cela,  il  n'y  a  que  deux  moyens  :  il  faut, 
ou  laisser  les  coalitions  parfaitement  libres,  ou  les  supprimer 
tout  à  fait. 


DISCOIRS  SLK     I.A   lîÉIMlESSION   DES  COALITIONS.        501 

On  vous  objecte,  —  of  vous  avouez  —  (ju'il  est  tout  à  fait 
impossible  à  votre  loi  de  tenir  la  balance  équitable;  que  les 
coalitions  d'ouvriers,  se  faisant  toujours  sur  une  très-grande 
échelle  et  en  plein  jour,  sont  bien  plus  faciles  à  saisir  que 
les  coalitions  de  patrons. 

Vous  avouez  la  difficulté  ;  mais  vous  ajoutez  aussitôt  :  La 
loi  ne  s'arrête  pas  à  ces  détails,  —  Je  réponds  qu'elle  doit 
s'y  arrêter.  Si  la  loi  ne  peut  réprimer  un  prétendu  délit  qu'en 
commettant  envers  toute  une  classe  de  citoyens  la  plus 
criante  et  la  plus  énorme  des  injustices,  elle  doit  s'arrêter. 
Il  y  a  mille  cas  analojiues  où  la  loi  s'arrête. 

Vous  avouez  vous-même  que,  sous  l'empire  de  votre  lé- 
gislation, l'offre  et  la  demande  ne  sont  plus  à  deux  de  jeu, 
puisque  la  coalition  des  patrons  ne  peut  pas  être  saisie;  et 
c'est  évident  :  deux,  trois  patrons,  déjeunent  ensemble,  font 
une  coalition,  personne  n'en  sait  rien.  Celle  des  ouvriers 
sera  toujours  saisie  puisqu'elle  se  fait  au  grand  jour. 

Puisque  les  uns  échappent  à  votre  loi ,  et  que  les  autres 
n'y  échappent  pas,  elle  a  pour  résultat  nécessaire  de  peser  sur 
l'offre  et  de  ne  pas  peser  sur  la  demande,  d'altérer,  au  moins 
en  tant  qu'elle  agit,  le  taux  naturel  des  salaires,  et  cela  d'une 
manière  systématique  et  permanente.  C'est  ce  que  je  ne 
puis  pas  approuver.  Je  dis  que ,  puisque  vous  ne  pouvtv. 
pas  faire  une  loi  également  applicable  à  tous  les  intérêts  qui 
sont  en  présence,  puisque  vous  ne  pouvez  leur  donner 
l'égalité,  laissez-leur  la  liberté,  qui  comprend  en  même 
temps  l'égalité. 

Mais  si  l'égalité  n'a  pas  pu  être  atteinte  comme  résultat 
dans  le  projet  de  la  commission,  l'est-elle  au  moins  sur  le 
papier?  Oui,  je  crois  que  la  commission,  et  j'en  suis  certain, 
a  fait  de  grands  efforts  pour  atteindre  aumoinsTégalité  ap- 
parente. Cependant  elle  n'y  a  pas  encore  réussi,  et,  pour 
s'en  convaincre,  il  suffit  dtï  comparer  l'art,  llià  l'art.  415, 
celui  qui  concerne  les  patrons  à  celui  qui  concerne  les  ou- 


502  PAMPHLETS. 

M'ifirs.  Le  premier  est  excessivement  simple;  on  ne  peut  s'y 
tromper;  la  justice  quand  elle  poursuivra,  —  le  délinquant 
quand  il  se  défendra,  —  sauront  parfaitement  à  quoi  s'en 
tenir. 

«  Sera  punie...  \°  toute  coalition  entre  ceux  qui  font  tra- 
vailler les  ouvriers  ,  tendant  à  forcer  l'abaissement  des  sa- 
laires, s'il  y  a  eu  tentative  ou  commencement  d'exécution.  » 

J'appelle  votre  attention  sur  le  mot  forcer,  qui  ouvre  une 
grande  latitude  à  la  défense  des  patrons  :  il  est  vrai,  diront- 
ils,  que  nous  nous  sommes  réunis  deux  ou  trois;  nous  avons 
pris  des  mesures  pour  produire  la  baisse  des  salaires,  mais 
nous  n'avons  pas  essayé  de  forcer.  —  C'est  un  mot  très-im- 
portant qui  ne  se  trouve  pas  dans  l'article  suivant. 

En  effet,  l'article  suivant  est  extrêmement  élastique;  il  ne 
comprend  pas  un  seul  fait ,  il  en  comprend  un  très-grand 
nombre. 

((  Toute  coalition  d'ouvriers  pour  faire  cesser  en  même 
temps  les  travaux  ,  pour  interdire  le  travail  dans  les 
ateliers,  pour  empêclier  de  s'y  rendre  avant  ou  après 
certaines  heures,  et,  en  général,  pour  suspendre,  em- 
pêcher, enchérir  les  travaux  (il  n'y  a  pas  forcer)  s'il  y  a  ten- 
tative ou  commencement  d'exécution  ,  etc.  » 

Et  si  l'on  disait  que  j'épilogue  sur  le  mot  /brcer,  j'appel- 
lerais l'attention  de  la  commission  sur  l'importance  qu'elle 
a  donnée  elle-même  à  ce  mot.  (Bruit.) 

Un  membre  à  (jouchc.  La  droite  n'accorde  pas  le  silence. 
Quand  on  dit  de  bonnes  choses,  on  interrompt  toujours. 
Racontez  une  histoire,  on  vous  écoutera. 

M.  Frédéric  Bastîat.  Dans  le  désir  d'arriver,  au  moins 
sur  le  papier,  puisque  c'est  impossible  en  fait,  à  une  certaine 
égalité ,  la  commission  avait  deux  voies  à  prendre  relative- 
ment aux  expressions  injustement  et  abusivement  que  con- 
tient l'art.  414. 

Il  fallait  évidemment  ou  supprimer,  dans  l'art.  114,  ces 


DISCOURS  SIR   LA  RÉPRESSION   DES  COALITIONS.        603 

mots  qui  ouvraient  une  voie  très-large  à  la  défense  des  pa- 
trons, OU  l'introduire  dans  l'art.  ilT)  pour  ouvrir  la  même 
porte  aux  ouvriers.  La  commission  a  préféré  la  suppression 
des  mots  injustnnent  et  abusivement.  Sur  quoi  s'est-elle  fon- 
dée? Elle  s'est  fondée  précisément  sur  ce  que,  immédiate- 
ment après  ces  mots,  venait  le  mot  forcer,  et  ce  mot.  souligné 
cinq  fois  dans  une  seule  page  de  son  rapport,  prouve  qu'elle 
y  attache  une  grande  importance.  Mais  elle  s'en  est  expri- 
mée très-catégoriquement;  elle  a  dit  : 

«  Quand  un  concert  de  mesures  contraires  aux  lois  a  été 
établi  pour  forcer  l'abaissement  des  salaires,  il  est  impossi- 
ble de  le  justifier.  Un  tel  fait  est  nécessairement  injuste  et 
abusif;  car  forcer  l'abaissement  des  salaires,  c'est  produire, 
par  un  pacte  aussi  illicite  que  contraire  à  l'humanité,  un 
abaissement  de  salaires  qui  ne  serait  pas  résulté  des  circon- 
stances industrielles  et  de  la  libre  concurrence;  d"où  il  suit 
que  l'emploi  de  ces  mots  injustement  et  abusivement  choque 
le  bon  sens.  » 

Ainsi,  comment  a-t-on  justifié  l'élimination  qu'on  a  faite 
des  mots  injustement  et  abusivement?  On  a  dit:  C'est  un 
pléonasme  ;  le  mot  forcer  remplace  tout  cela. 

Mais,  messieurs,  quand  il  s'est  agi  des  ouvriers,  on  n'a 
plus  mis  le  mot  forcer,  et  dès  lors  les  ouvriers  n'ont  plus  la 
même  chance  de  défense;  on  amis  seulement  qu'ils  ne  pour- 
raient enchérir  les  salaires,  non  plus  en  forcer  injustement 
ou  abusivement  l'élévation,  mais  les  enchérir  seulement.  Il  y 
a  encore  là,  au  moins  dans  la  rédaction,  un  vice,  une  iné- 
galité qui  vient  s'enter  sur  l'inégalité  bien  plus  grave  dont 
j'ai  parlé  tout  à  l'heure. 

Tel  est,  messieurs,  le  système  de  la  commission,  système 
qui,  selon  moi,  est  vicieux  de  tout  point,  vicieux  théorique- 
ment, et  vicieux  pratiquement,  système  qui  nous  laisse  dans 
une  incertitude  complète  sur  ce  que  c'est  que  le  délit.  Est-ce 
la  coalition,  est-ce  le  chômage,  est-ce  l'abus,  est-ce  la  force? 


601  PAMPHLETS. 

On  n'en  sait  rien.  Je  défie  qui  que  ce  soit^  l'esprit  le  plus  lo- 
gique, de  voir  où  commence  et  où  finit  l'impunité.  Vous  me 
dites  :  «  La  coalition  est  un  délit.  Cependant  vous  pouvez, 
nommer  une  commission.  »  —  Mais  je  ne  suis  pas  sûr  de 
pouvoir  nommer  une  commission  et  envoyer  des  délé- 
gués, quand  votre  rapport  est  plein  de  considérations,  des- 
quelles il  résulte  que  la  coalition  est  l'essence  même  du.  dé- 
lit. 

Je  dis  ensuite  que,  pratiquement,  votre  loi  est  pleine 
d'inégalités;  elle  ne  s'applique  pas  exactement  et  propor- 
tionnellement aux  deux  partis  dont  vous  voulez  faire  ces- 
ser l'antagonisme.  Singulière  manière  de  faire  cesser  l'an- 
tagonisme entre  deux  partis,  que  de  les  traiter  d'une  ma- 
nière inégale  ! 

Quant  au  système  de  M.  Morin,  je  ne  m'y  arrêterai  pas 
longtemps  ;  il  est  parfaitement  clair,  parfaitement  lucide  ;  il 
repose  sur  un  principe  inébranlable  et  admis  par  tout  le 
monde  :  liberté  dans  l'usage  et  répression  dans  l'abus.  Il 
n'y  a  pas  d'intelligence  quelconque  qui  ne  donne  son  adhé- 
sion à  un  pareil  principe. 

Demandez  au  premier  venu,  à  qui  vous  voudrez,  si  la  loi 
est  injuste, .partiale  lorsqu'elle  se  contente  de  réprimer  l'in- 
timidation, la  violence?  Tout  le  monde  vous  dira  :  Ce  sont 
là  de  vrais  délits.  D'ailleurs,  les  lois  sont  faites  pour  les 
ignorants  comme  pour  les  savants.  Il  faut  que  la  définition 
d'un  délit  saisisse  les  intelligences,  il  faut  que  la  conscience 
y  donne  son  assentiment  ;  il  faut  qu'en  lisant  la  loi  on  dise  : 
En  effet,  c'est  un  délit.  Vous  parlez  du  respect  des  lois; 
c'est  là  une  partie  constitutive  du  respect  des  lois.  Com- 
ment voulez-vous  qu'on  respecte  une  loi  inintelligente  et 
inintelligible  ?  Cela  est  impossible.  (Approbation  à  gauche.) 

Ce  qui  se  passe  ici,  messieurs,  me  semble  tirer  quelque 
importance  de  l'analogie  parfaite  avec  ce  qui  s'est  passé 
dans  un  autre  pays,  dont  a  parlé  hier  M.  de  Vatimesnil, 


DISCOIRS   SUR  LA    REPRESSION   DES  COALITIONS.        .S  0  5 

rAiigletcrre,  qui  a  une  si  gi'ande  expérience  en  matière  de 
coalitions,  de  luttes,  de  difficultés  de  cette  nature.  Je  crois 
que  cette  expérience  vaut  la  peine  d'être  consultée  et  ap- 
portée à  cette  tribune. 

On  vous  a  parlé  des  nombreuses  et  formidables  coalitions 
qui  s'y  sont  manifestées  depuis  l'abrogation  de  la  loi  ou  des 
lois  ;  mais  on  ne  vous  a  rien  dit  de  celles  qui  avaient  eu  lieu 
auparavant.  C'est  ce  dont  il  fallait  parler  aussi  ;  car,  pour 
juger  les  deux  systèmes,  il  faut  les  comparer. 

Avant  i8''24,  l'Angleterre  avait  été  désolée  par  des  coa- 
litions si  nombreuses,  si  terribles,  si  énergiques,  qu'on  avait 
opposé  à  ce  fléau  trente-sept  statuts  dans  un  pays  où, 
comme  vous  le  savez,  l'antiquité  fait,  pour  ainsi  dire,  partie 
de  la  loi,  où  l'on  respecte  des  lois  même  absurdes,  unique- 
ment parce  qu'elles  sont  anciennes.  Il  faut  que  ce  pays  ait 
été  bien  travaillé,  bien  tom-menté  par  le  mal  pour  qu'il  se 
soit  décidé  à  faire,  coup  sur  coup,  et  dans  un  court  espace  de 
temps,  trente-sept  statuts,  tous  plus  énergiques  les  uns  que 
les  autres.  Eh  bien  !  qu'est-il  arrivé  ?  On  n'en  est  pas  venu  à 
bout;  le  mal  allait  toujours  s'aggravant.  Un  beau  jour  on 
s'est  dit  :  Nous  avons  essayé  bien  des  systèmes,  trente-sept 
statuts  ont  été  faits;  essayons  si  nous  pourrons  réussir  par  un 
moyen  bien  simple,  la  justice  et  la  liberté.  —  Je  voudrais 
que  l'on  appliquât  ce  raisonnement  dans  bien  des  questions, 
et  l'on  trouverait  que  leur  solution  n'est  pas  si  difficile 
qu'on  le  pense  ;  mais  enfin,  cette  fois,  on  a  fait  et  appliqué 
ce  raisonnement  en  Angleterre. 

Donc,  en  \Sît\,  une  loi  intervint  sur  la  proposition  de 
M.  Hume,  proposition  qui  ressemblait  tout  à  fait  à  celle  de 
MM.  Doutre,  Greppo,  Benoit  et  Fond  :  c'était  l'abrogation 
complète,  totale,  de  ce  qui  avait  existé  jusqu'alors.  La  jus- 
tice, en  Angleterre,  se  trouva  alors  désarm('*e  en  face  des 
coalitions,  même  contre  la  violence,  l'intimidation  et  les 
menaces,  faits  qui  cependant  viennent  aggraver  la  coalition. 


50  C  PAMPHLETS. 

A  ces  faits-là,  on  ne  pouvait  appliquer  que  les  lois  relatives 
aux  menaces,  aux  rixes  accidentelles  qui  ont  lieu  dans  les 
rues;  de  sorte  que,  l'année  d'après,  en  1825,  le  ministre  de 
la  justice  vint  demander  une  loi  spéciale  qui  laisserait  la 
liberté  complète  aux  coalitions,  niais  qui  aggraverait  la 
peine  appliquée  aux  violences  ordinaires  :  le  système  de  la 
loi  de  1825  est  là  tout  entier. 

L'art.  3  porte  :  «  Sera  puni  d'un  emprisonnement  et 
d'une  amende,  etc.,  quiconque  par  intimidation,  mena- 
ces ou  violences,  aura...,  etc.  » 

Les  mots  intimidation,  menaces  et  violences  reviennent 
à  chaque  phrase.  Le  mot  coalition  n'est  pas  même  men- 
tionné. 

Et  puis  viennent  deux  autres  articles  extrêmement  remar- 
quables, que  l'on  n'admettrait  pas  probablement  en  France, 
parce  qu'ils  sont  virtuellement  renfermés  dans  cette  maxi- 
me :  Ce  que  la  loi  ne  défend  pas  est  permis. 

Il  y  est  dit  :  «  Ne  seront  pas  passibles  de  cette  peine  ceux 
qui  se  seront  réunis,  ceux  qui  se  seront  coalisés  et  auront 
cherché  à  influer  sur  le  taux  des  salaires,  ceux  qui  seront 
entrés  dans  des  conventions  verbales  ou  écrites,  etc..  » 

Enfin,  la  liberté  la  plus  large  et  la  plus  complète  y  est  ex- 
pressément accordée. 

Je  dis  qu'il  y  a  de  l'analogie  dans  la  situation,  car  ce  que 
vous  propose  la  commission,  c'est  l'ancien  système  anglais, 
celui  des  statuts.  La  proposition  de  M.  Doutre  et  de  ses  col- 
lègues, c'est  la  proposition  de  M.  Hume  qui  abolit  tout,  et 
qui  ne  laissait  aucune  aggravation  pour  les  violences  qui 
étaient  concertées,  quoique  l'on  ne  puisse  méconnaître  que 
les  violences  méditées  par  un  certain  nombre  d'hommes 
offrent  plus  de  dangers  que  la  violence  individuelle  com- 
mise dans  la  rue.  Enfin  la  proposition  de  l'honorable  M.Mo- 
rin  répond  parfaitement  à  celle  qui  a  amené  en  Angleterre 
la  loi  définitive  de  1825. 


DISCOURS  SUR   LA  RÉPRESSION  DES  COALITIONS.         ',0  7 

Maintenant  on  VOUS  dit  :  Depuis  18-25,  l'Angleterre  ne  se 
trouve  pas  bien  de  ce  système.  —  Elle  ne  s'en  trouve  pas 
bien  !  Mais  je  trouve,  moi,  que  vous  vous  prononcez  sur 
cette  question  sans  l'avoir  assez  approfondie.  J'ai  parcouru 
l'Angleterre  plusieurs  fois,  j'ai  interrogé  sur  cette  question 
un  grand  nombre  de  manufacturiers.  Eh  bien,  je  puis  affir- 
mer que  jamais  je  n'ai  rencontré  une  personne  qui  ne  s'en 
applaudit  et  qui  ne  fût  très-satisfaite  de  ce  que  l'Angleterre, 
en  cette  circonstance,  a  osé  regarder  la  liberté  en  face.  Et 
c'est  peut-être  à  cause  de  cela  que,  plus  tard,  dans  beau- 
coup d'autres  questions,  elle  a  osé  encore  regarder  la  liberté 
en  face. 

Vous  citez  la  coalition  de  1832,  qui,  en  effet,  fut  une 
coalition  formidable  ;  mais  il  faut  bien  prendre  garde  et  ne 
pas  présenter  les  faits  isolément.  Cette  année-là,  il  y  avait 
disette,  le  blé  valait  95  schellings  le  quarter;  il  y  avait  fa- 
mine, et  cette  famine  a  duré  plusieurs  années... 

M.  DE  Vatimesml,  rapporteur.  J'ai  cité  la  coalition  de 
1842. 

M.  Bastiat.  Il  y  a  eu  une  famine  en  1832  et  une  autre 
plus  forte  en  1812. 

M.  LE  Rapporteur.  J'ai  parlé  de  la  coalition  de  18i2. 
M.  Bastiat.  Mon  argumentation  s'applique  avec  plus  de 
force  encore  à  l'année  1812.  Dans  ces  temps  de  disette, 
qu'arrive-t-il?  c'est  que  les  re\enus  de  presque  toute  la  po- 
pulation servent  à  acheter  les  objets  nécessaires  à  leur  sub- 
sistance. On  n'achète  pas  d'objets  manufacturés,  les  at(4iers 
chôment,  on  est  obligé  de  renvoyer  beaucoup  d'ouvriers; 
il  y  a  concurrence  de  bras,  et  les  salaires  baissent. 

Eh  bien,  lorsque,  dans  les  salaires,  une  grande  baisse  se 
manifeste,  et  que  cela  se  combine  avec  une  famine  épou- 
vantable, il  n'est  pas  étonnant  que,  dans  un  pays  de  liberté 
complète,  des  coalitions  se  forment. 


508  PArtilMILETS. 

C'est  ce  qui  a  lieu  en  Angleterre.  Est-ce  qu'on  a  changé 
de  loi  pour  cela?  Pas  du  tout. 

On  a  vu  les  causes  de  ces  coalitions ,  mais  on  les  a  bra- 
vées. On  a  puni  les  menaces,  les  violences,  partout  où  elles 
se  manifestaient,  mais  on  n'a  pas  fait  autre  chose. 

On  vous  a  présenté  un  tableau  effrayant  de  ces  associa- 
tions et  on  a  dit  qu'elles  tendaient  à  devenir  politiques. 

Messieurs,  à  l'époque  dont  je  parle,  il  s'agitait  une  grande 
question  en  Angleten-e,  et  cette  question  était  envenimée 
encore  par  les  circonstances ,  par  la  disette  ;  il  y  avait  lutte 
entre  la  population  industrielle  et  les  propriétaires,  c'est-à- 
dire  l'aristocratie  qui  voulait  vendre  le  blé  le  plus  cher  pos- 
sible, et  qui,  pour  cela,  prohibait  les  blés  étrangers.  Qu'est-il 
arrivé  ?  Ces  unions,  qu'on  appelait  hier  plaisamment  trade- 
unions,  ces  unions,  qui  jouissaient  de  la  liberté  de  coalition, 
voyant  que  tous  les  efforts  faits  par  leur  coalition  n'étaient 
pas  parvenus  à  faire  élever  le  taux  des  salaires... 

Une  voix.  C'est  ce  qui  est  mauvais. 

M.  Bastiat.  Vous  dites  que  c'est  un  mal  ;  je  dis,  au  con- 
traire, que  c'est  un  grand  bien.  Les  ouvriers  se  sont  aperçus 
que  le  taux  des  salaires  ne  dépendait  pas  des  patrons,  mais 
d'autres  lois  sociales ,  et  ils  se  dirent  :  «  Pourquoi  nos  sa- 
laires ne  se  sont-ils  pas  élevés?  La  raison  en  est  simple  : 
c'est  parce  qu'il  nous  est  défendu  de  travailler  pour  l'étran- 
ger, ou  du  moins  de  recevoir  en  paiement  du  blé  étranger. 
C'est  donc  à  tort  que  nous  nous  en  prenons  à  nos  patrons  ; 
il  faut  nous  en  prendre  à  cette  classe  aristocratique  qui  non- 
seulement  possède  le  sol,  mais  encore  qui  fait  la  loi,  et  nous 
n'aurons  d'intluence  sur  les  salaires  que  lorsque  nous  aurons 
reconquis  nos  droits  politiques.  » 

A  gauche.  Très-bien  !  très-bien  ! 

M.  Bastiat.  En  vérité,  messieurs,  trouver  quelque  chose 
d'extraordinaire  dans  cette  conduite  si  simple  et  si  naturelle 
des  ouvriers  anglais,  c'est  presque  apporter  à  cette  tribune 


DISCOURS  SUR    LA   REPRESSION  DES  COALITIONS.       509 

une  protestation  contre  le  suffrage  universel  en  France. 
(Nouvel  assentiment  à  gauche.) 

II  résulte  de  là  que  les  ouvriers  anglais  ont  appris  une 
grande  leçon  par  la  liberté  ;  ils  ont  appris  qu'il  ne  dépen- 
dait pas  de  leurs  patrons  d'élever  ou  d'abaisser  le  taux  des 
salaires;  et  aujourd'hui  l'Angleterre  vient  de  traverser  deux 
ou  trois  années  très-difticiles  par  suite  de  la  pourriture  des 
pommes  de  terre,  du  manque  de  récolte  ,  de  la  manie  des 
chemins  de  fer,  et  par  suite  aussi  des  révolutions  qui  ont 
désolé  l'Europe  et  fermé  les  débouchés  à  ses  produits  indus- 
triels; jamais  elle  n'avait  passé  par  des  crises  semblables. 
Cependant  il  n'y  a  pas  eu  un  fait  de  coalition  répréhensible 
et  pas  un  seul  fait  de  violence  ;  les  ouvriers  y  ont  renoncé 
par  suite  de  leur  expérience;  c'est  là  un  exemple  à  apporter 
et  à  méditer  dans  notre  pays.  (Approbation  à  gauche.) 

Entin  il  y  a  une  considération  qui  me  frappe  et  qui  est 
plus  importante  que  tout  cela.  Vous  voulez  le  respect  des 
lois,  et  vous  avez  bien  raison  ;  mais  il  ne  faut  pas  oblitérer 
le  sens  de  la  justice  chez  les  hommes. 

Voilà  deux  systèmes  en  présence,  celui  de  la  commission 
et  celui  de  M.  Morin. 

Figurez-vous  qu'alternativement ,  en  vertu  de  l'un  et  de 
l'autre  système,  on  traduise  des  ouvriers  en  justice.  Eh  bien  ! 
voilà  des  ouvriers  traduits  en  justice  en  vertu  de  la  loi  ac- 
tuelle sur  les  coalitions  ;  ils  ne  savent  même  pas  ce  qu'on 
leur  demande;  ils  ont  cru  qu'ils  avaient  le  droit,  jusqu'à  un 
certain  point,  de  se  coaliser,  de  se  concerter,  et  vous  le  re- 
connaissez vous-mêmes  dans  une  certaine  mesure.  Ils  di- 
sent :  Nous  avons  mangé  notre  pécule,  nous  sommes  ruinés; 
ce  n'est  pas  notre  faute,  c'est  celle  de  la  société  qui  nous 
tourmente,  de  patrons  qui  nous  vexent,  de  la  justice  qui 
nous  poursuit.  Us  se  présentent  devant  les  tribunaux  l'ir- 
ritation dans  le  cœur,  ils  se  posent  en  victimes,  et  non-seu- 
lement ils  résistent,  mais  ceux  (pii  ne  sont  pas  poursuivis 


610  PAMPHLETS. 

sympathisent  avec  eux;  la  jeunesse,  toujours  si  ardente^  les 
publicistes  se  mettent  de  leur  côté.  Croyez-vous  que  ce  soit 
là  une  position  bien  belle,  bien  favorable  pour  la  justice  du 
pays  ? 

Au  contraire,  poursuivez  des  ouvriers  en  vertu  du  sys- 
tème de  M.  Morin  ;  qu'ils  soient  traduits  devant  la  justice; 
que  le  procureur  de  la  République  dise  :  Nous  ne  vous 
poursuivons  pas  parce  que  vous  vous  êtes  coalisés,  vous 
étiez  parfaitement  libres.  Vous  avez  demandé  une  augmen- 
tation de  salaires,  nous  n'avons  rien  dit;  vous  vous  êtes 
concertés,  nous  n'avons  rien  dit;  vous  avez  voulu  le  chô- 
mage, nous  n'avons  rien  dit  ;  vous  avez  cherché  à  agir  par 
la  persuasion  sur  vos  camarades,  nous  n'avons  rien  dit.  Mais 
vous  avez  employé  les  armes,  la  violence,  la  menace  ;  nous 
vous  avons  traduits  devant  les  tribunaux. 

L'ouvrier  que  vous  poursuivrez  ainsi  courbera  la  tête, 
parce  qu'il  aura  le  sentiment  de  son  tort  et  qu'il  reconnaîtra 
que  la  justice  de  son  pays  a  été  impartiale  et  juste.  (Très-bien!) 

Je  terminerai,  messieurs,  par  une  autre  considération,  et 
c'est  celle-ci  : 

Selon  moi,  il  y  a  une  foule  de  questions  agitées  mainte- 
nant parmi  les  classes  ouvrières,  et  au  sujet  desquelles,  dans 
mon  opinion  très-intime  et  très-profonde,  les  ouvriers  s'é- 
garent; et  j'appelle  votre  attention  sur  ce  point  :  toujours 
lorsqu'une  révolution  éclate  dans  un  pays  où  il  y  a  plusieurs 
classes  éclielonnées,  superposées  et  où  la  première  classe 
s'était  attribué  certains  privilèges,  c'est  la  seconde  qui  aiTive  ; 
elle  a\  ait  invoqué  naturellement  le  sentiment  du  droit  et 
de  la  justice  pour  se  faire  aider  par  les  autres.  La  révolution 
se  fait;  la  seconde  classe  arrive.  Elle  ne  tarde  pas  le  plus 
souvent  à  se  constituer  aussi  des  privilèges.  Ainsi  de  la 
troisième,  ainsi  de  la  quatrième.  Tout  cela  est  odieux,  mais 
c'est  toujours  possible,  tant  qu'il  y  a  en  bas  une  classe  qui 
peut  faire  les  frais  de  ces  privilèges  qu'on  se  dispute. 


DISCOURS  SIU    LA    IIKI'IIESSION   DES   COALITIO.NS.         J.  i  I 

Mais  il  est  arrivé  ceci,  qu'à  la  révolution  de  Février  c'est 
la  nation  tout  entière,  le  peuple  tout  entier,  dans  toutes  les 
profondeurs  de  ses  masses,  qui  est  arrivé,  ou  qui  peut  ar- 
river, par  l'élection,  par  le  suffrage  universel,  à  se  gou- 
verner lui-même.  Et  alors,  par  un  esprit  d'imitation  que  je 
déplore,  mais  qui  me  semble  assez  naturel,  il  a  pensé  qu'il 
pourrait  guérir  ses  souttrances  en  se  constituant  aussi  des 
privilèges,  car  je  regarde  le  droit  au  crédit,  le  droit  au  tra- 
vail et  bien  d'autres  prétentions,  comme  de  véritables  pri- 
vilèges. (Mouvement.) 

Et  en  effet,  messieurs,  ils  pourraient  lui  être  accordés, 
si  au-dessous  de  lui,  ou  à  sa  portée,  il  y  avait  une  autre 
classe  encore  plus  nombreuse,  trois  cents  millions  de  Chi- 
nois, par  exemple,  qui  pussent  en  faire  les  frais.  (Rires  d'as- 
sentiment.) Or  cela  n'existe  pas  ;  c'est  pourquoi  chacun  des 
privilèges,  les  hommes  du  peuple  se  les  paieraient  les  uns 
aux  autres,  sans  profit  possible  pour  eux,  au  moyen  d'un 
appareil  compliqué  et  en  subissant,  au  contraire,  toute  la 
déperdition  causée  par  l'appareil. 

Eh  bien  !  l'Assemblée  législative  pourra  être  appelée  à 
lutter  contre  ces  prétentions,  qu'il  ne  faut  pas  traiter  trop 
légèrement,  parce  que,  malgré  tout,  elles  sont  sincères. 
Vous  serez  obligés  de  lutter.  Comment  lutteriez-vous  avec 
avantage  si  vous  refoulez  la  classe  ouvrière  lorsquelle  ne 
demande  rien  que  de  raisonnable  ;  lorsqu'elle  demande  pu- 
rement et  simplement  justice  et  liberté?  Je  crois  que  vous 
acquerrez  une  grande  force  en  donnant  ici  une  preuve  d'im- 
partialité ;  vous  serez  mieux  écoutés,  vous  serez  regardés 
comme  le  tuteur  de  toutes  les  classes  et  particulièrement  de 
cette  classe,  si  vous  vous  montrez  complètement  impar- 
tial et  juste  envers  elle.    (Vive  approbation    à  gauche.) 

En  résumé,  je  repousse  le  projet  de  la  commission,  parce 
qu'il  n'est  qu'un  Expédient,  et  que  le  caractère  de  tout 
expédient  ,    c'est  la  faiblesse  et  l'injustice.  J'appuie  la 


6J2  PAMPHLETS. 

proposition  de  M.  Morin,  parce  qu'elle  se  fonde  sur  un 
Principe  ;  et  il  n'y  a  que  les  principes  qui  aient  la  puissance 
de  satisfaire  les  esprits,  d'entraîner  les  cœurs,  et  de  se  mettre 
k  lunisson  des  consciences.  On  nous  a  dit  :  Voulez-vous 
donc  proclamer  la  liberté  par  un  amour  platonique  de  la 
liberté  ?  Pour  ce  qui  me  regarde,  je  réponds  :  Oui.  La  li- 
berté peut  réserver  aux  nations  quelques  épreuves,  mais 
elle  seule  les  éclaire,  les  élève  et  les  moralise.  Hors  de  la 
liberté,  il  n'y  a  qu'Oppression,  et,  sachez-le  bien,  amis  de 
l"ùrdre,  le  temps  n'est  plus,  s'il  a  jamais  existé,  où  l'on 
puisse  fonder  sm*  l'Oppression  l'union  des  classes,  le  res- 
pect des  lois,  la  sécurité  des  intérêts  et  la  tranquillité  des 
peuples. 


REFLEXIONS 

SUR  L'AMENDEMENT  DE  M.  MORTIMER-TERNAUX  C). 


.4ux  Démocrates. 

Non,  je  ne  me  trompe  pas;  je  sens  battre  dans  ma  poitrine 
un  cœur  démocratique.  Comment  donc  se  fait-il  que  je  me 
trouve  si  souvent  en  opposition  avec  ces  hommes  qui  se 
proclament  les  représentants  exclusifs  de  la  Démocratie  ? 

Il  faut  poui'tant  s'entendre.  Ce  mot  a-t-il  deux  significa- 
tions opposées  ? 

II  me  semble,  à  moi,  qu'il  y  a  un  enchaînement  entre 
cette  aspiration  qui  pousse  tous  les  hommes  vers  leur  per- 
fectionnement matériel,  intellectuel  et  moral,  et  les  facultés 
dont  ils  ont  été  doués  pour  réaliser  cette  aspiration. 

(M  A  l'Assemblée  législative,  dans  la  séance  du  1"  avril  1850,  pen- 
dant Id  discussion  du  budget  de  l'instruction  publique,  M.  Morlimer- 
Ternaux,  représentant  du  peuple,  proposa,  par  voie  d'amendement, 
une  diminution  de  300,000  francs  sur  la  dépense  des  lycées  et  des 
collèges  ,  établissements  fréquentés  par  les  enfants  de  la  classe 
moyenne. 

Sur  cette  question,  les  représentants  de  l'extrême  gauche  votèrent 
avec  l'extrême  droite.  L'amendement  mis  aux  voix  fut  rejeté  par  une 
faible  majorité. 

Dés  le  lendemain,  Bastiat  publia,  sur  ce  vote,  dans  une  feuille 
quotidienne,  l'opinion  que  nous  reproduisons. 

{Note  de  l'éditeur.) 

OEuvres  compttîes,  t.  V.  33 


514  PAMPHLETS. 

Dès  lors,  je  voudrais  que  chaque  homme  eût,  sous  sa 
responsabilité,  la  libre  disposition,  administration  et  con- 
trôle de  sa  propre  personne,  de  ses  actes,  de  sa  famille,  de 
ses  transactions,  de  ses  associations,  de  son  intelligence,  de 
ses  facultés,  de  son  travail,  de  son  capital  et  de  sa  propriété. 

C'est  de  cette  manière  qu'aux  États-Unis  on  entend  la  li- 
berté, la  démocratie.  Ciiaque  citoyen  veille  avec  mi  soin 
jaloux  à  rester  maître  de  lui-même.  C'est  par  là  que  le  pau- 
vre espère  sortir  de  la  pauvreté  ;  c'est  par  là  que  le  riche 
espère  conserver  la  richesse. 

Et,  en  effet,  nous  voyons  qu'en  très-peu  de  temps  ce  ré- 
gime a  fait  parvenir  les  Américains  à  un  degré  d'énergie, 
de  sécurité,  de  richesse  et  d'égalité  dont  les  annales  du 
genre  humain  n'otfrent  aucun  autre  exemple. 

Cependant,  là,  comme  partout,  il  y  a  des  hommes  qui  ne 
se  feraient  pas  scrupule  de  porter  atteinte,  pour  leur  avan- 
tage personnel,  à  la  liberté  et  à  la  propriété  de  leurs  conci- 
toyens. 

C'est  pourquoi  la  loi  intervient,  sous  la  sanction  de  la 
Force  commune,  pour  prévenir  et  réprimer  ce  penchant 
désordonné. 

Chacun  concourt,  en  proportion  de  sa  fortune,  au  main- 
tien de  cette  Force.  Ce  n'est  pas  là,  comme  on  l'a  dit,  sacri- 
fier une  partie  de  sa  liberté  pour  conserver  l'autre.  C'est,  au 
contraire,  le  moyen  le  plus  simple,  le  plus  juste,  le  plus  ef- 
ficace et  le  plus  économique  de  garantir  la  liberté  de  tous. 

Et  un  des  problèmes  les  plus  difficiles  de  la  politique,  c'est 
de  mettre  les  dépositaires  de  cette  Force  commune  hors 
d'état  de  faire  eux-mêmes  ce  qu'ils  sont  chargés  d'empêcher. 

Les  Démocrates  français,  a  ce  qu'il  paraît,  voient  les 
choses  sous  un  jour  tout  différent. 

Sans  doute,  comme  les  Démocrates  américains,  ils  con- 
damnent, repoussent  et  flétrissent  la  Spoliation  que  les  ci- 
toyens seraient  tentés  d'exercer  de  leur  chef,  les  uns  à  l'é- 


RÉFLEXIONS  SUR  l'AMENDEMENT   TERNAUX.  615 

gard  des  autres,  —  toute  atteinte  portée  à  la  propriété,  au 
travail,  à  la  liberté  par  un  individu  au  préjudice  d'un  autre 
individu. 

Mais  cette  Spoliation  ,  qu'ils  repoussent  entre  individus, 
ils  la  regardent  comme  un  moyen  d'égalisation  ;  et  en  con- 
séquence ils  la  confient  à  la  Loi ,  à  la  Force  commune,  que 
je  croyais  instituées  pour  l'empêcher. 

Ainsi,  pendant  que  les  Démocrates  américains,  après 
avoir  chargé  la  Force  commune  de  châtier  la  Spoliation  in- 
dividuelle, sont  très-préoccupés  de  la  crainte  que  cette 
Force  ne  devienne  elle-même  spoliatrice,  faire  de  cette 
Force  un  instrument  de  Spoliation,  paraît  être  le  fond  même 
et  l'âme  du  système  des  Démocrates  français. 

A  ce  système,  ils  donnent  les  grands  noms  d'organisation, 
association,  fraternité,  solidarité.  Par  là,  ils  ùtenttout  scru- 
pule aux  appétits  les  plus  brutaux. 

«  Pierre  est  pauvre,  Mondor  est  riche  ;  ne  sont-ils  pas 
frères? ne  sont-ils  pas  solidaires?  ne  faut-il  pas  les  associer, 
les  organiser?  Donc,  qu'ils  partagent  et  tout  sera  pour  le 
mieux.  Il  est  vrai  que  Pierre  ne  doit  pas  prendre  à  Mondor, 
ce  serait  inique.  Mais  nous  ferons  des  Lois,  nous  créerons 
des  Forces  qui  se  chargeront  de  l'opération.  Ainsi  la  résis- 
tance de  Mondor  deviendra  factieuse,  et  la  conscience  de 
Pierre  pourra  être  tranquille.  » 

Dans  le  cours  de  cette  législature,  il  s'est  présenté  des 
occasions  où  la  Spoliation  se  montre  sous  un  aspect  spécia- 
lement hideux.  C'est  celle  que  la  Loi  met  en  U'uvre  au  profit 
du  riche  et  au  détriment  du  pauvre. 

Eh  bien!  môme  dans  ce  cas,  on  \oit  la  Montagne  battre 
des  mains.  Ne  serait-ce  pas  qu'elle  veut,  avant  tout,  s'as- 
surer le  principe?  Une  fois  qu'avec  l'appui  de  la  majorité, 
la  Spoliation  légale  tlu  pauvre  au  profit  du  riche  sera  systé- 
matisée, comment  repousser  la  Spoliation  légale  du  riche 
axL  profit  du  pauvre  ? 


5  1  C  PAMPHLETS. 

Malheureux  pays,  où  les  Forces  sacrées  qui  devaient  être 
instituées  pour  maintenir  chacun  dans  son  droit,  sont  dé- 
tournées à  accomplir  elles-mêmes  la  violation  des  droits  ! 

Nous  avons  vu  hier  à  l'Assemblée  législative  une  scène  de 
cette  abominable  et  funeste  comédie,  qu'on  pourrait  bien 
appeler  la  comédie  des  dupes. 

Voici  de  quoi  il  s'agissait  : 

Tous  les  ans,  300,000  enfants  arrivent  à  l'âge  de  12  ans. 
Sur  ces  300,000  enfants,  10,000  peut-être  entrent  dans  les 
collèges  et  lycées  de  l'Etat.  Leurs  parents  sont-ils  tous  ri- 
ches? Je  n'en  sais  rien.  Mais  ce  qu'on  peut  affirmer  de  la 
manière  la  plus  certaine,  c'est  qu'ils  sont  les  plus  riches  de 
la  nation. 

Naturellement,  ils  devraient  payer  les  frais  de  nourriture, 
d'instruction  et  d'entretien  de  leurs  enfants.  Mais  ils  trou- 
vent que  c'est  fort  cher.  En  conséquence,  ils  ont  demandé 
et  obtenu  que  la  Loi,  par  l'impôt  des  boissons  et  du  sel,  prît 
de  l'argent  aux  millions  de  parents  pauvres,  pour  ledit  argent 
leur  être  distribué,  à  eux  parents  riches,  à  titre  de  gratifica- 
tion, encouragement,  indemnité,  subvention,  etc.,  etc. 

M.  Mortimer-Ternaux  a  demandé  la  cessation  d'une  pa- 
reille monstruosité,  mais  il  a  échoué  dans  ses  efforts.  L'ex- 
trême di'oite  trouve  très-doux  de  faire  payer  par  les  pau- 
vres l'éducation  des  enfants  riches,  et  l'extrême  gauche 
trouve  très-politique  de  saisir  une  telle  occasion  de  faire 
passer  et  sanctionner  le  système  de  la  Spoliation  légale. 

Sur  quoi  je  me  demande  :  où  allons-nous  ?  Il  faut  que 
l'Assemblée  se  dirige  par  quelque  principe  ;  il  faut  qu'elle 
s'attache  à  la  justice  partout  et  pour  tous ,  ou  bien  qu'elle 
se  jette  dans  le  système  de  la  Spoliation  légale  et  récipro- 
que, jusqu'à  parfaite  égalisation  de  toutes  les  conditions, 
c'est-à-dire  dans  le  communisme. 

Hier,  elle  a  déclaré  que  les  pauvres  paieraient  des  impôts 
pour  soulager  les  riches.  De  quel  front  repoussera-t-elle  les 


REFLEXIONS   SUR  1/ AMENDEMENT  TERNALX.  517 

impôts  qu'on  lui  proposera  bientôt  de  frapper  sur  les  ri- 
ches pour  soulager  les  pauvres  ? 

Pour  moi ,  je  ne  puis  oublier  que  lorsque  je  me  suis 
présenté  devant  les  électeurs^  je  leur  ai  dit  : 

«  Approuveriez-vous  un  système  de  gouvernement  qui 
consisterait  en  ceci  :  Vous  auriez  la  responsabilité  de  votre 
propre  existence.  Vous  demanderiez  à  votre  travail ,  à  vos 
efforts,  à  votre  énergie,  les  moyens  de  vous  nourrir,  de  vous 
vêtir,  de  vous  loger,  de  vous  éclairer,  d'arriver  à  l'aisance, 
au  bien-être,  peut-être  à  la  fortune.  Le  gouvernement  ne 
s'occuperait  de  vous  que  pour  vous  garantir  contre  tout 
trouble,  contre  toute  agression  injuste.  D'un  autre  côté  ,  il 
ne  vous  demanderait  que  le  très-modique  impôt  indispen- 
sable pour  accomplir  cette  tâche  ?  » 

Et  tous  de  s'écrier  :  «  Nous  ne  lui  demandons  pas  autre 
chose.  » 

Et  maintenant,  quelle  serait  ma  position  si  j'avais  à  me 
présenter  de  nouveau  devant  ces  pauvres  laboureurs ,  ces 
honnêtes  artisans,  ces  braves  ouvriers,  pour  leur  dire  : 

«  Vous  payez  plus  d'impôts  que  vous  ne  vous  y  attendiez. 
Vous  avez  moins  de  liberté  que  vous  ne  l'espériez.  C'est 
un  peu  de  ma  faute,  car  je  me  suis  écarté  du  système  de 
gouvernement  en  vue  duquel  vous  m'aviez  nommé,  et,  le 
l*""  avril,  j'ai  voté  un  surcroit  d'impôt  sur  le  sel  et  les  bois- 
sons, afin  de  venir  en  aide  au  petit  nombre  de  nos  com- 
patriotes qui  envoient  leurs  enfants  dans  les  collèges  de 
l'Etat  ?  » 

Quoi  qu'il  arrive ,  j'espère  ne  me  mettre  jamais  dans  la 
triste  et  ridicule  nécessité  de  tenir  aux  hommes  qui  m'ont 
investi  de  leur  confiance  un  semblable  langiige. 


INCOMPATIBILITÉS 

PARLEMENTAIRES  ('). 


Citoyens  représentants. 

Je  vous  conjure  de  doimer  quelque  attention  à  cet 
écrit. 

—  «  Est-il  bon  d'exclure  de  l'Assemblée  nationale  des 
catégories  de  citoyens  ?  » 

—  «  Est -il  bon  de  faire  briller  aux  yeux  des  représentants 
les  hautes  situations  politiques  ?  » 

Voilà  les  ('eux  questions  que  j'y  traite.  La  constitution 
elle-même  n'en  a  p?s  soulevé  de  plus  importantes. 

Cependant,  chose  étrange,  l'une  d'elles,  la  seconde,  —  a 
été  décidée  sans  discussion. 

Le  ministère  doit-il  se  recruter  dans  la  Chambre  ?  — 
L'Angleterre  dit  :  Oui ,  et  s'en  trouve  mal.  L'Amérique 
dit  :  Non,  et  s'en  trouve  bien. —  89  adopta  la  pensée  amé- 
ricaine ;  181-4  préféra  l'idée  anglaise.  —  Entre  de  telles 
autorités,  il  y  a,  ce  semble,  de  quoi  balancer.  Cependant 

(1)  Cet  opuscule,  publié  en  mars  1849,  fut  réimprimé,  en  1850,  peu 
de  mois  avant  la  mort  de  l'auteur.  L'opinion  qu'il  y  développe  avait 
dans  son  esprit  des  racines  profondes,  ainsi  qu'on  peut  le  voir,  au 
tome  !"■,  par  sa  Lettre  à  M.  Larnac,  qui  date  de  184G,  et,  de  plus, 
par  l'écrit  de  1830,  intitulé  :  Aux  Electeurs  du  département  des 
Landes.  {Note  de  l'éditeur.) 


INCOMPATIBILIIES   PAULEMEMAIRES.  519 

l'Assemblée  nationale  s'est  prononcée  pour  le  système  de 
la  Restauration,  importé  d'Angleterre  ;  et  cela,  sans  débat. 

L'auteur  de  cet  écrit  avait  proposé  un  amendement. 
Pendant  qu'il  montait  les  degrés  de  la  tribune...  la  question 
était  tranchée.  Je  propose,  dit-il...  —  La  Chambre  a  voté, 
s'écrie  M.  le  président.  —  Quoi  !  sans  m'admettreà...  — 
La  Chambre  a  voté.  —  Mais  personne  ne  s'en  est  aperçu  ! 
—  Consultez  le  bureau,  la  Chambre  a  voté. 

Certes ,  cette  fois,  on  ne*reprochera  pas  à  l'Assemblée 
une  lenteur  systématique  ! 

Que  faire  ?  saisir  l'Assemblée  avant  le  vote  définitif.  Je 
le  fais  par  écrit,  dans  l'espoir  que  quelque  voix  plus  exercée 
me  viendra  en  aide. 

Bailleurs,  pour  l'épreuve  d'une  discussion  orale ,  il  faut 
des  poumons  de  Stentor  s'adressant  à  des  oreilles  attentives. 
Décidément ,  le  plus  sur  est  d'écrire. 

Citoyens  représentants ,  en  mon  âme  et  conscience ,  je 
crois  que  le  titre  IV  de  la  Loi  électorale  est  à  refaire.  Tel 
qu'il  est,  il  organise  l'anarchie.  Il  en  est  temps  encore ,  ne 
léguons  pas  ce  fléau  au  pays. 

Les  Incompatibilités  parlementaires  soulèvent  deux  ques- 
tions profondément  distinctes,  quoiqu'on  les  ait  souvent 
confondues. 

—  La  représentation  nationale  sera-t-elle  ouverte  ou  fer- 
mée à  ceux  qui  suivent  la  carrière  des  fonctions  publiques  '.' 

—  La  carrière  des  fonctions  publiques  sera-t-elle  ouverte 
ou  fermée  aux  représentants? 

Ce  sont  là  certainement  deux  questions  différentes  et  qui 
n'ont  même  entre  elles  aucun  rapport,  si  bien  que  la  solu- 
tion de  l'une  ne  préjuge  rien  quant  à  la  solution  de  l'autre. 
La  députation  peut  être  accessible  aux  fonctioimaires,  sans 
que  les  fonctions  soient  accessibles  aux  députés,  et  récipro- 
quement. 

La  loi  que  nous  discutons  est  très-sévère  quant  à  l'admis- 


620  PAMPHLETS, 

sion  des  fonctionnaires  à  la  Chambre,  très-tolérante  en  ce 
qui  concerne  l'admission  des  représentants  aux  hautes  situa- 
tions politiques.  Dans  le  premier  cas,  elle  me  semble  s'être 
laissée  entraîner  à  un  radicalisme  de  mauvais  aloi.  En  re- 
vanche, dans  le  second,  elle  n'est  pas  même  prudente. 

Je  ne  dissimule  pas  que  j'arrive,  dans  cet  écrit,  à  des  con- 
clusions tout  opposées. 

Pour  passer  des  places  à  la  Chambre,  pas  d'exclusion, 
mais  précautions  suffisantes. 

Pour  passer  de  la  Chambre  aux  places,  exclusion  absolue. 

Respect  au  suffrage  universel  !  Ceux  qu'il  fait  représen- 
tants doivent  être  représentants,  et  rester  représentants . 
Pas  d'exclusion  à  l'entrée,  exclusion  absolue  à  la  sortie. 
Voilà  le  pruicipe.  Nous  allons  voir  qu'il  est  d'accord  avec 
l'utilité  générale. 

I  I.  Les  électeurs  peuvent-ils  se  faire  représenter  par  des 
fonctionnaires? 

Je  réponds  :  Oui,  sauf  à  la  société  à  s'entourer  de  précau- 
tions suffisantes. 

Ici  je  rencontre  une  première  difficulté,  qui  semble  op- 
poser d'avance  à  tout  ce  que  je  pourrai  dire  une  fin  de  non- 
recevoir  insurmontable.  La  constitution  elle-même  proclame 
le  principe  de  l'incompatibilité  entre  toute  fonction  publi- 
que rétribuée  et  le  mandat  de  représentant  du  peuple.  Or, 
comme  dit  le  rapport,  il  ne  s'agit  pas  d'éluder  mais  d'appli- 
quer ce  principe,  désormais  fondamental. 

Je  demande  s'il  y  a  excès  de  subtilité  à  se  prévaloir  du 
mot  fonction  dont  se  sert  la  constitution,  pour  dire  :  Ce 
qu'elle  a  entendu  exclure,  ce  n'est  pas  l'homme,  ce  n'est 
pas  même  le  fonctionnaire,  c'est  la  fonction,  c'est  le  dan- 
ger qu'elle  pourrait  introduire  au  sein  de  l'Assemblée  légis- 
lative. Pourvu  donc  que  la  fonction  n'entre  pas  et  reste  à  la 


INCOMPATIBILITÉS  PARLEMENTAIRES.  521 

porte,  dût-elle  être  reprise  à  la  fm  de  la  législature,  par  le 
titulaire,  le  vœu  de  la  constitution  est  satisfait. 

L'Assemblée  nationale  a  interprété  ainsi  l'article  28  de 
la  constitution,  à  l'occasion  de  l'armée,  et  comme  je  n'ar- 
rive à  autre  chose  qu'à  étendre  cette  interprétation  à  tous 
les  fonctionnaires,  j'ai  lieu  de  croire  qu'il  me  sera  permis 
de  ne  pas  m'arrêter  à  la  fin  de  non-recevoir  que  le  rapport 
met  sur  mon  chemin. 

Ce  que  je  demande  en  effet,  c'est  ceci  :  Que  tout  électeur 
soit  éligible.  Que  les  collèges  électoraux  puissent  se  faire 
représenter  par  quiconque  a  mérité  leur  confiance.  Mais  si 
le  choix  des  électeurs  tombe  sur  un  fonctionnaire  public, 
c'est  l'homme  et  non  la  fonction  qui  entre  à  la  Chambre.  Le 
fonctionnaire  ne  perdra  pas  pour  cela  ses  droits  antérieurs 
et  ses  titres.  On  n'exigera  pas  de  lui  le  sacrifice  d'une  véri- 
table propriété  acquise,  par  de  longs  et  utiles  travaux.  La  so- 
ciété n'a  que  faire  d'exigences  superflues  et  doit  se  conten- 
ter de  précautions  suffisantes.  Ainsi,  le  fonctionnaire  sera 
soustrait  à  linfluence  du  pouvoir  exécutif;  il  ne  pourra  être 
promu  ou  destitué.  Il  sera  mis  à  l'abri  des  suggestions 
de  l'espérance  et  de  la  crainte.  Il  ne  pourra  exercer  ses 
fonctions  ou  en  percevoir  les  émoluments.  Eu  un  mot,  il 
sera  représentant,  ne  sera  que  représentant,  pendant  toute  la 
durée  de  son  mandat.  Sa  vie  administrative  sera, pour  ainsi 
dire,  suspendue  et  comme  absorbée  par  sa  vi*^  parlemen- 
taire. C'est  bien  là  ce  qu'on  a  fait  pour  les  militaires,  grâce 
à  la  distinction  entre  le  grade  et  l'emploi.  Par  quel  motifne 
le  ferait-on  pas  pour  les  magistrats  ? 

Qu'on  veuille  bien  le  remarquer  :  Vincomfintibilité,  prise 
dans  le  sens  de  Vexclusion,  est  une  idée  qui  dut  naturelle- 
ment se  présenter  et  se  populariser  sous  le  régime  déchu. 

A  cette  époque,  aucune  indemnité  n'était  accordée  aux 
députés  non  fonctionnaires,  mais  ils  pouvaient  se  faire  de 
la  députationun  marche  pied  vers  les  i)l;:ees  hicrativcs.  Au 


62  2  PAMPHLETS. 

contraire,  les  fonctionnaires  publiées  nommés  députés  con- 
tinuaient à  recevoir  leurs  traitements.  A  vrai  dire,  ils  étaient 
payés,  non  comme  fonctionnaires,  mais  comme  députés,, 
puisqu'ils  ne  remplissaient  pas  leurs  fonctions,  et  que,  si  le 
ministre  était  mécontent  de  leurs  votes,  il  pouvait,  en  les 
destituant,  leur  retirer  tout  salaire. 

Les  résultats  d'une  telle  combinaison  devaient  être  et  fu- 
rent, en  effet,  déplorables.  D'un  ccMé,  les  candidats  non  fonc- 
tionnaires étaient  fort  rares  dans  la  plupart  des  arrondisse- 
ments. Les  électeurs  étaient  libres  de  choisir;  oui,  mais  le 
cercle  du  choix  ne  s'étendait  pas  au  delà  de  cinq  à  six  per- 
sonnes. La  première  condition  de  l'éligibilité  était  une 
fortune  considérable.  Que  si  un  homme,  seulement  dans 
l'aisance,  se  présentait,  il  était  repoussé  avec  quelque  rai- 
son, car  on  le  soupçonnait  d'avoir  de  ces  vues  ultérieures 
que  la  charte  n'interdisait  pas. 

D'un  autre  côté,  les  candidats  fonctionnaires  pullulaient. 
C'était  tout  simple.  D'abord  une  indemnité  leur  était  allouée. 
Ensuite  la  députation  était  pour  eux  un  moyen  assuré  de 
rapide  avancement. 

Lorsque  l'on  considère  que  la  guerre  aux  portefeuilles, 
conséquence  nécessaire  de  l'accessibilité  des  ministères  aux 
députés  (vaste  sujet  que  je  traiterai  dans  le  paragraphe  sui- 
vant), quand  on  considère,  dis-je,  que  la  guerre  aux  porte- 
feuilles suscitait,  au  sein  du  parlement,  des  coalitions  systé- 
matiquement organisées  pour  renverser  le  cabinet,  que  ce- 
lui-ci ne  pouvait  résister  qu'à  l'aide  d'une  majorité  également 
systématique,  compacte,  dévouée;  il  est  aisé  de  comprendre 
à  quoi  devait  aboutir  cette  double  facilité  donnée  aux  hom- 
mes à  places,  pour  devenir  députés,  et  aux  députés,  pour 
devenir  hommes  à  places. 

Le  résultat  devait  être  et  a  été  :  les  services  publics  con- 
vertis en  exploitation;  le  gouvernement  absorbant  le  domaine 
de  l'activité  privée;  la  perte  de  nos  libertés,  la  ruine  de  nos 


INCOMPATIBILITÉ^    l'AlU.EMENTAIRES.  52  3 

finances;  la  coiTuption  descendant  de  proche  en  proche  des 
hautes  régions  parlementaires  jusqu'aux  dernières  couches 
électorales. 

Dans  ces  circonstances,  il  ne  faut  pas  s'étonner  si  la  na- 
tion s'attacha  au  principe  de  l'incompatibilité  comme  à  un 
ancre  de  salut.  Tout  le  monde  se  souvient  que  le  cri  de  ral- 
liement des  électeurs  honnêtesétait  :  «  Plus  de  fonctionnaires 
à  la  Chambre  !  »  Et  le  programme  des  candidats  :  «  Je  pro- 
mets de  n'accepter  ni  places,  ni  faveurs.  » 

Cependant,  la  révolution  de  Février  n'a-t-elle  rien  changé 
à  cet  ordre  de  choses,  qui  expliquait  et  justifiait  le  courant 
de  l'opinion  publique? 

D'abord,  nous  avons  le  suffrage  universel,  et  évidemment 
l'influence  du  gouvernement  sur  les  élections  sera  bien  af- 
faiblie, si  même  il  en  reste  quelque  vestige. 

Ensuite,  il  n'aura  aucun  intérêt  à  faire  nommer  de  préfé- 
rence des  fonctionnaires  complètement  soustraits  à  son  action. 
En  outre,  nous  avons  l'indemnité  égale  accordée  à  tous 
les  représentants,  circonstance  qui,  à  elle  seule ,  change 
complètement  la  situation. 

En  efîet,  nous  n'avons  plus  à  redouter,  comme  autrefois, 
que  les  candidats  fassent  défaut  aux  élections.  Il  est  plus 
à  craindre  que  la  difficulté  vienne  de  l'embarras  du  choix. 
Il  sera  donc  impossible  que  les  fonctionnaires  envahissent 
la  Chambre.  J'ajoute  qu'ils  n'y  auront  aucun  intérêt,  puis- 
que la  députation  ne  sera  plus  pour  eux  un  moyen  de  par- 
venir. Autrefois,  le  fonctionnaire  accueillait  une  candida- 
ture comme  une  bonne  fortune.  Aujourd'hui,  il  ne  pourra 
l'accepter  que  comme  un  véritable  sacrifice,  au  moins  au 
point  de  vue  de  sa  carrière. 

Des  changements  aussi  profonds  dans  la  situation  respec- 
tive des  deux  classes  sont  de  nature,  ce  me  semble,  à  mo- 
difier les  idées  que  nous  nous  étions  faites  de  VmcvmjjattOi- 
lité,  sous  l'empire  de  circonstances  toutes  différentes.  Je 


524  PAMPHLETS. 

crois  qu'il  y  a  lieu  d'envisager  le  vrai  principe  et  l'utilité 
commune,  non  au  flambeau  de  l'ancienne  charte,  mais  à 
celui  de  la  nouvelle  constitution. 

L'Incompatibilité,  en  tant  que  synonyme  d'Exclusion,  pré- 
sente trois  grands  inconvénients  : 

4°  C'en  est  un  énorme  que  de  restreindre  les  choix  du 
suffi^age  universel.  Le  suffrage  universel  est  un  principe 
aussi  jaloux  qu'absolu.  Quand  une  population  tout  entière 
aura  environné  d'estime,  de  respect,  de  confiance,  d'ad- 
miration, un  conseiller  de  Cour  d'appel,  par  exemple^ 
quand  elle  aura  foi  dans  ses  lumières  et  ses  vertus  ;  croyez- 
vous  qu'il  sera  facile  de  lui  faire  comprendre  qu'elle  peut 
confier  à  qui  bon  lui  semble  le  soin  de  corriger  sa  législa- 
tion, excepté  à  ce  digne  magistrat? 

2"  Ce  n'est  pas  une  tentative  moins  exorbitante  que 
celle  de  dépouiller  du  plus  beau  droit  politique,  de  la  plus 
noble  récompense  de  longs  et  loyaux  services,  récompense 
décernée  par  le  libre  choix  des  électeurs,  toute  une  caté- 
gorie de  citoyens.  On  pourrait  presque  se  demander  jus- 
qu'à quel  point  rAssoniblée  nationale  a  ce  droit. 

3"  Au  point  de  vue  de  l'utilité  pratique,  il  saute  aux 
yeux  que  le  niveau  de  l'expérience  et  des  lumières  doit  se 
trouver  bien  abaissé  dans  une  Chambre,  renouvelable  tous 
les  trois  ans,  et  d'où  sont  exclus  tous  les  hommes  rompus 
aux  affaires  publiques.  Quoi  !  voilà  une  assemblée  qui  doit 
s'occuper  de  marine,  et  il  n'y  aura  pas  un  marin  !  d'armée, 
et  il  n'y  aura  pas  de  militaire  !  de  législation  civile  et  crimi- 
nelle, et  il  n'y  aura  pas  de  magistrat  ! 

Il  est  vrai  que  les  militaires  et  les  marins  sont  admis,  grâce 
à  une  loi  étrangère  à  la  matière  et  par  des  motifs  qui  ne  sont 
pas  pris  du  fond  de  la  question.  Mais  cela  même  est  un  qua- 
trième et  grave  inconvénient  ajouté  aux  trois  autres.  Le 
peuple  ne  comprendra  pas  que,  dans  l'enceinte  où  se  font 
les  lois,  l'épée  soit  présente  et  la  robe  absente,  parce  qu'en 


INCOMPATIBILITÉS    PARLEME.\TAI!U:s.  525 

183'2ou  1834  une  organisation  particulière  fut  introduite 
dans  l'armée.  Une  inégalité  si  choquante,  dira-t-il^  ne  devait 
pas  résulter  d'une  loi  ancienne  et  tout  à  fait  contingente. 
Vous  étiez  chargé,  défaire  une  loi  électorale  complète,  il  en 
valait  bien  la  peine,  et  vous  ne  deviez  pas  y  introduire  une 
inconséquence  monstrueuse,  à  la  faveur  d'un  article  perdu 
du  Code  militaire.  Mieux  eût  valu  T Incompatibilité  absolue. 
Elle  eût  eu  au  moins  le  prestige  d'un  principe. 

Quelques  mots  maintenant  sur  les  précautions  que  la  so- 
ciété me  semble  avoir  le  droit  de  prendre  à  l'égard  des  fonc- 
tionnaires nommés  représentants. 

On  pourra  essayer  de  me  faire  tomber  dans  l'inconsé- 
quence et  médire  :  Puisque  vous  n'admettez  pas  de  limites 
au  choix  du  suffrage  universel,  puisque  vous  ne  croyez  pas 
qu'on  puisse  priver  une  catégorie  de  citoyens  de  leurs  droits 
politiques,  comment  admettez-vous  que  l'on  prenne,  à  l'é- 
gard des  uns,  des  précautions  plus  ou  moins  restrictives, 
dont  les  autres  sont  afïranchis  ? 

Ces  précautions,  remarquez-le  bien ,  se  bornent  à  une 
chose  :  assurer,  dans  l'intérêt  public,  l'indépendance,  l'im- 
partialité du  représentant;  mettre  le  député  fonctionnaire, 
à  l'égard  du  pouvoir  exécutif ,  sur  le  pied  de  l'égalité  la 
plus  complète  avec  le  député  non  fonctionnaire.  Quand  un 
magistrat  accepte  le  mandat  législatif,  que  la  loi  du  pays 
lui  dise  :  Votre  vie  parlementaire  commence;  tant  qu'elle 
durera,  votre  vie  judiciaire  sera  suspendue.  —  Qu'y  a-t-il  là 
d'exorbitant  et  de  contraire  aux  principes?  Quand  la  fonc- 
tion est  interrompue  de  fait ,  pourquoi  ne  le  serait-elle  pas 
aussi  de  droit,  puisque  aussi  bien  c'est  là  ce  qui  soustrait  le 
fonctionnaire  à  toute  pernicieuse  inlluence?  Je  ne  veux  pas 
qu'il  puisse  être  promu  ou  destitué  par  le  pouvoir  exécutif, 
parce  que  s'il  l'était,  ce  ne  serait  pas  pour  des  actes  relatifs 
à  la  fonction,  qui  n'est  plus  remplie ,  mais  pour  des  votes. 
Or,  qui  admet  que  le  pouvoir  exécutif  puisse  récompenser 


52  6  PAMPHLETS. 

OU  punir  des  votes?  —  Ces  précautions  ne  sont  pas  arbi- 
traires. Elles  n'ont  pas  pour  but  de  restreindre  le  choix  du 
suffrage  universel  ou  les  droits  politiques  d'une  classe  de 
citoyens,  mais  au  contraire  de  les  universaliser,  puisque, 
sans  elles,  il  en  faudrait  venir  à  l'incompatibilité  absolue. 

L'homme  qui,  à  quelque  degré  que  ce  soit,  fait  partie  de 
la  hiérarchie  gouvernementale,  ne  doit  pas  se  dissimuler 
qu'il  est,  vis-à-vis  de  la  société,  et  sur  un  point  capital  rela- 
tivement au  sujet  qui  nous  occupe ,  dans  une  position  fort 
différente  de  celle  des  autres  citoyens. 

Entre  les  fonctions  publiques  et  les  industries  privées,  il 
y  a  quelque  chose  de  commun  et  quelque  chose  de  diffé- 
rent. Ce  qu'il  y  a  de  commun,  c'est  que  les  unes  et  les  autres 
satisfont  à  des  besoins  sociaux.  Celles-ci  nous  préservent  de 
la  faim,  du  froid,  des  maladies,  de  l'ignorance;  celles-là  de 
la  guerre,  du  désordre,  de  l'injustice ,  de  la  violence.  C'est 
toujours  des  services  rendus  contre  une  rémunération. 

Mais  voici  ce  qu'il  y  a  de  différent.  Chacun  est  libre  d'ac- 
cepter ou  de  refuser  les  services  privés,  de  les  recevoir  dans 
la  mesure  qui  lui  convient  et  d'en  débattre  le  prix.  Je  ne 
puis  forcer  qui  que  ce  soit  à  acheter  mes  pamphlets ,  à  les 
lire,  à  les  payer  au  taux  auquel  l'éditeur  les  mettrait,  s'il  en 
avait  la  puissance. 

Mais  tout  ce  qui  concerne  les  services  publics  est  réglé 
d'avance  par  la  loi.  Ce  n'est  pas  moi  qui  juge  ce  que  j'a- 
chèterai de  sécurité  et  combien  je  la  paierai.  Le  fonction- 
naire m'en  donne  tout  autant  que  la  loi  lui  prescrit  de 
m'en  donner,  et  je  le  paie  pour  cela  tout  autant  que  la  loi 
me  prescrit  de  le  payer.  Mon  libre  arbitre  n'y  est  pour  rien. 

Il  est  donc  bien  essentiel  de  savoir  qui  fera  cette  loi. 

Comme  il  est  dans  la  nature  de  l'homme  de  vendre  le 
plus  possible ,  la  plus  mauvaise  marchandise  possible ,  au 
plus  haut  prix  possible  ,  il  est  à  croire  que  nous  serions 
horriblement  et  chèrement  administrés,  si  ceux  qui  ont  le 


INCOMPATIBILITÉS   PAKLEMENTAIRES.  5 '2  7 

privilège  de  vendre  les  produits  gouvernementaux  avaient 
aussi  celui  d'en  déterminer  la  quantité,  la  qualité  et  le 
prix  (1). 

C'est  pourquoi,  en  présence  de  cette  vaste  organisation 
qu'on  appelle  le  gouvernement ,  et  qui ,  comme  tous  les 
corps  organisés,  aspire  incessamment  à  s'accroître ,  la  na- 
tion, représentée  par  ses  députés,  décide  elle-même  sur 
quels  points,  dans  quelle  mesure ,  à  quel  prix  elle  entend 
être  gouvernée  et  administrée. 

Que  si,  pour  régler  ces  choses ,  elle  choisit  les  gouver- 
nants eux-mêmes,  il  est  fort  à  croire  qu'elle  sera  bientôt  ad- 
ministrée à  merci  et  miséricorde,  jusqu'à  épuisement  de  sa 
bourse. 

Aussi  je  comprends  que  les  hommes  portés  vers  les 
moyens  extrêmes  aient  songé  à  dire  à  la  nation  :  «  Je  te  dé- 
fends de  te  faire  représenter  par  des  fonctionnaires.  »  C'est 
l'incompatibilité  absolue. 

Pour  moi ,  je  suis  très-porté  à  tenir  à  la  nation  le  même 
langage  ,  mais  seulement  à  titre  de  conseil.  Je  ne  suis  pas 
bien  sur  d'avoir  le  droit  de  convertir  ce  conseil  en  prohibi- 
tion. Assurément,  si  le  suffrage  universel  est  laisse  libre, 
cela  veut  dire  qu'il  pourra  se  tromper.  S'ensuit-il  que,  pour 
prévenir  ses  erreurs,  nous  devions  le  dépouiller  de  sa  li- 
berté ? 

Mais  ce  que  nous  avons  le  droit  de  faire,  comme  char- 
gés de  formuler  une  loi  électorale ,  c'est  d'assurer  l'indé- 
pendance du  fonctionnaire  élu  représentant ,  de  le  mettre 
sur  le  pied  de  l'égalité  avec  ses  collègues,  de  le  soustraire 
aux  caprices  de  ses  chefs,  et  de  régler  sa  position,  pendant 
la  durée  du  mandat,  en  ce  qu'elle  pourrait  avoir  d'antago- 
nique au  bien  public. 

(*)  V.  au  tome  IV,  les  pages  10  et  11  ;  au  lome  VI,  le  chap.  xvii  ; 
et.  au  présent  tome,  la  paffi'  ii:i  et  suiv.  [Note  de  l'éditeur.) 


528  PAMPHLETS. 

C'est  le  but  de  la  première  partie  de  mon  amendement. 

Il  me  semble  tout  concilier. 

Il  respecte  le  droit  des  électeurs. 

Il  respecte,  dans  le  fonctionnaire,  le  droit  du  citoyen. 

Il  détruit  cet  intérêt  spécial  qui,  autrefois,  poussait  les 
fonctionnaires  vers  la  députation. 

Il  restreint  le  nombre  de  ceux  par  qui  elle  sera  recher- 
chée. 

Il  assure  l'indépendance  de  ceux  par  qui  elle  sera  ob- 
tenue. 

Il  laisse  entier  le  droit  tout  en  anéantissant  l'abus. 

Il  élève  le  niveau  de  l'expérience  et  des  lumières  dans  la 
Chambre. 

En  un  mot,  il  concilie  les  principes  avec  l'utilité. 

Mais,  si  ce  n'est  pas  avant  Vé\ec\'\on  qu'il  faut  placer  l'in- 
compatibilité, il  faut  certainement  la  placer  après.  Les  deux 
parties  de  mon  amendement  se  tiennent ,  et  j'aimerais 
mieux  cent  fois  le  voir  repoussé  tout  entier  qu'accueilli  à 
moitié. 

I  II. —  Les  représentants  peuvent-ils  devenir  fonctionnaires  ? 

A  toutes  les  époques,  lorsqu'il  a  été  question  de  réforme 
parlementaire ,  on  a  senti  la  nécessité  de  fermer  aux  dépu- 
tés la  carrière  des  fonctions  publiques. 

On  se  fondait  sur  ce  raisonnement,  qui  est  en  effet  très- 
concluant  :  Les  gouvernés  nomment  des  mandataires  pour 
surveiller,  contrôler,  limiter  et,  au  besoin,  accuser  les  gou- 
vernants. Pour  remplir  cette  mission,  il  faut  qu'ils  conser- 
vent, à  l'égard  du  pouvoir,  toute  leur  indépendance.  Que 
si  celui-ci  enrôle  les  représentants  dans  ses  cadres,  le  but  de 
l'institution  est  manqué. — Voilà  l'objection  constitutionnelle. 

L'objection  morale  n'est  pas  moins  forte.  Quoi  de  plus 
triste  que  de  voir  les  mandataires  du  peuple,  trahissant  l'un 


INCOMPATIBILITÉS  PARLEMENTAIRES.  529 

après  l'autre  la  confiance  dont  ils  avaient  été  investis,  ven- 
dre, pour  une  place,  et  leurs  votes  et  les  intérêts  de  leurs 
commettants? 

On  avait  d'abord  espéré  tout  concilier  par  la  réélection. 
L'expérience  a  démontré  l'inefficacité  de  ce  palliatif. 

L'opinion  publique  s'attacha  donc  fortement  à  ce  se- 
cond aspect  de  l'incompatibilité,  et  l'article  28  de  la  cons- 
titution n'est  autre  chose  que  la  manifestation  de  son 
triomphe. 

Mais,  à  toutes  les  époques  aussi,  l'opinion  publique  a 
pensé  que  Y  Incompatibilité  devait  souffrir  une  exception, 
et  que,  s'il  était  sage  d'interdire  les  emplois  subalternes  aux 
députés,  il  n'en  devait  pas  être  de  même  des  ministères, 
des  ambassades,  et  de  ce  qu'on  nomme  les  hautes  situa- 
tions politiques. 

Aussi,  dans  tous  les  plans  de  réforme  pai^lementaire  qui 
se  sont  produits  avant  Février,  dans  celui  de  M.  Gauguier, 
comme  dans  celui  de  M.  de  Rumilly,  comme  dans  celui 
de  M.  Thiers,  si  l'article  1"  posait  toujours  hardiment  le 
principe,  l'article  2  reproduisait  invariablement  l'exception. 

A  vrai  dire,  je  crois  qu'il  ne  venait  à  la  pensée  de  per- 
sonne qu'il  en  put  être  autrement. 

Et  comme  l'opinion  publique,  qu'elle  ait  tort  ou  raison, 
finit  toujours  par  l'empoi-ter,  l'art.  70  du  projet  de  la  Loi 
électorale  n'est  encore  qu'une  seconde  manifestation  de 
son  triomphe. 

Cet  article  dispose  ainsi  : 

Art.  79.  Les  fondions  publiques  rétribuées  auxquelles,  par  excep- 
tion à  l'arlicle  28  de  la  Constilulion,  les  membres  de  l'Assemblée 
nationale  peuvent  être  appelés,  pendant  la  durée  de  la  législature, 
par  le  choix  du  pouvoir  exécutif,  sont  celles  de  : 

Ministre  ; 

Sous-secrétaire  d'État; 

Commandant  supérieur  des  gardes  nationales  de  la  Seine  ; 

OEuvrti  compUIrs,  t.  V. 

34 


6  30  PAMPHLETS. 

Procureur  général  à  la  Cour  de  cassalion  ; 
Procureur  général  à  la  Cour  d'appel  de  Paris; 
Préfet  de  la  Seine. 

L'opinion  publique  ne  se  modifie  pas  en  un  jour.  C'est 
donc  sans  aucune  espérance  dans  le  succès  actuel  que  je 
m'adresse  à  l'Assemblée  nationale.  Elle  n'effacera  pas  cet 
article  de  la  loi.  Mais  j'accomplis  un  devoir,  car  je  prévois 
(et  puissé-je  me  tromper  !)  que  cet  article  couvrira  notre 
malheureuse  patrie  de  ruines  et  de  débris. 

Certes,  je  n'ai  pas  une  foi  telle  dans  ma  propre  infailli- 
bilité que  je  ne  sache  me  défier  de  ma  pensée^  quand  je  la 
trouve  en  opposition  avec  la  pensée  publique.  Qu'il  me  soit 
donc  permis  de  me  mettre  à  l'abri  derrière  des  autorités 
qui  ne  sont  pas  à  dédaigner. 

Des  députés-ministres!  c'est  bien  là  une  importation 
anglaise.  C'est  de  l'Angleterre,  ce  berceau  du  gouverne- 
ment représentatif,  que  nous  est  venue  cette  irrationnelle 
et  monstrueuse  alliance.  Mais  il  faut  remarquer  qu'en 
Angleterre  le  régime  représentatif  tout  entier  n'est  qu'un 
moyen  ingénieux  de  mettre  et  maintenir  la  puissance  aux 
mains  de  quelques  familles  parlementaires.  Dans  l'esprit  de 
la  constitution  britannique,  il  eût  été  absurde  de  fermer 
aux  députés  l'accès  du  pouvoir,  puisque  cette  constitution 
a  précisément  pour  but  de  le  leur  livrer.  —  Et  nous  verrons 
bientôt  cependant  quelles  conséquences  hideuses  et  terri- 
bles a  eues,  pour  l'Angleterre  même,  cette  déviation  aux 
plus  simples  indications  du  bon  sens. 

Mais,  d'un  autre  côté,  les  fondateurs  de  la  république 
américaine  ont  sagement  repoussé  cet  élément  de  troubles 
et  de  convulsions  politiques.  Nos  pères,  en  89,  avaient  fait 
de  même.  Je  ne  viens  donc  pas  soutenir  une  pensée  pure- 
ment personnelle,  une  innovation  sans  précédents  et  sans 
autorité. 

Comme  Washington,  comme  Franklin,  comme  les  au- 


INCOMPATIBILITES  PARLEMENTAIRES.  531 

teiirs  de  la  constitution  de  91,  je  ne  puis  m'empêcher 
de  voir  dans  Yodinissibilité  des  députés  au  ministère  une 
cause  toujours  agissante  de  trouble  et  d'instabilité.  Je  ne 
pense  pas  quil  soit  possible  d'imaginer  une  combinaison 
plus  destructive  de  toute  force,  de  toute  suite  dans  l'action 
du  gouvernement,  un  oreiller  plus  anguleux  pour  la  tête 
des  rois  ou  des  présidents  de  républiques.  Rien  au  monde 
ne  me  semble  plus  propre  à  éveiller  l'esprit  de  parti,  à  ali- 
menter les  luttes  factieuses,  à  corrompre  toutes  les  sources 
d'information  et  de  publicité,  à  dénaturer  l'action  de  la 
Tribune  et  de  la  Presse,  à  égarer  l'Opinion  après  l'avoir 
passionnée,  à  dépopulariser  le  vrai  pour  populariser  le 
faux,  à  entraver  l'administration,  à  fomenter  les  haines  na- 
tionales, à  provoquer  les  guerres  extérieures,  à  ruiner  les 
finances  publiques,  à  user  et  déconsidérer  les  gouverne- 
ments, à  décourager  et  pervertir  les  gouvernés,  à  fausser, 
en  un  mot,  tous  les  ressorts  du  régime  représentatif.  Je 
ne  connais  aucune  plaie  sociale  qui  se  puisse  comparer  à 
celle-là,  et  je  crois  que  si  Dieu  lui-même  nous  eût  envoyé, 
par  un  de  ses  anges,  une  constitution,  il  suffirait  que  l'As- 
semblée nationale  y  intercalât  cet  article  79  pour  que  l'œu- 
vre divine  devint  le  fléau  de  notre  patrie. 

C'est  ce  que  je  me  propose  de  démontrer. 

J'avertis  que  mon  argumentation  est  un  long  syllogisme 
reposant  sur  cette  prémisse,  tenue  pour  accordée  :  «  les 
HOMMES  AIMENT  LA  PUISSANCE.  Ils  l'adorent  avec  tant  de  fu- 
reur que,  pourl  a  conquérir  ou  la  conserver,  il  n'est  rien  qu'ils 
ne  sacrifient,  même  le  repos  et  le  bonheur  de  leur  pays.  » 

On  ne  contestera  pas  d'avance  cette  vérité  d'observation 
universelle.  Mais  quand,  de  conséquence  en  conséquence, 
j'aurai  conduit  le  lecteur  à  ma  conclusion,  savoir:  Le  mi- 
nistère doit  être  fermé  aux  représentants; —  il  se  peut  que, 
ne  trouvant  à  rompre  aucune  maille  de  mon  raisonnement, 
il  revienne  sur  le  point  de  déjiait  et  me  dise  :  «  Nego  wo- 


3  2  PAMPHLETS. 

jorem,  vous  n'avez  pas  prouvé  V attrait  de  la  puissance.  » 

Eh  bien!  je  m'obstine  à  maintenir  ma  proportion  dénuée 
de  preuves  !  Des  preuves  !  Mais  ouvrez  donc  au  hasard  les 
annales  de  l'humanité  1  Consultez  l'histoire  ancienne  ou  mo- 
derne, sacrée  ou  profane,  demandez-vous  d'où  sont  venues 
toutes  ces  guerres  de  races,  de  classes,  de  nations,  de  fa- 
milles !  Vous  obtiendrez  toujours  cette  réponse  invariable  : 
De  la  soif  du  pouvoir. 

Cela  posé,  la  loi  n'agit-elle  pas  avec  une  bien  aveugle 
imprudence,  quand  elle  offre  la  candidature  du  pouvoir  aux 
hommes  mêmes  qu'elle  charge  de  contrôler,  critiquer,  accu- 
ser et  juger  ceux  qui  le  détiennent  ?  Je  ne  me  défie  pas  plus 
qu'un  autre  du  cœur  de  tel  ou  tel  homme  ;  mais  j  e  me  défie  du 
cœur  humain,  quand  il  est  placé,  par  une  loi  téméraire,  entre 
le  devoir  et  l'intérêt.  Malgré  les  plus  éloquentes  déclama- 
tions du  monde  sur  la  pureté  et  le  désintéressement  de  la 
magistrature,  je  n'aimerais  pas  à  avoir  mon  petit  pécule 
dans  un  pays  où  le  juge  pourrait  prononcer  la  confiscation 
à  son  profit.  De  même,  je  plains  le  ministre  qui  a  à  se  dire  : 
«  La  nation  m'oblige  à  rendre  compte  à  des  hommes  qui 
ont  bonne  envie  de  me  remplacer,  et  qui  le  peuvent  pourvu 
qu'ils  me  trouvent  en  faute.  »  Allez  donc  prouver  votre  in- 
nocence à  de  tels  juges  ! 

3Iais  ce  n'est  pas  le  ministre  seulement  qu'il  faut  plain- 
dre ;  c'est  surtout  la  nation.  Une  lutte  terrible  va  s'ouvrir, 
c'est  elle  qui  fera  l'enjeu  ;  et  cet  enjeu  c'est  son  repos,  son 
bien-être,  sa  moralité  et  jusqu'à  la  justesse  de  ses  idées. 

Les  fonctions  salariées  auxquelles,  par  exception  à  l'ar- 
ticle 28  de  la  constitution,  les  membres  de  l'Assemblée  na- 
tionale peuvent  être  appelés,  pendant  la  durée  de  la  légis- 
lature, par  le  choix  du  pouvoir  exécutif,  sont  celles  de 
Ministre. 

Oh  !  il  y  a  là  un  péril  si  grand,  si  palpable  que,  si  nous 
n'avions  à  cet  égard  aucune  expérience,  si  nous  étions  rc- 


INCOMPATIBILITÉS   PARLEMENTAIRES.  533 

duits  à  juger  par  un  à  priori,  par  le  simple  bon  sens,  nous 
n'hésiterions  pas  une  minute. 

Je  suppose  que  vous  n'avez  aucune  notion  du  régime  re- 
présentatif. L'on  vous  transporte,  nouvel  Astolphe,  dans  la 
lune  et  l'on  vous  dit  :  Parmi  les  nations  qui  peuplent  ce 
monde,  en  voici  une  qui  ne  sait  ce  que  c'est  que  repos, 
calme,  sécurité,  paix,  stabilité.  —  N'est-elle  pas  gouvernée? 
demandez-vous.  Oh  !  il  n'en  est  pas  de  plus  gouvernée  dans 
l'univers,  vous  est-il  répondu  ;  et  pour  en  trouver  une  autre 
aussi  gouvernée  que  celle-là,  vous  parcourriez  inutilement 
toutes  les  planètes,  excepté  peut-être  la  terre.  Le  pouvoir  y 
est  immense,  horriblement  lourd  et  dispendieux.  Les  cinq 
sixièmes  des  gens  qui  reçoivent  quelque  éducation  y  sont 
fonctionnaires  publics.  Mais  enfin  les  gouvernés  y  ont  con- 
quis un  droit  précieux.  Us  nomment  périodiquement  des 
représentants  qui  font  toutes  les  lois,  tiennent  les  cordons 
de  la  bourse  et  forcent  le  pouvoir,  soit  dans  son  action,  soit 
dans  sa  dépense,  à  se  conformer  à  leur  décision.  —  Oh! 
quel  bel  ordre,  quelle  sage  économie  doivent  résulter  de  ce 
simple  mécanisme  !  dites-vous.  Certainement  ce  peuple  a  dii 
trouver  ou  trouvera,  à  force  de  tâtonner,  le  point  précis  où 
le  gouvernement  réalisera  le  plus  de  bienfaits,  aux  moindres 
frais.  Comment  donc  m'annoncez-vous  que  tout  est  trouble 
et  confusion  sous  un  si  merveilleux  régime  ?  —  Il  faut  que 
vous  sachiez,  répond  votre  cicérone,  que  si  les  habitants  de 
la  lune,  ou  les  Lunatiques,  aiment  prodigieusement  à  être 
gouvernés,  il  y  a  une  chose  qu'ils  aiment  plus  prodigieuse- 
ment encore,  c'est  de  gouverner.  Or ,  ils  ont  introduit  dans 
leur  admirable  constitution  un  petit  article,  perdu  au  milieu 
de  beaucoup  d'autres,  et  dont  voici  le  sens  :  «  Les  représen- 
tants joignent  à  la  faculté  de  renverser  les  ministres  celle 
de  lesremplacer.  En  conséquence,  s'il  se  forme,  —  au  sein 
du  parlement,  —  des  partis,  des  oppositions  systématiques, 
des  coalitions  qui,  à  force  de  bruit  et  de  clameurs,  à  force 


53  4  PAMPHLET?. 

de  grossir  et  de  fausser  toutes  les  questions,  parviennent  à 
dépopulariser  et  faire  succomber  le  ministère,  sous  les  coups 
d'une  majorité  convenablement  préparée  à  cet  effet,  les 
meneurs  de  ces  partis,  oppositions  et  coalitions  seront  mi- 
nistres ipso  facto;  et  pendant  que  ces  éléments  hétérogènes 
se  disputeront  le  pouvoir,  les  ministres  déchus,  redevenus 
simples  représentants,  iront  fomenter  des  intrigues,  des  al- 
liances, des  oppositions  et  des  coalitions  nouvelles.  »  —  Par 
le  grand  Dieu  du  ciel  !  vous  écriez-vous,  puisqu'il  en  est 
ainsi,  je  ne  suis  pas  surpris  que  l'histoire  de  ce  peuple  ne 
soit  que  l'histoire  d'une  affreuse  et  permanente  convulsion  ! 

Mais  revenons  de  la  lune,  heureux  si,  comme  Astolphe, 
nous  en  rapportons  une  petite  fiole  de  bon  sens.  Nous  en 
ferons  hommage  à  qui  de  droit,  lors  de  la  troisième  lecture 
de  notre  Loi  électorale. 

Je  demande  à  insister  encore  sur  mon  à  priori.  Seule- 
ment nous  l'appliquerons  à  des  faits  existants  qui  se  passent 
sous  nos  yeux. 

II  y  a  en  France  quatre-vingts  et  quelques  parlements  au 
petit  pied.  On  les  appelle  conseils  généraux.  Les  rapports 
de  préfet  à  conseil  général  ressemblent,  à  beaucoup  d'é- 
gards ,  aux  rapports  de  ministre  à  Assemblée  nationale. 
D'un  côté,  des  mandataires  du  public  qui  décident,  en  son 
nom,  comment,  dans  quelle  mesure,  à  quel  prix  il  entend 
être  administré.  De  l'autre,  un  agent  du  pouvoir  exécutif 
qui  étudie  les  mesures  à  prendre,  les  fait  admettre,  s'il  peut, 
et  une  fois  admises ,  pourvoit  à  leur  exécution.  Voilà  une 
expérience  qui  se  renouvelle  près  de  cent  fois  par  an  sou& 
nos  yeux,  et  que  nous  apprend-elle?  Certes,  le  cœur  des 
conseillers  généraux  est  pétri  du  même  limon  que  celui  des 
représentants  du  peuple.  Il  en  est  peu  parmi  eux  qui  ne  dé- 
sirassent autant  devenir  préfets  qu'un  député  peut  souhaiter 
de  devenir  ministre.  Mais  cette  idée  ne  leur  vient  pas  même 
à  l'esprit,  et  la  raison  en  est  simple  :  la  loi  n'a  pas  fait  du 


INCOMPATIBILITES  PARLEMENTAIRES.  535 

titre  de  conseiller  un  marchepied  vers  les  préfectures.  Les 
lionimes,  quelque  ambitieux  qu'ils  soient  (et  ils  le  sont  pres- 
que tous),  ne  poursuivent  cependant,  per  fas  et  nefas,  que 
ce  qu'il  est  possible  de  saisir.  Devant  l'impossibilité  radicale, 
le  désir  s'éteint  faute  d'aliment.  On  voit  des  enfants  pleurer 
pour  avoir  la  lune,  mais  quand  la  raison  survient,  ils  n'y 
pensent  plus.  Ceci  s'adresse  à  ceux  qui  me  disent  :  Croyez- 
vous  donc  extirper  l'ambition  du  cœur  de  Ihomme  ?  —  Non 
certes,  et  je  ne  le  désire  même  pas.  Mais  ce  qui  est  très- 
possible  ,  c'est  de  détourner  l'ambition  d'une  voie  donnée 
en  anéantissant  l'appât  qu'on  y  avait  imprudemment  placé. 
Vous  aurez  beau  élever  des  mâts  de  cocagne,  personne  n'y 
montera  s'il  n'y  a  pas  une  proie  au  bout. 

II  est  certain  que,  si  une  opposition  systématique,  une 
coalition  mi-blanche  et  mi-rouge  se  formait  au  sein  du  con- 
seil général,  elle  pourrait  fort  bien  faire  sauter  le  préfet, 
mais  non  mettre  les  meneurs  à  sa  place.  Ce  qui  est  certain 
aussi,  l'expérience  le  démontre,  c'est  que,  en  conséquence 
de  cette  impossibilité,  de  telles  coalitions  ne  s'y  forment 
pas.  Le  préfet  propose  ses  plans,  le  conseil  les  discute  ,  les 
examine  en  eux-mêmes  ,  en  apprécie  la  valeur  propre  au 
point  de  vue  du  bien  général.  Je  veux  bien  que  lun  se 
laisse  influencer  par  l'esprit  de  localité ,  un  autre  par  son 
intérêt  personnel.  La  loi  ne  peut  refaire  le  C(eur  humain, 
c'est  aux  électeurs  à  y  pourvoir.  Mais  il  est  bien  positif 
qu'on  ne  repousse  pas  systématiquement  les  propositions  du 
préfet,  uniquement  pour  lui  faire  pièce,  pour  IVntravcr,  pour 
le  faire  tomber,  s'emparer  de  sa  place.  Cette  guerre  insen- 
sée ,  dont  en  dérnnti\  e  le  pays  ferait  les  frais,  cette  guerre, 
si  fi't';quente  dans  nos  assemblées  législatives  qu'elle  en  est 
l'histoire  et  la  vie,  ne  s'est  jamais  vue  dans  les  assemblées 
départementales  ;  mais  voulez-vous  l'y  voir  ?  Il  y  a  un 
moyen  bien  simple.  Constituez  ces  petits  parlements  sui 
le  patron   du  grand;   introduisez   dans  la  loi  de  l'orgaiii- 


53  C  PAMPHLETS. 

sation  des  conseils  généraux  un  petit  article  ainsi  conçu  : 
«  Si  une  mesure  bonne  ou  mauvaise,  proposée  par  le  pré- 
fet, est  repoussée,  il  sera  destitué.  Celui  des  membres  du 
conseil  qui  aura  dirigé  l'opposition  sera  nommé  à  sa  place, 
et  distribuera  à  ses  compagnons  de  fortune  toutes  les  gi-an- 
des  fonctions  du  département ,  recette  générale ,  direction 
des  contributions  directes  et  indirectes,  etc.  » 

Je  le  demande  ,  parmi  mes  neuf  cents  collègues,  y  en 
a-t-il  un  seul  qui  osât  voter  une  pareille  disposition  ?  Ne 
croirait-il  pas  faire  au  pays  le  présentie  plus  funeste  ?  Pour- 
rait-on mieux  choisir,  si  l'on  était  décidé  à  le  voir  agoniser 
sous  l'étreinte  des  factions?  N"est-il  pas  certain  que  ce 
seul  article  bouleverserait  complètement  l'esprit  des  con- 
seils généraux  ?  N'est-il  pas  certain  que  ces  cent  enceintes, 
où  régnent  aujourd'hui  le  calme  ,  l'indépendance  et  l'im- 
partialité, seraient  converties  en  autant  d'arènes  de  luttes  et 
de  brigues  ?  N"est-il  pas  clair  que  chaque  proposition  pré- 
fectorale, au  lieu  d'être  envisagée  en  elle-même  et  dans  ses 
rapports  avec  le  bien  public  ,  deviendrait  le  champ  de  ba- 
taille d'un  conflit  de  personnes?  que  chacun  n'y  chercherait 
autre  chose  que  des  chances  pour  son  parti  ?  Maintenant , 
admettons  qu'il  y  a  des  journaux  dans  le  département;  les 
parties  belligérantes  ne  feront-elles  pas  tous  leurs  efforts 
pour  les  attacher  à  leur  fortune  ?  La  polémique  de  ces  jour- 
naux ne  s'empreindra-t-elle  pas  des  passions  qui  agitent  le 
conseil  ?  Toutes  les  questions  n'arriveront-elles  pas  altérées 
et  faussées  devant  le  public  ?  Viennent  les  élections  ;  com- 
ment ce  public  égaré  ou  circonvenu  pourra-t-il  être  bon 
juge?  Ne  voyez-vous  pas,  d'ailleurs  ,  que  la  corruption  et 
l'intrigue  ,  surexcitées  par  l'ardeur  du  combat,  ne  connaî- 
tront plus  de  bornes  ? 

Ces  périls  vous  frappent  ;  ils  vous  effraient.  Représen- 
tants du  peuple  ,  vous  vous  laisseriez  brûler  la  main  droite 
plutôt  que  de  voter,  pour  les  conseils  généraux,  une  organi- 


INCOMPATIBILITÉS   PABLEMENTAIUES.  5^7 

sation  aussi  absurde  et  aussi  anarcliique.  Et  cependant , 
qu'allez-vous  faire?  Vous  allez  déposer,  dans  la  constitution 
de  l'Assemblée  nationale,  ce  tléau  destructeur,  ce  tetîroya- 
ble  dissolvant  que  vous  repoussez  avec  horreur  des  assem- 
blées départementales.  Par  l'article  79,  vous  allez  proclamer 
bien  haut  que  ce  poison,  dont  vous  préservez  les  veines, 
vous  en  saturez  le  cœur  du  corps  social. 

Vous  dites  :  C'est  bien  différent.  Les  attributions  des 
conseils  généraux  sont  très-limitées.  Leurs  discussions  n'ont 
pas  une  grande  importance  ;  la  politique  en  est  bannie  ;  ils 
ne  donnent  pas  des  lois  au  pays,  et  puis  la  préfecture  n'est 
pas  un  objet  de  convoitise  bien  séduisant. 

Est-ce  que  vous  ne  comprenez  pas  que  chacune  de  vos 
prétendues  objections  met  à  ma  portée  autant  d'à  fortiori 
aussi  clairs  que  le  jour  ?  Quoi  !  la  lutte  sera-t-elle  moins 
acharnée,  infligera-t-elle  au  pays  de  moindres  maux,  parce 
que  l'arène  est  plus  vaste,  le  théâtre  plus  élevé  ,  le  champ 
de  bataille  plus  étendu,  l'aliment  des  passions  plus  excitant, 
le  prix  du  combat  plus  convoité  ,  les  questions  qui  servent 
de  machines  de  guerre  plus  brûlantes  ,  plus  difficiles  ,  et 
partant  plus  propres  à  égarer  le  sentiment  et  le  jugement 
de  la  multitude  ?  S'il  est  fâcheux  que  l'esprit  public  se 
trompe  quand  il  s'agit  d'un  chemin  vicinal,  n'est-il  pas  mille 
fois  plus  malheureux  qu'il  s'égare  quand  il  est  question  de 
paix  ou  de  guerre,  d'équilibre  ou  de  banqueroute,  d'ordre 
public  ou  d'anarchie  ? 

Je  dis  que  l'article  70,  qu'il  s'applique  aux  conseils  géné- 
raux ou  aux  assemblées  nationales,  c'est  le  désordre  savam- 
ment organisé  sur  le  même  modèle  ;  dans  le  premier  cas  sur 
une  petite  échelle,  dans  le  second  sur  une  échelle  immense. 
Mais  coupons  un  peu ,  par  un  appel  à  l'expérience ,  la 
monotonie  des  raisonnements. 

En  Angleterre,  cest  toujours  parmi  les  membres  du  par- 
lement que  le  roi  choisit  ses  minisfres 


5:i8  PAMPHLETS. 

Je  ne  sais  si,  dans  ce  pays ,  le  principe  de  la  séparation 
des  fonctions  est  stipulé  au  moins  sur  le  papier.  Ce  qu'il  y 
a  de  certain ,  c'est  que  l'ombre  même  de  ce  principe  ne  se 
révèle  pas  dans  les  faits.  Toute  la  puissance  executive,  lé- 
gislative, judiciaire  et  spirituelle  réside  dans  une  classe  à 
son  profit,  la  classe  oligarchique.  Si  elle  rencontre  un  frein, 
c'est  dans  l'opinion ,  et  ce  frein  est  bien  récent.  Aussi  le 
peuple  anglais  n'a  pas  été  jusqu'ici  gouverné,  mais  exploité; 
ainsi  que  l'attestent  deux  milliards  de  taxes  et  vingt-deux 
milliards  de  dettes.  Si  depuis  quelque  temps  ses  finances 
sont  mieux  administrées,  l'Angleterre  n'en  doit  pas  rendre 
gi'àce  à  la  confusion  des  pouvoirs  ,  mais  à  l'opinion  qui , 
même  privée  de  moyens  constitutionnels ,  exerce  une 
grande  influence,  et  à  cette  prudence  vulgaire  des  exploi- 
teurs, qui  les  a  décidés  à  s'arrêter  au  moment  où  ils  allaient 
s'engloutir,  avec  la  nation  tout  entière  ,  dans  le  gouffre 
ouvert  par  leur  rapacité. 

Dans  un  pays  où  toutes  les  branches  du  gouvernement 
ne  sont  que  les  parties  d'une  même  exploitation,  au  profit 
des  familles  parlementaires,  il  n'est  pas  surprenant  que  les 
ministères  soient  ouverts  aux  membres  du  parlement.  Ce 
qui  serait  surprenant,  c'est  qu'il  n'en  fût  pas  ainsi,  et  ce 
qui  l'est  bien  davantage  encore  ,  c'est  que  cette  bizarre 
organisation  soit  imitée  par  un  peuple  qui  a  la  prétention 
de  se  gouverner  lui-même,  et,  qui  plus  est,  de  se  bien  gou- 
verner. 

Quoi  qu'il  en  soit,  qu'a-t-elle  produit  en  Angleterre 
même  ? 

On  n'attend  pas  sans  doute  que  je  fasse  ici  l'histoire  des 
coalitions  qui  ont  agité  l'Angleterre.  Ce  serait  entreprendre 
son  histoire  constitutionnelle  tout  entière.  Mais  je  ne  puis 
me  dispenser  d'en  rappeler  quelques  traits. 

Walpole  est  ministre  :  une  coalition  se  forme.  Elle  est  di- 
rigée  par  Pulteney  et  Carteret  poui'  les  ivighs  dissiden/s 


INCOMl'ATIini.lTES   l'AULEMEN T MUES.  539 

(ceux  que  Walpole  ii"a  pu  placer;^  par  Windham  pour  les 
torys  qui,  soupç^onnés  de  jacobitisme,  sont  condamnés  au 
stérile  honneur  de  servir  d'auxiliaires  à  toutes  les  opposi- 
tions. 

C'est  dans  cette  coalition  que  le  premier  des  Pitt  (depuis 
lord  Cliatham)  commence  sa  brillante  carrière. 

L'esprit  jacobite^  encore  vivace^  pouvant  fournir  à  la 
France  l'occasion  d'une  puissante  diversion  en  cas  d'hosti- 
lité, la  politique  de  \\'^alpole  est  à  la  paix.  Donc,  la  coalition 
sera  à  la  guerre. 

«  Mettre  fin  au  système  de  corruption  qui  asservit  le  par- 
lement aux  volontés  du  ministère,  remplacer  dans  les  rap- 
ports extérieurs,  par  une  politique  plus  fihre,  plus  digne,  la 
politique  timide  et  exclusivement  pacifique  de  Walpole,  » 
tel  est  le  double  but  que  se  propose  la  coalition.  Je  laisse 
à  penser  ce  qu'on  y  dit  de  la  France. 

On  ne  joue  pas  impunément  avec  le  sentiment  patrioti- 
que d'un  peuple  qui  sent  sa  force.  La  coalition  parle  tant  et 
si  haut  aux  Anglais  de  leur  humiliation  qu'ils  finissent  par 
y  croire.  Ils  appellent  la  guerre  à  grands  cris.  Elle  éclate  à 
l'occasion  d'un  droit  de  visite. 

Autant  que  ses  adversaires,  Walpole  aimait  le  pouvoir. 
Plutôt  que  de  s'en  dessaisir,  il  prétend  conduire  les  opéra- 
tions. 11  présente  un  bill  de  subsides,  la  coalition  le  repousse. 
Elle  a  voulu  la  guerre  et  refuse  les  moyens  de  la  faire. 
Voici  son  calcul  :  la  guerre  faite  sans  ressources  suffisantes 
sera  désastreuse;  alors  nous  dirons  :  «  C'est  la  faute  du  mi- 
nistre qui  l'a  faite  à  contre-cœur.»  —  Quand  une  coalition 
met  dans  un  des  plateaux  de  la  balance  l'honneur  du  pays 
et  dans  l'autre  son  propre  succès,  ce  n'est  pas  l'hoimour  du 
pays  qui  l'emporte. 

Cette  combinaison  réussit.  La  guerre  fut  malheureuse  et 
Walpole  tomba.  L'opposition,  moins  Pitt,  entre  aux  affai- 
res; mais  composée  d'éléments  hétérogènes,  elle  ne  peut 


54  0  PAMPHLETS. 

s'entendre.  Pendant  cette  lutte  intestine,  l'Angleterre  est 
toujours  battue.  Une  nouvelle  coalition  se  forme.  Pitt  en 
est  l'âme.  Il  se  tourne  contre  Carteret.  Avec  lui,  il  voulait 
la  guerre;  contre  lui,  il  veut  la  paix.  Il  le  traite  de  ministre 
exécrable,  traître,  lui  reprochant  un  subside  aux  troupes  ha- 
novriennes.  Quelques  années  après,  on  retrouve  ces  deux 
hommes  fort  bons  amis,  assis  côte  à  côte  dans  le  même 
conseil.  Pitt  dit  de  Carteret  :  «  Je  m'enorgueillis  de  décla- 
rer que  je  dois  à  son  patronage,  à  son  amitié,  à  ses  leçons 
tout  ce  que  je  suis.  » 

Cependant  la  nouvelle  coalition  amène  une  crise  ministé- 
rielle. Les  frères  Pelham  sont  ministres.  Quatrième  coali- 
tion formée  par  Pulteney  et  Carteret.  Ils  renversent  les 
Pelham.  Mais  ils  sont  renversés  eux-mêmes  au  bout  de  trois 
jours.  Pendant  que  le  parlement  est  en  proie  à  ces  intrigues, 
la  guerre  continue,  et  le  Prétendant,  qui  a  mis  l'occasion  à 
profit,  fait  des  progrès  en  Ecosse.  Mais  cette  considération 
n'arrête  pas  les  ambitions  personnelles. 

Pitt  conquiert  enfin  une  position  officielle  assez  modeste. 
Il  se  fait  gouuernemental  pendant  quelques  jours.  Il  ap- 
prouve tout  ce  qu'il  a  blâmé,  entre  autres  le  subside  aux 
Hanovriens.  Il  blâme  tout  ce  qu'il  a  approuvé,  entre  autres 
la  résistance  au  droit  de  visite,  invoqué  par  les  Espagnols,  et 
qui  lui  a  servi  de  prétexte  pour  fomenter  la  guerre,  guerre 
qui  n'avait  été  elle-même  qu'un  prétexte  pour  renverser 
Walpole.  «L'expérience  m'a  mûri,  dit-il  ;  j'ai  maintenant 
acquis  la  conviction  que  l'Espagne  est  dans  son  droit.  » 
—  Enfin,  la  paix  se  conclut  par  le  traité  d'Aix-la-Chapelle, 
qui  replace  toutes  choses  comme  elles  étaient  avant  et  ne 
mentionne  même  pas  le  droit  de  visite,  qui  a  mis  l'Europe 
en  feu. 

Survient  une  cinquième  coalition  contre  Pitt.  Elle  n'a- 
boutit pas.  Puis  une  sixième  qui  présente  un  caractère  par- 
ticulier; elle  est  dirigée  par  une  moitié  du  cabinet  contre 


INCOMPATIBILITES   PARLEMENTAIRES.  54  1 

Taiitre.  Pitt  et  Fox  sont  bien  ministres,  mais  Tim  et  l'autre 
veut  être  premier  ministre.  Us  s'unissent,  sauf  à  se  combat- 
tre bientôt.  En  effet,  Fox  s'élève,  Pitt  tombe,  et  il  n'a  rien 
de  plus  pressé  que  d'aller  fomenter  mie  septième  coalition. 
Enfin,  les  circonstances  aidant  (ces  circonstances  sont  la 
ruine  et  l'abaissement  de  l'Angleterre  ),  Pitt  arrive  au  but  de 
ses  efforts.  Il  est  premier  ministre  de  fait.  Il  aura  quatre  ans 
devant  lui  pour  s'immortaliser,  car  John  Bull  commence  à 
être  révolté  de  toutes  ces  luttes. 

Au  bout  de  quatre  ans,  Pitt  tombe  victime  d'intrigues  par- 
lementaires. Ses  adversaires  ont  d'autant  plus  facilement  rai- 
son de  lui  qu'ils  lui  jettent  sans  cesse  à  la  face  ses  anciens 
discours.  Ici  commence  une  interminable  série  de  crises 
ministérielles.  C'est  au  point  que  Pitt,  ayant  ressaisi  un  mo- 
ment le  pouvoir  au  milieu  de  ces  péripéties  et  croyant  faire 
trop  d'honneur  au  grand  Frédéric,  en  lui  proposant  une  al- 
liance, celui-ci  lui  fit  cette  réponse  accablante  :  «  Il  est  bien 
difficile  d'entrer  dans  un  concert  de  quelque  portée  avec 
un  pays  qui,  par  l'effet  de  changements  continuels  d'ad- 
ministration, n'offre  aucune  garantie  de  persistance  et  de 
stabilité.  » 

Mais  laissons  le  vieux  Chatham  user  ses  derniers  jours 
dans  ces  tristes  combats.  Voici  une  génération  nouvelle, 
d'autres  hommes  portant  les  mêmes  noms,  un  autre  Pitt, 
un  autre  Fox,  qui,  pour  l'éloquence  et  le  génie,  ne  le  cè- 
dent en  rien  à  leurs  devanciers.  Mais  la  loi  est  restée  la 
même.  Les  députés  peuvent  devenir  ministres .  Aussi  nous 
allons  retrouver  les  mêmes  coalitions,  les  mêmes  désastres, 
la  même  immoralité. 

Lord  North  est  chef  du  cabinet.  L'opposition  présente  un 
faisceau  de  noms  illustres  :  Burko,  Fox,  Pitt ,  Sheridan , 
Erskine,  etc. 

Chatham  avait  rencontré  à  son  début  un  ministère  paci- 
fique, et  naturellement  il  demandait  la  guerre.  Le  second 


54  2  PAMPHLETS. 

Pitt  entre  au  parlement  pendant  la  guerre  ;  son  rôle  est  de 
réclamer  la  paix. 

North  résistait  au  fils,  comme  Walpole  avait  résisté  au 
père.  L'opposition  arriva  à  la  plus  extrême  violence.  Fox 
alla  jusqu'à  demander  la  tète  de  North. 

Celui-ci  tombe,  un  nouveau  ministère  est  composé. 
Burke,  Fox,  Sheridan  y  entrent  ;  Pitt  n'y  est  pas  compris. 
Quatre  mois  après,  nouveau  remaniement,  qui  fit  entrer 
Pitt  dans  l'administration  et  en  fit  sortir  Sheridan^  Fox  et 
Burke.  Avec  qui  pense-t-on  que  Fox  va  se  coaliser?  avec  ce 
même  North  !  Etrange  spectacle  !  Fox  voulut  d'abord  la 
paix  parce  que  le  ministère  était  belliqueux.  Maintenant  il 
veut  la  guerre  parce  que  le  ministère  est  pacifique.  On  le 
voit,  guerre  ou  paix  sont  de  la  pure  stratégis  parlemen- 
taire. 

Tout  absurde  et  odieuse  quest cette  coalition,  elle  réus- 
sit. Pitt  succombe,  North  est  mandé  au  palais.  Mais  les  am- 
biticms  individuelles  sont  arrivées  à  ce  point ,  qu'il  est  im- 
possible de  mettre  un  terme  à  la  crise  ministérielle.  Elle 
dure  deux  mois.  Message  des  Chambres,  pétitions  des  ci- 
toyens, embarras  du  roi,  rien  n'y  fait.  Les  députés  can- 
didats-ministres ne  démordent  pas  de  leurs  exigences. 
Georges  III  songe  à  jeter  au  vent  une  couronne  si  lourde, 
et  je  crois  qu'on  peut  faire  remonter  à  cette  époque  l'ori- 
gine de  la  cruelle  maladie  dont  il  fut  plus  tard  affligé.  En 
vérité,  il  y  avait  bien  de  quoi  perdre  la  tète . 

Enfin  on  s'accorde.  Voilà  Fox  ministre,  laissant  North  et 
Pitt  dans  l'opposition.  Nouvelle  crise;  nouvelles  difficultés. 
Pitt  triomphe  et,  malgré  la  fureur  de  Fox,  devenu  chef 
d'une  autre  coalition ,  parvient  à  se  maintenir.  Fox  ne  se 
contient  plus  et  se  répand  en  grossières  injures.  «  Compa- 
tissant comme  je  fais,  lui  répond  Pitt,  à  la  situation  de 
l'honorable  préopinant,  aux  tortures  de  ses  espérances 
trompées,  de  ses  illusions  détruites,  de  son  ambition  dé- 


INCOMl'AlllJILriES    l'ARLEMENTAlHES.  54  3 

<.'iie,  je  déclare  que  je  me  croirais  inexcusable^  si  les  emporte- 
ments d'un  esprit^  succombant  sous  le  poids  de  regrets 
dévorants,  pouvaient  exciter  en  moi  une  autre  émotion 
que  celle  de  la  pitié.  Je  proteste  qu'ils  n'ont  pas  la  puis- 
sance de  provoquer  mon  courroux^  pas  même  mon  mépris.  » 

Je  m'arrête.  En  vérité,  cette  histoire  n'aurait  pas  de  fin. 
Si  j'ai  cité  des  noms  illustres,  ce  n'est  certes  pas  pour  le  vain 
plaisir  de  dénigrer  de  grandes  renommées.  J'ai  pensé  que 
ma  démonstration  en  aurait  d'autant  plus  de  force.  Si  une 
loi  imprudente  a  pu  abaisser  à  ce  point  des  hommes  tels  que 
les  Pitt  et  les  Fox,  qu"a-t-elle  produit  sur  des  âmes  plus 
vulgaires,  —  des  Walpole,  desBurke,  des  North? 

Ce  qu'il  faut  remarquersurtout,  c'est  que  l'Angleterre  a  été 
le  jouet  et  la  victime  de  ces  coalitions.  L'une  aboutit  à  une 
guerre  ruineuse;  lautre  aune  paixluimiliante.  Une  troisième 
fait  échouer  le  plan  de  justice  et  de  réparation  conçu  par 
Pitt  en  faveur  de  l'Irlande.  Que  de  souffrances  et  de  honte  ce 
plan  n'eùt-il  pas  épargnées  à  l'Angleterre  et  à  l'humanité  ! 

Triste  spectacle  que  celui  de  ces  hommes  d'État  livrés 
à  la  honte  de  contradictions  perpétuelles!  Chatham,  dans 
l'opposition,  enseigne  que  le  moindre  symptôme  de  pros- 
périté commerciale,  en  France,  est  une  calamité  poui*  la 
Grande-Bretagne.  Chatham,  ministre,  conclut  la  paix  avec 
la  France,  et  professe  que  la  prospérité  dun  peuple  est  un 
bienfait  pour  tous  les  autres.  Nous  sommes  habitués  à  voir 
dans  Fox  le  défenseur  des  idées  françaises.  Il  le  fut  sans 
doute,  quand  Pitt  nous  faisait  la  guerre.  Mais  quand  Pitt 
négociait  le  traité  d»'  \~HVk  Fox  disait  en  propres  termes  que 
l'hostilité  était  l'état  naturel,  la  condition  normale  des  rela- 
tions des  deux  peuples. 

Malheureusement,  ces  variations,  qui  ne  sont  pour  les 
coalitions  que  des  manœuvres  stratégiques,  sont  prises  au 
sérieux  par  les  peuples.  C'est  ainsi  qu'on  les  voit  implorer 
tour  à  tour  la  paix  ou  la  guerre,  au  grc  des  c'.iefs  momenta- 


544  PAMPHLETS. 

nément  populaires.  C'est  là  le  danger  sérieux  des  coalitions. 

On  pourra  dire  avec  raison  que^  depuis  quelques  années, 
ces  sortes  de  manœuvres  sont  si  décriées  en  Angleterre,  que 
les  hommes  d'État  n'osent  plus  s'y  livrer.  Qu'est-ce  que 
cela  prouve,  si  ce  n'est  que,  par  leurs  effets  désastreux, 
elles  ont  enfin  ouvert  les  yeux  du  peuple  et  formé  son 
expérience  ?  Je  sais  bien  que  l'homme  est  naturellement 
progressif,  qu'il  finit  toujours  par  être  éclairé,  sinon  par  la 
prévoyance  ,  du  moins  par  l'expérience  ,  et  qu'une  institu- 
tion vicieuse  perd  à  la  longue  son  efticacité  pour  le  mal,  à 
force  d'en  faire.  Est-ce  une  raison  pour  l'adopter  ?  Il  ne 
faut  pas  croire,  d'ailleurs,  que  l'Angleterre  ait  échappé  de- 
puis bien  longtemps  à  ce  fléau.  Nous  l'avons  vue  de  nos 
jours  en  éprouver  les  cruels  effets. 

En  1824,  l'état  des  finances  étant  désespéré,  un  habile 
ministre,  Huskisson,  songea  à  une  grande  réforme,  qui  alors 
était  fort  impopulaire.  Huskisson  dut  se  contenter  de  faire 
quelques  expériences  pour  préparer  et  éclairer  l'opinion. 

Il  y  avait  alors  dans  le  parlement  un  jeune  homme,  pro- 
fond économiste,  et  qui  comprit  toute  la  grandeur,  toute  la 
portée  de  cette  réforme.  Si,  en  sa  qualité  de  députe,  l'accès 
du  ministère  lui  eût  été  interdit,  il  n'aurait  eu  rien  de  mieux 
à  faire  qu'à  aider  Huskisson  dans  sa  difficile  entreprise. 
Mais  il  y  a  aussi  dans  la  constitution  anglaise  un  fatal  ar- 
ticle 79.  Et  sir  Robert  Peel,  car  c'était  lui,  se  dit  :  «  Cette 
réforme  est  belle,  c'est  moi,  moi  seul  qui  l'accomplirai.  » 
Mais  pour  cela,  il  fallait  être  ministre.  Pour  être  ministre, 
il  fallait  renverser  Huskisson;  pour  le  renverser,  il  fallait  le 
dépopulariser  ;  pour  le  dépopulariser ,  il  fallait  décrier 
l'œuvre  qu'on  admirait  au  fond  du  cœur.  C'est  à  quoi  sir 
Robert  s'attacha. 

Huskisson  mourut  sans  réaliser  sa  pensée.  Les  finances 
étaient  aux  abois.  Il  fallut  songer  à  un  moyen  héroïque. 
Russell  proposa  un  bill  qui  commençait  et  impliquait  la  ré- 


INCOMPATIBILITES  PARLEMENTAIRES.  54  6 

forme.  Sir  Robert  ne  manqua  pas  d'y  faire  une  opposition 
furieuse.  Le  bill  échoua.  Lord  John  Russell  conseilla  au 
roi^  tant  la  situation  était  grave,  de  dissoudre  le  parlement 
et  d'en  appeler  aux  électeurs.  Sir  Robert  remplit  l'Angle- 
terre d'arguments  protectionistes,  contraires  à  ses  convic- 
tions, mais  nécessaires  à  ses  vues.  Les  vieux  préjugés  l'em- 
portèrent. La  nouvelle  chambre  renversa  Russell,  et  Peel 
entra  au  ministère  avec  la  mission  expresse  de  s'opposer  à 
toute  réforme.  Vous  voyez  qu'il  ne  redoutait  pas  de  prendre 
le  chemin  le  plus  long. 

Mais  sir  Robert  avait  compté  sur  un  auxiliaire  (jui  ne 
tarda  pas  à  paraître  :  la  détresse  publique.  La  réforme  ayant 
été  retardée  par  ses  soins,  les  finances  allaient  naturellement 
de  mal  en  pis.  Tous  les  budgets  aboutissaient  à  des  déficit 
effrayants.  Les  aliments  ne  pouvant  pénétrer  dans  la  Grande- 
Rretagne,  elle  fut  en  proie  à  la  famine  escortée,  comme  tou- 
jours, du  crime,  de  la  débauche,  de  la  maladie,  de  la  mor- 
talité. La  détresse  !  rien  n'est  plus  propre  à  rendre  les  peuples 
changeants.  L'opinion,  secondée  par  une  ligue  puissante, 
réclama  la  liberté.  Les  choses  étaient  arrivées  au  point  où  sir 
Robert  les  voulait  ;  et  alors,  trahissant  son  passé,  trahissant 
ses  commettants,  trahissant  son  parti  parlementaire,  un 
beau  jour,  il  se  proclame  converti  à  l'économie  politique  et 
réalise  lui-même  cette  réforme,  que,  pour  le  malheur  de 
l'Angleterre ,  il  a  retardée  de  dix  ans,  dans  le  seul  but  d'en 
ravir  la  gloire  à  d'autres.  Cette  gloire  ,  il  l'a  conquise;  mais 
l'abauflon  de  tous  ses  amis  et  les  reproches  de  sa  conscience 
la  lui  font  payer  chèrement. 

Nous  avons  aussi  notre  histoire  constitutionnelle,  autre- 
ment dit  :  l'histoire  de  la  guerre  aux  portefeuilles,  guerre 
qui  agite  et  souvent  pervertit  le  pays  tout  entier.  Je  ne  m'y 
arrêterai  pas  longtemps;  aussi  bien,  ce  ne  serait  que  la  re- 
production de  ce  qu'on  vient  de  lire,  sauf  le  nom  des  per- 
sonna;^es  et  quehjues  détails  de  mise  en  scène. 

Œuvra  complèlis,  t.  V.  j^ 


64  0  PAMPHLETS. 

Le  point  sur  lequel  je  voudrais  surtout  attirer  rattention 
du  lecteur,  ce  n'est  pas  autant  sur  ce  qu'il  y  a  de  déplorable 
dans  les  manœuvres  des  coalitions  parlementaires  que  sur 
ce  qu'il  y  a  de  plus  dangereux  dans  un  de  leurs  effets^  qui 
est  celui-ci  :  populariser,  pour  un  temps,  l'injustice  et  l'ab- 
surdité; dépopulariser  la  vérité  même. 

Un  jour,  M.  de  Villèle  s'aperçut  que  l'État  avait  du  crédit 
et  qu'il  pouvait  emprunter  à  4  l/:2  pour  cent.  Nous  avions 
alors  une  lourde  dette,  dont  l'intérêt  nous  coûtait  5  pour 
cent.  M.  de  Villèle  songea  à  faire  aux  créanciers  de  l'État 
cette  proposition  :  Soumettez-vous  à  ne  toucher  désormais 
que  l'intérêt  tel  qu'il  prévaut  aujourd'hui  dans  toutes  les 
transactions,  ou  bien  reprenez  votre  capital  ;  je  suis  prêt  à 
vous  le  rendre.  Quoi  de  plus  raisonnable,  quoi  de  plus  juste, 
et  combien  de  fois  la  France  a-t-elle  vainement  réclamé  de- 
puis cette  mesure  si  simple? 

Mais  il  y  avait,  à  la  Chambre,  des  députés  qui  voulaient 
être  ministres.  Leur  rôle  naturel,  en  conséquence  de  ce 
désir,  était  de  trouver  M.  de  Villèle  en  faute  en  tout  et  sur. 
tout.  Ils  décrièrent  donc  la  conversion  avec  tant  de  bruit  et 
d'acharnement,  que  la  France  n'en  voulut  à  aucun  prix.  Il 
semblait  que  restituer  quelques  millions  aux  contribuables, 
c'était  leur  arracher  les  entrailles.  Ce  bon  M.  Laffitte,  do- 
miné par  son  expérience  financière  au  point  d'oublier  son 
rôle  de  coalisé,  s'étant  avisé  de  dire  :  «  Après  tout,  la  con- 
version a  du  bon,  »  fut  à  l'instant  considéré  comme  rené- 
gat, et  Paris  n'en  \  oulut  plus  pour  député.  Rendre  impo- 
pulaire une  juste  diminution  des  intérêts  payés  aux  rentiers  ! 
Puisque  les  coalitions  ont  fait  ce  tour  de  force,  elles  en  fe- 
ront bien  d'autres.  —  Tant  y  a,  qu'à  l'heure  qu'il  est  nous 
payons  encore  cette  leçon,  et,  qui  pis  est,  nous  ne  parais- 
sons pas  disposés  à  en  profiter. 

Mais  voici  M.  Mole  au  pouvoir.  Deux  hommes  de  talent 
sont  entrés  à  la  Chambre  sous  l'empire  de  la  charte  nou- 


INCOMPATIBILITES   PAHLEMENTAIRES,  H: 

velle,  qui  a  aussi  son  article  79.  Cet  article  a  soufflé  dans  To- 
reille  de  nos  deux  députés  ces  mots  séducteurs  :  «  Si  vous 
parvenez  à  faire  périr  M.  Mole  à  force  d'impopularité^  un 
de  vous  prendra  sa  place.  »  Et  nos  deux  champions,  qui 
n'ont  jamais  pu  s'entendre  sur  rien,  s'entendent  parfaite- 
ment pour  amasser  sur  la  tête  de  M.  Mole  des  flots  d'im- 
popularité. 

Quel  terrain  vont-ils  clioisir?  Ce  sera  celui  des  questions 
extérieures.  C'est  à  peu  près  le  seul  où  deux  hommes  d'o- 
pinions politif[ues  opposées  puissent  momentanément  se 
rencontrer.  D'ailleurs,  il  est  merveilleusement  propre  au 
but  qu'on  a  en  vue.  «  Le  ministère  est  lâche,  traître,  il  hu- 
milie le  drapeau  français;  nous  sommes,  nous,  les  vrais  pa- 
triotes, les  défensem's  de  l'honneur  national.  »  Quoi  de 
mieux  calculé  pour  abaisser  son  adversaire  et  s'élever  soi- 
même  aux  yeux  d'une  opinion  publique,  qu'on  sait  être  si 
chatouilleuse  en  fait  de  point  d'honneur?  Il  est  vrai  que  si 
on  pousse  trop  loin,  dans  les  masses,  cette  exaltation  de  pa- 
triotisme, il  en  pourra  résulter  d'abord  une  échauffourée, 
ensuite  une  conflagration  uni\  erselle.  Mais  ce  n'est  là  qu'une 
éventualité  secondaire  aux  yeux  d'une  coalition,  l'essentiel 
est  de  saisir  le  pouvoir. 

A  l'époque  dont  nous  parlons,  M.  Mole  avait  trouvé  la 
France  engagée  par  un  traité  qui  portait  textuellement, 
si  je  ne  me  trompe,  cette  clause  :  «  Quand  les  Autrichiens 
quitteront  les  Légations,  les  Français  (juitteront  Aucune.  » 
Or,  les  Autrichiens  ayant  évacui'  les  Légations,  les  Français 
évacuèrent  Ancône.  Kien  au  monde  de  plus  naturel  et  de 
plus  juste.  A  moins  de  prétendre  que  la  gloire  de  la  France 
consiste  à  violer  les  traités  et  que  la  parole  lui  a  étédoimée 
p(jur  tromper  ceux  avec  qui  elle  traite,  M.  Mole  avait  mille 
f(jis  raison. 

C'est  pourtant  sur  (■ette  question  ([ueMM.  Thiers  et  Gui- 
zot,  secondés  i)ar  l'tipinion  égarée,  parvinrent  à  le  renver- 


54  8  i'A.\;i'i;Liiis. 

ser.  Et  ce  fut  à  cette  occasion  que  M.  Thiers  professa,  sur 
la  valeur  des  engagements  internationaux,  cette  fameuse 
doctrine  qui  en  a  fait  un  homme  impossible,  car  elle  ne 
tendait  à  rien  moins  qu'à  faire  de  la  France  elle-même  une 
nation  impossible,  au  moins  parmi  les  peuples  civilisés. 
Mais  le  propre  des  coalitions  est  de  créer  à  ceux  qui  y  en- 
trent des  embarras  et  des  obstacles  futurs.  La  raison  en  est 
simple.  Pendant  qu'on  est  de  l'opposition  systématique,  on 
affiche  des  principes  sublimes,  on  étale  un  patriotisme 
farouche,  on  se  revêt  d'un  rigorisme  outré.  Quand  vient 
Iheure  du  succès ,  on  entre  au  ministère  ;  mais  on  est  bien 
forcé  de  laisser  tout  ce  bagage  déclamatoire  à  la  porte,  et 
l'on  suit  humblement  la  politique  de  son  prédécesseur.  C'est 
ainsi  que  toute  foi  s'éteint  dans  la  conscience  publique.  Le 
peuple  voit  se  perpétuer  une  politique  qu'on  lui  a  enseigné 
à  trouver  pitoyable.  Il  se  dit  tristement  :  Les  hommes  qui 
avaient  gagné  ma  confiance  par  leurs  beaux  discours  d'op- 
position, ne  manquent  jamais  de  la  trahir  quand  ils  sont  mi- 
nistres. —  Heureux  s'il  n'ajoute  pas  :  Je  m'adresserai  doré- 
navant, non  à  des  discoureurs,  mais  à  des  hommes  d'action. 
Nous  venons  de  voir  MM.  Thiers  et  Guizot  diriger,  au  sein 
du  parlement,  contre  M.  Mole,  les  batteries  d'Ancône.  Je 
pourrais  montrer  maintenant  d'autres  coalitions  battre 
M.  Guizot  en  brèche  avec  les  batteries  de  Ta'iti,  du  Maroc,  de 
Syrie.  Mais  vraiment  l'histoire  en  deviendrait  fastidieuse. 
C'est  toujours  la  même  chose.  Deux  ou  trois  députés,  ap- 
partenant à  des  partis  divers,  souvent  opposés,  quelquefois 
irréconciliables,  se  mettent  en  tête  qu'ils  doivent  être  minis- 
tres, quoi  qu'il  puisse  arriver.  Ils  calculent  que  tous  ces  partis 
réunis  peuvent  faire  une  majorité  ou  en  approcher.  Donc,  ils 
se  coalisent.  Ils  ne  s'occupent  pas  de  réformes  administra- 
tives ou  financières  sérieuses,  pouvant  réaliser  le  bien  public. 
Non,  ils  ne  seraient  pas  d'accord  là-dessus.  D'ailleurs,  le  rôle 
d'une  coalition  est  d'attaquer  violemment  les  hommes  et  mol- 


INCOMI'ATIHILITÉS    l'ARLEMENTAlIlES.  64  9 

leuient  les  abus!  Détruire  les  abus!  mais  ce  serait  amoin-irir 
l'héritage  auquel  elle  aspire  î  Nos  deux  ou  trois  meneurs  se 
campent  sur  les  questions  extérieures.  Ils  se  remplissent  la 
bouche  des  mots  :  Iloinieur  national,  patriotisme,  grandeur 
de  la  France,  prépondérance.  Ils  entraînent  les  journaux, 
puis  l'opinion;  ils  l'exaltent ,  la  passionnent,  la  surexcitent, 
tantôt  au  sujet  du  pacha  d'Egypte,  tantôt  à  l'occasion  du 
droit  de  visite ,  une  autre  fois  à  propos  d'un  Pritchard.  Ils 
nous  conduisent  jusqu^à  la  limite  de  la  guerre.  L'Europe  est 
dans  l'anxiété.  De  toute  part  les  armées  grossissent  et  1rs 
budgets  avec  elles.  «  Encore  un  effort  !  dit  la  coalition,  il 
faut  que  le  ministère  tombe  ou  que  l'Europe  soit  en  feu.  » 
Le  ministère  tombe  en  effet;  mais  les  armées  restent  et  les 
budgets  aussi.  Un  des  heureux  vainqueurs  entre  au  pouvoir, 
les  deux  autres  restent  en  route,  et  s'en  vont  former,  avec  les 
ministres  déchus,  une  coalition  nouvelle,  qui  passe  par  les 
mêmes  intrigues  pour  aboutir  aux  mêmes  résultats.  Que  si 
l'on  s'avise  de  dire  au  ministère  de  fraîche  date  :  Maintenant 
fliminuezdonc  l'armée  et  le  budget,  il  répond  :  Eh  quoi  !  ne 
\  oyez-vous  pas  combien  les  dangers  de  guerre  renaissent 
fréquemment  en  Europe?  —  Et  le  peuple  dit  :  Il  a  raison. 
—  Et  la  charge  s'accroît,  à  chaque  crise  ministérielle ,  jus- 
qu'à ce  que ,  devenue  insupportable  ,  les  périls  factices  du 
dehors  sont  remplacés  par  des  périls  réels  au  dedans.  —  Et 
le  ministre  dit  :  Il  faut  bien  armer  la  moitié  de  la  nation  pour 
tenir  l'autre  moitié  couchée  enjoué.  —  Et  le  peuple,  ou  du 
moins  cette  partie  du  peuple  à  qui  il  reste  quelque  chose  à 
perdre,  dit  :  Il  a  raison. 

Tel  est  le  triste  spectacle  qu'offrent  au  monde  la  France 
et  l'Angleterre;  si  bien  que  beaucoup  de  gens  sensés  en  sont 
venus  à  se  demander  si  le  régime  représentatif,  quelque  lo- 
gique que  la  théorie  le  montre  ,  n'était  pas,  par  sa  nature, 
une  cruelle  mystification.  Cela  dépend.  Sans  rarticle  79,  il 
répond  aux  espérances  qu'il  avait  fait  naître,  comme  le 


iJO  PAMPHLETS. 

prouve  l'exemple  des  États-Unis.  Avec  l'article  79,  il  n'est 
pour  les  peuples  qu'un  encliaineuient  d'illusions  et  de  dé- 
ceptions. 

Et  comment  en  serait-il  autrement?  Les  hommes  ont  rêvé 
de  grandeur,  d'influence,  de  fortune  et  de  gloire.  Qui  n'y 
rêve  quelquefois?  Tout  à  coup  le  vent  de  l'élection  les  jette 
dans  l'enceinte  législati\e.  Si  la  constitution  du  pays  leur 
disait  :  c(  Tu  y  entres  représentant  et  tu  y  resteras  représen- 
tant, »  quel  intérêt  auraient-ils,  je  le  demande,  à  tourmen- 
ter, entraver,  déconsidérer  et  renverser  le  pouvoir?  Mais, 
loin  de  leur  tenir  ce  langage,  elle  dit  à  l'un  :  «  Le  ministre 
a  besoin  de  grossir  ses  phalanges,  et  il  dispose  de  hautes 
positions  politiques  que  je  ne  t'interdis  pas;»  à  l'autre  : 
«  Tu  as  de  l'audace  et  du  talent,  voilà  le  banc  des  ministres; 
si  tu  parviens  à  les  en  chasser,  ta  place  y  est  marquée.  » 

Alors,  et  cela  est  infaillible,  alors  commencent  ces  tumul- 
tes d'accusations  furieuses,  ces  etiorts  inouïs  pour  mettre d(; 
son  côté  la  force  d'une  popularité  éphémère,  cet  étalage  fas- 
tueux de  principes  irréalisables,  quand  on  attaque,  et  de  con- 
cessioHs  abjectes,  quand  on  se  défend.  Ce  n'est  que  pièges 
et  contre-pièges,  feintes  et  contre-feintes,  mines  et  contre- 
mines.  La  politique  devient  une  stratégie.  Les  opérations  se 
poursuivent  au  dehors,  dans  les  bureaux,  dans  les  commis- 
sions, dans  les  comités.  Le  moindre  petit  accident  parle- 
mentaire, une  élection  de  questeur  est  un  symptôme  qui 
fait  palpiter  les  cœm'S  de  crainte  ou  d'espérance  ;  s'il  s'agis- 
sait du  Gode  civil  lui-même,  on  n'y  prendrait  pas  tant  d'in- 
térêt. On  voit  se  liguer  les  éléments  les  plus  hétérogènes  et 
se  dissoudre  les  plus  naturelles  alliances.  Ici,  l'esprit  de  pai'ti 
forme  une  coalition.  Là,  la  souterraine  habileté  ministérielle 
en  fait  échouer  une  autre.  S'agit-il  d'une  loi  d'où  dépend  le 
bien-être  du  peuple,  mais  qui  n'in)plique  pas  la  question  de 
confio.nce,  la  salle  est  déserte.  En  revanche,  tout  événement 
que  le  temps  amène,  portât-il  dans  ses  flancs  une  contlagra- 


INCOMPATHtlI.UKS    l'AKLEMKM AlUES.  b:.\ 

tion  ^énéralo^  est  toujours  le  bienvenu,  s'il  présente  un  ter- 
rain où  se  puissent  appuyer  les  échelles  d'assaut.  Ancône, 
Taïti,  Maroc,  Syrie,  Pritchard,  droit  de  visite,  fortifications, 
tout  est  bon,  pourvu  que  la  coalition  y  trouve  la  force  qui 
renversera  le  cabinet.  Alors,  nous  sommes  saturés  de  ces 
lamentations  dont  la  forme  est  stéréotypée  :  «  Au  dedans  la 
France  est  soutirante,  etc.,  etc.;  au  dehors  la  France  est 
humiliée,  etc.,  etc.  »  Est-ce  vrai?  est-ce  faux?  On  ne  s'en 
met  pas  en  peine.  Cette  mesure  nous  brouillera-t-elle  avec 
fEurope?  Nous  forcera-t  elle  à  tenir  éternellement  cinq  cent 
mille  hommes  sur  pied  ?  Arrêtera-t-elle  la  marche  de  la  ci- 
vilisation? Créera-t-elle  des  obstacles  à  toute  administration 
future?  Ce  n'est  pas  ce  dont  il  s'agit.  Au  fond,  une  seule 
chose  intéresse  :  la  chute  ou  le  triomphe  d'un  nom  propre. 
Et  ne  croyez  pas  que  cette  perversité  politique  n'envahisse 
au  sein  du  parlement  que  les  âmes  vulgaires,  les  cœurs  dé- 
vorés d'une  ambition  de  bas  étage,  les  prosaïques  amants  de 
places  bien  rémunérées.  Non,  elle  s'attaque  encore  et  surtout 
aux  âmes  d'élite,  aux  nobles  cœurs,  aux  intelligences  puis- 
santes. Pour  dompter  de  tels  hommes,  il  suffit  que  l'art.  79 
éveille  au  fond  de  leur  conscience,  au  lieu  de  cette  pensée 
triviale:  Tic  réaliseras  tes  rêves  rfe /or/î<we,  cette  autre  pen- 
sée bien  autrement  dominatrice  :  Tu  réaliseras  tes  rêves  de 
bien  public.  Lord  Chatliam  avait  donné  des  preuves  d'un 
grand  désintéressement;  M.  Guizot  n'a  jamais  été  accusé 
d'adorer  le  veau  d'or.  On  a  vu  ces  deux  hommes  dans  les 
coalitions,  et  qu'y  faisaient  ils?  Tout  ce  que  peut  suggérer 
la  soif  du  pouvoir  et  pis  peut-être  que  ne  pourrait  suggérer 
la  soif  des  richesses.  Attictier  des  sentiments  qu  ils  n'a\  aient 
pas;  se  parer  d'un  patriotisme  farouche  qu'ils  n'approu- 
vaient pas;  susciter  des  embarras  au  gouvernement  de  leur 
pays,  faire  échouer  les  négociations  les  plus  importantes, 
pousser  le  journalisme  et  l'esprit  public  dansles  voies  les  plus 
périlleuses,  créer  à  leur  propre  ministère  futur  les  difficultés 


55  V  PAMPHLETS. 

de  tels  précédents,  se  préparer  d'avance  de  honteuses  pali- 
nodies; voilà  ce  qu'ils  faisaient.  Et  pourquoi?  Parce  que  le 
démon  tentateur,  caché  sous  la  forme  d'un  article  79,  avait 
murmuré  à  leur  oreille  ces  mots  dont,  depuis  l'origine,  il  sait 
la  séduction:  u  Eritis  sicut  du;  renversez  tout  sur  votre 
passage,  mais  arrivez  au  pouvoir  et  vous  serez  la  providence 
des  peuples.  »  Et  le  député  succombant  prononce  des  dis- 
cours, expose  des  doctrines,  se  livre  à  des  actes  que  sa  con- 
science réprouve.  Il  se  dit  :  «  Il  le  faut  bien  pour  me  frayer 
la  route.  Qne  je  parvienne  enfin  au  ministère,  je  saurai  bien 
reprendre  ma  pensée  réelle  et  mes  vrais  principes.  » 

Il  est  donc  bien  peu  de  députés  que  la  perspective  du  mi- 
nistère ne  fasse  dévier  de  cette  ligne  de  rectitude,  où  leurs 
commettants  avaient  le  droit  de  les  voir  marcher.  Encore, 
si  la  guerre  des  portefeuilles,  ce  fléau  que  le  fabuliste  au- 
rait pu  faire  entrer  dans  sa  triste  énumération  entre  la  peste 
et  la  famine,  si,  dis-je,  la  guerre  aux  portefeuilles  se  renfer- 
mait dans  l'enceinte  du  palais  national  !  Mais  le  champ  de 
bataille  s'élargit  peu  à  peu  jusqu'aux  frontières,  et  par  delà 
les  frontières  du  pays.  Les  masses  belligérantes  sont  partout; 
les  chefs  seuls  sont  dans  la  Chambre.  Us  savent  que,  pour 
arriver  au  corps  de  la  place,  il  faut  connnencerpar  empor- 
ter les  ouvrages  extérieurs,  le  journalisme,  la  popularité, 
l'opinion,  les  majorités  électorales.  11  est  donc  fatal  que 
toutes  ces  forces,  à  mesure  qu'elles  s'enrôlent  pour  ou 
contre  la  coalition,  s'imprègnent  et  s'imbibent  des  passions 
qui  s'agitent  dans  le  parlement.  Le  journalisme,  d'un  bout 
à  l'autre  de  la  France,  ne  discute  plus,  il  plaide.  Il  plaide 
chaque  loi,  chaque  mesure,  non  point  en  ce  qu'elles  ont  de 
bon  ou  de  mauvais,  mais  au  seul  point  de  vue  de  l'assistance 
qu'elles  peuvent  prêter  momentanément  à  tel  ou  tel  cham- 
pion. La  presse  ministérielle  n'a  plus  qu'une  devise:  E  sem- 
pre  bene  ;  et  la  presse  opposante,  comme  la  vieille  femme 
de  la  satire,  laisse  lire  sur  son  jupon  ce  mot  :  Argumentabor. 


INCOMPATIBILITES  PARLEMENTAIRES.  o53 

Quand  \e  journalisme  est  ainsi  décidé  à  tromper  le  pu- 
blic et  à  se  tromper  lui-même,  il  peut  accomplir  en  ce  genre 
des  miracles  surprenants.  Rappelons-nous  le  droit  de  visite. 
Pendant  je  ne  sais  combien  d'années  ce  traité  s'exécutait 
sans  que  personne  en  prît  souci.  Mais  une  coalition  ayant  eu 
besoin  d'un  expédient  stratégique,  elle  déterra  ce  malen- 
contreux traité,  et  en  fit  la  base  de  ses  opérations.  Bientôt, 
aidée  du  journalisme,  elle  parvint  à  faire  croire  à  tous  les 
Français  qu'il  ne  renfermait  qu'une  clause  ainsi  conçue  : 
«  Les  navires  de  guerre  anglais  auront  le  droit  de  visiter  les 
navires  du  commerce  français.  »  Il  n'est  pas  besoin  de  dire 
l'explosion  de  patriotisme  que  devait  faire  éclater  une  telle 
hypothèse.  Ce  fut  au  point  qu'on  ne  comprend  pas  encore 
comment  une  guerre  universelle  put  être  évitée.  Je  me  rap- 
pelle m'être  trouvé  à  cette  époque  dans  un  cercle  nombreux 
où  Ton  fulminait  contre  l'odieyx  traité.  Quelqu'un  s'avisa 
de  dire  :  Qui  de  vous  l'a  lu  ?  Il  fut  heureux  pour  lui  que  les 
auditeurs  ne  trouvassent  pas  de  pierres  sous  leur  main,  il 
aurait  été  infailliblement  lapidé. 

Au  reste,  l'enrôlement  des  journaux  dans  la  guerre  de 
portefeuilles  et  le  rôle  qu'ils  y  jouent  ont  été  dévoilés  par 
l'un  d'eux  en  termes  qui  méritent  d'être  reproduits  ici 
(Presse  du  17  novembre  1845)  : 

«  M.  Petetin  décrit  la  presse  telle  qu'il  la  comprend,  comme  il  se 
plaît  à  la  rêver.  De  bonne  foi,  croit-il  que  lorsque  le  ConstitutioRiiel,  le 
Siècle,  etc.,  s'attaquent  à  M.  Guizot,  que  lorsqu'à  son  tour  le  Jour- 
nal des  Débats  s'en  prend  à  M.  Thiers,  ces  feuilles  combattent  uni- 
quement pour  l'idée  pure,  pour  la  vérité,  provoquées  par  le  besoin 
intérieur  de  la  conscience?  Définir  ainsi  la  jiresse,  c'est  la  peindre 
telle  qu'on  l'imagine,  ce  n'est  pas  la  peindre  telle  qu'elle  est.  Il  ne 
nous  en  coûte  aucunement  de  le  déclarer,  car  si  nous  sommes  jour- 
naliste, nous  le  sommes  moins  par  vocation  que  par  circonstance. 
Nous  voyons  tous  les  jours  la  presse  au  service  des  passions  hu- 
maines, des  ambitions  rivales,  des  combinaisons  ministérielles,  des 
intrigues  parlementaires,  des  calculs  politiques  les  plus  divers,  les 


■'6  4  PAMPHLETS. 


plus  opposés,  les  moins  nobles;  nous  la  voyons  s'y  associer  élioite- 
ment.  Mais  nous  la  voyons  raremenl  au  service  des  idées  ;  et  quand, 
par  hasard,  il  arrive  a  un  journal  de  s'emparer  d'une  idée,  ce  n'est 
jamais  pour  elle-même,  c'est  toujours  comme  instrument  de  défense  ou 
d'attaque  ministérielle.  Celui  qui  écrit  ces  lignes  parle  ici  avec  expé- 
rience. iToutes  les  fois  qu'il  a  essayé  de  faire  sortir  le  journalisme  de 
lorniére  des  partis  pour  le  faire  entrer  dans  le  champ  des  idées  et  des 
réformes,  dans  la  voie  des  saines  applications  de  la  science  écono- 
mique à  l'administration  publique,  il  s'est  trouvé  tout  seul,  et  il  a  dû 
reconnaître  qu'en  dehors  du  cercle  étroit  tracé  par  les  lettres  assem- 
blées de  quatre  ou  cinq  noms  propres,  il  n'y  avait  pas  de  discussion 
possible,  il  n'y  avait  pas  de  politique.  » 

En  vérité,  je  ne  sais  plus  à  quelle  démonstration  recourir 
si  le  lecteur  n'est  pas  scandalisé,  épouvanté  d'un  si  efïroyable 
aveu  ! 

Enfin  ,  comme  le  mal,  parti  du  parlement ,  envahit  le 
journalisme;  parle  journalisme  il  envahit  l'opinion  publi- 
que tout  entière.  Comment  le  public  ne  serait-il  pas  égaré, 
quand,  jour  après  jour,  la  Tkiblne  et  la  Presse  s'appliquent 
à  ne  laisser  arriver  jusqu'à  lui  que  de  fausses  lueurs,  de 
faux  jugements,  de  fausses  citations  et  de  fausses  assertions  ? 

Nous  avons  vu  que  le  terrain  sur  lequel  se  livre  ordinai- 
rement la  bataille  ministérielle,  c'est  la  question  extérieure 
d'abord,  ensuite  la  corruption  parlementaire  et  électorale. 

Quant  à  la  question  extérieure,  tout  le  monde  comprend 
le  danger  de  ce  travail  incessant  auquel  se  livrent  les  coali- 
tions pour  attiser  les  haines  nationales ,  irriter  l'orgueil  pa- 
triotique, persuader  au  pays  que  l'étranger  ne  songe  qu'à 
l'humilier  et  le  pouvoir  exécutif  qu'aie  trahir.  Qu'il  me  soit 
permis  de  dire  que  ce  danger  est  peut-être  plus  grand  en 
France  que  partout  ailleurs.  Notre  civilisation  nous  fait  une 
nécessité  du  travail.  C'est  notre  moyen  d'existence  et  de 
progrès.  Le  travail  se  développe  par  la  sécurité,  la  liberté, 
l'ordre  et  la  paix. 

Mallieureusement  l'éducation  universitaire  est  en  con- 


INCOMPATIBILITES   PARLEMEMAIRES.  5  .  J 

tradiction  llagrante  avec  ces  besoins  de  notre  temps.  En 
nous  faisant  vivre  pendant  toute  notre  jeunesse  de  la  vie 
des  Spartiates  et  des  Romains,  elle  entretient  dans  nos  âmes 
ce  sentiment  commun  aux  enfants  et  aux  barbares:  l'admi- 
rati(jn  de  la  force  brutale.  La  vue  d'un  beau  régiment,  le 
bruit  des  fanfares,  l'aspect  de  ces  machines  que  les  hommes 
ont  inventées  pour  se  casser  réciproquement  les  bras  et 
les  jambes,  les  poses  d'un  tambour-major,  tout  cela  nous 
met  en  extase.  Comme  les  barbares,  nous  croyons  que 
patriotisme  signifie  haine  de  rétranger.  ■  Dès  que  notre  in- 
telligence commence  à  poindre,  on  ne  Tentretient  que  des 
vertus  militaires,  de  la  grande  politique  des  Romains,  de 
leur  profonde  diplomatie,  de  la  force  de  lem-s  légions. 
Nous  apprenons  la  morale  dans  Tite-Live.  Notre  caté- 
chisme, c'est  Quinte-Curce,  et  on  offre  à  notre  enthou- 
siasme, comme  l'idéal  de  la  civilisation,  un  peuple  qui 
avait  fondé  ses  moyens  d'existence  sur  le  pillage  méthodi- 
que du  monde  entier.  Il  est  aisé  de  comprendre  combien  les 
efforts  des  coalitions  parlementaires,  toujours  dirigés  dans 
le  sens  de  la  guerre,  nous  trouvent  bien  disposés  à  les 
seconder.  Elles  ne  sauraient  semer  sur  un  champ  mieux 
préparé.  Aussi  il  a  tenu  à  bien  peu  de  chose  que,  dans 
l'espace  de  quelques  années,  elles  ne  nous  aient  mis  aux 
prises  avec  l'Espagne,  a\  ec  le  Maroc,  avec  la  Turquie,  avec 
la  Russie,  avec  l'Autriche,  et  trois  fois  avec  l'x\ngleterre. 
Où  en  serait  la  France  si  de  telles  calamités  n'eussent  pas 
été  détournées ,  à  grand'peine  et  presque  malgré  elle  ? 
Louis-Philippe  est  tombé,  mais  rien  ne  m'empêchera  de 
dire  qu'il  a  rendu  au  monde  l'immense  service  de  mainte- 
nir la  paix.  Que  de  sueurs  lui  a  coûtées  ce  succès  digne 
des  bénédictions  des  peuph^s  !  Et  pounjuoi?  (c'est  ici  le 
cœur  de  ma  thèse)  parce  qu'à  un  moment  donné  la  paix 
n'avait  plus  pour  elle  l'opinion  publique.  Et  pourquoi 
n'avait-elle  j)as  pour  elle  l'opinion?  Parce  qu'elle  ne  con- 


556  PAMPHLETS. 

venait  pas  aux  journaux.  Et  pourquoi  ne  convenait-elle  pas 
aux  journaux?  Parce  qu'elle  était  importune  à  tel  dé- 
puté, candidat-ministre.  Et  pourquoi  enfin  était-elle  im- 
portune à  ce  député?  Parce  que  les  accusations  de  fai- 
blesse, de  trahison,  ont  été,  sont  et  seront  toujours  l'arme 
favorite  des  députés  qui,  aspirant  aux  portefeuilles,  ont 
besoin  de  renverser  ceux  qui  les  tiennent. 

L'autre  point  sur  lequel  les  coalitions  attaquent  ordinai- 
rement le  ministère,  c'est  la  corruption.  A  cet  égard, 
pendant  le  dernier  régime ,  elles  avaient  beau  jeu.  Mais 
cette  corruption  même,  les  coalitions  n'en  font-elles  pas , 
pour  ainsi  dire,  une  fatalité  ?  Le  pouvoir  qu'on  attaque  sur 
un  sujet  où  il  a  raison,  comme,  par  exemple,  quand  on  veut 
le  pousser  à  une  guerre  injuste,  se  défend  d'abord  par  la 
raison.  Mais  bientôt  il  s'aperçoit  qu'elle  est  impuissante  et 
qu'elle  vient  se  briser  conlre  une  opposition  systématique. 
Alors,  quelle  ressource  lui  reste  ?  C'est  de  se  créer  à  tout 
prix  une  majorité  compacte  et  d'opposer  parti  pris  à  parti 
pris.  Ce  fut  l'arme  défensive  de  Walpole,  ça  été  celle  de 
M.  Guizot.  On  ne  m'accusera  pas,  j'espère ,  de  présenter 
ici  l'apologie  ou  la  justification  de  la  corruption.  Mais  je 
dis  ceci  :  le  cœur  humain  étjmt  donné  ,  les  coalitions  la 
rendent  fatale.  Le  contraire  implique  contradiction,  car 
si  le  ministère  était  honnête  ,  il  tomberait.  Il  existe,  donc 
il  corrompt.  Il  n'y  a  jamais  eu  de  cabinets  un  peu  stables 
que  ceux  qui  se  sont  créé  ainsi  une  majorité  quand  même  : 
Walpole ,  North,  Villèle,  Guizot. 

Et  maintenant  que  le  lecteur  veuille  bien  se  représenter 
un  pays  où  les  grandes  réunions  politiques,  les  Chambres, 
les  corps  électoraux  sont  incessamment  travaillés,  d'un  côté, 
par  les  manœuvres  de  l'opposition  systématique,  aidée  du 
joui'nalisme ,  semant  la  haine,  le  mensonge  et  les  idées 
belliqueuses  ;  de  l'autre,  par  les  manœuvres  ministérielles 
infiltrant  la  vénalité  et  la  corruption  jusqu'aux  dernières 


INCOMPATIBILITÉS    PARLEMENTAIRES.  557 

fibres  du  corps  social  !  Et  cela  dure  des  siècles.  Et  cela 
devient  l'état  permanent  du  régime  représentatif.  Faut-il 
s'étonner  si  les  honnêtes  gens  finissent  par  en  désespérer? 
Il  est  vrai  que  l'on  voit  de  temps  en  temps  les  meneurs  chan- 
ger de  rôle.  Mais  cette  circonstance  ne  fait  que  substituer 
aux  derniers  vestiges  de  la  foi  un  scepticisme  universel  et 
indélébile. 

Il  faut  finir.  Je  terminerai  par  une  considération  delà  plus 
haute  importance. 

L'Assemblée  nationale  a  fait  une  constitution.  Nous  de- 
vons la  respecter  profondément.  C'est  l'ancre  de  salut  de 
nos  destinées.  Ce  n'est  pourtant  pas  une  raison  pour  fer- 
mer les  ^jeu\  aux  dangers  qu'à  titre  d'oeuvre  humaine  elle 
peut  présenter,  si  surtout  nous  nous  proposons  pour  but, 
dans  cet  examen  consciencieux,  d'éloigner  de  toutes  les 
institutions  accessoires  ce  qui  serait  de  nature  à  développer 
un  germe  funeste. 

Tout  le  monde  est  d'accord,  je  crois,  sur  ce  point  que  le 
danger  de  notre  constitution  est  de  mettre  en  présence  deux 
pouvoirs  qui  sont  ou  peuvent  se  croire  rivaux  et  égaux, 
parce  qu'ils  se  prévalent  tous  deux  du  suffrage  universel 
d'où  ils  émanent.  Déjà  la  possibilité  d'un  conflit  insoluble 
alarme  beaucoup  d'esprits  et  adonné  naissance  à  deux  théo- 
ries bien  tranchées.  Les  uns  prétendent  que  la  révolution 
de  Février,  dirigée  contre  l'ancien  pouvoir  exécutif,  n'a  pu 
vouloir  amoindrir  la  prépondérance  du  pouvoir  législatif. 
Le  président  du  conseil  a  soutenu,  au  contraire,  que  si  autre- 
fois le  ministère  devait  reculer  devant  les  majorités,  il  n'en 
était  pas  de  même  aujourd'hui.  Quoi  qu'il  en  soit,  tous  les 
amis  sincères  de  la  sécurité,  de  la  stabilité,  doivent  désirer 
ardemmf>nt  (jue  l'occasion  même  de  ce  conflit  de  pouvoirs 
ne  naisse  pas,  et  que  le  danger,  s'il  existe,  reste  à  l'état 
latent. 
S'il  en  est  ainsi,  irons  nous  déposer  de  gaieté  de  cœur. 


6  s 8  PAMPHLETS. 

dans  la  loi  électorale^  une  cause  évidente  de  crises  ministé- 
rielles factices  ?  En  présence  de  l'énorme  difficulté  consti- 
tutionnelle qui  nous  frappe  et  nous  épouvante,  organiserons- 
nous,  avant  de  nous  séparer^,  les  luttes  parlementaires, 
comme  pour  multiplier  à  plaisir  les  chances  du  conflit  ? 

Qu"on  songe  donc  à  ceci  :  ce  qu'on  appelait  autrefois 
crises  ràinistér telles,  s'appellera  désormais  conflit  de  pou- 
voirs, et  en  prendra  les  gigantesques  proportions.  Nous  l'a- 
vons déjà  vu,  quoique  la  constitution  ait  à  peine  deux  mois 
d'existence,  et  sans  l'admirable  modération  de  l'Assemblée 
nationale,  nous  serions  maintenant  en  pleine  tempête  révo- 
lutionnaire. 

Certes,  voilà  un  motif  puissant  pour  que  nous  évitions  de 
créer  des  causes  factices  de  crises  ministérielles.  Sous  la 
monarchie  représentative,  elles  ont  fait  beaucoup  de  mal  ; 
mais  enfin,  il  y  avait  une  solution.  Le  roi  pouvait  dissoudre 
la  Chambre  et  en  appeler  au  pays.  Si  le  pays  condamnait 
l'opposition,  cela  résultait  de  la  majorité  nouvelle,  et  l'har- 
monie des  pouvoirs  était  rétablie.  S'il  condamnait  le  minis- 
tère, cela  résultait  encore  de  la  majorité,  et  le  roi  ne  pou- 
vait se  refuser  à  céder. 

Maintenant  la  question  ne  se  pose  plus  entre  l'opposition 
et  le  ministère.  Elle  se  pose  entre  le  pouvoir  législatif  et  le 
pouvoir  exécutif,  tous  deux  ayant  un  mandat  d'une  durée 
déterminée,  c'est-à-dire  qu'elle  se  pose  entre  deux  manifes- 
tations du  suffrage  universel. 

Encore  une  fois,  je  ne  recherche  pas  ici  qui  doit  céder, 
je  me  borne  à  dire  :  Acceptons  l'épreuve,  si  elle  nous  arrive 
naturellement;  mais  ne  commettons  pas  l'imprudence  delà 
faire  naître  artificiellement  plusieurs  fois  par  année. 

Or,  je  le  demande,  en  m'appuyant  sur  les  leçons  du  passé, 
déclarer  que  les  représentants  peuvent  aspirer  aux  porte- 
feuilles, n'est-ce  pas  fomenter  les  coalitions,  multiplier  les 


INCO>Il»AilltlI.lli:s    PARLEMENTAIRES.  60!) 

crises  ministériolles,  ou,  pour  mieux  dire,  les  conflits  de 
pouvoirs?  Je  livre  cette  réflexion  à  mes  (allègues. 

Maintenant  jabordedeux  objections. 

On  dit  :  Vous  voyez  bien  des  choses  dans  l'admissibilité 
des  députés  au  ministère.  A  vous  entendre,  il  semble  que, 
sans  elle,  la  république  serait  un  paradis.  En  leur  fermant 
la  porte  du  pouvoir,  croyez-vous  donc  éteindre  toutes  les 
passions  ?N'avez-vous  pas  déclaré  vous-même  qu'en  Angle- 
terre les  coalitions  deviennent  impossibles  à  force  d'être 
impopulaires,  et  n'a-t-on  pas  vu  Peel  et  Russell  se  prêter 
réciproquement  un  loyal  concours? 

Cet  argument  revient  à  ceci  :  De  ce  qu'il  y  aura  toujours 
de  mauvaises  passions,  concluons  qu'il  faut  mettre  dans  la 
loi  un  aliment  à  la  plus  mauvaise  de  toutes.  —  Qu'avec  le 
temps  et  à  force  de  faire  du  mal  les  coalitions  s'usent,  je  le 
crois.  Il  n'y  a  pas  de  fléau  dont  on  n'en  puisse  dire  autant, 
et  c'est  un  singulier  motif  pour  en  mettre  le  germe  dans  nos 
lois.  Des  guerres  inutiles,  des  impôts  accablants,  fruit  des 
coalitions,  ont  appris  à  l'Angleterre  à  les  mépriser.  Je  ne 
dis  pas  qu'au  bout  de  deux  ou  trois  siècles,  au  prix  des  mê- 
mes calamités,  nous  no  puissions  apprendre  la  même  leçon. 
La  question  est  de  savoir  s'il  vaut  mieux  repousser  une  mau- 
vaise loi,  ou  l'adopter  sur  ce  fondement  que  l'excès  du  mal 
qui  en  sortira  provoquera,  dans  cent  ans,  une  réaction  vers 
le  bien. 

On  dit  encore:  Interdire  le  ministère  aux  députés,  c'est 
priver  le  pays  de  tous  les  grands  talents  qui  se  révèlent  dans 
l'Assemblée  nationale. 

Je  dis,  moi,  que  c'est  au  contraire  retenir  les  grands  ta- 
lents au  service  du  bien  général.  Montrer  à  un  honnne  de 
génie  qui  est  représentant  la  perspective  du  pouvoir,  c'est 
l'entraîner  à  faire  cent  fois  plus  de  mal,  comme  membre 
d'une  coalition,  qu'il  ne  fera  jamais  de  bien  comme  mem- 


560  PAMPHLETS. 

bre  d'un  cabinet.  C'est  tourner  son  génie  même  contre  le 
repos  public. 

Ne  nous  faisons-nous  pas  d'ailleurs  illusion,  quand  nous 
nous  imaginons  que  tous  les  grands  talents  sont  à  la  Cham- 
bre? Croit-on  qu'il  n'y  a  pas,  dans  toute  l'armée,  de  quoi 
faire  un  bon  ministre  de  la  Guerre  ?  dans  toute  la  magis- 
trature, de  quoi  fournir  un  bon  ministre  delà  Justice? 

S'il  y  a  des  hommes  de  génie  à  la  Chambre,  qu'ils  y  res- 
tent. Ils  exerceront  une  bonne  influence  sur  les  majorités 
et  sur  les  ministères,  d'autant  qu'ils  n'auront  plus  intérêt  à 
en  exercer  une  mauvaise. 

Au  reste,  l'objection  eût-elle  quelque  valeur,  elle  s'efface 
devant  les  dangers  incommensurablement  supérieurs  des 
coalitions,  conséquences  fatales  de  l'article  que  je  combats. 
Espérons-nous  trouver  une  solution  qui  n'ait  aucun  incon- 
vénient? De  deux  maux,  sachons  choisir  le  moindre.  C'est 
une  singulière  logique,  à  l'usage  de  tous  les  sophistes,  que 
celle-ci  :  Votre  proposition  a  un  petit  inconvénient;  la  mienne 
en  a  d'énormes.  Donc,  il  faut  repousser  la  vôtre,  à  cause  du 
petit  inconvénient  qui  y  est  attaché. 

Résumons  cette  trop  longue  et  en  même  temps  trop 
courte  dissertation. 

La  question  des  incompatibilités  parlementaires,  c'est  le 
cœur  même  de  la  Constitution.  Nous  n'en  avons  remué  au- 
cune, depuis  un  an,  quil  importe  autant  de  bien  résoudre. 

La  solution  conforme  à  la  justice,  à  l'utilité  générale  me 
semble  résider  dans  deux  principes  clairs,  simples,  incon- 
testables. 

1°  Pour  arriver  à  l'Assemblée  nationale,  pas  d'exclusion, 
mais  seulement  des  précautions  à  l'égard  des  fonctionnaires 
publics. 

2"  Pour  passer  de  la  représentation  aux  places,  exclusion 
absolue. 

En  d'autres  termes  : 


IX.OMP ATIRII.ITKS    P ARF.FMKN T AIKKS.  .')(>  I 

Tout  électeur  est  éiigihlr. 

Tout  ivpivseutaut  doit  restt'r  l'epréscnliiut. 

Tout  cela  so  trouve  daus  l'ainendenieiit  que  j'ai  t'oruiulc 
en  ces  termes  : 

1»  Le  fonctionnaire  public^  nommé  représentant,  sans 
perdre  ses  droits  et  ses  titres,  ne  pourra  être  promu  ni  des- 
titué ;  il  ne  pourra  exercer  ses  fonctions  ni  en  percevoir  le 
traitement  pendant  toute  la  durée  de  son  mandat. 

'2"  Un  représentant  ne  peut  accepter  aucune  fonction  pu- 
blique, et  notamment  celle  de  Ministre. 


I  IN  1)1    ci.Noi  iKAii:  \(ii.i>ii; 


(F.utu't  ccm/M/.i,  t.  V 


TABLE    DES   MATIERES 


DU    CIÎSIJUIEME    VOLUME. 


Sl'OI.IATlON    KT   LOI     ' 

CuiSBRIi  AUX  CHAIRES  b'iîCONOMlK    l'OLITIOLIC H) 

Capital  et  runte ~^ 

Maudit  argent ^'  ' 

Gratuité  du  crédit   —   I'hemière  lettre.  —  F.  (1.  Chové,   l'un 

des  rédacteurs  de  la  Voix  du  Peuple,  à  1-iédéric  Basiiat 9i 

Deuxième  lettre.   —  F.   Basiiat   au  rédacteur  de   la  Voir  du 

Peuple '" 

Troisième  lettre.  —    P.  .1.  Proudhon  a  F.  Basiiat 130 

Quatrième  LETTRE.    -  F.  Basiiat  à  P.  .J.  Proudhdii 133 

(Cinquième  lettre.  —  P.  .1.  Proudlion  à  F.  Basiiat I4(> 

Sixième  lettre.  —  F.   Basiiat  à  P.  J.  Proudhon 15(> 

Septième  lettre.  —  P.  J.  Proudhon  à  F.  Basiiat I(>8 

Huitième  lettre.  -     F.  Basiial  à  P.  J.  Proudhon 191 

Xeuvième  lettre.  —  p.  j  .   Proudhon.  à  F.  Bastiat 205 

Dix-iÈME  lettre.  —  F.  Basiiat  à  P.  .1.  Proudhon 225 

Onzième  lettre.  —  P.  J.  Proudhon  à  F.  Bastiat 23S 

Douzième  lettre.    -    F.  Basiial  à  P.  J.  Proudhon 272 

Treizième  lettre.  —  P.  J    Proudhon  à  F.  Basiiat 290 

Quatorzième  lettre.  —    F.  Basiiat  à  P.  .1.  Proudhon 312 

Ce  ou'on  voit  et  ce  qu'on  .ne  voit  i'a.i 336 

I.  La  vitre  ca.ssée 33" 

1 1 .  Le  licencienionl 34(t 

111.  Linipôt 3i3 

IV.  Tliéàtros.  Beaux-aris 3i: 

\ .    l'i  avaux  puljlii's 353 

VI.   J>es  intermédiaires.  .  .                      35Ci 


564  TABLE    DES  MATIERES. 

\ll.   Rcslriclioii :5«:î 

\  Il  I.  Les  tnacliiiiL's :}68 

IX.  Crédit 375 

X.  L'Algérie 379 

XL  Eparjriie  el  Luxe Z8'i 

XIL  Droit -tu  travail,  droit  au  prolil 390 

Abondance 39.J 

Balance  du  coMMEitcii 402 

Paix  et  libeuïé  ou  le  budcet  répiiblicain 407 

Discours  sur  l'impôt  des  boissons 4C8 

Discours  sur  la  répression  des  coalitions  industrielles 494 

Réflexions   sur  l'amendement   m;   .M.  MoitTiMEu-'licRNAUx.  — 

Aux  Démocrates 513 

iNCOMl'ATIblLlTlis    PARLEMENTA  IKE:; .  518 


FIN    DE    I.A    TAIM,!: 


'^.    "- 


-  TVi"(jitAniiK  i«i; 


La  Bibliothèque 
Université  d'Ottawa 
Echéance 


The  Library 

University  of  Ottawa 
Date  due 


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3 

^  DEC  0  7  2005 
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HB    163    ,838    1855 
BOSTIOTt     FREDERIC 
OEUVRES    COMPLETES 


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